Quand il est seul il méprise le silence. Alors il marche dans l'appartement et allume toutes les radios que nous avons, notre télévision et mon vieux tourne disque. Quand je reviens à la maison après le travail le bruit dans l'appartement est presque insupportable. Je me demande à chaque fois pourquoi nos voisins ne se plaignent pas du bruit excessif qui résonne à travers les murs mais je soupçonne le frère de Sherlock, Mycroft d'avoir quelque chose à voir avec ça.

Par dessus tout, la musique semble le calmer d'une certaine façon – sa posture devient moins tendue, son expression un peu moins tourmentée, un peu moins agitée. Pendant des heures il s'assoit devant le tourne disque écoutant du Tchaïkovski, Mozart ou Brahms. Jamais Bach. Il déteste Bach pour je ne sais quelle raison.

Parfois je joue sur mon vieux piano, un héritage de ma grand mère, la seule chose qu'elle a laissée quand elle est morte il y a plusieurs années. Je l'aimais de tout mon cœur et elle m'a appris à jouer quand j'étais enfant. Elle était une pianiste fantastique. Je ne suis pas aussi bon qu'elle l'était, ou que l'est Sherlock, mais quand il s'agit de musique, je suis assez bon et il semble toujours aimer quand je joue. Il ne joue plus du violon mais quand je joue du piano il écoute pieusement, un soupçon de sourire sur son visage. Dans ces moments je peux presque voir l'ancien Sherlock devant moi. Le Sherlock dont je suis tombé amoureux, le Sherlock qui aimait jouer du violon à des heures indues, le Sherlock qui aimait poursuivre les criminels, le Sherlock qui me rendait fou avec son obstination et ses insultes – spécialement quand elles étaient dirigées contre mon équipe – le Sherlock qui la plupart du temps se comportait comme un enfant, le Sherlock dont le sourire sincère n'était réservé qu'à moi, le Sherlock qui aimait tellement et qui a toujours tout fait pour protéger les gens qu'il aimait, qui a tout fait pour me protéger.

Les moments au piano sont vraiment rares et j'ai pris l'habitude de les savourer parce que lorsque tout s'écroule et que le désespoir et la détresse me saisissent, les souvenirs de ces moments m'aident à tenir le coup, à continuer à me battre.

Parfois quand il pense que je suis trop distrait par la musique pour me rendre compte de sa présence, il reste derrière moi et pose ses mains, froides et fines sur mes épaules, les os anguleux de ses poignets s'enfonçant douloureusement dans ma chair mais ça ne me dérange pas. Dans ces moments là, quand je suis sûr qu'il ne va pas filer, je couvre ses minces mains avec les miennes et nous restons dans cette position pendant un moment, enfoncés dans nos pensées profondes, tenant bon désespérément.