Yo tout le monde ! Ça fait longtemps que je n'avais pas été aussi inspirée, donc j'en profite pour écrire à fond malgré les tonnes de boulot, et voilà le nouveau chapitre. Dans les lignes à venir, des feels, des feels et encore des feels ! Au niveau de l'histoire on est au point mort, mais niveau relation entre Mai et Naru, pour ceux qui ont réussi à patienter jusqu'à maintenant, vous allez enfin être récompensés ! Je crois que moi aussi j'en avais marre de les faire poireauter, ce qui explique ma motivation soudaine pour écrire la suite XD Par contre tout ne se joue pas maintenant, on a juste un chapitre d'introspection, avec quelques paroles échangées mais rien de plus. Il faut leur laisser encore un peu de temps ^^
Seiryuu : Merci pour ton commentaire ! Eh oui, ça y est, on y est. Pour l'instant Mai n'est pas encore jalouse de Jun, mais quand elle saura ce qu'il s'est passé, je ne donne pas cher de la peau de ce pauvre Naru XD Effectivement, ce n'est pas un personnage très sympathique, et comme je l'ai dit à FrenchCirce, tu as entièrement raison de t'en méfier ! Mais je préfère ne pas en dire davantage ;) Encore merci pour ton commentaire, et j'espère que cette suite te plaira ! à bientôt !
Avant de commencer, juste quelques mots : je vis à Strasbourg, et c'est un peu délicat de parler d'EMI, de deuil, etc. quand il y a une fusillade à deux pas de chez vous. Donc juste une petite pensée pour les victimes des derniers événements, et en espérant que la vie continue de suivre son cours, avec son lot de bonheur et de courage.
Là dessus, je vous souhaite une bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
IX.
E.M.I
Expérience de Mort Imminente. Expression désignant un ensemble de « visions » et de « sensations » consécutives à une mort clinique ou à un coma avancé. Ces expériences correspondent à une caractérisation récurrente et spécifique, notamment la décorporation, la vision complète de sa propre existence, la vision d'un tunnel, la rencontre avec des entités spirituelles, etc.
Décembre **** (Yato Suichi, 53 ans)
« J'ai chopé la varicelle. Sauf que je n'avais pas dix, mais cinquante ans. La varicelle, ce n'est qu'une mauvaise passe pour un enfant, mais pour un adulte elle est mortelle. Mon corps a mal encaissé le coup, et je suis tombé dans un profond coma pendant plusieurs semaines. J'étais crevé. Ma famille n'y croyait plus, les médecins non plus. Mais c'est pourtant là que j'ai connu l'immatériel. Je suis sorti de mon corps. Littéralement. Je me voyais allongé, avec toutes ces machines, et j'avais l'impression que ce n'était pas moi. J'entendais les infirmières parler, les médecins faire leur diagnostique. Un jour, j'ai même entendu qu'on débouchait une bouteille de champagne dans la pièce d'à-côté, et je suis allé voir par curiosité. On fêtait l'anniversaire d'un interne. Cela me fut confirmé après mon réveil. J'avais vu et entendu tout ce qui se trouvait autour de moi, alors que pour les médecins, j'étais dans le coltar total. Moi je dis ce que j'ai vécu, c'est tout. Je m'en fous qu'on me croit ou pas. D'ailleurs le premier médecin à qui j'ai raconté tout ça m'a pas cru. En fait, quand j'y repense, c'était plutôt sympa comme expérience. Si je suis revenu, au moment où j'ai eu le choix de rester ou de partir, c'est pour ma femme et mes filles. Parce que je savais qu'elles m'attendaient et qu'elles comptaient sur moi. Mais putain le retour dans mon corps… j'ai franchement regretté. Le pire dans le fait d'être en vie, c'est justement d'être en vie. J'ai eu du mal à supporter de nouveau le poids de mon corps, la douleur, le contact avec le monde. Maintenant ça va mieux, mais je repense à ce que j'ai vécu avec une sorte de nostalgie. C'est pas que j'ai hâte de mourir, franchement non, mais j'en ai plus peur par contre. Parce que je sais que c'est une délivrance pour de vrai. » (1)
CHAPITRE 8.
Ce qu'on doit se dire
– Mai-chan…
Yoshimi me regardait avec une expression entre l'inquiétude et la compassion. Et en face d'elle, les yeux rivés sur moi, il y avait l'autre…
– Vous êtes sûre que tout va bien ?
– Parfaitement bien », marmonnai-je en augmentant la luminosité de mon écran.
– En fait… je pensais que vous…
– J'ai dit que je viendrai », l'interrompis-je un peu trop sèchement. « Pas que je participerai. »
En essayant tant bien que mal d'éviter le regard inquisiteur de mon crétin d'ancien patron, j'accélérai ma vitesse de frappe et augmentai mon taux de concentration qui devait déjà avoisiner les 120 %. Encore un peu et mon cerveau serait en surchauffe, mais c'était une manière de lui faire comprendre qu'il pouvait se farcir son enquête sans moi.
– Et donc… » reprit Naru, « vous pensez que l'appartement du dessus est hanté par une petite fille. »
– C'est ça », confirma Yoshimi. « Une petite fille du même âge qu'Ikuko. »
En parlant d'elle, je voyais de temps en temps Iku-chan passer la tête dans l'embrasure de la porte pour écouter la conversation. Elle, d'ordinaire si extravertie, semblait très intimidée par Naru, et s'était réfugiée dans sa chambre dès que sa mère nous avait laissés entrer.
– Depuis combien de temps ?
– Quelques mois. C'était très discret au début, mais depuis les dernières semaines, les phénomènes se multiplient. Il m'arrive de la voir de plus en plus souvent derrière la vitre de l'ascenseur. Je l'ai même aperçue une fois dans ma salle de bain. Et la semaine dernière, j'ai trouvé des… des cheveux noirs dans l'évier…
– Quoi ?! » m'exclamai-je, en m'attisant par la même un regard railleur de la part de Naru.
– Ils avaient bouché le siphon… » souffla Yoshimi.
Le siphon bouché par une touffe de cheveux noirs, comme dans mon rêve…
– Et vous disiez que le plafond était également inondé ? » reprit Naru.
– Oui, à cause de l'appartement du dessus.
– Et depuis les travaux, les choses ont-elles changé ?
– Ça ne fait pas longtemps qu'ils ont commencé, mais je ne sens plus sa présence…
– Elle reviendra. Ce n'est qu'une question de temps.
– Vous croyez ?
– C'est quasiment sûr. Les fantômes de ce type partent rarement d'eux-mêmes. Quelque chose de fort les retient. Vous avez une idée de ce que cela pourrait être ?
– Moi non… mais Mai-chan m'a dit hier que…
– Hum ! » l'interrompis-je.
– Ça ne sert à rien de le cacher », siffla Naru en me jetant un regard en biais. « Je sais très bien de quoi tu es capable. »
Je serrai les dents.
– Je… je peux le dire ? » me demanda doucement Yoshimi.
– J'ai rêvé que la fillette avait été séquestrée et tuée par le couple qui résidait dans l'appartement du dessus. Kuji et Junko Sato », répondis-je froidement à sa place.
– Et son corps ? Où se trouve-t-il ?
– Je ne sais pas. Ils ont dû s'en débarrasser.
– Tu as vu les Satô ?
– Le mari seulement. Il n'avait pas l'air au meilleur de sa forme. Le couple vivait apparemment dans la misère. Mais d'après ce que j'ai pu voir, c'est plutôt la femme qui a mijoté le coup. J'ignore pour quelles raisons.
– Nous finirons bien par le découvrir » dit Naru en plaçant son poing sous son menton, la tête légèrement penchée en avant et les yeux perdus dans le vague.
C'était typique chez lui. Lorsqu'il était plongé dans ses réflexions, il adoptait toujours cette attitude, et je me surpris à le fixer avec une certaine tendresse. Il le remarqua et leva de nouveau les yeux vers moi tandis que je me cachai derrière mon écran.
– Je vais enquêter sur cet appartement, et je vous tiendrai au courant », dit-il à l'adresse de Yoshimi tout en lui tendant sa carte. « Vous pouvez me contacter au moindre problème. Surtout n'hésitez pas. »
Il y a six ans, il l'aurait limite envoyée balader… Je me fis ainsi cette réflexion qu'il avait gagné en altruisme, à moins que l'affaire ne l'intéresse vraiment.
– Bon », lançai-je en remballant mes affaires. « J'ai un chat à nourrir et des heures de sommeil à rattraper, donc si vous voulez bien m'excuser… Bonsoir Yoshimi-san. »
– Bonne soirée Mai-chan, reposez-vous bien.
– Salut Iku-chan ! » criai-je à l'adresse de la fillette en claquant la porte derrière moi.
Plus vite je me serai enfermée chez moi, mieux ce serait.
Au niveau des informations dont il disposait, l'affaire était plutôt prometteuse. Ne restait plus qu'à dénicher le cadavre de la fillette pour apaiser son esprit, ce qui n'était pas donné. Il pourrait sans doute se faciliter le travail en utilisant la psychométrie, mais la perspective d'employer une méthode dont il n'avait pas usé depuis des années ne le rassurait pas. Les choses auraient été bien plus simples si Yasuhara et Lin avaient été à ses côtés… au lieu de ça…
« Mai ? »
Et merde…
Il m'avait encore appelée. Alors que j'étais sur le point d'atteindre ma porte… Je n'allais quand même pas l'ignorer… pas après tout ce que je m'étais promis aujourd'hui…ça aurait été abusé.
– Quoi ? » marmonnai-je à contre-cœur.
– Je ne te l'aurai pas demandé si Lin et Yasuhara étaient là, mais j'aurai besoin d'aide.
– Pour quoi faire ? Monter le matos ?
– Entre autre.
– Il y a un ascenseur. Débrouille-toi.
– Je te paierai si tu veux.
– Je n'ai pas à te vendre mes services !
– Je fatigue plus vite, tu sais ?
Mais c'est qu'il se foutait de moi l'enfoiré !
– La rééducation, tu connais ?!
– Par cœur !
– Eh bien c'est le moment d'appliquer ce que tu as appris !
– S'il te plait Mai. Il y a beaucoup de travail, et je suis tout seul. Et puis… » Il porta la main à sa tempe, là où je ne savais que trop bien ce qu'il y avait. « Il m'arrive encore d'avoir des vertiges. C'est rare mais ça arrive. »
Il avait gagné. Je baissai la tête en signe d'assentiment et le rejoignis devant l'ascenseur.
– Et tu comptes les installer où tes écrans de surveillance ? » demandai-je, soudain saisie d'un doute.
– Chez toi, pourquoi ?
– Pardon ?!
– À moins que tu préfères que je les installe chez ta voisine. Je suis sûr que ça lui plaira beaucoup.
Mais quel connard !
– Fous-lui la paix » arguai-je en me campant face à lui. « Elle a déjà bien assez de soucis comme ça. »
Sans compter que j'avais déjà squatté chez elle la veille, mais ça… je préférais le garder pour moi.
– Soit », dit-il. « Dans ce cas on fait quoi ? »
J'inspirai à m'en décrocher la cage thoracique, partagée entre l'envie de céder tout de suite ou de lui tenir encore tête, sans oublier de l'étrangler au passage. J'avais oublié à quel point il pouvait me faire sortir de mes gonds…
– D'accord ! » cédai-je. « Mais à la condition que toi et ton bazar vous ne restiez pas plus de vingt-quatre heures ! »
– Soixante-douze.
– Quarante-huit.
– Adjugé.
– Et c'est toi qui paie la bouffe.
– Ce sont les intérêts j'imagine ?
– Exactement !
Je décidai dans la foulée que j'irai dormir le lendemain chez Takashi. On ne savait jamais ce qui pourrait se passer avec lui, et dans le cas présent, j'avais surtout peur de moi, de craquer, de trop en dire.
– Bon on y va ? » demandai-je en lui emboitant le pas.
Certes il avait retrouvé l'assistante qu'il convoitait depuis si longtemps, mais bon sang ce qu'elle pouvait lui taper sur les nerfs ! Cette manière de négocier chacune de ses décisions et de sans arrêt prendre le contre-pied de ce qu'il disait… Il restait finalement bien quelque chose de la Mai qu'il avait connue, six ans plus tôt… Et il attendit qu'elle ait le dos tourné pour dissimuler un sourire.
Sa voiture était garée en double file, à quelques mètres de l'entrée.
– Je peux la laisser ici ou je gêne ?
– Ce n'est pas terrible », répondit Mai en ouvrant le coffre, comme si elle l'avait toujours fait. « Mais il y a un parking un peu plus loin. Tu pourras te garer là-bas. »
– Ça marche.
En y réfléchissant bien, c'était la première fois qu'il se rendait chez elle. Ils s'étaient toujours retrouvés au bureau ou sur les lieux d'enquête lorsqu'elle travaillait pour lui, et pourtant, il avait un sentiment vaguement familier, comme si la situation s'était déjà produite…
– Ça fait longtemps que tu vis ici ? » demanda-t-il tout en déchargeant deux sacoches pour les lui tendre.
– Trois ans.
Son regard devint soudain très sérieux, et il préféra ne pas la questionner davantage. La situation était suffisamment épineuse, mais encore une fois, il ne put s'empêcher de se demander ce qu'elle avait vu, ressenti, vécu en son absence.
Combien d'avance as-tu pris sur moi ?
– C'est tout ? » s'étonna-t-elle lorsqu'il ferma le coffre.
– La technologie aussi évolue. Plus besoin des quelques deux cents kilos de matériels qu'on utilisait avant.
– Et c'est quoi au juste ?
– Tu verras bien.
– Tu n'avais pas besoin de moi finalement !
Sans le vouloir, je me retrouvais projetée six ans en arrière… avec quarante kilos en moins sur les bras. Le bien que j'en ressentis n'avait pas de mot. C'était juste… c'était la première fois depuis trois ans que je souriais sans me forcer.
Comme lorsque nous étions encore collègues, et simplement collègues, Naru avançait devant moi, les bras chargés, de ce pas décidé et professionnel qui avait toujours caractérisé sa démarche. Il ne s'arrêta que devant l'ascenseur et me laissa appuyer sur le bouton du huitième.
– On a oublié un truc », marmonnai-je une fois les portes fermées.
– Non tout est là.
– Je ne parle pas du matériel, mais de la clé. L'appartement est verrouillé.
– Tu en es sûre ?
– J'étais là quand le concierge l'a visité. Je l'ai vu fermer la porte à clé.
– Mais il y a eu des travaux entre-temps. Peut-être que c'est de nouveau ouvert.
– J'en doute.
Et mes craintes furent confirmées quand, une fois au bon étage, nous essayâmes de faire jouer la poignée.
– Qu'est-ce que je disais ! » maugréai-je.
– Et c'est le concierge qui les a ?
– Ouais.
– Il vit dans l'immeuble ?
– Oui. Dans la loge du rez-de-chaussée. Mais il nous enverra balader si on le dérange. Vue l'heure il pourrait même appeler les flics. C'est perdu d'avance.
– Peut-être pas.
Il arborait de nouveau son air pensif et ses yeux trahirent soudain une pointe de malice.
– Écoute », dit-il.
Ce n'était pas l'idée la plus brillante de sa carrière mais la simplicité était parfois la plus redoutable des armes.
Mai l'attendait devant l'immeuble lorsqu'il revint, le visage fendu d'un sourire entendu. C'était gagné. Ils traversèrent le hall d'entrée sans allumer les lumières, en faisant le moins de bruit possible, et grimpèrent à pieds jusqu'au premier étage avant d'appeler l'ascenseur.
– Tu les as ?
– Yep.
– Bien joué.
– J'arrive pas à croire que tu m'aies fait faire un truc pareil…
Le plan de Naru avait été d'une efficacité désarmante. Il s'était garé pile devant l'entrée de l'immeuble, et avait dégainé son plus bel air d'idiot du village. De mon côté je n'avais plus eu qu'à me plaindre auprès du concierge, et à lui dérober les clés de l'appartement du huitième pendant qu'il sommait Naru de dégager le passage. Mon ancien patron me fit gagner du temps en faisant mine de ne pas comprendre, et lorsque le concierge revint, je l'attendais sagement devant sa loge.
– Vous êtes un héros ! » lançai-je avec mon plus beau sourire.
– Y en a vraiment qui se croient tout permis » marmonna-t-il avant de me claquer la porte au nez.
J'attendis que le volume de la télé augmente et que la lumière du hall s'éteigne automatiquement pour sortir en toute discrétion et attendre Naru.
– Tu vois que ça a marché » me dit-il lorsqu'il revint.
J'avais l'impression d'être dans un roman… et pas de la meilleure facture.
L'installation du matériel ne nous prit que quelques minutes. J'étais un peu frileuse à l'idée de retourner dans l'appartement, mais Naru manifesta un tel entrain que je n'eus pas de peine à me laisser convaincre. Les murs et le sol de nouveau secs ainsi que l'absence de présence achevèrent de me rassurer. Je me pris même à espérer que la fillette était finalement partie avec les travaux.
– Pose ça ici » me dit-il en désignant la sacoche que je portais.
Je m'exécutai, l'ouvris, et y découvris un ensemble de petites caméras équipées de crochets.
– Ce sont des gopros », précisa Naru. « Les vlogueurs et les youtubers s'en servent beaucoup pour se filmer, mais je leur ai trouvé un autre usage. »
Tout en disant cela, et avec un air très satisfait, il en prit deux et les accrocha de sorte à ce qu'elles couvrent deux angles différents du salon.
– Je les ai un peu bidouillées aussi, de sorte à ce qu'elles aient une meilleure qualité d'image et une plus longue portée.
– Tu t'es bien amusé dis-moi…
J'étais franchement admirative.
– Il fallait bien que je m'occupe pendant…
Nos regards se croisèrent et il baissa les yeux, l'air tout à coup contrarié, presque honteux.
– … pendant ce qu'il s'est passé », acheva-t-il. « Ça… ça me motivait de reprendre les enquêtes. »
– Je comprends. D'ailleurs, à ce propos…
Je me doutais que le sujet serait délicat, mais il fallait au moins que je lui dise qu'il n'avait plus besoin de l'aborder avec moi.
– Lin m'a tout dit », confessai-je. .
– Je sais.
– J'aurais dû te prévenir.
– Non c'est moi. Je voulais tout te dire, mais… disons que tu ne m'en as pas laissé l'occasion…
– Tu l'avais bien cherché !
Tout en lui adressant un clin d'œil, je me saisis du trépied que nous avions monté et testais sa stabilité.
– Je mets ça où ?
– Dans la chambre. La caméra arrive. Tu peux installer des enceintes un peu partout ?
– Yes.
J'avais du mal à le croire. À quel point nous avions vite retrouvé nos repaires, nos habitudes et nos réflexes. Comme une mécanique solide, à laquelle il ne manquait qu'un peu d'huile et une étincelle pour se remettre à fonctionner. Tout en installant les enceintes, je réalisai que notre relation avait quelque chose de bien plus profond que je ne l'avais imaginé. Quelque chose qui pouvait dépasser l'oubli, la douleur, le temps, les épreuves que nous avions endurées respectivement. C'était comme si nous ne nous étions quittés que la veille. Mais dans cette entraide, cette complémentarité que nous retrouvions enfin, il n'y avait pas de place pour ce que nous avions vécu. Il n'y en avait plus.
Ils mirent un bon quart d'heure à tout installer. Le temps de vérifier la mise au point de toutes les caméras et de constater que toutes les batteries étaient bien chargées. En plus des objectifs et des enceintes, Naru avait installé des capteurs de champs électro- magnétiques. Ses enquêtes avec Yasuhara l'avait fait douter de leur fiabilité, mais en cas de forte activité, les relevés étaient toujours intéressants.
Mai travaillait avec calme et méthode. Elle posait moins de questions qu'à ses débuts et prit même des initiatives, comme placer un détecteur de chaleur dans la chambre, là où elle avait vu la fillette se faire tuer. À la voir, on n'aurait jamais dit qu'elle avait arrêté les enquêtes pendant six ans.
– Tu n'as vraiment plus rien fait depuis mon départ de Tokyo ? » demanda-t-il après ultime vérification.
– C'est-à-dire ?
– En terme d'enquêtes.
Son regard, jusqu'alors vif et lumineux, s'assombrit.
– J'ai fait deux trois tentatives avec Ayako et Bô-san, mais sans plus », marmonna-t-elle.
– Tu t'y étais pourtant totalement investie à l'époque… ça m'étonne que tu aies arrêté du jour au lendemain.
Elle avait détourné la tête, et Naru dut poser une main sur son épaule pour l'inciter à le regarder de nouveau. Cette expression qu'elle avait eue lorsqu'ils s'étaient vus à la conférence, la douleur dans sa voix… c'était plus fort que lui, il fallait qu'il sache.
– Il s'est passé quelque chose, n'est-ce pas ? » demanda-t-il.
Elle soutint cette fois son regard mais ses lèvres se serrèrent.
– Je te le dirai un jour », murmura-t-elle finalement. « Laisse-moi seulement du temps. »
Le hochement de tête qu'elle lui adressa sonna comme une promesse. Il acquiesça à son tour.
– On devrait sortir d'ici…
J'avais été à deux doigts de tout lui dire et les mots me brûlaient la langue. Lui avouer au moins que sans lui, plus rien n'avait eu de sens, qu'après ce qui lui était arrivé, pratiquer dans le paranormal n'aurait fait que remuer une plaie déjà bien assez douloureuse, et m'aurait peut-être incitée à en finir. Parce qu'il fallait que je l'avoue, j'y avais pensé. J'y avais pensé souvent.
Au lieu de cela, je me contentai de le suivre, refermai la porte derrière moi et lui emboitai le pas pour le guider jusqu'à mon appartement.
À la place des écrans de contrôles qui donnaient à l'époque à notre « base » provisoire l'air d'un laboratoire de la NASA, Naru ne disposait désormais plus que d'un ordinateur.
– C'est minuscule… » marmonna-t-il à peine entré.
– Les loyers sont chers je te ferai dire ! Et ma bourse d'étudiante ne me permet pas de me payer un duplex !
Je me figeai, tout en ravalant mes paroles, mais constatai qu'il n'y avait pas prêté attention et consultait à la place les livres de ma bibliothèque. J'avais, sans le vouloir, fait référence à l'appartement des Davis.
– Tu lis Jane Eyre, toi ?
Je faillis encore m'étouffer avec ma propre salive…
– C'était un séminaire sur la littérature étrangère… on devait choisir un roman européen » mentis-je.
– Et tu l'as lu en anglais ?
– J'ai essayé…
Ça aussi c'était un souvenir de mes études à Londres…
– Je vais faire à manger » déclarai-je. « Tu n'as rien contre les légumes sautés et la soupe Miso ? »
– Et toi tu as une prédilection pour les questions bêtes ?
– Je vais prendre ça pour un non…
En sortant ma poêle et mes légumes du frigo, je constatai qu'il s'était désintéressé de mes livres pour ouvrir sa sacoche et allumer son ordinateur.
– Tu peux t'installer sur le bureau », précisai-je. « J'irai travailler sur le lit. »
– Ok.
Le repas fut prêt trente minutes plus tard. Pendant que nous mangions, Naru garda les yeux rivés sur mon chat qui l'observait depuis le couloir de l'entrée.
– Il est un peu méfiant avec les étrangers », lui dis-je avec un petit sourire. « Mais une fois qu'il t'aura bien reniflé tu ne lui poseras plus problème. »
– J'étais allergique quand j'étais petit…
– Sérieusement ?!
Comme quoi, j'avais encore des choses à apprendre sur lui…
– Ouais… mais ça s'est calmé avec le temps. Du coup mes parents ont refusé d'en avoir un, et j'ai fini par détesté ces bestioles.
– Tu vas vite changer d'avis avec le mien » riais-je en attrapant l'un des grelots qui trainaient sous la table.
À peine l'avais-je agité que les yeux de Kuro – mon manque d'imagination n'avait pas pu lui trouver mieux en terme de patronyme – s'agrandirent et se braquèrent sur le jouet. Sans prévenir, je le lançai alors en direction de Naru qui vit mon chat foncer sur lui et plonger sur sa jambe, où avait atterri le grelot. La surprise lui fit pousser une exclamation et renverser une partie de sa soupe tandis que je m'esclaffai.
– Ce n'est pas drôle !
– Franchement si.
– Dégage ton fauve de là !
Je tentai de calmer mon fou-rire en prenant Kuro contre moi. Son regard incendiaire et son petit air contrarié m'avaient tellement manqués !
– Je vais te donner de quoi éponger tout ça », cédai-je en me levant pour lui tendre un torchon.
– Il m'a planté ses griffes dans la jambe…
– Pauvre chou… tu veux un bisou magique ?
– Va te faire !
Mais rien qu'à voir le sourire en coin qu'il peinait à dissimuler, je sus qu'il s'était lui aussi pris au jeu et me risquai à le regarder dans les yeux.
– C'est bon de te revoir…
Il avait de la peine à se l'avouer mais… tout dans son univers, dans sa présence… du tapis vert pâle aux lanternes qu'elle avait accroché le long de sa bibliothèque, les peintures qui coloraient ses murs et donnaient pour certaines envie de franchir le cadre de l'image, les plis de la couverture négligemment posée sur son lit, et la vaisselle de seconde main… tout lui procurait une sensation de bien être, de plénitude. Comme s'il était enfin rentré chez lui.
Comme elle le lui avait promis, le chat Kuro finit par se faire à sa présence et s'installa sur son coussin pour entamer sa trentième sieste de la journée.
Tandis que Mai faisait la vaisselle, il s'installa quant à lui face au bureau et afficha le visuel des caméras. Rien d'anormal n'avait été détecté pour l'instant.
– Au fait… » marmonna-t-il.
– Quoi ?
– C'était très bon.
Il se sentait bête, mais pour lui qui avait l'habitude de manger sur le pouce et qui n'avait de toute façon jamais pris la peine de faire cuir autre chose qu'une poignée de riz, les légumes sautés et la soupe miso maison avaient été un délice.
– Merci.
– De rien.
Et le silence emplit de nouveau toute la pièce. Pourquoi trouvait-il cela gênant ? Les conditions étaient pourtant les mêmes que lorsqu'elle travaillait pour lui. Qu'est-ce qui lui manquait à ce point ? Peut-être était-ce parce qu'il n'était pas dans son lieu de travail habituel mais chez… elle. Chez elle. Il avait du mal à le réaliser. Alors qu'elle l'évitait si soigneusement depuis plus de trois mois, voilà qu'elle lui dévoilait le lieu où elle vivait, mangeait, dormait, travaillait, rêvait. Voilà qu'il avait accès à une projection de son univers mental, calme, rangé, mais aussi apaisant et coloré, et à une part de son intimité. Sans savoir pourquoi il rougissait, Naru laissa son regard balayer la pièce, s'arrêter sur une paire de chaussettes qu'elle avait laissée traîner, une peluche, déjà bien abîmée, qui semblait dormir sur le coussin pastel, la bretelle d'un soutien-gorge qui dépassait d'un tiroir… Ses pensées le ramenèrent soudain à la nuit qu'il avait passée avec Jun, la vision de ses vêtements glissant sur sa peau et lui dévoilant la pâleur parfaite de son corps, et il constata que la simple vision de l'un des sous-vêtements de son ancienne assistante lui faisait pratiquement autant d'effet de sa nuit torride avec la médium.
On se calme…
C'était louche. Tout lui semblait de toute façon louche chez lui, surtout lorsqu'il était avec elle. Alors, pour effacer le rouge qui lui était monté aux joues et remettre ses pensées dans l'ordre, il reporta son attention sur l'écran et afficha les relevés de températures. Tout était normal. Aucun mouvement suspect, aucun son étrange. À ce rythme, la nuit risquait d'être longue…
Naru passa une bonne partie de la soirée concentré sur les données de son écran. Je m'étais quant à moi installée sur mon lit pour ficher mes cours de la journée et relire quelques articles importants. J'avais le cerveau en compote… Au bout d'une heure et demi, Naru commença à tapoter du doigts contre la surface de mon bureau et à s'agiter sur ma chaise, dont les grincements rythmaient le silence de manière désagréable.
– Tu veux mon code Wifi ?
– Ce n'est pas de refus…
– Tu pouvais le demander avant tu sais.
– J'avais des trucs à finir.
Mon œil. Cela faisait trois quart d'heures qu'il glandouillait devant son ordinateur.
En me redressant, je traversai la pièce jusqu'à mon bureau et saisis un papier coincé sous un pot à crayons.
– Voilà.
– Merci. Tu fais quoi avec tous ces crayons de couleur ? Du coloriage ?
– Tu devrais t'y mettre, ça te détendrait. J'ai dessiné pendant un temps. Ça me vidait la tête.
– Ah oui, t'es artiste toi ?
– Tu me crois pas ?
– Tout dépend de ce que ça vaut.
Consciente de céder beaucoup trop vite à ses provocations, je soupirai et ouvris un tiroir pour en tirer une pochette remplie de feuilles.
– Fais-toi plaisir !
Et pour éviter d'être trop gênée pendant qu'il jugeait mon travail, je m'éclipsai à la salle de bain.
– Je vais prendre une douche. N'entre pas ! » criai-je sans attendre sa réponse.
Lorsque je revins, engourdie par l'eau chaude et vêtue de mon pyjama, Naru regardait toujours mes dessins.
– Tu as pris des cours », demanda-t-il sans lever les yeux d'un croquis que j'avais exécuté pendant un séminaire un peu trop ennuyant.
– Non, j'ai appris toute seule.
– Ce n'est pas mal du tout… En couleur surtout, tu gères.
– Merci.
Je m'avançai et jetai un œil par-dessus son épaule. À la manière dont mes dessins étaient disposés sur le bureau, il avait pris le temps de tous les regarder… Je me sentis rougir.
– Mais tu n'es jamais passée à la peinture », releva-t-il.
– Trop cher. Les crayons de couleur aquarellables, c'était déjà une sacrée dépense.
– Et cet effet, là ?
Il leva la feuille pour me montrer la chevelure d'une femme, ébouriffée par le vent.
– C'est de la sanguine. Comme le grain et très épais, on peut obtenir de super dégradés.
– Et tu fais ça avec quoi ?
Je saisis un crayon blanc et le lui montrai en souriant.
– C'est une estompe. Le principe est le même qu'avec un mouchoir que tu frottes pour atténuer une couleur, mais là le rendu est plus précis.
– Impressionnant…
Il semblait s'amuser de mes explications et de mes tentatives artistiques plus ou moins réussies, mais je décelai aussi quelque chose de très doux dans son expression. Presque… nostalgique.
– Tu avais déjà ce talent il y a six ans ? » demanda-t-il en tournant les yeux vers moi.
– Il m'arrivait de recopier des couvertures de mangas au crayon de papier, mais c'était juste un passe-temps d'ado.
Ses yeux s'abaissèrent de nouveau vers la pochette et se perdirent vers un méandre intérieur où je ne pouvais pas le suivre.
– En fait je ne te connaissais presque pas », marmonna-t-il.
C'était tellement naturel d'interagir de nouveau avec elle qu'il en avait oublié que la fille à ses côtés n'était plus une enfant. C'était même pire que cela. Naru réalisa qu'il n'avait non seulement jamais vu grandir Mai, et s'adaptait de ce fait très mal à sa maturité nouvelle, mais qu'il ne l'avait jamais vraiment connue. Ce qu'elle aimait, ce qu'elle faisait lorsqu'elle n'était pas avec lui, ses projets, ce qui la faisait sourire ou rêver, il ignorait pratiquement tout. C'était comme s'il venait de la rencontrer tout en la connaissant déjà par cœur. Mais peut-être qu'il osait s'intéresser à elle et s'immiscer dans sa vie privée et mentale, justement parce que quelque chose de plus fort les liait. Le fait qu'elle ne l'ait pas oublié après tout ce temps, malgré ce que Yasuhara avait voulu lui faire croire, il ignorait pourquoi, le fait aussi qu'elle soit la seule à le considérer comme un être normal. Un être que l'on pouvait charrier, gronder, de qui l'on pouvait se moquer, et qu'on pouvait apprécier aussi… si elle l'appréciait. Personne n'avait jamais agi comme ça avec lui, à part son frère. Sans doute à cause de cette barrière qu'il érigeait entre lui et les autres. Barrière qu'elle avait renversée sans la moindre gêne, ce qui l'avait considérablement agacé au début, jusqu'à ce que, sans qu'il ne s'en rende compte, elle lui devienne réellement sympathique.
Tandis que Mai remettait ses dessins, ou « passe-temps » comme les appelait, dans leur pochette et rangeait cette dernière, Naru réalisa qu'il ne l'avait jamais considérée comme une collègue ou une connaissance de travail. C'était bien plus que cela. Une… une amie. Une amie chère, qu'il avait négligée pendant trop de temps.
– Je pense que je te dois des excuses.
Il avait la tête baissée et me fixait avec un regard étrangement coupable, et qui ne lui ressemblait pas.
– De quoi ?
– D'être parti, il y a six ans, de ne jamais t'avoir donné de nouvelles, de ne rien t'avoir dit après mon réveil, d'être revenu sans rien te dire… je suis désolé pour tout ça…
Mon cœur manqua un battement et je sentis mes mains se mettre à trembler. Jamais, même à Londres, au grand jamais, il n'avait été aussi sincère. Je le retrouvais enfin, après l'avoir perdu pendant si longtemps… et je me rendis compte que quoi qu'il arrive, quoi qu'il choisisse, je ne pourrais jamais aimer quelqu'un d'autre que lui.
– Ça fait partie de ton caractère », balbutiai-je en me retournant pour dissimuler les larmes qui me montaient aux yeux. « Moi aussi j'aurai dû demander de tes nouvelles… je suis sûre que tu m'en aurais donnée si j'avais osé. »
– Peut-être…
– Et pour ta… maladie…
Je me tournai de nouveau vers lui et rivai mon regard dans le sien, incapable de l'approcher ou de le toucher.
– Je sais que ça a été difficile pour toi. Le fait d'être revenu, de t'être souvenu de moi… c'est déjà énorme. Parce que moi… moi je ne t'ai jamais oublié Naru… et même si tu étais mort… même si tu étais resté dans le coma toute ta vie… je ne t'aurais jamais oublié.
Ça y est je pleurai. Je pleurai pour de vrai, devant lui, alors que je m'étais jurée de ne jamais céder. Ses doigts s'étaient crispés sur les accoudoirs de ma chaise de bureau et je vis ses yeux s'embuer avant qu'il ne les détourne et inspire longuement.
– Merci », souffla-t-il seulement.
Bien plus tard, et avec du recul, je réalisai que si j'avais osé m'approcher, enrouler mes bras autour de ses épaules et presser ma tête contre son torse, les choses auraient sans doute été différentes. Je brulais d'envie de le serrer contre moi, de retrouver la texture délicate de ses lèvres, de sentir son souffle chaud contre ma nuque, tout ce qui m'avait tellement manqué pendant trois ans, et que j'étais désormais capable de nommer. J'ignore ce qui m'a retenue. La pudeur peut-être, la peur qu'il me repousse, et de briser cet instant de grâce que nous avions obtenu. Au lieu de franchir le pas, j'ai donc préféré laisser les choses se faire, cultiver l'approche mutuelle que nous avions entamée ce soir-là et lui laisser le temps de revenir vers moi, s'il voulait revenir. Je ne voulais pas lui imposer mes sentiments, parce que cela aurait sans doute gâché les siens. C'est du moins ce que je pensais… mais peut-être que ce moment avait aussi été l'un des rares, peut-être le seul où j'eus l'occasion de restaurer ce que nous avions perdu. Je ne le sus jamais.
Au lieu de cela, je me contentai de ravaler mes larmes et de me racler la gorge en m'agenouillant aux pieds de mon lit pour y chercher mon matelas gonflable. Naru me regarda l'étaler au milieu de la pièce et le gonfler avec un air hébété, avant de m'aider à mettre la couette dans sa housse.
– Tu as des couvertures supplémentaires ici », lui précisai-je en lui désignant l'armoire. « Tu peux aussi augmenter le chauffage. Il est central. Je t'ai mis une serviette dans la salle de bain. »
– D'accord…
Il me lança un dernier regard et ouvrit la bouche, comme s'il voulait dire quelque chose, avant de se résigner et de se tourner de nouveau vers son écran.
Quant à moi, je me glissai simplement sous ma couette et lus quelques minutes, en silence, avant de m'endormir, tout en continuant de le regarder du coin de l'œil.
Au fond, c'était sans doute moi qui lui devais des excuses…
Elle avait les joues plus pâles que d'ordinaire, les cheveux de nouveau courts, et de larges cernes sous les yeux. Il y avait cependant dans son regard cette lente résolution de l'impuissance et de la résiliation. Un abandon malgré elle, et dont la seule finalité était d'y survivre.
Lentement, elle s'approcha du lit blanc, ferma les yeux et les rouvrit sur le corps qui y reposait. Son corps. Immobile, glacé. Sans vie.
Elle n'osa pas le toucher, et le regarda seulement pendant de longues minutes, tandis que lui ne voyait que les ténèbres et l'absence. Parce qu'il était mort à ce moment-là. Il était mort et pourtant, il pouvait la sentir et même la voir, dans cette chambre toute blanche aux odeurs de fleur et de désinfectant.
Les lèvres serrées et les mains tremblantes, la fille dont il ne savait plus le nom se pencha alors doucement. Elle lui murmura quelques mots à l'oreille, comme si elle espérait encore qu'il les entende. Elle lui dit qu'elle partait très loin, mais qu'elle serait toujours avec lui. Elle lui dit que quoi qu'il arrive, quoi qu'il advienne, elle se souviendrait toujours, ne l'oublierait jamais, et qu'elle vivrait de toutes ses forces pour qu'il continue au moins d'exister avec elle. Elle lui dit qu'elle ne regrettait rien, que c'était dur, qu'elle survivrait, qu'elle était forte, et tout en disant cela, elle pleurait, pleurait, pleurait. Enfin, et d'une voix très faible, elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle l'aimerait toujours. Alors, elle retira quelques secondes le masque en plastique qui couvrait son visage, et posa ses lèvres sur les siennes. Ses lèvres tièdes, au goût de rose et d'herbe fraiche.(2)
Il crut étouffer tant sa gorge était serrée.
Naru se réveilla en sursaut, parcouru de tremblements, les joues humides de larmes et le souffle court. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu'il ne se trouvait pas chez lui, et tenta de ralentir sa respiration pour faire le moins de bruit possible.
La veilleuse de son ordinateur éclairait la silhouette de Mai roulée en boule sous sa couette. Comme elle lui tournait le dos, il ne distinguait que ses cheveux et l'arrondi de son épaule où la bretelle de son débardeur avait glissé.
Ses mains tremblaient tellement qu'il crut que les os de ses doigts allaient se briser. Il les pressa sous son menton et ferma les yeux.
C'était trop réel. La chambre, les sensations, les odeurs, et cette vision. C'était Mai. Aucun doute là-dessus, c'était Mai. Mai trois ans plus tôt, dévorée par le chagrin. Mai qui lui disait qu'elle partait, mais qu'elle ne l'oublierait jamais. Mai qui lui disait qu'elle l'aimait.
Lorsque les sanglots revinrent de plus belle, Naru se leva et ferma la porte de la salle de bain aussi discrètement que possible avant de s'accouder au robinet, la tête entre les mains. Il avait l'impression qu'elle allait exploser.
Ce n'était pas possible.
Mai n'était jamais venue à Londres. Elle ne l'avait pas vu depuis six ans. Elle ne l'avait pas vu inerte dans ce grand lit, avec son masque à oxygène, sa tunique de malade et sa perfusion. Elle n'avait jamais vu l'horreur au-dessus de sa tempe. C'était un rêve. Juste un rêve.
Alors pourquoi avait-il la sensation de se souvenir ?
(1) Ce témoignage est authentique, et tiré d'une émission de variété française. Il m'avait beaucoup touchée, et je l'avais trouvé plutôt honnête, donc j'ai choisi de le réintroduire ici.
(2) Ce texte est pratiquement le même qu'un extrait du dernier chapitre de "La Ville des maudits" : c'est le moment où Mai fait ses adieux à Naru, toujours dans le coma.
Review ? :3
