Je n'arrivais pas à regretter d'avoir dit oui à Gerard. Même s'il y avait cette petite voix dans ma tête qui ne cessait d'essayer de me faire changer d'avis. Parce que ça paraissait fou, non ? Toute cette situation n'avait aucun sens. Je n'arrivais même pas à comprendre comment nous en étions arrivés là. Dans absolument aucun scénario je n'aurais pu imaginer un jour finir là, à me creuser l'esprit pour trouver quoi apporter chez les Way pour le réveillon. De toutes manières, il valait mieux que je n'y pense pas trop, parce que plus j'essayais, plus je risquais d'avoir une migraine. C'était comme quand j'essayais de penser au commencement de l'univers. Impossible.
Donc je me retrouvais à 19h en plein mois de décembre dans un supermarché avec une boîte de chocolats dans une main et dans l'autre un assortiment de ce qui semblait être une sorte de mini-sandwichs. Est-ce que j'étais juste en train de me compliquer inutilement la vie ? Dans exactement 24h, j'étais censé me trouver chez les Way, et essayer de ne pas gâcher leur soirée. Sauf que je n'étais absolument pas prêt pour ça. J'avais l'impression d'avoir encore besoin d'au moins plusieurs semaines, voire même de plusieurs mois. Accepter finira forcément par s'avérer être une erreur, mais j'étais également certain que dans absolument aucun cas je n'aurais pu répondre « non ». Même si demain me paraissait insurmontable, regarder Gerard dans les yeux et refuser son invitation, je pouvais sentir que ça aurait été pire. Pire au point de faire mal.
Conclusion, oui, je me compliquais effectivement la vie. Pour absolument aucune raison. Bravo moi.
Je finis par prendre les chocolats. J'étais quasiment sûre qu'au moins Mikey saurait les apprécier. Je continuai de questionner mon choix même sur le chemin du retour, et la boîte de chocolats avait l'air de me hanter, posée au centre de mon bureau. Je pouvais la voir depuis mon lit. Pas besoin de tant y réfléchir, ce n'était pas comme si Mme Way allait me claquer la porte au nez tout simplement parce que j'avais choisi du sucré plutôt que du salé.
Le plus étrange était peut-être que je ne m'inquiétais pas tant que ça pour le cadeau de Gerard. Me connaissant, ça aurait eu plus de sens.
Cette foutue boîte de chocolats fut également la première chose que je vis quand j'ouvris les yeux le lendemain matin. Le soleil se levait à peine, et pendant un instant, je ne parvins pas à comprendre pourquoi j'étais réveillé si tôt alors que je n'avais pas cours ce jour-là. Le son d'objets tombant dans les escaliers, suivit de la voix très reconnaissable de mon beau-père, me rappela assez rapidement la véritable raison de mon état éveillé.
J'évitai les sacs que David tentait tant bien que mal de porter jusque dans l'entrée, continuant de les faire tomber avec quasiment chaque pas qu'il prenait vers la porte, et allai m'asseoir dans la cuisine pour prendre mon petit-déjeuner. Même si je l'avais voulu, je n'aurais jamais pu oublier quel jour on était. Mon beau-père et ma mère, avec leurs derniers préparatifs pour leurs petites vacances, et cette sensation dans ma poitrine qui me disait que j'avais une bonne raison de stresser pour une fois, ces choses-là m'indiquait que l'on était le 24 décembre plus que le calendrier sur le mur de la cuisine.
Je n'avais même pas encore fini mes céréales quand la voiture de David disparut au bout de la rue. Je restai planté au milieu de l'allée menant à la porte d'entrée, mon bol à la main, encore une fois trop préoccupé par mes pensées pour prendre en compte le monde extérieur.
Ce n'est qu'en faisant la vaisselle, plus tard, que je me rendis compte à quel point c'était vraiment stupide. Aller chez Gerard ce soir me rendait déjà suffisamment anxieux, je n'avais pas besoin d'attraper froid et de tomber malade avant parce que j'étais trop perdu pour me rendre compte que j'étais dehors en pyjama.
Je pouvais sentir que j'allais tout foutre en l'air.
Je passais le reste de ma matinée à essayer de me distraire en regardant la télévision, étalé sur le sofa. J'allais être seul ici pendant quelques jours, en tant qu'adolescent, mon rôle était de ne faire absolument rien d'utile, et de limiter mes mouvements à marcher de la cuisine au canapé. Mais j'étais incapable de rester tranquille. Peu de temps avant midi, je retournai m'enfermer dans ma chambre pour jouer de la guitare. C'était bien la seule chose qui était certaine de vraiment me détendre. Ça marchait à chaque fois. Mon plan avait un seul problème : j'oubliais d'aller manger. Enfin, ça n'était pas un si grand problème que ça…
Je pris la décision de ne pas déjeuner du tout, et me retrouvai donc à sonner chez les Way avec un ventre complètement vide. Ça ne pouvait être qu'une bonne chose, je ne devrais normalement pas me retrouver dans l'incapacité de finir ce que la mère de Gerard mettra dans mon assiette ce soir.
Une dernière inspiration, et je pressai la sonnette.
J'eus l'impression de ne pas être capable de respirer tant que la porte ne s'ouvrait pas.
Malheureusement pour moi, j'eus le souffle coupé dès que mon regard croisa celui de Gerard. Le manque d'air était sûrement la raison pour laquelle je ne parvins pas à retenir le sourire idiot qui étira mes lèvres un instant plus tard. Mon cerveau ne pouvait pas fonctionner correctement.
« C'est quoi ce sourire ? »
Gerard fronçait les sourcils, les yeux fixés dans la direction de mes lèvres. D'habitude j'aurais rougi. Ou répondu avec une remarque que j'aurais été le seul à trouver drôle, pendant une demi-seconde. Mais je me contentais de sourire davantage. C'était bizarre, je me sentais heureux, pour aucune raison particulière. J'avais juste envie de rire.
Nos regards se croisèrent à nouveau, Gerard avait l'air d'être un peu plus confus avec chaque seconde qui passait. C'est ce qui sembla me ramener finalement dans le monde réel.
« Bon bah, rentre je présume. »
Gerard se recula pour me laisser entrer. Je ne parlais toujours pas, mais je lui adressai encore une fois un sourire, un peu plus petit, plus simple.
Je décidai d'aller remercier sa mère immédiatement, lui donnant la boîte de chocolats en même temps. Gerard ne me lâchait pas d'une semelle. Il n'était pas exactement collé à moi, mais je pouvais le sentir, toujours trois pas derrière moi, aussi silencieux que mon ombre. Pas aussi facile à ignorer, par contre.
Sa mère m'accueillit avec un grand sourire, ce qui poussa Gerard à pousser un soupir exaspéré depuis son coin de la cuisine.
« Bonsoir Frank, je suis tellement contente que tu sois là ! »
« Bonsoir madame Way. » je répondis avec un mince sourire, sentant une bulle d'anxiété déjà se reformer dans ma poitrine.
« Oh, je t'en prie Frank, appelle-moi Donna. » Elle soupira et c'était tout.
Je pouvais sentir un silence commencer à se développer, quand je resserrai mes doigts sur la boîte de chocolats, me rappelant que, oui, j'avais quelque chose à faire. Je tendis le bras vers Donna, sans trop oser croiser son regard non plus.
« Tenez, c'est, hum, pour vous… Pour vous remercier de m'accueillir ce soir… » Je marmonnai, gêné.
« Frank, il ne fallait pas te donner cette peine ! » Elle prit la boîte, un sourire aux lèvres. « Merci beaucoup, c'est adorable de ta part. »
Ça ne m'aidait pas du tout à me sentir moins gêné, mais au moins je donnais maintenant l'impression d'être quelqu'un de bien, et ne serait-ce qu'un minimum sociable. Je présumais que ça en valait la peine.
Gerard ne faisait toujours aucun bruit. Peut-être que j'étais parano, mais j'avais l'impression qu'il cherchait à éviter mon regard. Il sembler fixer le sol à chaque fois que je regardais dans sa direction. C'était son genre, de faire des trucs comme ça, mais ça n'arrivait pas aussi souvent d'habitude, non ?
N'ayant apparemment aucun problème avec mon silence, la mère de Gerard posa la boîte de chocolats avant de se tourner vers moi avec un air sérieux sur le visage.
« Bon, Frank, nous avons un programme spécifique dans cette maison pour le réveillon, j'espère que ça t'ira. »
Je jetai un coup d'œil vers Gerard, à la fois confus et légèrement amusé. Le voir lever les yeux au ciel parvint à me faire sourire, et je me retournai vers sa mère en me sentant beaucoup plus apaisé. Pendant ce temps-là, Donna continuait de m'expliquer comment la soirée allait se passer :
« Vous, les garçons, allez mettre la table ici, dans la cuisine. Après le diner, nous avons l'habitude de regarder un film. Le choix du film est en théorie le résultat d'un vote, cependant Gerard n'a parfois pas vraiment l'air d'être impliqué. En fonction de l'heure, soit l'on mettra un deuxième film, soit ce sera tout le monde au lit. Ok ? » Elle haussa les sourcils et j'acquiesçai.
« Bien. » Elle me sourit. « Mikey ! Viens mettre la table ! »
Mikey me salua d'un grand sourire dès qu'il croisa mon regard en entrant dans la cuisine. Il me mit dans les mains ce qu'il fallait mettre sur la table dès qu'il remarqua que je commençais à me sentir seul. Gerard était intéressant, et génial, mais il était indéniable que Mikey était gentil, me faisant réaliser que parfois, c'était ce dont j'avais besoin.
Gerard était tellement silencieux que plusieurs questions et, je devais l'admettre, inquiétudes, commencèrent à envahir mon esprit, mais je savais qu'il n'apprécierait pas que l'on discute de ça ici, juste à côté de sa famille. Je me contentai de regarder dans sa direction quand j'étais certain qu'il ne pourrait pas le remarquer.
Ce manège se poursuivit pendant le diner. Gerard était assis en face de moi, Mikey à ma gauche. Ce dernier et Donna ne semblaient jamais avoir suffisamment de questions à me poser, mais par instants ils débattaient sur quelque chose que j'avais dit, et j'en profitais pour regarder les réactions de Gerard. La plupart du temps, son regard restait fermement fixé sur le contenu de son assiette, mais il lui arrivait de jeter un bref coup d'œil exaspéré vers sa mère, ce qui me faisait sourire à chaque fois. Il ne me regarda pas une seule fois par contre, ce qui me facilitait indéniablement la vie.
Je finis cependant par remarquer que le contenu de son assiette ne diminuait pas. C'était peut-être très hypocrite de ma part, considérant que je cherchais toujours à manger le moins possible, au point de me rendre malade. Mais c'était le genre de choses qui était acceptable pour moi, mais qui me fit instantanément pâlir d'inquiétude à l'instant où je me rendis compte que Gerard faisait la même chose. Resserrant ma prise autour de mes couverts jusqu'à ce que mes jointures blanchissent afin de m'empêcher d'en parler avec lui, là tout de suite, je me mis à fixer un point sur le mur derrière Gerard. Si je le regardais trop longtemps, j'avais peur d'enfin croiser son regard. Et je sentais que si ça venait à arriver, il comprendrait tout de suite que quelque chose ne tournait pas rond.
Plus tard, alors que l'on attendait dans le salon que Donna finisse la vaisselle pour pouvoir regarder un film, je me retrouvais à ne pas savoir si je voulais m'asseoir à côté de Gerard, ou au contraire mettre un maximum de distance entre lui et moi. C'était un peu en opposition avec l'attitude que j'avais pour l'instant eu à chaque fois que j'avais passé du temps avec lui. Donc peut-être que soudainement m'éloigner de lui serait bizarre. Peut-être que ça me ferait perdre tout le progrès que j'avais l'impression d'avoir fait avec Gerard, pour essayer de voir un peu plus loin que la façade qu'il présentait au monde.
Puis, si j'étais honnête avec moi-même, j'avais envie d'être à côté de lui. D'une certaine manière, ce que je ne comprenais pas vraiment, je trouvais cette perspective rassurante.
Je me laissai donc finalement tomber sur le canapé, à côté de lui. Il ne réagit pas. Ça ne me posait pas de problèmes.
Ça ne me prit pas longtemps après le début du film (« Maman, j'ai raté l'avion », choix de Mikey, il tenait à ses classiques. Faire un vote avait semblé inutile quand Gerard faisait la sourde oreille et que je n'avais pas d'opinion) pour me recroqueviller au fond du canapé, m'appuyant complètement sur l'accoudoir.
A ma grande surprise, Gerard semblait tout autant investi dans le film que les autres membres de sa famille, et ce même s'il avait été le seul à soupirer quand Mikey avait fait son choix, marmonnant qu'ils le regardaient tous les ans. J'avais déjà vu le film également, et regarder Gerard était tentant, mais malgré ça, je restais fixement tourné vers la télévision.
Même si ce sur quoi toute mon attention était véritablement concentrée était le point de contact entre la cuisse de Gerard et la mienne. La chaleur de son corps m'atteignait. Quelques centimètres de plus et je pourrais sentir son odeur. Mais je n'allais pas bouger.
Comme l'avait très sérieusement expliqué Mikey avant le début du film, son plan était de regarder un deuxième film ensuite. La réponse de Gerard avait été, grosso-modo, de parier avec son petit-frère que ce dernier serait endormi avant la fin du premier film. Mais alors que Kevin McCallister parvenait enfin à fêter Noël avec sa famille, un coup d'œil alentour et un sourire complice de la part de Donna présenta la véritable situation : Mikey était roulé en boule sur un fauteuil dans une position qui semblait extrêmement inconfortable, profondément endormi.
Gerard n'était pas mieux. Il était toujours assis de la même manière qu'au début du film, droit, comme si s'asseoir confortablement était un danger. Sa tête était retombée en arrière sur le dossier du canapé, et il dormait la bouche ouverte.
Je sentais le poids du regard de Donna sur mon visage, mais malgré mes efforts pour garder une expression neutre, j'étais parfaitement conscient qu'elle pouvait me lire comme si j'étais un livre ouvert. A l'instant où je cessai de regarder Gerard pour me retourner vers sa mère, je sentis une vague d'anxiété m'envahir, qui disparut tout aussi rapidement quand il semblait évident qu'elle n'allait faire aucune remarque.
« Encore une année sans deuxième film » elle déclara simplement, un sourire amusé étirant ses lèvres. « Je pense que c'est le bon moment pour que le père noël passe. »
Sans rien ajouter, elle se leva pour aller doucement réveiller Mikey, ou du moins suffisamment pour qu'il puisse aller se coucher dans un vrai lit. Elle me laissa seul avec Gerard le temps d'accompagner Mikey dans sa chambre. Avec un bâillement, je me relevai, m'extirpant difficilement du canapé. Sur mes pieds, je me retournai vers Gerard pour voir sa tête basculer sur le côté, plusieurs mèches de cheveux tombant en même temps sur son visage, masquant partiellement ses yeux fermés. Il avait l'air tellement paisible. Presque… plus jeune, alors qu'il n'était techniquement encore qu'un adolescent. Maintenant, plus que jamais, il était évident qu'il portait un poids énorme sur ses épaules. Je pouvais sentir mon cœur se briser dans ma poitrine. Je ne connaissais même pas un centième de ses problèmes, et il ne me dirait probablement jamais rien, mais juste savoir que quelque chose n'allait pas me poussait à maudire la vie une fois de plus.
Allant récupérer mon sac à côté du canapé, je poussai un soupir. J'espérai qu'il faisait de bons rêves au moins.
J'étais agenouillé devant le sapin quand la mère de Gerard revint dans le salon. Elle haussa les sourcils, mais encore une fois, ne dit rien, se contentant de m'adresser à nouveau un sourire. C'est en suivant son regard ensuite que je me retrouvai perdu dans une étude du visage de Gerard pour la énième fois cette soirée. Celui-ci avait finir par tomber complètement sur le côté, allongé là où j'avais été assis, sa tête reposant à moitié sur l'accoudoir. Sa bouche était encore légèrement ouverte, et si le silence était complet, on pouvait entendre sa respiration, glissant entre ses lèvres.
« Ça me fait du bien, de le voir comme ça. » murmura Donna, comme si elle avait oublié que j'étais là. Je regardais toujours Gerard, mais je pouvais entendre dans la voix de sa mère que quelque chose n'allait pas. Je n'osai pas parler. « Je peux enfin le revoir… Mon petit garçon… Des fois, je me demande s'il a vraiment pu pleinement exister un jour. » C'était bizarre, ce qu'elle disait, mais le plus étrange était que je pouvais parfaitement voir de quoi elle parlait. Je ne connaissais pas les détails, mais ça avait du sens.
Je regardai depuis ma place sur le sol la mère de Gerard venir lui caresser le front, écartant en même temps quelques mèches de son visage. Dans son sommeil, Gerard poussa un faible soupir de contentement. La scène qui se déroulait sous mes yeux avait l'air bien trop personnel, je n'étais pas à ma place. Mais avant même que je ne puisse discrètement quitter la pièce, Donna se redressa.
« Je vais aller remettre un peu d'ordre dans la chambre de Gerard. Rejoins-moi si tu as besoin de quelque chose. »
J'acquiesçai et la regardai partir, mon regard retombant automatiquement sur Gerard dès que sa mère quitta mon champ de vision. J'inspirai profondément. Mon cœur semblait battre beaucoup plus vite soudainement. Pas comme quand j'étais sur le point de vraiment paniquer, c'était… différent. Plus agréable dans un sens, mais tout aussi effrayant parce que c'était une sensation qui ne semblait n'avoir aucun sens. Un peu inconsciemment, je m'avançai vers le canapé pour m'asseoir en tailleur sur le tapis, de manière à être face à face avec Gerard. Mon cœur battait fort, il y avait toujours cette pointe de tristesse liée à la situation de Gerard, mais en même temps je ne parvins pas à retenir un mince sourire d'étirer mes lèvres.
Je n'avais jamais eu autant de liberté d'observer quelqu'un. J'avais conscience que c'était étrange, comme pratique, de fixer une personne, de vouloir étudier chaque aspect de son visage, comprendre chaque particularité de ses expressions. Mais j'étais seul. Personne pour me juger, en dehors de moi-même, et je savais que je serais parfaitement capable de me traiter de malade plus tard, quand je serais en train de dormir dans une grande maison vide et sombre, de l'autre côté de la barrière.
Je pouvais sentir des picotements dans mes doigts, en m'imaginant les posant sur la peau pâle de Gerard, ou ses cheveux.
Ce sentiment de liberté devait me monter à la tête.
Ça semblait complètement irréaliste, illogique, de sentir une connexion pareille avec une personne qui, d'après tous les aspects qu'elle présentait au monde, n'était qu'une statue silencieuse la moitié du temps, et désagréable l'autre moitié. Si je ne pensais pas que j'avais un problème mental jusqu'à maintenant, cette relation en était clairement la preuve. J'avais eu raison, de croire que Gerard était plus qu'un adolescent apathique, qui tenait toutes formes d'émotions à distance. Et même si je n'avais pas vraiment vu le vrai Gerard, même si je ne pourrais jamais connaître tout sur lui, ou prétendre complètement le comprendre, j'en savais déjà plus que la plupart des gens. Gerard n'avait rien eu à faire, en dehors d'agir comme il le souhaitait, je m'étais juste contenté de comprendre le plus évident. Pour une certaine raison inconnue, j'étais capable de lire Gerard.
Même si ça n'avait aucun sens.
« Gee… » un gémissement s'éleva, me tirant doucement de mes pensées. C'est en remarquant que ma main s'était levée pour lentement s'approcher du visage de Gerard que je compris que j'étais la personne qui avait gémit. Me sentant brusquement rougir, je reposai rapidement ma main sur mon genou.
Et c'était pour le mieux, puisque c'est à ce moment-là que l'expression de sérénité qui recouvrait le visage de Gerard sembla se fissurer alors qu'il fronçait les sourcils, ses paupières s'entrouvrant difficilement. Il gémit en s'étirant alors que je restai figé sur place, incapable de trouver la force de reculer.
Il sembla se réveiller d'un seul coup lorsque son regard se posa sur moi.
« Frank ? » il demanda, à la fois surpris et perdu.
Je ne bougeais toujours pas, mais j'essayai tant bien que mal de lui adresser un sourire amical.
« Qu'est-ce que tu fais-là ? » il continua, étouffant un bâillement en se redressant pour s'asseoir, son cerveau probablement encore trop endormi pour qu'il pense à agir froidement.
« Je… » mon regard retomba finalement sur le sol, avant de se tourner vers le mur, puis le dossier du canapé derrière Gerard. N'importe où sauf lui, maintenant qu'il était réveillé. « Je réfléchissais. » je répondis finalement en inspirant un bon coup.
Ça devait avoir du sens pour un Gerard à moitié-endormi, puisqu'il se contenta d'acquiescer en laissant son regard parcourir les différents meubles de la pièce. Il me regarda cependant à nouveau avec surprise une poignée de seconde plus tard.
« Qu'est-ce que tu fais sur le sol ? »
L'information venait probablement juste de s'enregistrer dans son cerveau embrumé.
« Je ne sais pas. » Mais je ne fis aucun mouvement pour m'asseoir ailleurs, et ma réponse sembla suffire à Gerard, qui continua à examiner le salon. Un sourire presque imperceptible éclaira son visage quand il posa les yeux sur le sapin illuminé.
« Où sont-ils tous partis ? »
Parler à un Gerard à peine réveillé était un peu comme parler avec un petit enfant. Les questions qu'il posait venaient de plus en plus rapidement.
« Mikey s'est endormi. » La lueur de malice dans le regard de Gerard était évidente. « Et ta mère est allée faire du rangement, je crois. » Je sentais que s'il savait qu'elle était dans sa chambre, Gerard quitterait son état actuel de calme. Je voulais qu'il continue de se détendre, même s'il le faisait inconsciemment.
Je vis pourtant parfaitement à quel moment le masque retomba sur son visage, remettant de la distance entre lui et ses émotions, le protégeant du monde extérieur.
« Vous auriez dû me réveiller. » il marmonna, ses sourcils se fronçant à nouveau alors qu'il s'assit plus droit. Sa posture était soudainement beaucoup plus rigide.
J'avais dû secouer la tête en désaccord, puisqu'il me fixa en plissant légèrement les yeux. Il avait même l'air de pincer les lèvres.
« Quoi ? »
« Il n'y avait aucune chance pour que l'on te réveille. »
« Et pourquoi ça ? »
Est-ce qu'il était en train de bomber son torse ? C'était limite adorable. Ça l'aurait sûrement été si je n'étais pas aussi gêné et inquiet qu'il allait se mettre à me maintenir encore plus à distance qu'auparavant.
« Tu avais l'air si paisible, c'était… rafraichissant. »
D'une manière que je ne comprenais absolument pas, ma réponse avait apparemment empiré les choses. Heureusement, pour l'instant Gerard avait plus l'air suspicieux qu'énervé.
« De quoi est-ce que tu parles ? »
« Je ne sais pas trop comment l'expliquer, c'était comme si tu étais… libre ? Plus de masque, tu étais calme. L'expression sur ton visage… Tu ne te ressemblais pas. » je marmonnai la dernière phrase dans un sourire.
« Ce que tu dis n'a aucun sens ! Je ne comprends rien. »
« Tu avais l'air bien. »
« Parce que je n'ai pas l'air bien d'habitude ? »
« Non. » je répondis, presque dans un gémissement.
« Je vais bien ! »
C'était évident que toutes mes réponses étaient la mauvaise chose à dire, mais je semblais incapable de contrôler mes mots.
« Non, Gerard. »
Il était vraiment en colère maintenant. Ses jointures étaient blanches là où il s'agrippait au bord du canapé. Ses yeux semblaient être capable de lancer des éclairs.
« Je pense que je sais mieux que toi ce qui se passe dans ma tête, Frank. »
Il n'avait jamais prononcé mon nom de manière aussi froide. Je frissonnai, mais me forçai à fixer Gerard dans les yeux.
« Je n'en suis pas si sûr. »
« Je ne vois pas de quoi tu parles, je vais bien. Je ne vois même pas pourquoi nous sommes en train d'avoir cette conversation, ça ne te concerne pas ! »
J'étais légèrement énervé aussi, maintenant.
« Bien sûr que ça me concerne, qu'est-ce que tu crois ?! Que je n'en ai rien à faire de toi ?! »
« Tu n'as pas à te préoccuper de moi ! » il se leva brusquement, et je fis la même chose une brève seconde plus tard. Je pouvais sentir mes ongles s'enfoncer dans la paume de mes mains.
« C'est des conneries ! Comment est-ce que tu voudrais que je ne me préoccupe pas de toi ?! »
« Oooh, crois-moi, c'est facile, c'est ce que tout le monde fait ! »
« Je suis ton ami, Gee ! Aux dernières nouvelles, des amis ne sont pas 'tout le monde', et en tant qu'ami, je me préoccupe de toi ! »
L'expression sur le visage de Gerard m'était complètement inconnue. Il souriait, mais son sourire était froid, méchant. Il y avait une lueur dans ses yeux, mais ce n'était pas de la malice. Il inspira brusquement et lâcha un bref ricanement.
« Oh, tu penses qu'on est amis ? »
J'étais encore en colère, mon cœur continuait de battre beaucoup trop vite. Mes yeux écarquillés, j'étais figé sur place. J'avais l'impression de prendre une douche froide, d'être simple spectateur, de ne plus avoir aucun contrôle.
« Et bien, news flash, Frank, mais ce n'est pas le cas. »
Ma respiration se bloqua dans ma gorge. Les mains dans ses poches, il se pencha légèrement en arrière, comme s'il voulait me voir en entier.
« Je n'en ai rien à foutre de toi. Cette… relation, entre nous, s'il y en a vraiment une… » il pointa son doigt entre lui et moi. « Ça ne veut rien dire pour moi. »
Il mentait, je savais qu'il mentait.
Alors pourquoi est-ce que ça faisait aussi mal ?
Il mentait, c'était juste son masque.
Ce n'était qu'un mensonge, hein ?
Je pouvais sentir les larmes me monter aux yeux, et je ne voulais surtout pas être là quand elles couleraient. Je me penchai vers Gerard, suffisamment près pour que son odeur envahisse mes narines. J'inspirai un bon coup, prétendant que c'était pour me préparer à répondre, parce que j'étais faible comme ça.
« Tu es un con, Gerard. »
J'attrapai mon sac et courus. Je savais que ça n'était pas vraiment ça.
Je fuyais.
Je ne voulais surtout pas voir son visage. Sa réaction ne voulait plus rien dire.
Les larmes coulaient sur mes joues quand l'air frais de cette nuit de décembre finit de me persuader que je n'avais pas rêvé ce qui venait d'arriver.
Je courais, et fuyais, plus vite que je ne l'avais jamais fait.
