Titre : Chalasmata, ("ruines" en grec)
Auteur : Niladhevan, aka Tenbra
Disclaimer : Les personnages mis en scène appartiennent à Kurumada et une poignée d'autres bienheureuses personnes dont je ne fais malheureusement pas partie xD.
Rating : T, pour être tranquille.
Genre : Anticipation, angst, drama, pour changer…et quelques touches de douceur de vivre.
Résumé Général : 1997. Cela fait maintenant dix ans que les Guerres Saintes nous ont arrachés ceux à qui nous tenions. Chalasmata… cela signifie ruines en grec.
Note de l'auteur: Un chapitre court, mais très révélateur XD Car oui, Ichi crache enfin le morceau ! (vous pouvez arrêter de le harcerler/secouer comme un prunier maintenant ;P)
Chapitre X : Cette grande déchirure
"J'aimerais… Je voudrais savoir ce qu'a Maître Nachi. S'il vous plaît…"
Ichi détourna son regard, et fit quelques pas de côté pour reposer avec une lenteur exagérée la fiole qu'il tenait à la main parmi la forêt de verre qui fleurissait chaque étagère. Yakoff se sentit soudainement mal à l'aise, et ouvrit la bouche pour s'excuser de son indiscrétion. Ce fut cependant la voix de l'apothicaire qui s'éleva en premier dans la pénombre de l'officine :
"Tu lui as déjà posé la question ?"
Le Russe secoua négativement la tête, et sembla se tasser sur son tabouret, la tête rentrée dans les épaules et les mains crispées sur le rebord de son siège. Ichi lui s'approcha avec la même lenteur précautionneuse, et s'arrêta à l'entrée pour dévisager l'extérieur, les yeux plissés. Au bout de quelques seconde d'un silence pensant, il reprit d'un ton adouci :
" Il ne te l'aurait pas dit, de toute façon… Nachi ne parle jamais de lui, et encore moins de ses problèmes !"
Il esquissa un sourire amer, puis s'adossa à l'encadrement de l'entrée en croisant ses bras sur sa poitrine. Yakoff observa un mutisme anxieux, dévisageant l'apothicaire comme pour deviner ce qu'il allait dire; la peur d'apprendre quelque chose de grave lui nouait l'estomac, comme la promesse d'une chute vertigineuse et sans fin. Ses doigts se crispèrent un peu plus sur le bois. Le regard toujours tourné vers l'agora inondée de lumière, Ichi ajouta avec la lenteur de celui qui choisit soigneusement ses mots :
"Tu te souviens du Tournoi Galactique… ?
- Oui, opina aussitôt Yakoff. Hyoga m'en avait parlé, c'était la raison pour laquelle il avait quitté la Sibérie…
- C'est là que nous, les survivants des cent orphelins confiés au Sanctuaire par Mitsumasa Kido, nous nous sommes retrouvés pour un affrontement hautement médiatisé…(Ichi passa une main dans sa crinière blanche en lâchant un ricanement amusé) Et d'ailleurs, c'est moi qui ai affronté Hyoga le premier !
- Vraiment ?!
- Il m'a même battu avec une aisance déconcertante, ajouta Ichi avec un sourire. Je donnerais n'importe quoi pour avoir ma revanche !"
Son ton enjoué vacilla sur ses derniers mots, et il baissa les yeux en soupirant un vague "Mais c'est une autre histoire". Yakoff demeura silencieux, tentant vainement d'imaginer ce qu'avait bien pu être l'affrontement entre Hyoga et Ichi adolescents. D'ailleurs, il imaginait très mal Ichi en guerrier, sans sa robe de bure et ses gestes délicats…
"Tu le sais aussi, sans doute, que le tournoi a été interrompu par l'arrivée du Chevalier du Phénix, Ikki.
- Le frère aîné de Shun d'Andromède ?
- Exactement. Mais à l'époque, Ikki était…Enfin, disons que son entraînement ne lui avait pas réussi, même s'il en était revenu doté d'une incroyable puissance pour une tout aussi incroyable armure. Il s'en est pris à nous, et a dérobé l'armure d'or du Sagittaire."
Les yeux de Yakoff s'arrondirent de stupeur, et il demanda dans un murmure :
"Et Maître Nachi, dans tout ça ?
- Il devait être l'adversaire d'Ikki, répondit sombrement l'apothicaire avant de plisser amèrement ses lèvres. Il s'est interposé pour revendiquer ce duel..."
Ichi marqua une longue pause, visiblement hésitant. Encore une fois, il passa nerveusement une main sur sa cicatrice, puis lâcha :
"Il a suffit d'un coup à Ikki pour le terrasser : Le Hô ô Gen ma Ken, l'Illusion du Phénix. C'est une attaque très puissante, qui plonge l'adversaire dans un cauchemar d'une violence inouïe. Nachi a eut de la chance de ne pas en mourir sur le coup."
Yakoff retint son souffle, à la fois impatient de connaître toute la vérité, et effrayé à la seule idée de l'effleurer enfin. Il déglutit faiblement, et fit dans un souffle :
"C'est pour cela qu'il est toujours aussi…fatigué ? Et… qu'il ne rêve plus ?"
Ichi tressaillit, et tourna son regard vers lui comme s'il venait de l'apercevoir. Muet, il se détendit sensiblement et inclina la tête dans un signe manifeste de peine :
"C'est plus complexe que cela, mais sur le fond… tu as raison. Les Dieux seuls savent ce qu'il a bien pu voir et vivre à ce moment-là…en tout cas, il est en ressorti…différent. Mais il n'a rien dit, rien montré ; même moi qui suis resté avec lui longtemps après le Tournoi, je n'ai rien remarqué. Il a poursuivi son entraînement au Libéria, puis est revenu au Sanctuaire avec nous, et les batailles se sont enchaînées aux courtes périodes de paix. Ce n'est que lorsque le Sanctuaire d'Artémis s'est effondré que j'ai compris ce qui n'allait pas..."
Ichi marqua une pause, sans doute involontaire. Il se mordit les lèvres comme s'obliger à articuler la fin de sa phrase :
"...Depuis...Depuis tout ce temps, Nachi était insomniaque."
L'apothicaire crispa ses mâchoires, comme si tout ce temps passé à ne rien voir représentait son échec le plus cuisant et humiliant.
"Lorsqu'il fermait les yeux, c'était pour revivre exactement la même chose que lors de ce duel contre Ikki. J'ai dû le harceler pour qu'il m'en parle…"
Le ciel se colorait de pourpre, au-dehors, signant là l'arrivée du crépuscule. La lumière carmine s'échouait sur les reliefs de son visage et lui rendait facticement les couleurs que son discours lui avait graduellement dérobé.
"Je me souviens lui avoir promis de le guérir. J'ai travaillé longtemps à élaborer un somnifère pouvant le priver de ses rêves, et cela a marché…du moins, temporairement…"
Ichi caressa sa cicatrice d'un air agité, tandis Yakoff le dévisageait, frappé de mutisme. Plongé dans la pénombre de plus en plus épaisse, seuls ses grands yeux vert lime demeuraient clairement visibles, et luisaient presque comme les prunelles d'un chat.
"Il n'est pas… guéri ?
- Non, avoua Ichi d'un ton bas. Nachi a… Nachi a mal réagit à un événement qui s'est produit il y a plusieurs années. Depuis son état s'est considérablement aggravé, et il me demande des doses toujours plus fortes de narcotiques…N'importe qui d'autre que lui serait déjà mort depuis longtemps, que ce soit du manque de sommeil lorsqu'il ne prend pas ses médicaments, ou par les toxines qui s'accumulent dans son organisme lorsqu'il les prend. "
Les lèvres d'Ichi se crispèrent, et le silence qui tomba soudain entre Yakoff et lui pesait aussi lourd que les mots qu'il avait prononcés. Le jeune Russe sentait un creux béant dans sa poitrine; ce qu'il venait d'apprendre l'affolait, le désolait… et ces deux sentiments brûlaient sur le bûcher sinistre de l'Impuissance. Si Ichi, le médecin du Sanctuaire, avait été incapable de le soigner, qui le pourrait ? Et lui à présent, il devrait faire comme si de rien n'était, pendant que son maître oscillait entre deux sorts opposés mais aussi funestes l'un que l'autre…Ce serait un silence trop dur à supporter.
"Il…Il n'y a vraiment aucun remède ?" Murmura Yakoff en élevant son visage avec un soupçon d'espoir au fond des yeux.
Ichi secoua la tête, puis poussa un soupir profond comme s'il s'était attendu à cette répartie, et lâcha sur un ton à peine intelligible :
"Je ne connais aucun remède contre la culpabilité."
Yakoff n'entendit pas clairement les paroles de l'apothicaire, et renfila sa tunique avec des mouvements lents, ne trouvant rien de mieux à faire. Le regard fixe mais égaré, il se leva de son tabouret et épousseta son vêtement avec une concentration trop poussée pour être naturelle. Ichi, redevenu silencieux, s'éloigna de l'entrée et s'approcha d'un chandelier qu'il entreprit d'allumer. Bientôt, trois faisceaux de lumière mordorée apportèrent un peu plus de clarté à l'intérieur de l'officine. L'Hydre resta à observer les languettes dorées danser de façon hypnotique. Yakoff glissa un regard sur son dos drapé de sa robe de bure, hésitant, puis dit d'une voix triste :
"Lorsque je suis sorti de la maison, l'autre nuit…et quand il est intervenu ensuite…
- Nachi ne t'a pas entendu car il avait prit son somnifère, le coupa Ichi sans brusquerie. Mais…il a dû te sentir en danger d'une façon ou d'une autre…alors il a brisé l'action de mon narcotique, par sa seule volonté de te venir en aide.
- C'est aussi ma faute s'il ne trouve pas le repos." Conclut Yakoff en baissant la tête, anéanti par cette idée.
Un pli se creusa entre les yeux d'Ichi, et il secoua la tête avec véhémence en se retournant d'un bloc vers le jeune Russe :
"Tu n'as pas à te sentir coupable…Nachi avait à faire un choix : celui de rester endormi et de recouvrir un peu sa santé en te laissant sans protection, ou d'accomplir son devoir de maître… Et je sais qu'il n'éprouve aucun regret : il a fait ce qu'il pensait être juste...Ce qui était juste."
Yakoff ne s'en sentit pas mieux pour autant. Il avait le gorge nouée, les mots naissaient puis retombaient aussitôt dans le lourd marasme de son esprit, le laissant muet et désemparé. Ichi se retourna et sembla se replonger dans la contemplation muette des cierges. Yakoff leva ses yeux clairs vers lui, son expression reflétant son trouble et sa peine. L'apothicaire demeura immobile –sans doute trop pour cela semble normal –, le visage incliné et sa main à la blancheur diaphane reposant près du chandelier.
Yakoff cilla, et il lui sembla sur l'instant que cette immobilité, ce visage détourné et le jeu de clair-obscur dessiné par les bougies…tout cela, était la manifestation déchirante mais silencieuse d'une souffrance acceptée. Il ferma les yeux, blessé, et articula avec lenteur :
"Merci de me l'avoir dit, Ichi. Et…merci, pour ce que vous faites pour mon maître.
- Non, non…Ne me remercie pas, rétorqua Ichi sans se retourner. Va, il se fait tard.
- Bien…Bonsoir."
Yakoff demeura cependant immobile quelques secondes, et voyant qu'Ichi était résolu à lui tourner le dos, il sortit de l'officine, et inspira l'air frais et délicatement parfumé du soir.
Au-dehors, le ciel tendait déjà à se colorer de rouge, tandis que les nuages moutonneux et ourlés d'or fuyaient le Soleil vers les ténèbres naissantes de l'Est.
La place centrale du Sanctuaire restait tranquillement animée au crépuscule. Une poignée d'hommes passait, accompagné par des enfants galopants, et allumait des flambeaux muraux qui dessinaient une longue galerie éclairée autour de l'Agora. D'autres étaient installés devant l'entrée d'un humble café-restaurant, et jouaient du bouzouki. Leurs voix grave égrenant des chansons en grec s'élevaient dans l'air doux du soir, enfilant des canons et des harmonies plaisantes aux oreilles.
Yakoff demeura immobile un moment, à contempler ce spectacle comme un étranger condamné à n'en profiter qu'une seule et unique fois. Il se sentait triste, vidé de toute énergie. Il marcha d'un pas lent à travers la place, passa devant les musiciens en leur adressant un regard presque suppliant qui demeura sans réponse, et s'engouffra dans les ténèbres et la poussière du chemin qui menait à la maison de son maître.
En levant la tête, il put voir le délicat éclat d'une bougie posée à la fenêtre sans vitres de la minuscule demeure. Guidé par elle comme par un phare en pleine tempête, il continua sa marche laborieuse, ballotté par les flots enragés d'une sourde tourmente. Lorsque la musique des bouzoukis s'étiola dans l'obscurité du maigre sentier, Yakoff s'arrêta, et crut entendre sourdre des profondeurs de son esprit ce cri du fantôme, bouleversant et surpuissant, qui résumait à lui-seul tout ce que représentait le Sanctuaire.
Une grande déchirure. Une blessure frottée au sel.
Je m'excuse, mais je ne pense pas qu'il y aura de chapitre XI cette semaine :s (ça m'embête un peu, car c'était un chapitre important) Je peux quand même vous donner son titre : "Des Roses, du Soleil et de la Poussière"...
Vraiment désolée ! Maintenant, il faudra attendre...euh...la prochaine fois. Dans longtemps, je présume.
Merci encore à tous pour vos reviews ! (Et je m'excuse d'avance auprès des lecteurs "tardifs" auxquels je ne pourrais probablement pas répondre :s )
