Chapitre 10
Cela faisait quelques heures que Sophie laissait couler le fil de ses pensées le long du splendide paysage qui l'entourait. En temps normal, son imagination aurait créé toutes sortes d'histoires fantastiques inspirées de ces lieux, néanmoins, dans les circonstances, la jeune fille ne pouvait réfléchir qu'à sa famille, à ses amis et à ses collègues. Elle essayait de se représenter l'état dans lequel ils se trouvaient en ce moment même, mais trop d'éléments lui échappaient pour qu'elle soit en mesure de le faire clairement. Savaient-ils qu'elle était passée à travers cet étrange tourbillon? La pensaient-ils morte à cause de l'orage? Savaient-ils qu'elle se trouvait en cet endroit? En fait, depuis combien de temps avait-elle quitté son monde? Toutes sortes d'interrogations germaient droites et nettes dans sa tête, cependant les réponses, fanées et confuses, répandaient infiniment mélancolie et doute au jardin de ses pensées. Son corps était peut-être devenu une forteresse imprenable, mais son cœur était resté ouvert à la douleur. L'adolescente se sentait désormais seule, différente, isolée, perdue et les expressions des hobbits qui passaient non loin renforçaient cette sensation d'exclusion totale. Elle n'avait en ce monde aucun réel ami et cela alourdissait de beaucoup son âme. Elle relevait fréquemment la tête vers la forêt où elle avait atterri pour n'y apercevoir avec désillusion qu'une simple volée d'oiseaux ou le pelage de neige de quelques moutons égarés. La simple vue d'une bande d'humains l'aurait allumé d'une joie incommensurable. Sophie n'avait jamais autant souhaité revenir chez elle.
Soudain, le bruissement du feuillage se trouvant près de la maison de Bilbo tira brutalement la jeune fille de sa rêverie. Étais-ce un animal? Le neveu de Bilbo? Se demanda-t-elle. Le signal secret d'un terrien? Un agent de l'armée qui se camoufle? Espéra ensuite follement la jeune humaine. Elle s'approcha doucement et s'accroupie non loin de l'arbuste afin de scruter l'endroit. Rien ne semblait s'être tapi dans les environs. Au moment où l'adolescente allait conclure que tout ceci n'était que le fruit de son imagination, une voix s'éleva derrière la jeune fille, ce qui eut pour effet de la stupéfier à un tel point qu'elle ne put retenir un petit cri en se retournant vivement.
Qui êtes-vous? Que faîtes-vous donc ici? Avait dit la voix d'un ton menaçant.
Il s'agissait d'un hobbit blond plus jeune que Bilbo qui se tenait droit devant elle avec un bâton à la main et un regard sévère.
Vous…vous m'avez fait peur, bafouilla Sophie, Biyo..heu..Bilbo m'a engagé comme jardinière.
Ah oui, répliqua le hobbit avec un regard moqueur, c'est bizarre ça parce que monsieur Bilbo a déjà un jardinier et c'est moi mademoiselle.
Non, mais je veux dire comme seconde jardinière, il m'a engagé comme votre seconde…heu…jardinière, bredouilla Sophie qui s'enfargeait encore dans ses mots.
Je n'ai jamais entendu parler de cela, répondit le hobbit suspicieux qui semblait ironiquement grand aux yeux de l'adolescente encore accroupie.
C'est qu'il vient de le faire, se défendit la jeune fille en osant un petit sourire qui n'eut aucun effet sur le jardinier visiblement agacé.
Je m'appelle Sophie, continua-t-elle en faisant de nouveau l'erreur de tendre sa main, vous n'avez qu'à me dire quoi faire avec les plantes et je le ferai. Vous êtes mon supérieur. C'est ce que Bilo,heu! Bilbo a dit.
Je ne vous crois pas du tout, répliqua le hobbit en croisant fermement le bras, monsieur Bilbo n'a besoin de personne d'autre que moi. Allez-vous en immédiatement d'ici mademoiselle sinon vous aurez des ennuis.
Sur ce, Bilbo fit sursauter tout le monde en ouvrant la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Sam!, dit-il, laisse l'humaine tranquille. Elle travaillera désormais avec toi au jardin alors je te prie de bien vouloir la respecter.
Mais?!, monsieur Bilbo, répliqua le jardinier complètement déconcerté, pourquoi avoir engagé quelqu'un d'autre? Vous n'étiez pas satisfait de mon travail?
Bien sûr que non Sam, le rassura Bilbo, mais cette jeune humaine semble très endurante et je suis sûr qu'ensembles vous ferez un excellent travail. Elle fera également tes journées de congé. Sur ce, amusez-vous bien, dit-il en fermant la fenêtre avec un sourire satsifait.
Pendant un moment le hobbit blond sembla complètement désorienté. Il ne cessait de regarder vers Sophie qui se relevait lentement puis vers la fenêtre comme dans l'espoir que le vieux Bilbo la rouvrirait afin de l'informer que tout ceci n'était qu'une blague.
Bon très bien, finit par soupirer Sam, puisque monsieur Bilbo vous a engagé, je ne vais pas repousser. Cependant, sachez que je ne vous fait guère confiance et je vous ai à l'œil mademoiselle. Vous commencerez par cueillir les mûres qui poussent dans les arbustes du fond et vous les mettrez dans le petit panier près de la porte qui donne sur le jardin, ensuite vous taillerez les sapins sur le côté de la maison avec les ciseaux que vous trouverez dans le coffre à outils de monsieur Bilbo dans le salon.
D'accord, répondit Sophie qui se forçait à sourire un peu déconcertée, mais est-ce que c'est grave si ce n'est pas du tout ce que Bilbo m'avait demandé de faire il y a quelques heures. Il m'avait dit que vous étiez en congé aujourd'hui.
Eh bien je l'étais mademoiselle, répliqua Sam un tantinet offusqué, néanmoins, en revenant du marché, j'ai remarqué qu'il y avait une sorcière humaine habillé en homme qui farfouillait dans le jardin de mon maître! J'ai donc jugé qu'il était de mon devoir d'intervenir.
Ce commentaire contraria grandement Sophie. Il venait directement renforcer le profond sentiment de rejet qui était devenu un poids lourd pour son âme. La façon dont le hobbit avait accentué son intonation sur le mot « humaine » faisait presque de sa race une insulte et puis pourquoi serait-elle une sorcière ? La jeune fille se renfrogna énormément.
D'accord, je ferai ce que vous m'avez demandé, répondit-elle en faisant la moue.
Sur ce, elle partit en flèche ramasser le minuscule panier destiné à ramasser les mûres en criant par-dessus son épaule :
Et je ne suis pas une sorcière!
L'adolescente collecta rageusement les petits fruits en grommelant des insultes à chaque fois qu'un de ceux-ci se délogeait de l'arbuste. Il devait y avoir une dizaine d'arbres à fruits qui se dressaient en plein soleil, mais la chaleur ne gênait guère Sophie et l'énergie de sa mauvaise humeur lui permettait d'aller plutôt rapidement. La jeune fille entendait le bourdonnement et ressentait également le toucher de plusieurs dizaines de moustiques, cependant les nombreuses piqûres que lui infligeaient ces petites moucherons étaient indolores. Elle travailla sans se retourner jusqu'à ce que chaque mûre cesse d'orner l'arbuste pour s'empiler dans son petit panier de paille. La jeune fille posa ensuite celui-ci devant la porte de la maison de son employeur avant de s'emparer des tout petits ciseaux à tailler. Elle s'apprêtait à sectionner une branche qui pointait vers le ciel déjà devenu un peu rose par la baisse graduelle du soleil quand elle vu soudain du coin de l'œil que le jardinier se dirigeait vers elle l'air paniqué. Sophie posa rapidement son outil pour le regarder avec agacement. « Que me veut-il encore celui-là?»
Posez cela! Hurla-t-il, il faut me laisser vous expliquez comment faire! D'ailleurs, je ne crois pas que vous ayez complètement terminé de collecter les mûres. Elles sont en plein soleil et entourées de milliers de moustiques.
Oui j'ai tout à fait fini, répliqua sèchement la jeune fille, vous n'avez qu'à aller vérifier vous-mêmes les arbustes.
Le hobbit lança un regard vers les petits arbres à fruits et réprima son étonnement avant de grommeler :
Bien en supposant que tout soit fini, vous ne savez pas plus comment tailler un sapin. Allez plutôt arroser les fleurs à l'avant du jardin.
C'est déjà fait, Bilbo me l'avait demandé, affirma l'humaine contente d'avoir enfin réussi à prononcer correctement le prénom du hobbit.
Bon, soupira Sam, En bien dans ce cas allez répandre de l'engrais sur la pelouse. Le sac se trouve…
Près de la plantation gauche, rétorqua fièrement Sophie, c'est la première chose que j'ai faite.
Heum…D'accord, vous irez donc arracher les mauvaises herbes devant la clôture, répondit le hobbit qui semblait de plus en plus embêté.
Bah, c'est aussi fait, répliqua l'adolescente en haussant les épaules.
Comment..?! répliqua le hobbit cette fois visiblement surpris.
Sur ce, Sophie le regarda partir à la course sur ses courtes jambes. Il allait d'endroit en endroit afin de vérifier si tout le travail qu'elle disait avoir accompli était véritablement achevé. Plus la jeune humaine le voyait aller et venir, plus elle pouvait apercevoir la stupéfaction apparaître sur son petit visage rond telle une tache grandissante. Pendant ce temps, le crépuscule transformait les arbres en ombres indistinctes et peinturait le ciel de mauve, d'orange puis de jaune qui disparaissaient tranquillement dans l'obscurité. Sam revint finalement vers elle tout déconfit, échevelé et en sueur.
Vous accomplissez votre travail à une vitesse hors norme, affirma-t-il sérieusement malgré son léger essoufflement, néanmoins, continua-t-il en reprenant son souffle, je ne vous fait pas du tout confiance. Une personne telle que vous ne devrait pas travailler dans le jardin d'un hobbit si ce n'est que pour en tirer profit. Je sais que ce n'est pas pour rien que vous avez choisi mon maître. Je parie que vous savez exactement ce qu'il a accompli et quel genre de trésors il possède depuis. Vous l'avez ensorcelé et je ne vous laisserez pas vous en tirer comme cela. Sachez-le!
C'était maintenant au tour de Sophie d'être complètement abasourdi. Elle resta interdite et debout dans la brise qui caressait doucement ses mèches brunes dans la lumière topaze du crépuscule pendant quelques secondes. C'était bien sa chance. Parmi tous les hobbits du village, il avait fallu qu'elle tombe sur celui qui possédait un trésor, ce qui devait évidemment porter plusieurs personnes à croire qu'elle voulait le lui dérober. L'adolescente, décontenancée, voulu se justifier.
Écoutez, répondit Sophie en ouvrant grand ses mains devant elle comme pour montrer qu'il n'y avait rien de caché, j'ai rencontré Bilbo par hasard, je n'ai aucune idée de qui il est, je ne le connais que depuis quelques heures. Comment voulez-vous que je sache qu'il possède un trésor? Je vous l'ai dit. Je ne suis pas une sorcière. Je suis gentille et je veux seulement aider. On est d'accord?
Je suis désolé mademoiselle, soupira le jardinier dont l'air un peu triste se fondait avec la lourdeur du soir qui tombait silencieusement, mais croire en votre parole serait une bien dure chose je le crains. Au revoir. Nous nous verrons peut-être demain si Bilbo n'a pas repris ses esprits d'ici là.
Et sur ces paroles, il se retourna. L'image de son dos courbé et de ses oreilles pointues brilla un temps dans l'or du soir avant de s'évanouir dans l'obscurité. L'ombre d'une Sophie abattue eut également le temps de s'allonger immensément sur le sol et de mourir lentement dans la nuit. Quelques instants furent nécessaires pour que la jeune fille réalise que Bilbo était venu lui porter une assiette de légumes assaisonnés. L'humaine remarqua également, quelques heures plus tard, qu'il était resté immobile à ses côtés les mains dans les poches et les yeux levés vers les étoiles. Sophie leva alors pareillement la tête et aperçu avec étonnement plus de constellations qu'elles en avaient vu dans ses 18 années de vie. La nuit s'étendait telle une robe noire à paillettes que l'on aurait cousue pour le ciel. Certains de ces petits diamants formaient même d'étranges dessins qui n'avaient rien à voir avec la Grande Ourse. L'adolescente à la fois émerveillée et dépassée par les événements laissa couler une larme. L'humaine et le hobbit restèrent pendant un moment comme cela. Ils ne se parlaient pas. Ils ne se regardaient pas. Néanmoins, cet instant valait une déclaration de respect et sollicitude de la part de chacun d'eux. Le cœur de Sophie se réchauffait un peu à l'idée qu'il y avait en lui un potentiel allié, cependant, elle voulait mettre certaines choses au clair. Elle tourna plusieurs fois son regard dans sa direction, ne sachant trop comment poser ses questions.
Sam m'a dit que vous n'étiez pas un hobbit ordinaire, finit-elle par dire, que vous aviez accompli des choses et que vous possédez un trésor. C'est vrai?
Ah, et bien oui je confirme, répondit le hobbit avec un petit sourire énigmatique, cela explique d'ailleurs pourquoi tout le monde me considère comme une bien étrange personne dans ce village.
Qu'est-ce que vous avez fait pour avoir un trésor? Demanda la jeune humaine avec un sourire curieux.
C'est une bien longue histoire, répondit Bilbo,évasif, un jour, je vous expliquerai. D'ailleurs, j'ai quelque chose à vous montrer. Venez!
Sophie suivit le petit homme à l'intérieur de la maison où ils s'arrêtèrent tout deux devant la table de cuisine où était étendue une longue et joli robe à corset beige dont les manches étaient bleues et entourées de dentelle.
La voisine est couturière, affirma Bilbo avant même que Sophie n'ai eu le temps de poser de questions, je l'ai payé en double pour qu'elle me confectionne une robe qui pourrait vous faire. Vous ne pouviez tout de même pas continuer à vous promener habillée ainsi.
Waw! S'exclama la jeune fille en saisissant la robe, elle est vraiment belle merci! Je vais l'essayer tout de suite!
L'adolescente entra dans la petite salle de bains et manqua au moins trois fois de se cogner la tête au plafond pendant qu'elle enfilait le vêtement.
Je suis persuadée, entendit Sophie de derrière la porte, que cette robe vous ira mieux que les haillons que vous aviez sur le dos aujourd'hui.
L'humaine sortit de la modeste pièce et aperçu le visage ravi du petit homme maintenant assis en train de fumer sur un tabouret de bois sculpté.
Mon intuition était bonne, dit-il, tout sourire.
La jeune fille dut chercher longtemps un miroir à travers la résidence et, lorsqu'elle en trouva enfin un dans l'entrée, Sophie dut se pencher beaucoup afin de s'apercevoir. Le vêtement ne lui allait pas mal du tout. Elle avait l'impression d'être une paysanne de Nouvelle-France. L'adolescente détressa ses épais cheveux bruns pour les laisser tomber de chaque côté de ses épaules.
Il y avait pour elle un lit installé dans le salon, mais la jeune humaine ne ressentait pas l'envie de dormir. Elle retourna au jardin où elle s'assit sur le bord de la clôture. Tout était calme et sombre mis à part le murmure de l'eau et les lanternes des nombreuses petites habitations qui illuminaient la colline telle une guirlande courant le long des branches d'un sapin. À cette pensée, la nostalgie envahit de nouveau l'esprit de la jeune fille. La retrouverait-on avant Noël? Rien n'était moins sûr. Tout à coup, le grincement de l'ouverture d'une porte la fit se retourner brusquement.
Quelqu'un d'autre venait d'arriver.
