Me revoilà ! À l'occasion du 10e chapitre, je vous emmène là où peu de gens se sont aventurés (vu la complexité du voyage, on comprend pourquoi !). Le chapitre est un peu court, mais j'ai vraiment eu du mal à le boucler à temps !
Chapitre 10 - La tête et les jambes
Un verre de citronnade bien fraîche à portée de main, Severus Rogue s'était installé à l'ombre du mûrier, son arbre favori, dont le feuillage épais le protégeait des rayons du soleil. Cédant à la chaleur, le sorcier avait déboutonné le haut de sa robe et retroussé le bas sur ses genoux. La Moldue était sortie, l'elfe vaquait à ses affaires, et même l'immonde Corbac s'était absenté : cela faisait longtemps que Rogue n'avait pas goûté un calme aussi parfait. Les yeux fermés, l'esprit en repos, le sorcier était détendu, tranquille. En cet instant, il ne pensait à rien et rien ne pouvait l'atteindre. Il était dans un état proche de la méditation, attentif aux sensations de son corps : son poids sur le transat, l'air tiède sur ses jambes et sa poitrine, les jeux de lumière dans les feuilles derrière ses paupières, le bourdonnement d'une abeille à peine perceptible, le parfum des fleurs.
Si un puissant Legilimens s'était glissé sous son crâne, il y aurait trouvé une haute muraille circulaire, aussi lisse que son front pâle, apparemment inexpugnable. En faisant le tour de cette muraille, toutefois, il aurait découvert quelques failles béantes : des passages construits à l'intention du Seigneur des Ténèbres, menant à des impasses et à des trompe-l'œil ; mais aussi des trous creusés par la dépression, érodés par les médicaments, que le sorcier n'avait pas encore eu la force de réparer. Il n'y avait pas urgence, il n'était plus en danger puisqu'il était mort. Formulée à voix haute ou dans sa tête, cette pensée réveillait invariablement quelque chose derrière la muraille ; alors, un appel d'air se créait et, porté par le courant, un Legilimens habile et discret aurait pu franchir la faille.
De l'autre côté se trouvait un abîme, vestige d'un ancien piège mental que Rogue avait transformé plus ou moins consciemment en réceptacle de son sentiment d'inutilité. Noir, froid, silence et solitude y régnaient. Mais si le voyageur avait le courage d'endurer ce vide, il verrait poindre au bout d'un long moment quelques lueurs, comme des étincelles écloses du néant qui se déposaient tout au fond du gouffre et, lentement, le comblaient. Il lui faudrait des trésors de patience et d'habileté pour se saisir au vol d'une de ces fragiles étincelles. Aussitôt, il serait englouti dans une avalanche de souvenirs.
Bombardé de toutes parts par des visages indistincts, des voix déformées et des émotions si mêlées qu'elles en devenaient indiscernables, quiconque se trouvait pris dans ce nouveau piège était tenté de se débattre contre ce maelström, s'il ne préférait pas prendre la fuite. Essayer d'attraper au passage un son, une image, pour s'y raccrocher, était impossible : autant lutter contre une mer déchaînée en s'agrippant aux vagues. La seule issue consistait à demeurer immobile et à se laisser sombrer sans se dissoudre dans ce flot d'identité étrangère : il fallait disposer d'un noyau de personnalité extrêmement dur et compact pour se tirer sans dommage de l'épreuve.
Solidement ramassé sur lui-même, le voyageur mental doté d'un sang-froid hors norme qui se mettrait à observer le déferlement continuel sans chercher à en saisir le sens finirait par y découvrir des régularités. Il noterait la récurrence de notes, de couleurs, d'impressions formant une trame de plus en plus nette, de plus en plus claire. Et soudain la tempête s'évanouirait, et il ne resterait plus que la trame. Difficulté supplémentaire : comme une image pixelisée est incompréhensible vue de trop près, la pensée dessinée par ces perceptions et sentiments entrecroisés nécessitait, pour être intelligible, de prendre du champ. L'observateur devrait ainsi se détacher des détails et s'élever très haut afin d'embrasser la totalité du souvenir. Alors, et alors seulement, il pourrait franchir l'une des portes toujours changeantes de l'esprit de Rogue.
Cette porte avait l'apparence d'une femme blonde à la peau verte et écailleuse, allongée dans un lit d'hôpital : Narcissa Malefoy, telle que Rogue se la représentait à partir de ce que les yeux myopes de Harry en avaient perçu. À cette image se superposait celle de la Narcissa d'autrefois, belle et altière, les traits aussi fins que l'esprit. Aspiré dans une succession de souvenirs, le voyageur découvrirait Narcissa agenouillée, la main collée à celle de Rogue pendant que sa sœur Bellatrix faisait jaillir une chaîne de feu de sa baguette afin de sceller leur étreinte ; un peu plus tard, Narcissa siégeait à la table du manoir Malefoy, très pâle entre son mari et son fils, refusant de se tourner vers celui qui en occupait le haut bout ; bien avant cela, elle glissait gracieusement sur le sol de marbre pour accueillir les invités de sa traditionnelle réception de Noël ; plus tôt encore, tenant sur ses genoux un petit garçon aux yeux gris pâle et au menton pointu, elle souriait devant le cadeau offert par Rogue pour le troisième anniversaire de Drago : une baguette-jouet qui produisait, quand on l'agitait, des bruits de pétard et des étincelles multicolores.
« -Severus, est-ce que tout va bien ? »
Un souvenir parmi les plus anciens. Narcissa avait vingt-cinq ans, Rogue à peine vingt. Une réunion venait de s'achever. Le Maître était parti, Lucius raccompagnait les Mangemorts à la porte. Narcissa était descendue de son boudoir pour leur dire au revoir. Elle seule semblait avoir remarqué que Rogue se tenait en retrait. C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole autrement que pour le saluer.
« -Pas de mauvaise nouvelle ? s'inquiéta-t-elle.
-Au contraire, se força-t-il à articuler. Nous avons beaucoup avancé ce soir. »
Il pouvait contrôler son visage et le ton de sa voix, mais il lui fut impossible d'empêcher ses mains de trembler. Lui, qui se flattait de toujours agir avec sang-froid, il n'avait pas assez réfléchi, et quelque chose d'irréparable s'était produit. Comprenant trop tard son erreur, il avait eu grand peine à contenir sa panique en entendant prononcer le nom : Potter. Même après que le Maître lui eut secrètement promis d'épargner Lily, la terreur brouillait encore l'esprit du sorcier. Le Seigneur des Ténèbres était à leurs trousses, par sa faute.
Un contact chaud et doux le fit sursauter : Narcissa venait de lui effleurer la main. Jusque-là, si certains Mangemorts comme Lucius Malefoy s'étaient fendus à son égard d'une poignée de main nonchalante, jamais nulle femme de sang pur n'avait condescendu à le toucher, lui, l'arriviste aux cheveux gras et au sang mêlé.
« -Tu dois te calmer, souffla-t-elle. Garde en tête tes priorités et tout deviendra plus simple. »
Elle sourit. Elle n'avait aucune idée de l'état dans lequel il se trouvait, ni de ce qui l'avait provoqué. Elle ignorait tout de la prophétie de cette Trelawney de malheur. Elle pensait simplement que la puissance écrasante du Maître le rendait nerveux.
« -Moi aussi, cela m'a pesé, confia-t-elle. Le respect des préséances et des traditions, la peur de faire un faux pas... l'obligation de fréquenter certaines personnes – et elle fronça le nez comme si elle sentait encore l'odeur de Greyback, le loup-garou. À présent que je suis mère, je vois clairement ce que je dois faire, et je le ferai quoi qu'il m'en coûte. »
Elle parlait avec candeur de la force que lui donnait son fils nouveau-né pour affronter les petits tracas quotidiens de sa vie d'épouse et de sœur de Mangemorts, comme le fait de devoir sympathiser avec un obscur et ombrageux espion qui s'était attiré les félicitations du Seigneur des Ténèbres grâce aux informations cruciales qu'il lui avait apportées. Son récent accouchement portait Narcissa à une bienveillance inaccoutumée à l'égard de l'entourage de son mari. Et même si ses préoccupations de jeune mère n'avaient rien de commun avec ce que Rogue traversait, il sentit qu'elle avait raison. Il savait quelle était sa priorité, alors il savait quoi faire. Cette nuit, il irait prévenir Dumbledore.
Grâce à des années d'autodiscipline, les souvenirs de Rogue étaient organisés en boucles, afin d'éviter qu'un Legilimens ayant ouvert l'une de ses portes mentales puisse accéder à la totalité de sa mémoire. On en revenait donc à la Narcissa de Sainte-Mangouste et à cette question qu'il ne cessait de retourner dans sa tête : qui s'en était pris à elle ? D'après ce qu'il avait retenu de sa plongée dans l'esprit de la victime, elle avait été attaquée par trois hommes et deux femmes. Leurs voix s'étaient effacées de la mémoire du sorcier, pourtant il se souvenait d'en avoir reconnu une, sans pour autant l'associer à un visage. S'il avait pu entendre à nouveau cet homme...
L'énigme de l'agression de Narcissa formait elle-même un anneau au cœur de la grande boucle qui lui était consacrée. Pour s'en extraire, il fallait détecter les ponts mémoriels, affectifs ou logiques établissant un lien avec d'autres boucles de souvenirs, d'opinions, de projets, de réflexions... Autant dire que seul Rogue lui-même, qui n'avait pas besoin de connaître la cartographie de son esprit pour en emprunter les méandres, en était capable. Ainsi, alors que l'explorateur inopportun se serait trouvé enfermé dans une répétition sans fin, l'évocation de Narcissa appelait naturellement, pour Rogue, une multitude de pensées : celles liées aux membres de sa famille – Drago, Lucius, Bellatrix, Andromeda et tant d'autres – , à Dobby qui avait été son elfe, à Cornelius Fudge qui appréciait tant ses réceptions, à l'estime que Rogue portait à si peu de gens en dehors de Narcissa, à la confiance qu'elle lui avait témoignée... autant de pensées qui, à leur tour, en engendraient d'autres, et ainsi de suite.
Il existait pourtant certains recoins de son esprit qui demeuraient obscurs, même pour lui. Un bon Occlumens possédait une capacité de refoulement supérieure à celle du commun des mortels, et Rogue était sans conteste le meilleur de sa génération. Il lui était donc facile d'enterrer profondément les vérités qu'il ne voulait pas voir, et cela sans même en avoir conscience. Voilà pourquoi certaines de ses actions et réactions les plus récentes lui restaient en partie incompréhensibles. Devant Alifair, Rogue avait prétendu que ses assauts mentaux avaient pour but de l'aider à renforcer ses défenses, ce qui était vrai. Il en avait aussi profité pour glaner quelques informations sur le passé de la Moldue, un fait qui ne lui causait aucun remords mais qu'il avait jugé préférable de ne pas lui avouer. Il se rappelait également la profonde satisfaction qu'il avait éprouvée en constatant le retour de son pouvoir de Legilimens. Ce bilan positif n'expliquait absolument pas le malaise que le souvenir de cette expérience provoquait en lui. Rogue l'attribuait à la culpabilité : la fille avait beau n'être qu'une Moldue, elle lui avait sauvé la vie et continuait de l'aider, à sa façon, apparemment sans arrière-pensée. Une telle attitude méritait en retour de la considération, pas une intrusion mentale aussi grossière que brutale.
La pièce du puzzle que Rogue avait enfouie si loin qu'il n'en avait jamais eu conscience, c'est que le plaisir qu'il avait pris à ce duel mental lui avait fait momentanément perdre le contrôle de lui-même. Lui qui avait si souvent subi les assauts du Seigneur des Ténèbres s'était enfin trouvé en position de force ; tâtonner, fouiller, contourner, abattre les défenses d'autrui était infiniment plus agréable qu'être l'assiégé. Il fallait faire preuve de doigté, d'intelligence, d'astuce et de force, toutes qualités qu'il possédait mais qu'il n'avait plus exercées depuis la chute du mage noir. Voilà pourquoi il s'en était pris si longuement et si durement à la Moldue : il avait aimé ça à tel point que, pendant quelques heures, il avait oublié tout le reste. Après des années d'auto-contrôle permanent, des pulsions sauvages s'étaient libérées jusqu'à le dominer, chose que le psychisme de Rogue ne pouvait admettre et qu'il avait immédiatement occultée. Mais la perplexité et la honte qui en résultaient ne s'étaient pas laissées effacer.
Rogue pensait que c'étaient les arguments d'Alifair qui l'avaient convaincu de renoncer temporairement à sa baguette ; là encore, c'était en partie vrai. Il considérait en outre que son état actuel le rendait indigne de porter l'instrument : un sorcier déprimé et sans but n'était pas un vrai sorcier. Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'en deçà de sa conscience, son esprit était devenu méfiant envers lui-même. S'il perdait à nouveau le contrôle, cette fois avec une baguette à la main, jusqu'où pourrait-il aller ? À un niveau inconscient, un mécanisme de protection s'était mis en marche pour minimiser les risques tant que Rogue n'aurait pas retrouvé la pleine maîtrise de lui-même.
Étendu sur son transat, le soleil de juillet léchant à présent le bout de ses pieds nus, le sorcier était en paix, l'esprit vide de toute préoccupation. Du moins le croyait-il. Car, au plus profond de lui-même, des forces titanesques étaient à l'œuvre pour rebâtir son psychisme ébranlé.
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« -Droite, gauche, genou ! Droite, gauche, genou ! Souple sur les appuis, Guy... Bien, la parade ! On reprend... »
Leurs chaussures crissant sur le sol, les boxeurs se déplaçaient par paires en sautillant, l'un attaquant des poings et des jambes, l'autre parant et esquivant les coups. Le professeur les observait avec attention, les bras croisés sur son marcel orné du logo du club. En grande majorité des hommes, la plupart des combattants avaient un ou deux ans d'expérience : ils commençaient à frapper fort mais pouvaient encore se blesser par maladresse. La nouvelle se débrouillait bien malgré un manque évident de pratique ; elle était vive, endurante, et n'avait pas peur d'aller au contact. Elle était même parfois un peu trop brutale.
« -On fait une pause ! » annonça le professeur en soufflant dans son sifflet.
Les boxeurs retirèrent leurs gants pour boire. Ruisselante de sueur, de larges auréoles sous les aisselles, Alifair s'appuya au mur pour reprendre son souffle. Si on excluait les soirées passées à danser au Tropical, sa boîte de nuit préférée, cela faisait des années qu'elle n'avait pas pratiqué de sport. Vu le travail intellectuel qu'elle devait fournir pour préparer ses BUSE, elle avait décidé de s'y remettre afin de maintenir un équilibre entre le corps et l'esprit. Il n'avait pas été facile de dénicher un club de sport dispensant des leçons de savate en plein été, mais elle y était parvenue et participait déjà à sa deuxième séance. C'était dur, éreintant et douloureux : elle adorait ça.
« -C'est pas mal du tout, Allie, la félicita Mark, le professeur, quand elle regagna sa place auprès de son partenaire du jour. Ça va ?
-Nickel, assura Alifair avec un sourire rayonnant. Par contre, personne ne m'appelle Allie. OK ? »
Mark hocha la tête sans se vexer. Quand elle s'était présentée au club pour s'inscrire, le nom d'Alifair Blake lui avait paru vaguement familier. Quelques recherches plus tard, Mark avait compris qu'il avait affaire à un drôle de spécimen : cette fille avait eu des ennuis avec la police et même la mafia, d'après ce qu'on disait. Mark ne tenait pas à en savoir plus. Tant qu'elle suivrait les consignes, il se comporterait avec elle comme avec n'importe quel autre client. S'il devait un jour la contrarier, ce serait pour la mettre à la porte – en priant pour qu'elle ne le prenne pas mal.
« -Le plus dur, c'est l'échauffement, pas vrai ? remarqua Guy, l'adversaire d'Alifair.
-Tu parles ! » approuva celle-ci.
Après l'enchaînement de pompes, squats et sauts à la corde, elle avait cru qu'elle allait s'effondrer, muscles hurlants, le cœur explosé dans la poitrine ou remonté jusqu'au cerveau. Elle ne se souvenait pas d'en avoir bavé autant durant les quelques cours qu'elle avait pris des années plus tôt, dans une autre vie. Et pourtant, c'était juste après son sevrage alcoolique : elle avait dû déguster.
« -Tu fais quelque chose, ce soir ? » demanda Guy en levant ses mains gantées devant son visage, prêt à parer le prochain coup.
Alifair se retint de hausser les yeux au ciel. Ce soir, après un dîner roboratif, elle passerait un examen blanc d'histoire de la magie avant de monter sur le toit observer les astres avec Rogue. Encore une fois, il s'agacerait de son incapacité à reconnaître autre chose que la Grande Ourse. Elle riposterait en lui demandant s'il connaissait la différence entre un pulsar et un quasar, ce qui pour un sorcier n'avait aucun sens, et ils se chamailleraient jusqu'à ce que l'un des deux déclare forfait et aille se coucher. Même si Guy n'était pas précisément bel homme, une soirée en sa compagnie aurait été bien plus paisible.
« -Je me coltine un sale gosse, répondit-elle à regret.
-Baby-sitting ? s'enquit Guy avec une grimace de compassion.
-J'aimerais bien, marmonna Alifair pour elle-même. Un gosse me casserait moins les pieds avec les lunes de Jupiter. »
Bien campée sur ses deux jambes, elle arma son bras et expédia à son partenaire un direct du droit qui plaqua le propre gant de Guy sur son visage en lui tordant le nez.
Alifair n'était pas pressée de retrouver son professeur particulier et d'entamer un nouveau combat ; aussi, après avoir traîné sous la douche, elle s'assit sur un banc des vestiaires afin de lire le courrier qu'elle avait récupéré à la poste avant le cours. Il y avait quatre lettres d'apparence plus ou moins anodine mais, à y regarder de plus près, chacune présentait une particularité. La première enveloppe, en papier, correctement affranchie et libellée au stylo-bille, était la moins remarquable ; pourtant, au dos, l'adresse de l'expéditeur indiquait « Hôtel du Vieux Hibou, Pré-au-Lard (pour tout l'été) », une destination que le facteur moldu aurait été bien en peine de desservir. Les deux lettres suivantes étaient en parchemin et avaient, à l'évidence, été rédigées à la plume ; l'une d'elles se distinguait en outre par une profusion de timbres collés dans tous les sens. La dernière, en luxueux papier satiné, portait le cachet de la poste de Zagreb. Alifair avait trouvé plus pratique d'indiquer son adresse postale à ses correspondants sorciers, au lieu de laisser Corbac attendre chez eux qu'ils aient rédigé leur réponse – la patience de l'oiseau possédait des limites très étroites – ou de continuer à contraindre Andromeda à jouer les facteurs.
Croisant les doigts pour que les nouvelles soient bonnes, Alifair déchira la première enveloppe, lut quelques lignes, et un sourire de victoire s'épanouit sur son visage. Le Né-Moldu Dean Thomas l'informait qu'il acceptait de prêter son image à sa ligne de T-shirts et lui renvoyait le contrat signé. Il ajoutait qu'il était en vacances à Pré-au-Lard avec ses amis Seamus Finnigan et Neville Londubat et qu'ils feraient ensuite du camping dans la région, mais que l'hôtel ferait suivre leur courrier par hibou.
La deuxième lettre était moins réjouissante : Madame Guipure, propriétaire d'une boutique sur le Chemin de Traverse, faisait savoir à sa « chère consœur » qu'elle ne souhaitait pas intégrer les pièces qu'Alifair lui proposait à l'offre de son magasin, « une enseigne de prêt-à-sorcier connue pour son bon goût et son respect des traditions, où des vêtements si typiquement moldus ne trouveraient malheureusement pas leur place ». Alifair se consola en calculant la somme que la sorcière avait dû débourser pour acheter tous les timbres de son enveloppe.
« -Je pourrai peut-être en récupérer quelques-uns, observa-t-elle, ça me fera des économies. »
L'autre parchemin était couvert d'une écriture particulièrement nette, carrée et volontaire, et signé Lloda, veuve du gobelin Gornuk, médaille d'argent de la Victoire à titre posthume. La veuve écrivait à Alifair pour la même raison que Dean Thomas, à ceci près qu'elle réclamait une somme plus importante en échange du droit d'user du nom et de la photographie de son défunt époux. La Moldue hésitait à demander conseil à maître Reubrock : dans cette négociation, elle n'était pas certaine que le notaire gobelin serait de son côté.
La dernière lettre était la plus chaleureuse. Elle émanait de Lissa Faraday, la sœur de Tommy, qu'Alifair n'avait plus revue depuis qu'elle était retournée en Croatie où elle exerçait la profession de mannequin pour de grands créateurs sorciers.
« Chère Moira/Alifair,
Je trouve ton idée de T-shirts excellente et je porterai le mien avec plaisir dès que je l'aurai reçu. Tu peux compter sur moi pour en faire la promotion et pour parler de ton cas autour de moi : je ne laisserai jamais tomber celle qui a vengé mon frère, même si tous les autres se débinent. Ça fera scandale, tu t'en doutes, et ça pimentera agréablement ma carrière. J'ai une interview avec un magazine de mode la semaine prochaine, ce qui coïncidera avec le lancement de ton produit : j'en profiterai pour glisser un mot sur le sujet, si on ne m'interroge pas dessus.
J'ai beaucoup apprécié tes croquis et je suis très tentée par ton offre, mais j'ai peur qu'entre la préparation des BUSE, ta ligne de T-shirts et ce nouveau projet, tu ne t'éparpilles. Je sais de quoi je parle, j'ai connu moi aussi une période où je voulais tout faire en même temps... et finalement j'ai surtout brassé beaucoup d'air pour rien. Je passerai tout le mois d'août en Angleterre, chez mes parents. Si tu n'es pas surchargée de travail, nous pourrons nous voir et en discuter.
J'ai hâte de recevoir ma « Broyeuse d'idées reçues » et de lire les réactions outragées dans la Gazette. Je te souhaite bon courage pour tes révisions. Je n'ai pas de doute quant au succès de tes diverses entreprises : tu es une Faraday, tu réussiras forcément quelque part.
Tiens-moi au courant de l'avancée de tes projets, je t'aiderai autant que je peux.
Amicalement,
Lissa. »
Alifair fut touchée par le soutien sans réserve que lui manifestait la jeune femme. Elle avait craint que Lissa soit déçue que Tommy ne figure pas au nombre des protagonistes de la guerre célébrés par les T-shirts, bien qu'il n'ait jamais fait partie des Indésirables ; ou qu'au contraire, elle l'accuse de se faire de l'argent sur le dos des morts. Telle avait été la première réaction d'Andromeda quand Alifair lui avait demandé l'autorisation d'utiliser l'image de Lupin. Elle s'attendait à devoir répondre à ce genre de critiques quand les T-shirts seraient mis en vente et se demandait combien de ses amis la soutiendraient mais, après tout, ils avaient le droit de la désapprouver. Rogue, par exemple, ne s'était pas privé de lui faire savoir à quel point il trouvait stupide cette nouvelle bravade ; bien sûr, il n'était pas son ami et n'aurait jamais l'occasion de donner publiquement son opinion, alors Alifair se souciait fort peu de ce qu'il en pensait.
Galvanisée par ces courriers globalement positifs, elle chargea son sac de sport sur son épaule et sortit du club. La fin d'après-midi était étouffante, surchargée de particules fines et de gaz d'échappement, mais les trottoirs plutôt vides grâce à la canicule. Bien qu'elle ait pu être de retour chez elle en deux secondes en appelant Crickey, Alifair décida de rentrer à pied, et même en courant. Elle arriverait épuisée et trempée, une excuse parfaite pour retarder ses retrouvailles avec Rogue. En plus, ses jambes étaient encore avides d'exercice.
