Regina était déprimée, et quand elle avait le cafard elle jouait de la musique klezmer. Elle était seule chez elle et répétait dans son studio insonorisé, le dos tourné à la porte ouverte. Henri était parti voir Emma après l'école et ne serait pas de retour avant une heure ou deux. Regina savait que la veille au soir il avait traîné cette dernière au concert de son quatuor, mais elle ne l'avait pas croisée du tout : Emma s'était éclipsée avant même qu'elle soit sortie de scène, et cette conclusion l'avait étrangement déçue.
Regina reconnaissait que c'était sans doute de sa faute. Elle avait sérieusement perdu le contrôle de son jeu de pouvoir. Séduire les gens pour les mener par le bout du nez n'avait rien de neuf pour elle, mais la règle numéro un était de ne jamais s'attacher, bon sang ! Penser à quelqu'un de façon obsessionnelle, dormir avec pour de bon toute la nuit et se réveiller dans ses bras, se soucier de ce qu'il avait pu penser de son jeu, eh bien tout cela n'était pas arrivé à Regina depuis… Depuis Daniel, lui rappela une petite voix importune.
Depuis Daniel, elle avait toujours pris soin de bien séparer ses relations personnelles de ses occasionnels partenaires sexuels. Ou peut-être aurait-il été plus juste de dire qu'elle avait presque entièrement cessé de s'encombrer de relations personnelles. L'amour romantique était une chose avec laquelle elle en avait fini. Mais avec Emma Swan, elle avait laissé les choses lui échapper. Elle avait beau vouloir que cette relation n'existe pas, une autre lui préexistait que l'on ne pouvait nier : celle entre Emma et Henri. Dans l'intérêt de celui-ci, il fallait au moins que Regina se montre polie avec Emma. Le sexe aurait dû rester en-dehors de l'équation. Oui, ça avait été une idée désastreuse. Totalement. Enfin, ça n'avait pas été désastreux, mais… Et les câlins en plus de ça ! Si Emma avait dorénavant décidé de l'éviter, cela valait sans doute mieux. Et pourtant…
Se détestant d'être assez faible pour désirer malgré elle un peu de compagnie et d'intimité, Regina avait bel et bien le cafard. Comme elle le faisait en pareil cas, elle jouait des airs traditionnels klezmers sur son violon jusqu'à se sentir mieux. Les chansons l'aidaient à réguler ses débordements émotionnels, parce que peu importe à quel point un air klezmer est mélancolique, il contient toujours une étincelle de joie secrète prête à s'embraser sous la surface – et vice-versa. Et aujourd'hui c'était vraiment de cela dont Regina avait besoin.
En guise d'échauffement, elle joua en boucle pendant un moment la bien nommée « Danse du déplaisir », crescendo et de plus en plus vite, et commença à se sentir un peu mieux. Toujours face à la fenêtre sans vraiment regarder quoi que ce soit au-dehors, elle joua une autre mélodie, empruntée à la grande violoniste klezmer Alicia Svigals, « Fantaisie Roumaine n° 1 ». La chanson était si magnifiquement douce-amère que tout à la fois elle lui arrachait le cœur de la poitrine et apaisait son âme en peine.
Absorbée par son jeu, Regina fit volte-face à pas lents sur la moquette du studio – et sursauta violemment, surprise au beau milieu d'une rafale complexe de double-croches pointées par la présence d'un intrus dans l'encadrement de la porte.
― Mademoiselle Swan, dit-elle d'un ton glacial. Je ne vous ai pas entendue entrer. J'ai failli en lâcher mon archet.
En cet instant, Regina n'aurait pas demandé mieux que d'étrangler Emma. Comment osait-elle débarquer sans y avoir été conviée et la déranger dans un moment aussi intime ? Quelle insupportable grossièreté ! Regina baissa son violon d'un geste menaçant, prête à embrocher l'envahisseur à la pointe de son archet.
― P… Pardon, dit Emma. Je… Je ne voulais pas vous déranger. La porte était ouverte, et…
Sa voix était basse, un peu rauque. Tremblante, non ?
Regina n'aimait rien tant qu'une bonne dispute, mais Emma ne semblait pas du tout d'humeur querelleuse. Ce n'était pas drôle. Le violon toujours dans la main gauche et l'archet dans la droite, elle s'approcha pour mieux la voir.
― Vous allez bien ?
Emma avait des traces de larmes sur les joues et les cils encore mouillés. Elle s'essuya la figure d'un geste impatient et rosit d'embarras.
― Ca va, marmonna-t-elle.
― Qu'est-ce qui ne va pas ? insista Regina en revenant vers elle après avoir soigneusement déposé son instrument dans son étui.
― Rien, confessa Emma, mortifiée. Vous jouez si magnifiquement qu'on dirait une voix humaine, et cet air était d'une telle tristesse et pourtant si joyeux, j'ai juste été un peu émue en l'écoutant, c'est tout.
― Oh, dit Regina en haussant un sourcil. Eh bien, merci mademoiselle Swan.
Elle était vraiment plutôt contente du compliment. Emma avait déjà perdu tous ses moyens, il n'y avait plus aucune raison de la mettre en pièces. Pendant que celle-ci reniflait discrètement pour faire disparaître ses dernières larmes, Regina demanda :
― Mais qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'êtes pas censée être avec Henri ?
― Si, acquiesça Emma. Mais il a dit qu'il devait venir prendre quelque chose dans sa chambre avant, et comme j'étais dans le quartier, j'étais censée le retrouver ici. Et puis il m'a envoyé un texto : il y a eu un problème sur sa ligne de métro et il va être en retard.
― Eh bien, vous pourrez remettre ça à une autre fois je suppose, dit Regina d'un ton songeur. C'était le moment de se débarrasser d'Emma à l'aide de quelques mots bien choisis. Que celle-ci vienne spontanément d'apprécier son talent avait toutefois chatouillé la vanité de Regina. Alors qu'Emma semblait sur le point de partir, elle ajouta sur un coup de tête :
― J'allais me faire une tasse de thé, voulez-vous vous joindre à moi ? Vous pouvez attendre un peu Henri si vous voulez.
Emma sembla surprise. Regina s'attendit à ce qu'elle décline l'invitation – elle était prête à parier qu'Emma ne buvait pas de thé – mais la jeune femme blonde haussa les épaules et répondit :
― Pourquoi pas ? Avec plaisir, merci !
Il y eut un peu d'embarras dans l'air tandis que Regina remplissait la bouilloire et disposait la théière, les tasses, les soucoupes, les cuillères, les serviettes de tables, le sucre, le lait et le citron sur un plateau avec une assiette de sablés maison pur beurre. Regina était une femme d'intérieur méticuleuse et une excellente cuisinière. Le thé fut prêt en un rien de temps. Lorsqu'elle se retourna après avoir rempli la théière d'eau à la température idéale, Emma était en train de la regarder, une expression étrange sur le visage.
― Quoi ? demanda Regina.
― Rien, répondit Emma en détournant les yeux.
― Vraiment, dit sèchement Regina avec un brin d'impatience. Qu'est-ce qui ne va pas chez vous aujourd'hui ? Y a-t-il quelque chose dont vous désirez parler ?
― Euh, dit Emma. Excusez-moi. Je suis un peu… En fait je ne comprends pas. Vous étiez fantastique hier soir. Je n'ai jamais entendu personne jouer comme vous. Et la façon dont vous jouiez il y a dix minutes, c'était comme… Comme si je voyais la vraie Regina. Je sais que c'est sans doute la chose la plus ridicule qu'on vous ait jamais dite, mais c'est juste que… Comment se fait-il que vous ne vous donniez la peine de montrer qui vous êtes vraiment que dans votre musique ? Vous êtes tellement formidable !
Il y avait bien des façons de comprendre ce qu'Emma venait de dire, et Regina aurait facilement pu choisir de mal le prendre. Mais c'était une bonne chose qu'elle n'ait pas eu le plateau du thé en main parce qu'elle l'aurait sûrement lâché. Je vois la vraie Regina. Personne ne lui avait dit ça depuis… Depuis Daniel, lui rappela sans pitié la petite voix. En dépit de tous les sermons de sa mère pour qu'elle se montre froide et détachée, Daniel avait toujours su voir clair en Regina, et disait que plus elle essayait de dissimuler la personne formidable, chaleureuse et généreuse qu'elle était, plus ses qualités étaient apparentes dans sa musique. Je vois la vraie Regina quand tu joues, mon amour. J'entends sa voix. Elle n'avait jamais fait illusion à ses yeux, pas une seconde. Mais à vrai dire, la seule fois où Daniel l'avait fait souffrir avait été le jour de sa mort. Comment se faisait-il que de toutes les personnes imaginables, il avait fallu que ce soit Emma qui sache lire en elle tout comme le faisait Daniel ?
La Regina qui avait eu la brillante idée d'inviter Emma à prendre le thé quand elle aurait pu la congédier en un clin d'oeil resta un instant confondue. Elle pensa à tourner en dérision l'idée de « vraie Regina » d'un désinvolte « C'est absurde, ma chère ! » mais alors son regard rencontra celui d'Emma, dont l'honnêteté et la franchise touchèrent la part d'elle-même qui venait juste d'être qualifiée de « vraie Regina. »
Elle soupira et pensa – mais ne dit pas – la vraie Regina ne peut pas vivre dans ce monde-ci, elle est trop faible pour survivre. A la place, elle posa la main sur la joue d'Emma, la regarda dans les yeux, et lui caressa doucement le visage du pouce un bref instant avec un sourire triste.
― Venez ma chère, dit-elle en soulevant le plateau, allons prendre le thé.
