Chapitre 10: Exercer son magistère ~Partie 5~

Il y eut un grand bruit sourd, suivi par plusieurs malédictions, d'autres bruits assourdis et de glapissements qui sortirent de la chambre de Merlin le matin suivant, lorsque le sorcier réalisa que le soleil était bien au-dessus de l'horizon, et qu'il était très en retard pour apporter son petit-déjeuner à Arthur.

Gaius haussa un sourcil devant le boucan, secoua la tête et garda le silence jusqu'au moment où Merlin dévala les marches de sa chambre.

« Assieds-toi et prends ton petit-déjeuner, Merlin. Georg est passé pour dire qu'il avait demandé à Bel de réveiller Arthur ce matin, après avoir dit qu'il était près de minuit lorsqu'il avait fini de t'aider à poser ces protections. Il a deviné que tu serais assez fatigué pour dormir longtemps. »

Merlin s'arrêta en dérapant, bouche bée devant son mentor, avant de laisser échapper un soupir et de s'asseoir à la table. Il y avait un grand bol de porridge à sa place, et une pomme, comme si Gaius était conscient du fait que son pupille avait sauté plusieurs repas lors des jours précédents.

Merlin jeta un coup d'œil à Gaius, et tressaillit au regard qu'il reçut en retour. Oui, Gaius était au courant pour les repas manqués.

Il mangea sa nourriture, faisant bien attention à ne pas se presser, avant de partir pour rejoindre les appartements d'Arthur. Il n'en était qu'à mi-chemin lorsque Bel le trouva.

Le druide s'arrêta en face de lui, aussi calme et poli que d'habitude.

« Arthur souhaite que je vous informe que vous devez préparer deux chevaux et l'équipement nécessaire pour un court voyage de chasse. Pas besoin de prendre des provisions pour camper, vous serez de retour à la nuit tombée. »

Bel reprit son chemin, laissant Merlin se tenir là, en proie à un intense désir de redonner une voix féminine à Arthur, comme cette fois-là, il y avait bien longtemps. À la place, il fit demi-tour pour aller tout préparer, allant même jusqu'à arborer un sourire joyeux lorsque lui et Arthur chevauchèrent hors de la cité et s'enfoncèrent dans les bois.

Une demi-heure était passée lorsque le roi s'arrêta inexplicablement au cours de la rivière. Il envoya un sourire narquois à Merlin, et tira quelques longueurs de fils à pêche ainsi que des hameçons de sa poche.

« Arrête de me regarder la bouche ouverte comme ça, et trouve quelques bâtons pour faire des cannes à pêche. Nous allons attraper notre repas. »

Merlin démonta de Bitan, le fixant toujours.

« Mais je pensais que c'était une partie de chasse. »

Arthur le regarda longuement.

« Si tu penses que je n'ai pas remarqué que tu avais passé la nuit dans ton étude la nuit dernière, tu te trompes. Tu travailles comme un forcené depuis notre retour d'Escetia, et je pense qu'il est temps que tu fasses une pause. Et c'est exactement pour cela que je nous ai amenés tous les deux ici. »

Merlin commença à se remettre de sa surprise et haussa un sourcil.

« Donc vous avez aussi besoin d'une pause ? »

Le roi laissa échapper un énorme soupir.

« J'ai dû gérer les "inquiétudes" constantes des Conseillers à propos d'Escetia. Ceux qui sont venus me voir deux fois, je les ai mis en garde contre le fait de continuer à me faire perdre mon temps avec leurs protestations. Mais ce n'est qu'un petit tiers du Conseil, et j'ai besoin de m'éloigner du reste pour au moins un jour. »

Merlin le rejoignit sur la berge, se servant d'une touche de magie pour tirer deux branches droites d'un saule proche. Puis il prit une des lignes d'Arthur.

« Et bien, s'asseoir et attendre que le poisson morde sera certainement bien plus calme que le château ne l'est en ce moment. »

Il passa une des cannes achevées à Arthur, et l'observa pendant que le roi donnait un coup de pied à une souche morte pour trouver des larves et des vers qui serviraient d'appâts. C'était drôle de repenser à l'air dégouté qu'il avait eu lorsqu'il avait fait la même chose avec Liam. Arthur avait clairement surmonté ses réticences à empaler des choses gigotantes sur des hameçons.

Tous deux s'assirent sur la berge, laissant la paix environnante apaiser les tensions, riant alors que Merlin attrapait plusieurs poissons pendant qu'Arthur ne réussissait à n'en attraper qu'un.

Rapidement, le soleil avait dépassé le zénith, et les poissons avaient été cuits et mangés. Ce fut lorsque Merlin se lava les mains dans la rivière qu'Arthur regarda son dos, et qu'un sourire naquit sur ses lèvres.

L'instant suivant vit Merlin atterrir tête la première dans l'eau, crevant la surface pour fusiller du regard un roi qui riait aux éclats. Un instant de plus, et ledit roi volait dans les airs avant d'atterrir dans l'eau à son tour.

Lorsqu'il revint à la surface, il gloussa.

« Utiliser la magie n'est pas très juste. »

Merlin commença à sourire vicieusement, haussant les sourcils.

« Et si j'équilibrais les choses… Le premier qui se rend a perdu. »

Arthur sentit un fil de magie s'enrouler autour de lui, et recula dans l'eau pour mettre un peu de distance entre et le sorcier. Tous deux souriaient, maintenant, alors que les yeux du roi brillaient dorés de la magie empruntée.

« Je prends ! »

Arthur lança un mur d'eau vers Merlin, qui contra avec une vague de même taille. En quelques secondes, tout ce qui se trouvait à moins de dix-huit mètres, verticalement ou horizontalement, fut inondé par les masses d'eau projetées. Cela inclut aussi les chevaux, qui hennirent et regardèrent dans la direction de leurs maitres comme s'ils se demandaient ce qu'il pouvait bien se passer.

Lorsque les deux hommes en eurent fini, c'était presque une surprise qu'il y eut encore de l'eau dans la rivière autour d'eux. Et pas uniquement dans les énormes flaques sur les berges de chaque côté. Il était également heureux que ce n'ait pas été une partie de chasse, parce que le volume de leurs rires avait vraisemblablement effrayé tout le gibier à un kilomètre à la ronde.

Ils souriaient encore lorsqu'ils revinrent au château, et qu'Arthur remarqua avec taquinerie qu'ils étaient revenus les mains vides parce que Merlin avait comme d'ordinaire effrayé tous les animaux. Puis, dans la lumière du crépuscule, Merlin s'occupa des chevaux, puis, pour la prochaine fois depuis longtemps, alla directement au lit, ayant appris que Bel s'occuperait une nouvelle fois du petit déjeuner d'Arthur le lendemain.

Il se sentait bien mieux le jour suivant, après deux nuits de repos et une séance de pêche. Et donc, c'était dans un état d'esprit joyeux que Merlin prit son bout de chêne, l'enroula dans des vêtements, et se dirigea avec vers la cité.

Lorsqu'il arriva à l'atelier de l'homme, Alan leva les yeux avec surprise vers le nouveau venu. Il ne s'était pas attendu que Merlin revienne si tôt après avoir récupéré les protections du château.

« Merlin, qu'est-ce qui t'amène aujourd'hui ? »

Le sorcier jeta un œil à la salle pour vérifier que l'autre charpentier n'était pas là, et sourit avec ironie.

« J'ai besoin de conseil sur la taille de bois, et aussi de t'emprunter quelques outils. »

Le charpentier se hâta vers lui, poussant Merlin vers le fond de l'atelier.

« Bien entendu. Que veux-tu faire ?"

Merlin retira les tissus de son morceau de bois et le posa sur l'établi proche.

« J'ai besoin de transformer ça en un bâton, d'une forme très spécifique.

– Je vais chercher les outils qu'il te faut. »

Merlin observa Alan aller de la table aux armoires aux crochets pendus au mur, récupérant plusieurs outils. Puis, sous la direction d'Alan, il commença à s'en servir sur sa planche de chêne, l'amincissant peu à peu et la transformant graduellement en l'image du bâton que son alter ego tenait dans les brèves parcelles qu'il avait eues des visions de Morgane.

Lorsqu'il eut fini, Merlin ne pouvait nier que le tenir lui procurait une impression étrange, mais il n'en dit rien à Alan. Il se contenta de remercier le charpentier, lui paya un penny d'argent pour son temps, et retourna au château.

C'était juste après le midi, fort heureusement, ce qui permit à Merlin d'attraper un repas dans les appartements de Gaius avant d'amener son bâton dans son atelier. Le sculpter avait été la partie facile. Le faire passer d'un simple bout de bois à un outil canalisant la magie en serait une toute autre, plus compliquée et de bien plus longue haleine. La fabrication des bâtons était une chose qu'il avait étudiée par curiosité, et également pour essayer de mieux comprendre le travail et la création de son bâton sidhe. Et si les méthodes et les matériaux étaient aussi nombreux et variés que les nuages dans le ciel, les principes au moins étaient peu nombreux et simples. Préparer le bâton en le nettoyant, l'harmoniser aux énergies magiques, puis lui ajouter n'importe quel enchantement nécessaire pour lui donner ses pouvoirs et ses capacités. La puissance du sorcier qui le faisait, et la quantité de pouvoir qu'il mettait dans lesdits enchantements décideraient du pouvoir final de l'outil. Tout le reste dépendrait de la chance, car la magie pouvait se montrer inconstante lorsqu'elle imprégnait un bâton. Les fabricants finissaient souvent avec un outil qui avait en plus des pouvoirs non désirés, ou à qui il en manquait.

Merlin fouilla dans ses pots d'herbes, en prenant une petite cuillère d'hysope et la versant dans un pot. Puis il y ajouta un peu de cire d'abeille, et une large mesure de l'huile qu'il utilisait comme une base pour toutes les huiles végétales qu'il utilisait pour ses sorts.

Il posa le pot sur sa petite forge, y jetant assez de magie pour que les pierres spéciales qu'elle contenait chauffent, et restent chaudes pour quelques heures. Puis il réveilla Friou du coin où elle dormait, et quitta le château par les cavernes pour voler vers le Lac d'Avalon.

Il était bouleversé lorsque tous deux revirent à l'atelier. Être au lac, tenir le bâton sous la surface pendant qu'il incantait le sort pour le nettoyer avec les eaux sacrées, lui avait rappelé à quel point Freya était à la fois tellement proche et tellement loin de lui. Il avait passé à espérer qu'elle se montrerait, tout en sachant qu'elle ne le ferait pas. Aussi était-il très silencieux pendant qu'il retirait sa préparation maintenant bien chauffée et imprégnée de la forge.

Il en versa une partie dans un bol, et il ajouta du quartz réduit en poudre avant de le verser au milieu d'un carré de cuir. Il l'utilisa pour polir le bâton, en scellant par la même occasion la surface et donnant à l'ensemble une teinte dorée grâce à l'huile. Puis, il fit quelque chose qui aurait fait hausser des sourcils à beaucoup, se mordant un doigt pour verser plusieurs gouttes de sang dans un mortier, et enchainant en arrachant une écaille à une vouivre très étonnée, et l'ajoutant également. Sang et écaille furent broyés ensemble en une pâte terne, qu'il dilua avec de l'eau purifiée. Puis, aidé d'un linge, il nettoya l'intégralité du bâton avec cette mixture inhabituelle, deux fois de suite, incantant à nouveau des sorts.

Le bâton était maintenant purifié, préparé pour la magie, et personnalisé pour lui. Le sang et l'écaille, par des connexions symboliques, l'avaient harmonisé pour être utilisés par un Seigneur des Dragons.

Merlin grimaça pour lui-même pendant qu'il partit prendre son repas du soir, avertissant Gaius qu'il serait dehors toute la nuit, et que Bel devrait une nouvelle fois apporter son petit-déjeuner à Arthur au matin. Une nouvelle fois, il sortit par les grottes, Friou l'amenant cette fois vers l'Ile Fortunée. Un site magique important, si ce n'était pas le site le plus magiquement important de tout Albion. S'il ne voulait pas que le bâton explose sous la seule puissance de sa magie, alors il devait maintenant l'exposer à un environnement magique très intense.

En d'autres termes, après avoir posé le bâton sur l'autel, il passa presque toute la nuit à marcher en rond autour en chantant. Si quelqu'un venait à lui demander pourquoi si peu de sorciers possédaient ou fabriquaient des bâtons, de vrais bâtons, il pourrait répondre que c'était parce que certaines parties de la procédure nécessaire consistaient en des tâches d'un ennui extrême, ainsi qu'en un investissement important de pouvoir. Aussi, les bons bâtons étaient-ils rares et chéris par leurs propriétaires, qui se montraient en retour réticents à les partager, même après leur mort. Beaucoup détruisaient leur bâton pour empêcher les autres de les prendre une fois qu'ils seraient partis.

À l'aube, lorsque Gaius se réveilla, il ne fit aucun commentaire lorsqu'un coup d'œil dans la chambre de Merlin révéla que le sorcier était de retour et dormait, avec toujours ses bottes et sa veste sur lui. Mais lorsque Merlin se réveilla, il trouva un sandwich qui l'attendait pour lui sur la table, accompagné d'un pot de thé aux herbes qui n'attendait plus qu'on lui ajoute de l'eau. Il mangea et but les deux, puis récupéra son bâton sous son lit avec un sourire las. Il avait presque fini…

De retour à son atelier, ses mouvements se firent révérencieux pendant qu'il tirait une petite boite de la plus secrète de ses caches, un vide derrière une des pierres du mur, qu'il pouvait enlever et remettre sans que rien n'indique qu'elle ait été bougée. À l'intérieur de cette boite se trouvaient les morceaux de l'œuf d'Aithusa, qui pouvait être considéré comme l'un des suprêmes objets symboliques de la magie des Dragons et des Seigneurs des Dragons, et du lien qu'ils partageaient. Merlin prit un petit morceau de cette coquille, et la déposa dans un mortier avec le reste de la mixture huileuse qu'il avait fait le jour d'avant.

Après avoir mélangé les deux, il passa le mélange sur le bâton, mais cette fois sans plus d'incantations, restant complètement silencieux pendant qu'il s'assurait que chaque parcelle était couverte. Une dernière fois, lui et Friou partirent par les cavernes, se contentant cette fois de rejoindre une place loin à l'intérieur des bois. Et une fois sur place, Merlin appela vers le ciel, s'adressant spécifiquement à celui qui était sorti de cet œuf.

Il fallut presque une heure pour qu'Aithusa arrive et atterrisse relativement peu gracieusement dans la clairière, gazouillant pour le saluer et roucoulant lorsqu'il le caressa. Ce ne serait plus très long maintenant avant que le jeune dragon ne puisse commencer à parler. Aithusa grandissait rapidement, et il était maintenant visiblement plus grand que Friou. Quelques années de plus, et il serait compliqué de croire à quel point il était petit à sa naissance.

Merlin sourit pour lui-même, laissant échappant un léger soupir nostalgique, puis recula d'un pas pour pouvoir dévoiler le bâton.

« Je t'ai appelé pour te demander une faveur. J'ai besoin que tu bénisses ce bâton. Pas le redorer, juste le bénir. Un bâton que je pourrais utiliser à chaque fois que je devrais me déguiser en "Emry". Un bâton pour m'aider à rester sauf, et m'aider à protéger les autres, de ceux qui voudront chercher à abattre Camelot et Arthur. Vas-tu le faire ? »

Aithusa se redressa sur les pattes arrière, la tête légèrement penchée pendant qu'il regardait avec curiosité l'objet en question. Puis, avec un pépiement joyeux, le dragon exhala un souffle de pure magie.

Merlin regarda la bénédiction d'Aithusa réagit avec la présence de la coquille d'œuf, donnant au bâton une teinte si pâle qu'il n'y avait aucun moyen qu'il puisse être confondu avec du bois ordinaire. Et lorsque ce fut fini, Merlin sentit un frisson devant la manière dont son pouvoir coulait si facilement autour du bâton. Liant plusieurs de ses fils de magie autour de lui, il lança un sort de renouveau et de croissance et le dirigea à travers le bâton.

L'herbe devint luxuriante autour de lui, et les fleurs explosèrent en fleuraison. Même les arbres au-dessus de lui se mirent à donner de nouvelles feuilles. Aithusa gloussa, battant des ailes dans une approbation excitée à la manière dont le sort avait fonctionné, et se trouva soudain pris dans l'étreinte d'un Seigneur des Dragons, pendant que Merlin chuchotait à son oreille.

« Merci. Avec ceci, tu m'aides à apporter le brillant futur d'Albion. »

Se séparant du jeune dragon, Merlin sourit largement pendant qu'il récupérait son bâton désormais terminé. Il n'y avait rien de mieux pour un sorcier que d'exercer son magistère, surtout pour une telle cause.