19.
Aldéran et Soreyn étaient retournés à la Salle de Réalité Appliquée lorsque dans le roulement de leur planning ils avaient eu un jour de congé commun.
L'initiative d'Aldéran, partie d'un sursaut d'agacement et d'égoïsme, avait fini par plaire aux deux jeunes gens !
Aldéran s'était rendu à l'évidence qu'il fallait la possibilité à son d'acquérir de l'expérience et à s'améliorer via un entraînement intensif.
Soreyn avait découvert un Aldéran patient, de bon conseil, qu'il ne connaissait pas ! Il avait aussi accepté le fait qu'il était vraiment médiocre au tir en dépit de toute sa bonne volonté !
Cela avait donc été sans se faire prier que Soreyn avait quitté ses grands-parents qui gardaient Torko, pour les hangars abritant les décors en taille réelle.
- Tu vis avec tes grands-parents ? ne put s'empêcher de questionner Aldéran en explosant une fois de plus la limite de vitesse sur l'autoroute !
- Mes parents ont divorcé quand j'étais tout petit. Ils n'ont pas arrêté de se disputer ma garde. Ils m'ont couvert de cadeaux, mais ne se gênaient pas pour se déchirer devant moi, m'utiliser pour faire plier. Un Juge a finalement tranché et m'a confié à mes grands-parents.
- Tu as encore des contacts avec tes parents ?
- J'ai demandé au Juge de leur interdire de prendre contact avec moi.
- Par les dieux !
Aldéran était sidéré par ces révélations. Même s'il avait dû grandir avec les absences de ses parents, et qu'il y avait très mal réagi, cela n'avait rien à voir avec ce que Soreyn avait vécu ! Et, si les Archives des tribunaux débordaient des histoires de familles déchirées, qu'un adolescent comme Soreyn demande qu'on le sépare de ses parents étaient déjà moins courant !
- Etre élevé par mes grands-parents fut la meilleure chose qui me soit arrivée, reprit Soreyn avec beaucoup de tendresse dans la voix. Je me jetterais au feu pour eux !
- Le mieux serait de les en sortir, sourit Aldéran. Mais que les dieux fassent que cela ne se présente jamais !
- A qui le dis-tu ! Tu crois qu'il faudra combien de temps pour que je sois d'une aide utile sur le terrain ?
- Quelques mois, sûrement. D'autant plus que nous ne pouvons pas venir aussi souvent que de nécessaire. Mais je vais faire une demande à l'Antenne du SiGIP pour voir si je ne peux pas t'obtenir une carte d'accès provisoire. Tu connais déjà le trajet ! Je te préparerai les programmes de simulations que tu n'auras plus qu'à télécharger.
- Merci.
- Faut ce qu'il faut. Et c'est l'Unité Anaconda qui gagnera le plus au bout du compte.
Soreyn était entièrement d'accord !
Le village western était un décor déroutant, décalé, anachronique, quasi impossible à retrouver dans la réalité. Mais il offrait des possibilités d'effets plus que plaisantes : silence, poussière, battements de volets, buissons mobiles ! Sans compter que la climatisation poussée au maximum rendait l'atmosphère presque irrespirable.
Soreyn se demandait cependant sérieusement si, sur ce coup là, Aldéran ne se payait pas tout bonnement sa tête ! Mais que ce soit dans un moment de facétie ou non, le décor était bel et bien planté. Et, une fois de plus, Soreyn se retrouvait avec son arme à la main, à suivre le parcours que Aldéran lui indiquait dans son oreillette.
Tout village western se devait d'être en bordure de désert, aussi Soreyn ne fut-il pas surpris un instant quand Aldéran l'envoya trébucher dans les dunes !
Soreyn ignorait que le sol pouvait receler des pièges de parcours. Il ne se posa plus la question quand une dune bascula presque à la verticale, l'envoyant rouler dans le sable plusieurs mètres plus bas !
- C'est vraiment pas drôle, Aldéran !
Le jeune homme se releva, secouant ses vêtements.
- Où veux-tu que je me dirige, maintenant, Aldie ?
L'oreillette demeura silencieuse.
- Ne joue donc pas les vexés, Aldéran. C'est moi qui me suis pris une gamelle de sable ! Alors, je vais vers ces rochers là au bout ou je retourne vers le village ?
Aldéran ne répondit toujours pas, aussi Soreyn leva-t-il les yeux vers la baie vitrée de la salle de contrôle, la main en visière pour ne pas être ébloui par les puissants projecteurs.
- Je fais quoi, Aldie ? insista Soreyn. Tu veux encore t'amuser un peu à me faire tourner en bourrique ou je peux remonter boire un peu avant de finir déshydraté dans ce désert ?
Inquiété à présent par le silence de son équipier, Soreyn se dirigea vers la porte d'accès de la Salle de Réalité Appliquée, reprit l'ascenseur qui le ramena au poste de contrôle.
La pièce était vide. Il n'y avait aucune trace du jeune homme. Tout était silencieux, bien trop.
- Aldéran…
20.
Trois années en suivant, Aldéran avait passé deux semaines des Vacances d'Eté dans un Camp d'Orientation. Non seulement, ça lui avait offert du dépaysement, ça lui avait appris le sens de la débrouille et, non des moindres, ça lui avait permis de célébrer quelques premières fiançailles !
Ces souvenirs étaient à jamais gravés en lui et aujourd'hui encore, il lui arrivait souvent d'évoquer ces jours heureux sous la surveillance bienveillante de Kodel Myrdon qui possédait de nombreux domaines offrant des vacances de détente intelligente à des milliers d'enfants.
Le Camp d'Orientation était érigé au bord du lac, et un ponton le prolongeait, menait loin dans l'eau, vers les petits bateaux à voiles et vers un bassin où les enfants pouvaient s'essayer à la nage sans danger.
A cinq ans, Aldéran barbotait tout juste de façon à flotter. Il n'aimait pas l'eau et, déjà chez lui, fuyait les bains comme la peste, préférant passer de longues minutes sous la douche !
Comme les années précédentes, il avait retrouvé Kodel Myrdon qui lui réservait toujours un petit traitement de faveur.
Si la natation ne le tentait guère, paradoxalement, Aldéran ne perdait jamais une occasion de monter sur les voiliers. Il était toujours accompagné d'un « grand » de dix ans, mais barrait déjà avec un instinct sûr et une adresse indéniable !
Echappant à la surveillance, son véritable sport favori en fait, Aldéran avait détaché un des petits voiliers, s'était glissé dans la coquille de nuit et avait déployé la voile. Le vent moyen le poussant rapidement vers le milieu du lac.
Non seulement, il pouvait se diriger où il voulait, et l'île centrale l'attirait depuis son arrivée au Camp, mais il n'y avait nul gilet de sauvetage pour le gêner dans ses manœuvres !
- Aldéran, reviens immédiatement !
Depuis la berge, dans son porte-voix, Kodel venait d'être alerté de la fugue du garçonnet. Mais Aldéran était d'humeur facétieuse. Il était libre, un vrai marin, et il allait devenir explorateur en accostant sur l'île !
- Aldéran, ça va barder pour toi si tu ne fais demi-tour sur le champ !
Le petit garçon se contenta de tourner la tête et tira la langue. Même si à cette distance, on pouvait difficilement le voir, heureusement pour lui peut-être !
- Aldéran, c'est dangereux, je t'en prie ! Ramène le voilier ou alors descend la voile !
Aldéran était bien trop heureux que pour seulement songer à obéir. La notion de danger lui était totalement incompréhensible. Il ne voyait que l'instant présent, le plaisir ou le déplaisir. Et là, il s'amusait beaucoup !
L'île était encore tellement loin cependant. Et l'eau se mettait à bouillonner à quelques mètres de la fragile embarcation qui s'était mise à tanguer violemment.
Le serpent d'eau qui jaillit était une gigantesque créature, aux nageoires pourvues de griffes, à la peau luisante et recouverte d'écailles triangulaires. Des cornes surmontaient sa tête pointue et d'autres épines lui hérissaient le dos sur toute la longueur du corps. Dans la gueule ouverte, trois rangées de dents brillaient de façon menaçante tandis qu'un cri rauque et furieux s'élevait vers le ciel.
Agrippé au rebord du petit voilier, Aldéran hurlait de peur à présent.
Le serpent de mer tournait autour de la fragile embarcation, en cercles de plus en plus proches.
Il plongea soudain et en quelques minutes, la surface du lac retrouva son calme. Au loin, Aldéran aperçut Kodel Myrdon qui venait de monter dans un hors-bord pour le rejoindre. Il allait sérieusement se faire disputer !
Dans un grondement et un déluge d'eau, le serpent d'eau venait de refaire surface, gueule ouverte, qu'il referma sur le petit voilier et son trop audacieux marin.
Un cauchemar. Un banal cauchemar. Et, dans le même temps une surprenante et malsaine sensation de réalité. Tous les sens mis à rude épreuve, leur perception décuplée, Aldéran avait été sérieusement éprouvé par ce rêve agréable qui avait fini en tragédie ! Il était trempé de sueur et son cœur continuait de battre follement dans sa poitrine, à la limite de l'explosion.
Il refaisait surface, retrouvant sans surprise la salle de contrôle des frigos. Par les portes grandes ouvertes, il pouvait voir les trois pièces d'entreposage voisines où pendaient encore quelques crocs de boucher le long des rails. Bien que désaffectés depuis longtemps, il régnait toujours une odeur écoeurante dans ces abattoirs qu'éclairaient faiblement quelques plafonniers, rendant l'endroit encore plus sinistre.
Il remua légèrement les mains, ce qui fit tinter les menottes qui le retenaient à l'un des poteaux de la pièce.
Des bruits de pas résonnèrent et une grande silhouette apparut à contre-jour dans l'ouverture de la parte d'accès à la salle de contrôle. Si le visage demeurait encore dans l'obscurité, le jeune homme reconnaissait cependant l'agresseur qui, à la Salle de Réalité Appliquée, l'avait envoyé au tapis d'un seul coup de poing !
Le nouveau venu s'avança et Aldéran aperçut un visage barbu qu'il avait déjà sur son écran d'ordinateur. Et la raideur de son bras droit ne pouvait qu'être due à la balle que le jeune homme avait tirée au Labo clandestin !
Moglen Quisgard s'agenouilla auprès d'Aldéran.
- Alors, comment as-tu trouvé ce premier trip sous troxine ?
- Trop réel…
- Tu peux remercier ton grand frère ! Lui non plus, ne m'aimait pas. Mais on a fait avec. Et essaye de trouver un peu d'agrément à ma présence car on va passer un bout de temps ensembles.
