- À quai !

Elizabeth sursauta et ferma les yeux quand le bateau heurta le quai de bois, tiré par des chevaux qui l'aidaient à se placer correctement.

- Débarquons, dit soudain June. On n'a pas mal de trucs à acheter.
- Je ne viens pas avec vous aujourd'hui... répondit Elizabeth.
- Ah non ?
- Non je dois voir quelqu'un... Quelqu'un qui connaît Jack... Et qui semble avoir une dette envers notre Capitaine...

June pinça la bouche sans répondre. Elle hissa un sac en toile sur son épaule puis s'engagea dans la passerelle qui venait d'être jetée en travers de l'espace de deux mètres de large entre le quai et le bateau.

- Pouvons-nous y aller ?

Elizabeth regarda le Capitaine et hocha la tête. Elle ramassa ses affaires à ses pieds puis suivit le Capitaine sur la passerelle et ils disparurent dans la foule de ce grand port perdu sur l'une des quatorze îles qui composaient les Caraïbes.

- Je cherche Tzi-Yin, vous savez où elle est ?

- Oh mon beau marin, elle est plus là, la belle Tzi-Yin ! s'exclama une femme derrière un comptoir.

Elizabeth soupira. Ils avaient accosté voilà deux heures et depuis, ils n'avaient cessé d'aller de tavernes en bars en hôtels pour trouver cette femme pirate.

- Dîtes, vous êtes sûr qu'elle existe ? demanda Elizabeth au bout d'un moment.

Ils étaient de nouveau dans la rue et le Capitaine lui jeta un regard en coin.

- Un peu ! dit-il. C'est ma fille.

Elizabeth resta coite. Elle cligna des paupières puis l'homme s'éloigna soudain et elle le héla en se jetant à sa suite.

La nuit tombait et Elizabeth en avait maintenant ras-le-bol. Elle avisa une taverne qui lui semblait propre et s'y dirigea.

- Par ici, dit le Capitaine, surpris.

- Moi je vais par-là, j'en ai marre, répliqua la jeune femme. Vous m'avez baladée dans toute la ville depuis ce matin, flûte.

L'homme serra les lèvres puis haussa les épaules et regarda l'enseigne de la Taverne.

- Très bien, dit-il. Je viendrais te chercher quand je l'aurais trouvée.

- Et si elle n'est pas sur cette île ?

- Alors on ira sur la suivante.

Elizabeth croisa les bras.

- L'île d'après, c'est Port-Royal, lâcha-t-elle. Je n'ai pas l'intention d'y retourner.

- Ne t'en fais pas, je sais qu'elle est dans le coin, c'est son île préférée...

- Ah ouais ?

- Sa mère vit ici...

Elizabeth grimaça puis soupira et tourna les talons. Elle avait les pieds en compote, elle puait comme un porc et elle n'avait qu'une hâte, dormir enfin dans un lit qui en ait le nom car sa couchette à bord du Rageur était tout sauf un lit...

Etendue sur son lit, sur le point de s'endormir tellement le matelas de plumes était confortable, Elizabeth sursauta violemment quand on frappa contre la porte de sa chambre. Elle se leva et alla ouvrir.

- Entrez, dit-elle au Capitaine du Rageur. Vous l'avez trouvée ?

- Oui. Elle est chez sa mère. Elle nous attend.

- Vous lui avez dit quoi sur moi ?

Le Capitaine regarda la jeune femme et celle-ci comprit qu'elle n'allait pas aimer ce que l'homme avait raconté à sa fille pour qu'elle accepte de la rencontrer...

- Alors ? demanda-t-elle en croisant les bras. Je n'irais nulle part si je ne sais pas à quoi m'attendre face à cette fille.

Le Capitaine remua sa moustache grise puis grommela.

- J'ai dit que tu étais une des nombreuses conquêtes de Sparrow et que tu étais enceinte. J'ai expliqué que tu voulais le retrouver pour lui mettre une bonne raclée et lui racler quelques pièces au passage.

Si elle avait pu hurler, Elizabeth l'aurait fait, mais non, elle savait se contenir. Elle se contenta de baisser le nez, regarda le plancher un moment puis releva les yeux vers le Capitaine avec un mince sourire forcé.

- Tu voulais que je dise quoi ? se défendit l'homme, les sourcils froncés. Que tu es une bourgeoise en quête d'excitation ?

Elizabeth ouvrit la bouche.

- June m'a parlé, dit le Capitaine.

- Elle ne devait rien dire !

- Elle a bien fait, et tu sais pourquoi ? Parce que tu n'es pas faite pour bosser sur un bateau, tu es une fille de la terre, tu ne seras nulle part chez toi ailleurs que sur la terre ferme ! Quant à ton pirate là, le Sparrow, c'est le pire gars que tu aurais pu rencontrer ! Crois-moi, ma fille, si tu es amoureuse de lui, tu vas vivre un enfer !

- Je ne suis pas... Oh, et mince, tiens !

Elizabeth saisit son manteau et quitta la chambre. Le Capitaine la suivit en fermant la porte et ils dévalèrent les escaliers jusque dans la rue bondée de monde malgré l'heure avancée.

Le Capitaine prit alors la tête et entraîna Elizabeth dans un dédale de rues et de ruelles, toutes plus glauques les unes que les autres malgré la richesse de la ville, et ils finirent par déboucher sur une placette avec une fontaine au centre. De l'eau glougloutait laborieusement entre un ramassis de lierres colorés, et une grenouille donnait de la voix quelque part dans ce fouillis.

- Sympa le coupe-gorge, dit Elizabeth en regardant autour d'elle.

Quatre maisons encadraient la placette et lançaient ses étages à l'assaut du ciel comme des doigts noirs et menaçants. Des fenêtres étaient percées à chaque étage, et des lampes les éclairaient quasiment toutes.

Derrière elle, la jeune femme regarda la maison dont le rez-de-chaussée avait été percé d'une large arche pour permettre l'accès à la placette. De gros gonds d'acier indiquaient qu'autrefois, il y avait là une porte ou un portail, mais il avait été retiré depuis longtemps.

- Par ici, dit soudain le Capitaine.

Elizabeth regarda autour d'elle et avisa l'homme près de la maison à gauche de l'arche. La porte était ouverte et quand Elizabeth s'approcha, il s'engouffra dans la maison. La jeune femme entra et s'arrêta sur le seuil.

Elle qui pensait trouver un boui-boui puant et miséreux, elle fut agréablement surprise de découvrir une jolie petit pièce bien aménagée, confortable, bien éclairée...

- Entre, mon petit, dit soudain une femme.

Elizabeth la regarda. Elle se tenait debout près de la cheminée, et d'abord, la jeune femme crut qu'elle était penchée, mais en fait, elle était juste de petite taille. A côté d'elle, le Capitaine paraissait un géant.

- Tu dois être la copine malchanceuse de ce bon vieux Sparrow, dit la femme en souriant. Hm, tu n'es pas bien épaisse, ça ne doit pas être vieux...

Elizabeth regarda le Capitaine et le fusilla du regard.

- Deux mois, répondit-elle en croisant les bras.

- Je vois... répondit la femme.

- Vous êtes Tzi-Yin ? demanda alors Elizabeth.

- Moi ? Enfin, m'as-tu bien regardée ? Non, je suis sa mère, voyons...

Elizabeth rougit légèrement sous son erreur puis elle releva le menton en entendant un bruit de pas qui venaient dans leur direction.

- Ah, la voilà ! dit le alors Capitaine. Mon enfant adorée...

- Arrête tes simagrées, papa, répondit une jeune femme d'une vingtaine d'années en évitant les bras tendus de l'homme. Je suis ta fille que quand tu as besoin d'un service.

Elle remarqua alors Elizabeth et plissa les yeux.

- T'es Lizie ? demanda-t-elle. Pff ! Sparrow est vraiment un abruti ! Bientôt, il les choisira au berceau !

Elizabeth voulu répliquer mais elle croisa le regarda du Capitaine qui lui fit signe de taire. Tzi-Yin s'approcha alors de sa mère puis regarda dans le chaudron qui bouillonnait dans la cheminée, suspendu à une crémaillère.

- On mange quoi ? demanda-t-elle.

- Du ragoût de poisson, répondit la femme. Lizie, tu veux dîner avec nous ?

Elizabeth déglutit et secoua la tête. Elle posa une main sur sa bouche et inspira.

- Assied-toi, dit alors la femme. Je suis navrée, le poisson te donne la nausée ?

Elizabeth opina vivement et la femme alla ouvrir une fenêtre. Tzi-Yin fronça les sourcils. Elizabeth songea alors que cette fille avait vraiment un fichu caractère, et que parvenir à lui faire dire où Jack Sparrow était installé, pis encore, s'y faire conduire, allait être compliqué...

Elizabeth était éreintée. Il était plus que tard maintenant et si elle avait avalé plusieurs tasses de thé - délicieux, soit dit en passant - les affaires n'avaient pas avancé cat le Capitaine avait disparu depuis plusieurs heures et que Tzi-Yin n'avait pas changé d'humeur. C'était même encore pire qu'à son arrivée.

- Excusez-moi, dit alors Elizabeth. Je ne sais pas où est passé le Capitaine, mais s'il m'a conduite ici, c'est pour...

- Je sais pourquoi ! la rabroua aussitôt Tzi-Yin.

- Tzi-Yin ! s'exclama sa mère. Veuillez l'excuser, elle...

- Écoutez, dit Elizabeth. Votre père m'a dit que vous étiez une pirate et que vous pourriez me conduire à Jack Sparrow, ou du moins, m'indiquer où est son point de chute. S'il m'a menti, je n'ai rien à faire ici, car mis à part un foutu caractère, vous ne ressemblez pas à un pirate !

La jeune femme se leva alors et la mère de Tzi-Yin tendit le bras pour retenir Elizabeth mais celle-ci l'esquiva et sortit dans la cours.

- Tu vas quelque part ?

Elizabeth regarda le Capitaine avec dureté.

- Cette gamine n'est qu'une petite princesse trop gâtée ! répondit-t-elle. Elle n'est en rien un pirate et elle ignore très certainement où se cache Jack. Je n'ai plus rien à faire ici, vous vous êtes fichu de ma pomme. Adieu, Monsieur.

Sur-ce, Elizabeth tourna les talons et quitta la placette. Elle retourna dans la rue principale et de là, parvint tant bien que mal à retrouver la taverne où elle avait ses affaires.

Tout en se couchant, elle décida qu'elle partirait le lendemain pour une autre île des Caraïbes et qu'elle chercherait Jack par elle-même puisque visiblement, elle ne pouvait même pas faire confiance à un Marchand respectable...