Je suis désolée pour ce dernier chapitre dramatique. Je pensais que les gens s'habituaient à mes fictions dramatiques, ce n'est visiblement pas le cas haha! J'espère que ce chapitre apportera les réponses aux questions que vous vous posiez. Bonne lecture !
Il n'y a nulle part où je préférais être.
Athos ne parvenait pas à oublier les derniers mots de Treville. Il priait pour effacer de son esprit les souvenirs de cet après-midi macabre qui avait pourtant débuté dans les éclats de rire. L'image de son mentor, les traits déformés par la douleur, lui donnaient la nausée. Il ignorait toujours où Treville avait puisé la force de rester fidèle à lui-même, courageux et affectueux.
Il n'y a nulle part où je préférais être.
La simple vue du verre de vin qu'il vidait et remplissait furieusement lui rappelait la rivière rougeoyante dans laquelle il avait attendu, le corps de son capitaine inerte dans les bras, l'arrivée de ses camarades. Hagard, il avait continué de lui caresser la joue avec dévouement, lui adressant une prière toute personnelle.
A son grand regret, il se souvenait de chaque détail. Du pas de recul de D'Artagnan, du signe de croix d'Aramis, de l'émotion déchirante de Porthos lorsqu'il avait défait la poigne d'Athos, libérant Treville. Le goût du sang, l'odeur de vase et de mousse ne le quittaient plus. Aucun de ses sens ne l'épargnait.
Il n'y a nulle part où je préférais être.
La peau du mousquetaire se couvrit de chaire de poule. Cette même peau qui avait frissonné ces derniers jours à chaque geste, à chaque attention du capitaine à son égard. Il l'avait bel et bien serré contre lui, pratiquement dans le plus simple appareil, pendant de longues minutes, torse contre dos. Il regrettait amèrement que cela se soit produit dans les conditions qu'ils connaissaient tous.
Emmitouflé dans des couvertures, grisé par le vin, rien ne réchauffait pourtant cette vieille carcasse. Il ressentait toujours le froid de cette rivière jusque dans ses os.
Il n'y a nulle part où je préférais être.
Il lui restait cependant ce son, cher à ses oreilles. Ces quelques mots dont il ne parvenait pas à déchiffrer l'ensemble des nuances qu'avait souhaité transmettre Treville dans ses derniers moments de conscience.
Il n'y a nulle part où je préférais être.
Malheureusement pour lui, peu importe où Athos portait le regard, Treville n'y était plus.
La pièce de l'auberge dans laquelle s'était réfugié Athos était plongée dans l'obscurité. Lorsque Porthos y pénétra, il renonça à allumer une bougie et rejoignit, à tâtons, la paillasse sur laquelle s'était allongé le mousquetaire. Athos en était très certainement à son deuxième ou troisième pichet de vin à en juger l'haleine aigre chargée en alcool qui souffla à proximité de la tête de Porthos.
- Tu ne devrais pas rester seul.
- La solitude me réussit mieux que le reste, en général.
- Bien. Je pense cependant que la situation mérite que je m'impose.
- Fais comme chez toi.
Porthos s'assit à même le sol, les jambes ramenées contre sa poitrine. Il avait longuement réfléchi aux mots qu'il comptait employer, au message qu'il souhaitait délivrer à son comparse. Ils lui semblaient tous honteusement dérisoires.
- Nous comprenons que ce soit particulièrement dur à gérer pour toi.
- Cela l'est pour nous tous.
- Personne ne peut nier le profond respect qui vous liait. Tu étais certainement celui qui le connaissait le mieux.
Athos ricana, bruyamment. Cette réaction forcée lui donnait des airs de chien aux abois, prêt à sauter à la gorge du premier passant.
- Sommes-nous vraiment obligés de parler de lui au passé ? Déjà ?
- Il faudra s'y habituer, je le crains.
Le fracas d'une coupe en étain lancée à travers la pièce contribua à inquiéter Porthos plus qu'il ne l'était déjà. Athos entama un laïus féroce, s'invectivant des noms les plus dégradants.
- J'ai été un imbécile. J'y ai presque cru ! Il m'a parlé ce matin. Je ne l'avais encore jamais vu aussi serein. Il rêvait d'une retraite paisible, loin de tout. Je l'aurais accompagné sans hésitation.
- Il avait conscience que tu l'aurais suivi jusqu'au bout du monde.
- Je le suivrais même en Enfer avec plaisir, cracha une dernière fois Athos en plantant ses ongles dans la paillasse dégoutante qu'il occupait.
Porthos rejeta la tête en arrière, confrontant toutes les discussions qu'ils avaient eues depuis cet après-midi. L'une d'entre elles concernait leur avenir à tous. Athos n'avait cependant pas formellement accepté d'y prendre part.
- Nous n'avons pas d'autres solutions. Même Treville attendrait de toi que tu acceptes ton héritage.
- Il n'est pas question de foutu héritage. Je ne suis pas son fils.
- Non, c'était évident, ponctua Porthos en osant sous-entendre ce qui lui vaudrait bientôt les foudres d'Athos.
- Qu'aucun d'entre vous n'ose prétendre mettre un mot sur ce qui nous liait.
Le ton était sec, presque venimeux. Porthos retint son souffle pendant plusieurs secondes, craignant un excès de rage. Athos n'en fit rien, se révélant bien plus défaitiste :
- Après tout, c'est déjà de l'histoire ancienne, n'est-ce pas ? Dans une autre vie-
Le mousquetaire s'arrêta brusquement au milieu de sa phrase. Certaines choses resteraient inavouées, à jamais. Il en était peut-être mieux ainsi. Porthos, lui, ne l'entendit pas de cette oreille :
- Lorsqu'il nous a rejoint, dans la rivière. Ton regard était un peu plus que la curiosité, crois-en mon expérience. Tu n'es pas obligé de poser un mot là-dessus. La vie est souvent loin d'être tendre. Elle nous offre cependant parfois une personne privilégiée avec laquelle partager ce fardeau.
- Est-ce réellement important d'en parler ? Il n'est de toute façon pas là pour s'exprimer là-dessus.
Le colosse se releva, se rapprochant de la porte de cette chambre obscure. Il s'arrêta une dernière fois sur la porte pour lui octroyer un dernier conseil :
- Nous sommes là si tu as besoin de nous. Ne lui fais pas l'affront de ne pas lui dire au revoir.
La démarche chancelante, la tignasse ébouriffée et les lèvres tâchées de vin, Athos faisait peine à voir. Lorsqu'il débarqua dans la pièce où ils avaient temporairement installé Treville, Aramis interrompit ses prières et dessina son signe de croix, les yeux rivés sur le triste spectacle que livrait son ami.
- J'aimerais lui dire au revoir, se justifia maladroitement Athos en attendant qu'Aramis ne se lève et le laisse seul avec Treville.
En guise de réponse, son comparse posa une main réconfortante sur son épaule, lui accordant un regard lourd de tristesse. Si l'intention était louable, Athos ne se sentit que plus misérable après cette intervention.
A pas de loup, il s'approcha du lit de fortune sur lequel était allongé Tréville, les bras le long du corps. Le sang avait imbibé le tissu qui ceignait sa taille, collant telle une seconde peau à la première, blafarde et froide. Les contours de la plaie se laissaient deviner à travers les bandes de lin. Athos détourna les yeux, s'efforçant de regarder le visage inanimé.
- J'ai conscience que vous ne m'entendrez pas- Il y a cependant quelques dernières choses que je tenais à vous dire.
Le mousquetaire inspira profondément, prêt à déverser les sentiments contradictoires qui lui serraient la gorge, le prenaient aux tripes et lui donnaient envie de se cogner la tête contre les murs.
- Vous êtes certainement le plus bel enfoiré de première que je connaisse. J'y croyais. J'y ai cru jusqu'au bout à l'idée de vous ramener à Paris !
Les regrets s'entrechoquaient dans son esprit tandis qu'une petite voix, lancinante, lui reprochait sa naïveté. Il aurait dû se résigner dès le départ, il le savait. Treville parvenait toujours à ses fins. Cette fois, cependant, la méthode avait été particulièrement radicale.
- Vous ne méritiez pas ça.
Les jambes coupées, Athos s'agenouilla à côté du vieil homme. Tendant la main, il toucha précautionneusement la joue glacée de son mentor. Cette sensation désagréable l'incita à la retirer aussitôt. Il choisit plutôt de triturer les plumes du chapeau du capitaine, posé aux pieds du lit, pour s'occuper les mains.
- Nous y étions presque. J'étais tellement soulagé que vous ayez changé d'avis. Je vous aurais suivi aveuglement jusque Paris. Jusqu'à la caserne, chez nous. Peut-être… Dans vos quartiers. Qui sait de quoi j'aurais été capable si j'étais parvenu à vous faire entendre raison pour de bon.
Caressant la plus grande des plumes du couvre-chef du capitaine des mousquetaires, Athos prit conscience de l'ampleur de la tâche qui les attendait. Ce nouveau pouvoir qu'il détiendrait bientôt n'était pas une question d'héritage. Il en ferait plutôt une question de vengeance.
- Il le paiera, je vous le promets. Cela prendra peut-être un peu de temps- Mais je ne laisserai jamais Rochefort s'en tirer.
Athos se pencha une dernière fois par-dessus le lit, les yeux fermés pour ne pas voir l'ampleur des dégâts qu'avait causés le coup d'épée. Tendrement, il embrassa le front de son mentor.
Lorsqu'il se releva, il se tint, la tête haute en dépit de la pièce qui continuait de tourner autour de lui. Athos sortit finalement de la pièce, le cœur gros comme ses poings serrés, animé par une nouvelle colère. Un désir de revanche.
Aramis était mentalement et physiquement épuisé. Cela transparaissait dans chacun de ses gestes, dans son regard vaporeux qui ne semblait pas voir plus loin que ses interminables cils. Poussant la porte de la pièce dans laquelle l'attendait Porthos, il boitilla jusqu'à s'écrouler contre le colosse.
Celui-ci ressentit immédiatement la détresse de son compagnon et l'étreignit avec ferveur, caressant tendrement son dos de l'une de ses mains. Aramis haletait, réprimant ce qui s'apparentait à des sanglots. Le sang, l'impuissance, la mort. Les fantômes de Savoie n'étaient jamais bien loin.
- Tu as fait tout ce que tu pouvais pour lui, Aramis. Tu n'es pas Dieu.
- Non, je ne suis qu'un homme. Les mortels que nous sommes ne s'habituent jamais à de telles tragédies. Dieu, lui-
- Ne blasphème pas, l'avertit Porthos, conscient que son ami s'en repentirait aussitôt s'il succombait à un tel péché. Il nous faudra du temps. Athos peut-être plus encore.
Athos. La simple évocation de leur comparse suffisait à briser le cœur du mousquetaire. Il le renvoyait, lorsqu'ils étaient arrivés, au milieu de cette rivière rouge, immergé jusqu'à la taille. Athos avait cependant sombré depuis longtemps. Ils avaient éprouvés toutes les difficultés du monde pour le convaincre de lâcher Treville.
- Je resterai ici. Athos doit se rendre à Paris de toute urgence. Vous l'escorterez. Je doute qu'il soit sage de le mêler à ces formalités. Je veillerai sur lui. Je ferai graver une pierre. D'Artagnan y tient.
Porthos, bien qu'inquiet de se séparer dans des moments si délicats, comprit les motifs qui retiendraient pour quelques jours Aramis loin de lui. Lorsque ce dernier s'enquit de l'état d'Athos, Porthos souffla :
- Je lui ai parlé comme tu me l'avais conseillé. Comment dire… C'était trop tôt. Beaucoup trop tôt.
- Rochefort le paiera.
- Oh que oui. Je pense qu'Athos en fait son affaire personnelle.
- Il faudra redoubler d'attention. J'ai peur qu'il n'agisse sans réfléchir aux conséquences.
- Nous nous sommes lancés dans une aventure plus que délicate-
- Nous n'avions pas d'autres choix.
Leur conversation se solda sur cet échange. Enlacés, les deux hommes se bercèrent mutuellement. Aramis fut le premier à craquer, exprimant une requête d'une voix étranglée :
- J'ai besoin de toi. J'ai besoin de nous.
Dans ces moments où ils se sentaient particulièrement vulnérables, ils ne connaissaient qu'une solution pour leur redonner un peu de superbe. Porthos offrit son propre corps en rempart, Aramis fit de même. Bouche contre bouche, les souffles saccadés, ils essayèrent d'oublier que les choses, mêmes les plus prometteuses, étaient parfois éphémères et définitivement fragiles.
Athos, lui, à quelques chambres de distance descendit des verres de vin jusqu'à tomber d'un sommeil sans repos, materné par un D'Artagnan dépassé. Cette nuit-là, le Gascon ne rêva pas de Constance et de leur enfant à venir. Les seules images qui lui vinrent furent celles d'un torrent de sang qui charriait toutes les personnes qui lui étaient chères.
