Note : KIKOO. Comment ça va par chez vous ?

Bêta : Maya Holmes merci, merci, merci !


2011 - Céline

De ma chambre d'hôtel, je vois la Tour Eiffel, la Statue de la Liberté, la Tour de Pise, un sphinx et les canaux de Venise. Tout compte fait, peut-être que Las Vegas est ma ville : de loin, elle ne parait pas réelle, elle est au milieu du désert, personne n'y est allé mais tout le monde la connaît.

De près, elle est tout simplement le concentré d'un monde sur lequel je règne dans l'ombre.

Je souris.

"On y va ?"

"Oui."

Sebastian et moi partons avec un peu d'avance pour ne pas avoir à courir. La voiture nous est menée devant l'hôtel et Sebastian conduit. Je sors de ma veste mon album préféré au monde entier de Céline et mets la première chanson. Il fait très nuit et très clair à la fois (encore quelque chose qui me ressemble). Il y a des fontaines partout, des palmiers (et même que certains sont vrais) et tellement de casinos que je sais déjà que je n'aurais pas le temps de tous les visiter avant qu'on ne reparte jeudi. Nous ne sommes pas là pour ça de toute façon.

"Qu'est-ce que c'est que ça… ?"

"Pour que tu m'aimes encore."

Sebastian a sa tête très choupi, très carrée, tournée vers moi et il a des yeux beaucoup plus ronds que d'habitude.

"C'est du français, ça veut dire…"

"Je sais ce que ça veut dire, mais c'est quoi cette chanson ?"

"Oh c'est simplement une des meilleures chansons de Céline - et de tous les temps."

Il ne repart pas tout de suite parce que le feu est toujours rouge et ses pommettes le sont aussi.

Oh.

Oh.

Oh non.

"Sebastian, je vais te poser cette question une seule et unique fois et je veux que tu sois honnête avec moi - tu sais combien je n'aime pas qu'on me mente. Quand tu as dit que tu aimais Céline, le premier soir où on s'est rencontrés, tu n'avais aucune idée de qui je parlais ?"

Il ne baisse pas son visage ni ses paupières. Il inspire et avoue :

"Aucune. J'avais juste envie de te baiser."

Il a eu une bonne idée de respirer et ça serait bien que j'en fasse autant. Bientôt. Quand ça paraîtra possible. En attendant, je continue de le regarder et je suis d'accord avec les klaxons qui résonnent autour de nous, il faudrait que je hurle sur Sebastian. Dans cette voiture. Dans cette ville. Dans laquelle nous sommes parce qu'il a pris des billets pour que je vienne voir Céline. D'accord. Je fais un effort et je recommence à respirer. Je glisse ma main dans ma veste et il se tend, les mains levées pour m'arrêter :

"Jim, attends, ne…"

Je sors le stylo que je cherchais et lui montre en souriant.

"T'as cru que j'allais sortir mon Sig Sauer ?"

"Avec toi on sait jamais…"

"C'est vrai, mais c'est comme ça qu'on m'aime."

Il ne répond pas et moi j'écris sur le tableau de bord pour vérifier que le stylo marche bien. On laisse la voiture au voiturier du Caesar Palace et on marche côte à côte vers l'entrée Gold. Sebastian a pris ces places parce qu'on est assis juste en face de la scène et parce qu'avec ce bout de carton on peut aller la voir en coulisses après. Je ne savais pas que le carton pouvait être aussi précieux.

"Ton stylo, c'est pour les autographes ?" Sebastian me laisse passer devant lui pour que je prenne place.

"Oui, pour que je puisse lui en faire un."

Je m'assois et estime que mes fesses sont confortablement installées. Je suis content.

"Ça va être un moment très fort, Sebastian," je lui explique, la voix basse. "Elle va être très émue de me voir."

Ses sourcils se redressent un peu, ses dents se pressent contre sa lèvre inférieure. Il gigote un peu sur sa chaise, regarde autour de nous comme s'il évaluait la distance la plus proche jusqu'à la sortie et passe son bras gauche au-dessus du dossier de mon fauteuil avant de me demander très calmement, les yeux dans les yeux :

"Est-ce que tu en es sûr… ?"

Oh, Sebastian est si adorable quand il s'inquiète pour rien. Je prends dans la mienne sa main qui pend près de mon épaule et lui sourit pour le rassurer. Bien sûr, je sais ce qui l'embête : il est jaloux. Mais je ne lui en veux pas, je comprends que n'importe quel être lambda puisse être jaloux de moi et de la relation qu'on entretient avec Céline depuis vingt-trois ans déjà.

Les lumières s'éteignent, la salle toute entière retient son souffle. Les gens se lèventtous et ils applaudissent et c'est exactement ce qu'il faut qu'ils fassent pour l'accueillir. Dans mon fauteuil, je serre avec la même force l'accoudoir et la main de Sebastian. Si je lui casse une ou deux phalanges, je promets de dessiner ce qu'il voudra sur son plâtre, même des phallus de taille moyenne. Les rideaux s'ouvrent depuis le centre et s'écartent et elle apparaît et c'est comme un accouchement ; c'est douloureux et c'est à la fois l'aboutissement de toute une vie.

La mienne.

La notre.

Céline porte une robe blanche avec des petits diamants autour de son décolleté et je ne vois pas qui sur Terre ne pourrait pas comprendre qu'elle est la plus belle femme du monde. Elle est grande, bien plus grande que dans mes souvenirs, et elle presse sa main à ses lèvres avant d'envoyer quelques baisers dans la salle. Je laisse le commun des mortels croire qu'ils leur sont destinés. Je sais qu'ils me sont destinés.

Les rideaux s'écartent un peu plus et celui de derrière (le grand blanc) tombe et dévoile l'orchestre qui se cachait. Je ne sais pas si la chair de poule qui couvre mon corps s'arrêtera un jour car ce que je ressens pendant une heure et vingt minutes s'apparente en de très nombreux points à ce qu'on pourrait considérer comme l'orgasme le plus émouvant de ma vie.

Je connais les mots qu'elle dit, je sais leur son. Je l'ai déjà vue faire ce geste. Celui-ci aussi. Pas celui-là par contre. Elle sait me surprendre. Je sais l'accepter.

Ce n'est pas grave si le show se termine puisque maintenant le reste de la salle va pouvoir rentrer dans leurs chambres d'hôtel miteux à 80$ la nuit alors que Céline et moi allons enfin pouvoir passer du temps tous les deux. Sebastian me demande si je suis sûr de vouloir aller dans les coulisses pour la rencontrer. Ça me fait rire et j'ai beau lui répéter qu'il a quand même une place dans mon coeur, il ne semble pas me croire et parait avoir peur que je l'abandonne totalement pour Céline. Je ne le ferai pas parce que j'aime beaucoup Sebastian, il est très divertissant. Enfin, sauf si elle me le demande.

On suit quatre hommes très musclés, très virils, très mon genre, qui portent des oreillettes et qui nous guident, à travers des couloirs recouverts d''une moquette rouge, avec quatre autres personnes dont je ne comprends pas trop l'intérêt de leur existence. On nous amène dans un salon assez grand avec des photos de Céline encadrées accrochées un peu partout dans la pièce. Je souris parce que je repense à ma cave, celle dans laquelle j'ai vécu pendant des années mais où je ne passe que très rarement maintenant, juste quand il faut que je dépoussière certains souvenirs et que j'en rajoute un nouveau, un qui a toute son importance, comme l'odeur du chlore.

Quand elle ouvre la porte, je ne peux pas précisément dire que je vis encore. Ça ne doit pas être la mort non plus car, même si ça doit être très agréable, je ne pense pas que la mort soit aussi bien maquillée et aussi luminescente. Est-ce qu'on peut considérer que rencontrer Céline Dion pour la première fois est comme la découverte du trésor le plus inestimable que la Terre et la Galaxie ait jamais porté ? Non, c'est idiot ce que je viens de dire. C'est encore plus que ça. Et je n'arrive même pas à trouver de point de comparaison.

Oh.

Peut-être qu'il n'y en a pas.

Peut-être que rien ne sera jamais plus beau que cet instant présent.

Céline s'est changée, elle porte un chemisier blanc avec des froufrous autour de son col et un pantalon noir serré qui allonge ses jambes déjà magnifiées par ses talons. Elle sourit aux gens. Leur prend la main. Elle rit quand un de ses fans lui raconte quelque chose que je n'entends pas. Ses sourcils se froncent légèrement quand elle se concentre pour comprendre ce que lui dit une femme dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. Elle patiente quand la femme cherche ses mots. Elle la complimente.

Et on sert des jus de fruits et elle s'appuie contre le dossier d'un fauteuil énorme, d'autres s'assoient autour d'elle. Elle parle à tout le monde. Et ils l'aiment. Ils l'aiment tous.

Je me lève.

Je sors de la pièce.

"Où est-ce que tu vas ?" demande Sebastian, sa main touchante mon bras.

J'avance.

On est dans les couloirs, dans le hall, dans le parking, dans la voiture. Parfois Sebastian parle. Sa voix est trop douce pour que je la comprenne. On démarre, je m'enfuis. Je ferme les yeux.

"C'était un très beau concert."

"... Oui," Sebastian ne ment pas cette fois.

"Elle doit avoir hâte de retrouver sa famille."

Il me regarde alors j'ose ouvrir les yeux.

"Elle est très occupée. Je ne voulais pas la retenir."

Sebastian inspire et serre une seconde mon genou dans sa main.

Je ne dors pas vraiment. On a baisé et d'habitude je m'endors toujours après mais, cette fois, j'ai somnolé à peine une heure et maintenant mes yeux sont ouverts et la vue du plafond n'est pas très intéressante. Seb dort. Allongé sur le ventre, sa main sur le mien, il a gardé sa tête tournée vers moi. Je crois qu'il m'aime. C'est sympa de sa part.

Lentement, je me glisse hors du lit, je ne le réveille pas. Je sors de la chambre, retourne au salon. Je bois un peu d'eau trouvée dans le mini-bar - celle qui me coûtera 20$ - et je me dirige vers la fenêtre. Je vois le Caesar Palace d'ici.

Vingt-trois ans. Ça fait vingt-trois ans que je suis Céline.

Suis.

J'aimerais dire que je n'ai voulu que la suivre mais c'est allé plus loin. Peut-être trop loin.

J'ai laissé un homme me toucher de ses draps et de sa langue, quand elle s'est mariée. Parce qu'elle s'était mariée.

J'ai cherché à avoir un ami quand elle a fait son duo avec le Canadien. Parce qu'elle avait un ami.

J'ai envoyé un dossier de demande d'adoption, quand elle a eu Eddy et Nelson. Parce qu'elle avait eu Eddy et Nelson.

(Le dossier a été rejeté toute façon.)

Je ne sais pas à quel moment j'ai arrêté de regarder ses pas pour essayer de mettre mes pieds à sa place. Peut-être dès le premier jour où je l'ai vue, si belle et moi si moche. Peut-être le jour où j'ai rencontré Sebby et que j'ai compris ce que c'était d'avoir quelqu'un de vivant dans sa vie. Peut-être tellement d'autres fois.

Nous voilà si pareilles et si différents. J'aimerais penser que c'est nouveau mais ce n'est pas vrai, bien sûr. La vérité c'est que jamais je n'ai ressemblé à Céline et que nous n'avons rien en commun. Absolument rien. Pas même le moindre petit - non, j'ai dit. Rien.

Alors c'est pour ça que je l'ai suivie. C'est pour ça que j'ai voulu être elle.

Je referme mes doigts autour du rideau et le ferme lentement pour ne plus voir la ville.

Ce n'est pas grave, d'être fan, tout le monde l'est. J'imagine que ça doit avoir un rapport avec le fait qu'on cherche des modèles, des exemples à suivre, pour se sentir moins seul. Personne n'aime être seul.

Pas même vous.

Pas même toi.

Oui, toi qui me lis.

C'est vrai ça, quand j'y pense, ça fait des années que tu es là.

Tu as été là quand j'ai décidé que l'existence de Carl Power n'était pas si primordiale. Tu étais là quand papa est mort. Tu étais là quand Sherlock est devenu une raison suffisante de continuer à vivre. Tu étais là quand j'ai été Elle et que Sebastian m'a accepté. Et tu es toujours là.

Tu visites ma cave, écoutes ma voix, traverses mes pensées. Tu lis mes mots et peut-être même que tu aimes Céline à travers moi.

Alors nous voilà : il y a Céline et il y a moi et il y a toi. Je sais tout d'elle et tu sais tout de moi. C'est amusant, quand on y pense.

Je t'aime bien, tu sais.

Je sens que toi et moi on a beaucoup de choses à vivre. Est-ce que tu aimes les problèmes ? Moi j'adore ça. C'est quand il y en a beaucoup beaucoup que je sens que ma vie décolle et s'imprime sur celle des autres. Et il reste un dernier problème à régler, un qui est grand et un peu bizarre. Est-ce que tu as aimé quand j'ai fait mumuse avec Sherlock Holmes et son accessoire ? C'était drôle, hein ? On pourrait même s'amuser un peu plus.

Tu me suis ?