Chapitre 9 : Le bonheur est un voyage et non une destination
« Viens avec moi pour la première ronde, alors. »
Et les voilà, devant l'imposant bâtiment qu'était l'école, dans le silence le plus total et embarrassant. Aucun d'entre eux ne savait vraiment quoi dire pour le briser, alors ils se contentaient de marcher calmement. Kiriyu était perdu dans ses pensées, qui se dirigeaient surtout vers les événements de la veille. Il repensait à ses gestes, quand soudain ses souvenirs frappèrent, là où cela faisait mal. Le jeune homme avait plaqué la fille au sol avant de lui « embrasser » et de lui lécher le coup, le tout sans se rendre compte du sens de ses actions aux yeux du commun des mortels... Il jura mentalement, avant de se complimenter pour sa stupidité. Un profond soupir perça ses lèvres alors qu'il essayait de masquer sa gêne. Génial ! Il se souvint alors qu'il ne s'était toujours pas excusé de manière convenable, sauf si on considérait son petit « pardon » ,lorsqu'il se retenait encore de la vider de son sang, comme approprié. Lamentable. Il était vraiment lamentable. Une fois de plus un soupir s'échappa de sa bouche, et ces mots l'accompagnèrent en un souffle.
« Désolé pour hier. »
Tsuki le regarda d'une manière étrange, croyant qu'elle avait mal entendu. Pourquoi serait-il désolé ? Il avait réussi à retenir ses instincts et l'avait sauvée ! De plus le directeur lui avait parlé de la douleur atroce ressentie par les vampires lors de leur crises, et de ce fait elle comprenait d'autant plus qu'il n'avait rien à se reprocher. En imaginant la souffrance du garçon à ses côtés, elle eut envie de le serrer dans ses bras et de le supplier de ne pas s'excuser. Ce n'était pas sa faute, ce n'était pas lui le responsable, et sa lutte contre lui-même était extraordinaire. Pourtant elle savait qu'il faudrait du temps à son ami pour le comprendre, autant qu'il lui en faudrait à elle pour s'accepter. La vie n'est pas facile tous les jours... Elle laissa ses pensée s'échapper de sa bouche en un murmure.
« Ne sois pas désolé. »
Leurs regards se rencontrèrent. Tsuki se demanda si les yeux améthystes de son camarade allaient un jour arrêter de lui faire cet effet. Ils perçaient sa peau avec dureté, comme observant son âme. En cet instant il n'avait rien de gentil, pourtant il ne transportait aucune animosité. Oui, vraiment, son regard était unique. On pouvait y lire des émotions qui appartenaient seulement à ce jeune homme hors du commun. Un mélange de fascination, de tristesse, de joie et de quelque chose qu'elle n'arrivait pas à cerner traversait la jeune femme à chaque fois qu'elle se perdait dans les pupilles couleur lilas. Sans doute ne s'en lasserait-elle jamais. Une voix interrompit ses pensées.
« -Je suis un monstre, Jinsei-san. Un monstre. J'ai pensé te vider de ton liquide vital pendant plusieurs minutes, et j'ai bien faillit le faire . C'est pour ça je devrais m'excuser.
-Non. Tu ne m'as pas fait de mal au final, et puis un vampire n'est pas nécessairement une horreur. Certains humains sont bien pires à mes yeux. »
Comme il ne répondait pas, elle crut bon de s'expliquer : « D'un point de vue purement biologique, il est dans la nature des vampires de se nourrir de sang frais. Pourtant ils ont pour la plupart renié leurs instincts et se sont mis à boire ces comprimés, les Blood Tablets. Au contraire, bien que ce ne soit absolument pas nécessaire pour eux, les humains ne peuvent s'empêcher de s'entre-tuer. Je pense sincèrement que tu es bien moins un monstre que les assassins qu'on voit à la télé. Eux sont bien des Hommes et ça les rends encore plus monstrueux. »
Zéro ne savait plus quoi dire. Déjà parce qu'il n'avait jamais vu les choses sous cet angle, mais aussi parce que voir une jeune fille ,supposée fragile, qu'il avait bien faillit vider de son sang pas plus tard que la veille lui énoncer ce genre de propos lui sortait par les yeux. Elle se prenait pour une biologiste ou quoi ? D'ailleurs, peut-être bien que c'était ce qu'elle voulait faire...
« Toi, tu veux être scientifique. »
Elle hoqueta de surprise puis le fixa, pensant à voix haute : « Ça se voit tant que ça ? »
Il hocha la tête en guise réponse. Une multitude d'interrogations fourmillaient dans la tête de Tsuki . Cependant, elle hésitait à poser des questions sur le garçon, connaissant la difficulté d'avoir une conversation avec lui. D'un autre côté, en se mettant à la place du jeune homme, elle savait qu'elle ne ferait pas mieux que lui. Elle prit finalement la parole, après une profonde inspiration, décidant que c'était à cet instant ou jamais.
« -Comment tu gères ça, Kiriyu-kun ?
-C'est-à-dire ?
-Ta nature. Enfin, tu vois ce que je veux dire. »
Bien sûr qu'il savait. Zéro planta ses yeux dans ceux de la fille, comme pour y voir ses intentions. Il hésitait à répondre, après tout il n'avait dit ce genre de chose qu'à Yuuki, et il n'avait pas spécialement envie de recommencer. D'un autre côté ce n'était qu'une question pour en savoir plus sur lui, non ? Quel mal y avait-il à répondre ? Pesant le pour et le contre, il décida de répliquer honnêtement, tout en supprimant toute trace d'émotion dans sa voix.
« J'ai du mal, évidement. Je ne veux faire de mal à personne, je hais les vampires, mais je ne peux pas m'en empêcher. Ta question est stupide.
-Les comprimés ne te suffisent-ils pas ? »
Il la regarda, hésitant une fois de plus à dire la vérité. Il détestait par dessus tout qu'on fasse preuve de pitié envers lui. Pourtant il ne pouvait se résoudre à mentir à cette fille. Curieusement, cela lui aurait donné l'impression de se trahir lui-même.
« Mon corps ne les accepte pas. »
Un ange passa, laissant le temps à Zéro de se préparer pour un discours selon lequel il serait une pauvre victime sans défense sur laquelle le destin s'acharnait. Décidément, il avait l'impression que sa bonne humeur passait en même temps que l'ange, et qu'elle partait loin. Très loin.
« Ça explique tout. »
Il parut surpris par l'annonce.
« -Ah ? Tu ne me dis pas que ce qu'il m'arrive est horrible ?
-De toute façon je ne pense pas qu'il y ait une quelconque utilité à le dire : tu le sais aussi bien que moi. Et puis tu es trop fier pour accepter qu'on s'apitoie sur ton sort, Kiriyu-kun, alors je préfère ne rien dire... »
Le chargé de discipline avait bien senti le jeu dans la voix de sa camarade. Cela l'étonna : il était rare de voir quelqu'un blaguer sur ce genre de sujet. Une ébauche de sourire se dessina sur son visage. Oui, décidément, cette fille était véritablement unique. Il commençait à bien l'aimer, même si d'une certaine manière cela l'effrayait un peu. L'adolescent avait la sensation de connaître Tsuki depuis des lustres alors qu'il s'étaient rencontrés tout juste une semaine auparavant. Il avait l'impression qu'il la comprenait et que c'était réciproque. Sans doute était-ce dû à leur points communs... Pourtant ils ne pensaient pas du tout de la même manière. C'en devenait étrange. Ils étaient à la fois semblables et complètement différents, créant une sorte d' « harmonie ». En fait il trouvait cela agréable, même s'il faudrait du temps pour qu'il l'admette. Et puis autant éviter de trop s'attacher à elle ou l'inverse : il savait qu'il la ferait souffrir. C'était déjà fait d'ailleurs. Soudain, le sortant de ses pensées, une voix perça le silence.
« Donc tu bois le sang de Yuuki-san, c'est ça ? »
Le jeune vampire blêmit en entendant cette phrase. Comment avait-elle deviné ? Cela se voyait-il tant que cela ? Il se sentait honteux, et encore, c'était un doux euphémisme. Il ne pouvait vivre que grâce au liquide vital de la personne qu'il s'était juré de protéger. Yuuki était la seule personne qui avait réussi à faire battre son cœur dans les deux sens du terme, et il trouvait encore le moyen de la blesser. Et Dieu savait à quel point cela lui faisait mal. Yuuki... Il baissa la tête, incapable de croiser le regard de sa nouvelle amie. Cette dernière reprit après un moment d'hésitation.
« Je suppose que c'est mieux ainsi. C'est ce qu'elle veut, et tu en as besoin. Mais même en sachant ça, tu te méprises pour ce que tu fais, c'est ça ? »
Tsuki avait fini par comprendre la façon de penser de son compagnon. Elle avait réalisé que garçon était trop fier pour accepter de l'aide gratuite ou de la pitié quelconque, malgré sa peine, alors ne pas pouvoir s'en empêcher pour une fois devait l'exaspérer. Et il se détestait dès qu'il se comportait comme un membre du « clan de la nuit », ce qui paraissait logique dans son cas. Cela n'avait rien de facile de devenir un vampire, alors quand on avait appris à les détester et à les chasser depuis sa plus tendre enfance, cela devait être pire encore. Cependant la jeune femme n'arrivait guère à retenir ce sentiment, cette jalousie étrange autant que déplacée envers Yuuki. Elle était incapable de savoir pourquoi elle ressentait cette amertume alors que cette fille était son amie tout autant que Zéro. Et puis, elle aurait probablement fait pareil à sa place. Décidément, c'était bizarre. Elle avait évité toute sorte de contact pendant deux ans et voilà qu'en une semaine elle s'attachait à un jeune homme au point de souhaiter lui donner son sang... Ce dernier ne répondit pas, inquiétant la jeune femme par la même occasion. L'avait-elle vexé ? Ou blessé ? Une chose était sûre, le garçon était imprévisible, et parfois complètement insondable. Oui, il était compliqué, c'était une certitude. Zéro se retourna soudain, et se dirigea sans prévenir vers les bois qui longeaient l'école. Cela eut pour effet de surprendre Tsuki, qui tenta de le rattraper, seulement pour se retrouver affalée sur le sol. Bravo, Tsuki ! Je ne suis vraiment bonne à rien ! Lorsqu'elle se releva, le chargé de discipline avait reporté ses yeux écarquillés sur elle, et avait visiblement pâlit. Ayant réalisé que quelque chose clochait, la jeune femme se pencha sur ses jambes pour se rendre compte que son genoux saignait -encore-. Et merde...
