Chapitre 9 : Vous appartenez à notre groupe, à votre manière

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, à attendre un signe quelconque, un petit rien capable de me prouver que ce cauchemar va prendre fin. Tout ici me rappelle Meg, ravivant une douleur que je croyais éteinte, faisant surgir de ma mémoire les souvenirs les plus durs. J'ai déjà perdu une sœur, je ne veux pas que mon frère m'abandonne, il n'en a pas le droit, pas à cause d'un accident de la route. Mes parents m'ont appris que sa voiture n'a plus rien d'un véhicule fonctionnel, que Jared a eu de la chance, qu'il pourrait se trouver dans un état plus grave. Je me demande s'ils ont conscience de leurs paroles, s'ils voient réellement ce qu'il se passe, ce que vit leur fils. Mon frère est plongé dans le coma, il ne réagit à rien, ni à nos voix, ni à nos mains qui pressent les siennes dans l'espoir que ses paupières puissent s'ouvrir. Les médecins ont déclaré que nous devions nous montrer patients, parce que la médecine est une science qui avance, que les malades ne restent pas éternellement dans cet état qui ne sert ni la vie, ni la mort. Je me moque bien de ce qu'ils disent, j'ai eu le droit au même discours lorsque ma sœur était à deux doigts de mourir. Moins d'une semaine plus tard, nous l'enterrions et je n'ai jamais oublié ce jour maudit où notre famille a perdu l'un de ses membres.

Je me redresse difficilement sur le fauteuil inconfortable de la chambre, resserrant autour de moi la couverture qui me protège du froid. J'ai réussi à obtenir l'autorisation de rester la nuit, bataillant avec le personnel médical pour leur faire comprendre que je ne pouvais pas laisser Jared seul, sans la moindre présence rassurante. La nuit est tombée depuis plusieurs heures mais le sommeil n'a pas jeté son dévolu sur moi, à mon plus grand désespoir. La fatigue me rattrapera sans doute au moment où je m'y attendrai le moins et je n'ai pas envie de m'écrouler dans un couloir parce que je ne parviens pas à dormir. Ici, je n'ai aucune idée de l'heure, seule la teinte d'encre du ciel me permet d'estimer que j'ai encore du temps devant moi avant le lever du soleil. Je n'entends que les discussions des infirmières de nuit et les perturbations sonores engendrées par les machines de surveillance médicale. Il n'y a rien de plus, les fenêtres fermées isolent l'hôpital des bruits de la circulation et il n'y a personne pour briser ce faux-calme angoissant. Heureusement que j'ai conscience de la présence de Xristo pour garantir ma sécurité.

Mon ami Lycan n'est pas reparti depuis mon arrivée à l'hôpital. Il refuse catégoriquement mes supplications lorsque j'essaye de lui expliquer que je veux être seule. Il m'a avoué être là pour me protéger de Kraven qui n'a pas apprécié ma petite fuite. Le Vampire doit vouloir se venger à sa manière, avec un scénario qui comporte beaucoup de souffrances pour moi et un maximum de plaisir pour lui, impliquant ma torture avec ma mort comme échappatoire. Je ne suis pas convaincue qu'il soit prêt à m'accorder le droit de mourir, Kraven a été humilié, j'ai dérobé sa voiture pour le fuir alors qu'il se battait contre un Lycan. À ma grande surprise, j'ai appris la survie de Farkas, ayant cru un instant que le Vampire le tuerait pour se débarrasser de lui définitivement. J'ai vu dans le regard de Xristo qu'il s'inquiète un peu, sûrement parce que ce comportement est trop différent de celui habituel de Kraven. Le Vampire a peut-être conclu un marché avec le Lycan, mettant de côté de manière provisoire tout ce qui les sépare pour se concentrer sur une cible commune bien dérangeante. Et cette nouvelle proie bien faible, c'est moi.

Je me lève sans un bruit, gardant la couverture autour de moi alors que je m'approche de la fenêtre. Les lumières de la ville éclairent certaines zones, pas assez cependant pour que je puisse réellement distinguer ce qu'il se passe dehors. Je n'ai pas la vue développée des Lycans, je n'ai pas les détails du monde extérieur, ne sachant pas exactement ce que j'observe. Combien de Vampires se mettent à rôder la nuit, lorsque chacun dort sans avoir conscience des créatures qui existent ? Combien de Lycans surveillent les rues le plus discrètement possible pour éviter une confrontation directe ? Combien d'humains sont morts à cause du conflit entre les deux espèces ? Je ne devrais pas m'en mêler, ils me le disent tous, avec plus ou moins de délicatesse. Mais je ne peux plus faire comme si aucun d'entre eux n'existait pas, ils appartiennent à mon univers depuis ce premier jour où j'ai croisé le regard de Lucian à la librairie. J'ai voulu en apprendre plus à son sujet, il s'est changé en Lycan devant moi, me condamnant alors qu'il aurait dû me maintenir dans l'ignorance la plus totale. Au lieu de ça, j'ai eu l'occasion de cohabiter avec ses hommes et de devenir la mortelle à tuer pour Kraven.

- Tu devrais dormir, Eden. Te fatiguer de la sorte n'aidera pas ton frère.

Je me tourne vers Xristo, remarquant une tension inhabituelle dans sa manière de se tenir debout. Il semble prêt à parer une attaque et je me demande la raison de ce comportement. Lui poser la question ne me serait d'aucune utilité, mon ami ne répond jamais lorsqu'il s'agit de quelque chose en rapport avec les Lycans. Il tente de respecter mon choix d'éloignement et il le fait un peu trop bien, m'agaçant un peu. J'ai décidé de faire une pause avec le monde de la nuit suite à mon enlèvement par Farkas et je regrette cette décision hâtive. J'ai besoin d'en savoir plus, parce que j'ai fini par être liée aux Lycans, développant des amitiés dangereuses. J'ai peur d'apprendre un jour que l'un d'entre eux a été tué, que leur espèce est sur le point de disparaître parce qu'ils ont été vaincus. Je n'ai pas eu le courage de le leur avouer jusqu'à présent mais il me faudra le faire un jour ou l'autre.

- Je pourrais te ramener chez toi, continue Xristo. Tu auras plus de confort qu'ici.

- Et abandonner mon frère ? dis-je d'une voix rauque. Je veux être là pour lui, pouvoir être la première à lui sourire quand il ouvrira les yeux.

- Je comprends ce que tu ressens mais t'effondrer parce que tu es épuisée ne sera utile à personne.

- Je ne peux pas dormir, murmuré-je en m'efforçant de retenir des sanglots. Dès que j'essaye de me reposer, je revois ma sœur, sur son lit d'hôpital. Je n'ai rien pu faire pour elle, elle est morte sans que je puisse lui venir en aide.

Et maintenant, c'est au tour de Jared. Je sens que je ne suis plus capable de me contrôler, mes larmes prennent le dessus sur mes pensées. Xristo s'avance vers moi et me serre dans ses bras alors que je pleure, exprimant enfin tout ce que j'ai sur le cœur. Mon ami ne parle pas, le silence nous entoure, nous plongeant dans un calme irréel. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi mais, quand je brise notre étreinte, je le remercie du regard, ne trouvant pas les mots. Le Lycan n'aime pas énormément les contacts physiques et ce geste signifie beaucoup pour moi. Il m'embrasse sur le front en me recommandant de me reposer, me promettant de veiller sur mon frère. Je suis sur le point de lui dire que ce n'est pas nécessaire, que je peux rester éveillée jusqu'au retour de mes parents, lorsque Sabas fait irruption dans la chambre. Lui que je considère comme l'un des plus calmes des Lycans est encore plus tendu que Xristo, ses yeux alternant entre moi et la fenêtre, commençant sérieusement à m'inquiéter. S'il est venu, c'est que quelque chose se prépare, quelque chose d'important et de dangereux.

- Certains des sbires de Kraven sont là, ils ne tarderont pas à entrer, annonce Sabas.

- Ce terrain n'est pas neutre, réplique Xristo en fronçant les sourcils. S'ils viennent ici, l'odeur du sang les rendra fous, il y aura trop de victimes.

- Raison pour laquelle nous devons emmener Eden le plus loin possible.

- Il faut qu'elle soit vue par les Vampires, pour qu'ils comprennent qu'elle n'est plus là.

- Où est ta voiture ? s'enquiert Sabas.

- Dans une ruelle non loin, répond Xristo. J'ai préféré ne pas la laisser sur le parking.

- Va la chercher, je m'occupe de la protection d'Eden.

Je suis tellement surprise par cet échange que je ne pense même pas à contester. Les deux Lycans sont en parfaite harmonie pour monter un plan, ils n'ont pas besoin de se répéter ou d'insister sur des détails. Lorsque Xristo franchit la porte de la chambre, je suis anxieuse, aussi bien pour lui que pour nous. Si les Vampires parviennent jusqu'ici plus tôt que prévu, ce sera une scène de film d'horreur. Le sang de l'hôpital aura une odeur trop forte et ils se déchaîneront. Je glisse un regard apeuré vers Jared, craignant pour sa survie. Aucun Vampire ne doit entrer dans cet hôpital, mon frère a assez souffert. Je me débarrasse de la couverture que je repose sur le fauteuil, rejoignant Sabas qui patiente avec une expression grave. Je m'oblige à ne pas jeter le moindre coup d'œil vers Jared, pour ne pas être tentée de changer d'avis alors que je suis une menace pour tous les patients de cet hôpital. J'ai tout de même une pensée pour lui lorsque nous sortons, priant pour le retrouver vivant si jamais je reviens.

Nous sommes à peine dehors que la voiture de Xristo s'arrête devant nous dans un crissement de pneus. Sabas m'ouvre la portière du côté passager puis monte à l'arrière alors que le véhicule redémarre. J'ai le temps d'apercevoir des regards d'un bleu électrique caractéristique, animant en moi une peur soudaine. Je ne songe pas un seul instant à mettre ma ceinture de sécurité, moins préoccupée par la conduite de mon ami que par les Vampires qui viennent de nous prendre en chasse. Sabas me demande d'appeler Lucian au plus vite, argumentant sur le fait que son chef sera plus enclin à décrocher s'il voit mon nom. Je tremble un peu en sortant de ma poche mon téléphone portable, faisant défiler la liste des contacts avant de valider le bon numéro. Comme Lucian ne répond pas, Sabas prend le relais, appelant à son tour en laissant un message où l'urgence se fait ressentir. Moins de deux minutes plus tard, Xristo lâche un juron en ayant conscience du fait que nous nous retrouvons tous les trois seuls dans cette situation, sans la possibilité d'avoir un soutien rapide de la part du chef des Lycans.

- Ne pouvons-nous pas prévenir Raze ou un autre membre de votre meute ?

- Aucun d'entre eux ne sera en mesure de contacter Kraven, m'informe Sabas. Lucian est le seul à pouvoir intervenir dans cette affaire, en rappelant à ce satané Vampire qu'il a besoin de nous pour parvenir à ses fins.

Besoin d'eux, oui. Mais pas de moi, ce qui change beaucoup de choses. Je me concentre sur la route qui défile à vive allure, remerciant intérieurement les deux Lycans pour leur silence. Je ne suis pas la seule à risquer ma vie, les Lycans pourraient avoir de sérieux ennuis par ma faute, de même que ma famille. En soupirant, je détache mon regard de la fenêtre pour retourner à mon téléphone portable. Une inquiétude infondée me parcourt mais je n'ose pas en parler à Xristo et à Sabas, craignant qu'ils ne comprennent pas mes émotions. Lucian ne laisserait jamais ses hommes dans la solitude la plus totale alors que quelque chose se prépare du côté de ses ennemis. S'il ne répond pas, c'est qu'il y a une raison particulière à tout ceci. Kraven peut très bien avoir subitement changé d'avis, décidant que la présence des Lycans n'est plus une obligation pour la réussite de ses plans de conquête. Je refuse d'apprendre qu'il y a eu un carnage, que Sabas et Xristo n'ont pas pu venir en aide à leurs compagnons parce qu'ils devaient me protéger. Je suis un rouage défaillant dans cette mécanique sanglante, je ralentis la machine et j'ai peur de la faire s'arrêter dans la mort.

Je reprends mes esprits lorsque Xristo vire dans une rue sans la moindre délicatesse. Un coup d'œil au rétroviseur me permet de constater que nous sommes toujours suivis, que les Vampires n'ont pas perdu leur envie de m'attraper. Et malgré la conduite rapide du Lycan, ils gagnent du terrain, de plus en plus. J'entends Sabas marmonner qu'il va être obligé d'agir et, l'instant d'après, la portière arrière s'ouvre. Il descend du véhicule en marche et se transforme, profitant de la nuit pour se fondre dans les ombres. Je demande à Xristo de faire demi-tour, pour ne pas abandonner Sabas face aux Vampires mais mon ami ne ralentit pas. Ses mains sont crispées sur le volant et j'imagine sans peine qu'il se sent coupable de ne pas revenir sur ses pas. Sabas disparaît de notre champ de vision lorsque la voiture s'engage dans une autre rue et l'angoisse me saisit. Un Lycan seul contre plusieurs Vampires a-t-il une chance de s'en sortir ? Vais-je devoir vivre avec la mort d'un autre ami sur la conscience ?

- Est-ce que Sabas peut les vaincre ?

- Tout dépend du nombre exact de nos adversaires. J'espère pour lui qu'il pourra les faire patienter jusqu'au lever du soleil.

Dans sa voix, je perçois de la détresse mêlée à du désespoir. Ils se connaissent depuis des siècles et mon arrivée a brisé bien des choses. Mon téléphone choisit ce moment pour se manifester et je décroche en voyant s'afficher enfin le nom de Lucian.

- Que se passe-t-il ? s'enquiert-il.

En fond sonore, j'entends des bruits de lutte mais je ne relève pas ces sons incongrus, expliquant rapidement au chef des Lycans le problème que nous avons. Il m'assure qu'il va prévenir Kraven et tenter de régler la situation, m'informant d'abord du fait que le repaire des Lycans vient de subir une attaque.

- Dîtes-moi que je n'y suis pour rien.

- Vous n'y êtes pour rien, Eden. Des Serviteurs de la Mort ont retrouvé notre trace, nous avons dû les éliminer. Je vous rappelle au plus vite.

Il raccroche alors que Xristo grogne de mécontentement, traitant les Vampires avec un vocabulaire assez imagé. Je l'interroge alors sur les Serviteurs de la Mort et il m'apprend que c'est une unité spéciale de Vampires consacrée à la chasse aux Lycans. Il me précise qu'autrefois, ces chasseurs ne s'en prenaient qu'aux Loups-Garous, jusqu'à l'apparition de la nouvelle espèce. Mon ami soupire en ajoutant qu'il leur faudra changer de repaire pour éviter une autre attaque. Je songe un instant à Kraven et à sa possible implication dans tout cela. Il sait très bien où se cachent les Lycans et rien ne l'empêche de les trahir en les dénonçant aux siens. Il pourrait même passer pour un héros qui a protégé sa propre espèce d'ennemis violents. Mon jugement est faussé par ce que je ressens, parce que je ne supporte pas ce Vampire hautain qui ne mérite pas de vivre, parce que je considère qu'il n'est qu'une vermine, parce qu'il projette de me tuer.

Xristo freine brusquement, me surprenant. Un Vampire tombe sur le pare-brise avant de se relever aussi vite, ses yeux d'un bleu électrique me fixant alors que ses canines pointent en une grimace de colère. Je ne l'ai pas entendu monter sur le véhicule mais l'ouïe développée du Lycan n'est pas passée à côté de ce passager clandestin. Au lieu de faire une marche arrière, mon ami sort à son tour de la voiture, m'ordonnant de fuir. Je reste un long moment sans bouger, l'observant se métamorphoser en une créature irréelle alors que mon cœur résonne dans ma poitrine. Le hurlement lupin qu'il émet me ramène à l'instant présent et je me glisse sur le siège conducteur, m'y reprenant à trois reprises pour passer la marche-arrière tant je suis terrifiée. Je m'oblige à ne pas me concentrer sur le combat qui commence devant moi, sachant pertinemment que je serai incapable de partir si je vois que Xristo est blessé.

Je ne tiens pas compte des panneaux de sens-interdit, fuyant le plus loin possible des Vampires et des Lycans, de l'hôpital et de mon frère. Je sais où je veux aller, même si une partie de ma conscience me souffle que je ne dois pas impliquer quelqu'un de plus dans toute cette histoire. Damien et Lucy sont mes meilleurs amis, j'aurais pu leur parler de mon problème bien plus tôt au lieu de me croire capable de tout supporter seule. Mais leur raconter le cauchemar dans lequel je vis peut les condamner, Kraven n'aura aucun remord à se débarrasser d'eux. Il en va de même pour Charlie, il a assez souffert de l'incendie de sa librairie et des menaces des sbires du Vampire. Je connais toutefois quelqu'un en mesure de m'aider, un ami qui m'a fait promettre de revenir le voir si je me retrouvais plongée dans une situation étrange. J'ai comme l'impression que les événements actuels sont suffisants pour que je le contacte.

Gardant mon attention fixée en partie sur ma route, je fais défiler à nouveau les noms de mon répertoire téléphonique. Tim a toujours été un peu à part des autres, parce qu'il est venu d'Amérique pour faire des études en Hongrie, parce qu'il lui est arrivé d'être absent pendant des semaines et de revenir tendu, comme s'il s'était lancé dans des missions personnelles très éprouvantes. Damien, Lucy et moi-même n'avons eu aucun mal à l'accueillir parmi nous, il ne nous dérangeait pas et nous apprenions de nombreuses choses à son contact. Il est parti du jour au lendemain, nous laissant un message pour nous dire qu'il avait des problèmes à régler et un travail qui lui prenait trop de temps. J'ai eu l'occasion de discuter un peu avec lui à plusieurs reprises, ne voulant pas briser une amitié. Et par chance, je me souviens encore de l'endroit où il habite, priant pour ne pas trouver quelqu'un d'autre à sa place.

Puisqu'il ne décroche pas, je me rends directement chez lui, stoppant la voiture de Xristo au bas de son immeuble. J'ai une pensée soudaine pour les deux Lycans qui affrontent les Vampires en ville et pour les hommes de Lucian qui mènent le même combat dans leur repaire. J'espère sincèrement qu'il n'y aura aucune victime à déplorer. Je m'engouffre dans l'immeuble avant de repérer le nom de mon ami sur les boîtes aux lettres, ce qui est plutôt bon signe. Je montre les quatre étages qui me séparent de son appartement puis je toque à sa porte, reprenant mon souffle en me maudissant d'avoir été si rapide dans les escaliers. Tim vient m'ouvrir et se fige en me reconnaissant, me détaillant de la tête aux pieds. Je ne dois sans doute pas être la personne la plus présentable au monde, mes vêtements sont froissés à cause du temps que j'ai passé dans le fauteuil de la chambre d'hôpital de mon frère et mes cheveux ont été complètement décoiffés par mon excursion mouvementée dans la voiture de Xristo. Tim parvient malgré tout à se rappeler de moi et il me fait entrer. Je suis surprise de découvrir que mon ami est très éveillé alors que le jour n'est pas encore levé mais je suis mal placée pour faire le moindre commentaire.

- Je suis désolée pour le dérangement, j'ai essayé de t'appeler mais tu ne décrochais pas.

- Tu n'as pas besoin de t'excuser, Eden. Quant à mon numéro de portable, supprime-le, mon téléphone a été la cible malheureuse d'une situation désagréable et j'ai dû le changer. Mais je suppose que tu n'es pas ici pour discuter technologies.

- Tu m'avais dit, par le passé, de te contacter en cas de choses étranges. Je ne savais pas, à l'époque, où tu voulais en venir, mais je crois que j'ai enfin compris ce que tu évoquais.

Je lui raconte en détail ce que je vis depuis plusieurs mois, commençant par ce fameux jour à la librairie où mon monde a basculé quand Charlie a entendu une discussion particulière entre Lucian et Kraven. Tim m'écoute sans m'interrompre et je suis surprise par son calme, son manque de réaction face à l'existence des Vampires et des Lycans. J'en deviens suspicieuse, guettant un changement chez lui, essayant de voir si ses yeux virent au bleu électrique ou si son corps se métamorphose en bête. Mais il reste le même, à la différence que son expression s'est assombrie, comme si je venais de lui apprendre une nouvelle digne d'attirer sur nous l'apocalypse.

- Tu n'aurais pas pu choisir pire situation, Eden. As-tu conscience que tu es impliquée dans une guerre entre des Vampires et des Lycans ?

- Je l'avais bien compris, je n'ai pas besoin de ton analyse pour m'en rendre compte. De ton côté, tu sembles en savoir beaucoup sur ce sujet.

- Te souviens-tu de mes absences ?

- Oui, nous nous demandions souvent ce qui te prenait autant de temps.

- Je suis au service d'un homme qui s'occupe de faire disparaître les traces de l'existence de ces créatures. Dès qu'il y a un combat, il fait en sorte qu'il n'y ait plus le moindre cadavre, pour maintenir les humains dans l'ignorance.

- Les humains ? Depuis quand ne te considères-tu plus comme un humain ? Es-tu une créature de la nuit ?

- Je n'ai pas changé et je suis aussi mortel que toi. Mais à force de côtoyer Lorenz, on prend rapidement ses expressions.

Je ne relève pas ses paroles, parce que j'ai la sensation de passer d'une révélation à une autre. Je doute que Lucian sache qu'il y a des hommes chargés de nettoyer les dégâts engendrés par ce conflit entre deux espèces meurtrières. Que Tim appartienne à ce groupe est encore plus étrange à mes yeux car cela signifie qu'il connaît l'existence de ces créatures depuis plusieurs années, tout en ne l'ayant jamais révélé. Abasourdie par tout ce que j'ai vécu en quelques heures, je me laisse tomber sur son canapé, prenant ma tête entre mes mains en fermant fortement les yeux pour oublier tout ce qui m'entoure. Briser le lien avec la réalité ne m'aide en rien, les visages de mes proches flottent dans mes pensées. J'espère que mes parents ne se précipiteront pas trop tôt à l'hôpital, je refuse de devoir justifier mon départ par un mensonge même si j'ai la sensation que c'est ce qui arrivera. Je songe également à Sabas et Xristo qui combattent des Vampires afin de me permettre de m'enfuir, à Lucian et ses hommes qui affrontent leurs ennemis dans leur repaire. Et il y a Jared, étendu sur son lit d'hôpital, plongé dans un coma où il est seul malgré notre présence à ses côtés.

Toutes ces émotions me rongent, grignotant mes forces alors que le temps passe. En franchissant les portes de la librairie la première fois, je n'aurais jamais cru que je serais en train de m'échapper quelques années plus tard. J'ouvre mes paupières et fixe Tim qui est toujours aussi muet, me dévisageant avec attention. Son attitude n'est pas celle d'un étudiant qui reçoit la visite d'une ancienne amie en pleine nuit, il porte dans ses yeux une souffrance qui n'est pas sans me rappeler celle que j'ai déjà pu voir dans le regard de Lucian. Je ne sais pas quoi dire pour continuer notre conversation, parce que tout ceci est si irréel, comme un cauchemar dont je ne peux me défaire. Je suis comme Alice dans son pays aux merveilles, dans un univers étrange où tout ce que je découvre est censé n'exister que dans des contes. Mon lapin blanc est un Lycan et son monde merveilleux regorge de combats, de violence et de sang.

- Tu dois rentrer chez toi et ne plus te mêler de ce conflit.

Plus facile à dire qu'à faire. J'ai essayé de me soustraire aux Lycans, j'ai même demandé du temps à Lucian. Mais je me sens irrésistiblement attirée vers eux, comme un besoin viscéral qui me pousse à toujours revenir. Je sais que Tim songe à ma sécurité, il a dû voir assez de choses pour refuser de m'impliquer encore plus dans la guerre qui fait rage.

- C'est impossible, je suis concernée. Deux Lycans se sont battus contre des Vampires pour que je puisse fuir et ce n'est pas en rentrant chez moi que je vais faire avancer les choses.

- Puisque tu ne changeras sûrement pas d'avis, je vais t'emmener voir Lorenz.

- Qui est cet homme ? Est-ce un Vampire ou un Lycan ?

- Aucun des deux, il est juste un homme très vieux dont la longévité dépasse celle de tes amis Lycans. Raison pour laquelle il ne se considère pas comme un humain.

Après tout ce que j'ai déjà eu l'occasion de voir ou d'entendre, il m'arrive encore d'être surprise. Lucian a des siècles de vie derrière lui, comme certains autres Lycans. Il m'est presque impensable d'imaginer qu'un homme soit plus vieux qu'eux, d'autant plus s'il n'est ni Vampire, ni Lycan. Mon expression amuse Tim qui me fait remarquer que le monde dans lequel nous vivons a encore beaucoup de cartes dans son jeu. Quand il me dit que nous devrions partir maintenant, je n'ose pas faire un geste de plus. J'ai laissé Jared à l'hôpital, seul, sans aucune présence pour le soutenir. Mon cœur de petite sœur m'oblige à retourner auprès de lui et j'en parle à Tim qui soupire, un brin agacé.

- Que tu tiennes autant à ton frère, je le conçois sans aucun problème. Mais nous n'avons pas de temps à perdre, il te faut rencontrer Lorenz. Je suis certain que lui réussira là où j'ai lamentablement échoué.

Même si ce fameux Lorenz est un être étrange, je doute qu'il puisse véritablement me faire changer d'avis. Je ne conteste pourtant pas les paroles de Tim, me levant de son canapé avant de le suivre. Nous descendons les quatre étages et il me tend un casque avant de me désigner sa moto qui n'est pas loin. Il précise que ce sera plus discret qu'une voiture et que, surtout, les Vampires ne penseront pas à me chercher sur l'un de ces engins. Mon ami s'installe le premier et je grimpe derrière lui, m'accrochant à lui alors que sa moto se met en marche. Peu de temps après, nous voilà en route pour l'hôpital, slalomant entre les voitures, les bus et les vélos. Je suis soulagée lorsque je vois que le ciel n'est plus si noir, qu'il s'éclaircit enfin. Dans quelques minutes, je n'aurai plus à craindre les sbires de Kraven pendant plusieurs heures.

Tim me dépose en bas de l'hôpital et je me précipite dans le secteur où se trouve mon frère. Une infirmière est à ses côtés, s'occupant de changer une perfusion, m'accueillant avec le sourire. Je rentre dans la chambre de Jared et prends l'une de ses mains dans les miennes, sentant un peu de chaleur dans ce contact. Même s'il ne peut pas encore ouvrir les yeux et qu'il est plongé dans un état entre la vie et la mort, mon frère n'est pas seul. Il a été là pour moi à la mort de Meg alors qu'il souffrait aussi et il est de mon devoir de le protéger. Je reste un long moment à lui tenir la main, réagissant à peine lorsque Tim fait son apparition. Mon ami considère qu'il est vital pour moi de faire la rencontre de ce Lorenz dont il parle tant mais la famille passe avant tout. Je le supplie d'attendre la venue de mes parents et je parviens à le convaincre d'accepter. Intérieurement, je sais que j'agis ainsi pour ne pas perdre une personne de plus, l'enterrement de Jordan étant encore trop récent dans mon esprit.

Lorsque mes parents arrivent enfin, ils sont étonnés de voir que je suis en compagnie de Tim, ma mère le reconnaissant. Mon ami est gêné par tant d'attention soudaine et je vole à son secours en déclarant avec un grand sourire que nous avons beaucoup à faire en peu de temps. Mon cœur se serre à l'idée de partir aussi tôt alors que mon frère est encore dans le coma mais je ne peux pas mêler plus de personnes à cette situation. Tant pis si je dois mentir à mes parents lorsque je reviendrai voir Jared, même si je ne suis pas très enchantée par cette solution de facilité. Les regards chargés de reproches de mes parents se posent sur moi tandis que je baisse les yeux, honteuse de la manière dont je me comporte. Je ferai en sorte d'arranger les choses plus tard, j'ai bien plus important à faire pour l'instant, loin de ma famille. J'embrasse mes parents avant de tirer Tim derrière moi, songeant au fait que c'est la deuxième fois en peu de temps que je quitte la chambre d'hôpital de mon frère pour des histoires qui ne devraient pas nous concerner.

- Tu pourrais être auprès de ton frère si tu te décidais à oublier les Lycans et les Vampires.

- Franchement Tim, tu crois que me faire la morale est la meilleure des idées ? Je sais que Jared a besoin de moi, pour me trouver à son réveil, pour que je puisse accomplir mon rôle de petite sœur.

Mais mon esprit, lui, n'est pas d'accord. Je n'ai toujours pas de nouvelle de Xristo ni de Sabas et je me rends compte que cette absence m'inquiète. Ce sont mes amis au même titre que Lucy et Damien. J'ai presque l'impression que les Lycans me comprennent mieux que mes meilleurs amis, parce qu'ils ont des siècles de vie derrière eux, de quoi avoir une autre vision des choses.

- Je ne voulais pas te vexer, Eden. Je ne veux que ce qu'il y a de bon pour toi.

- Tout ce qu'il me faudrait, c'est la tête de Kraven sur un plateau, soupiré-je.

L'expression de Tim m'apprend que je pars un peu loin. Je considère que le Vampire est le seul responsable de mes maux, que tout serait bien plus simple sans lui. Il n'est pourtant pas l'unique fautif, les Lycans le sont aussi mais je ne suis pas assez objective pour l'affirmer haut et fort.

- Je suis désolée Tim, je ne pensais pas ce que …

- Tu n'as pas à t'excuser, je te l'ai déjà dit, me coupe-t-il avec sérieux. Et ne me mens pas, tu pensais réellement ce que tu viens d'avouer, ce qui est compréhensible en raison de ce que tu as découvert.

- Je ne suis pas violente, m'empressé-je de préciser, je recherche juste un peu de paix. Kraven n'a pas aimé la curiosité de Charlie, ni la mienne. Depuis qu'il a compris que Lucian fera tout pour me protéger, il veut m'avoir.

Je n'ajoute pas que Kraven préfèrerait me torturer plutôt que de me tuer parce que ça me paraît évident. Le Vampire ne va pas me laisser mourir tranquillement, il n'acceptera jamais qu'une humaine se soit enfuie alors qu'il combattait un Lycan. Je me frotte les yeux en soupirant, sentant la fatigue me rattraper petit à petit. Je n'ai pas dormi de la nuit et les événements récents n'ont pas été de tout repos. Tim remarque mon geste et il me sourit d'un air amusé avant de décider d'appeler un taxi.

- Tu pourras te reposer, se justifie-t-il. Et ne dis pas non, je n'ai pas envie de te voir t'écrouler devant Lorenz.

Je croise les bras en attendant le taxi, réfléchissant à beaucoup de choses. Inconsciemment, je porte la main à la poche de mon pantalon, sortant mon téléphone portable. Je jette un coup d'œil furtif à mon ami et, voyant qu'il guette la rue, je compose le numéro de Lucian. Ne pas l'entendre décrocher tout de suite ranime en moi cette inquiétude que j'éprouve depuis plusieurs heures et je me retiens d'exprimer mon soulagement lorsque sa voix résonne.

- Eden ? Quelque chose ne va pas ?

- Avez-vous des nouvelles de Sabas et Xristo ?

- Ils sont sains et saufs, vous n'avez plus rien à craindre pour eux. Le soleil a eu raison de leurs ennemis, ils s'en sortent avec de légères blessures.

- Je suis soulagée de l'apprendre, j'avais peur qu'ils soient tous les deux tués par les hommes de Kraven.

- Quand aurez-vous enfin confiance en nous ?

- Je ne doute pas d'eux ou de vous, si c'est ce que vous sous-entendez. Mais les Vampires étaient assez nombreux pour prendre le dessus.

- Et mes hommes sont assez forts pour s'en débarrasser.

J'entends de l'amusement dans sa voix, je devine qu'il est un peu moqueur mais, étrangement, je ne lui en tiens pas rigueur, souriant plutôt. Je suis si contente de savoir que mes deux amis Lycans sont en vie que je me dis que rien ne pourrait éteindre cette étincelle de joie qui commence à renaître en moi. Je repars pourtant dans quelque chose de moins sympathique, ayant besoin d'avoir une confirmation de la part de Lucian.

- Avez-vous eu le temps de joindre Kraven ?

- Je lui ai fait comprendre que s'il tente encore une fois d'envoyer ses Vampires à vos trousses, il pourra compter ses derniers jours de vie. Je ne tiens pas à être reconnu comme étant vivant par mes ennemis mais je n'hésiterai pas à le réduire en cendres s'il s'en prend à vous encore une fois.

- Lucian, vous ne devriez p ...

- Je sais ce que je dois faire ou non, Eden, m'interrompt-il. Nous ne sommes pas les seuls à avoir pris de la place dans l'existence des autres, vous avez imposé votre présence petit à petit dans nos vies. Je protège mes hommes contre les Vampires, je ne les considère pas comme des soldats mais comme des êtres vivants. Vous avez passé du temps avec nous et vous appartenez à notre groupe, à votre manière.

Je suis bien heureuse de ne pas le voir, d'être simplement au téléphone, parce que les larmes me viennent. Je suis d'autant plus touchée par ses paroles que j'ai eu l'impression d'être un poids pour lui et les autres Lycans, d'être un obstacle dans leurs plans. J'essuie rapidement mes yeux et tente de reprendre contenance, pour ne pas faire paraître mon émotion dans ma voix.

- Je crois que nous devrons avoir une discussion sérieuse quand nous nous reverrons, déclaré-je. J'aimerais savoir ce qui a déclenché cette guerre entre Vampires et Lycans.

- Vous méritez d'apprendre la vérité, en effet. Vous avez ma parole, je me chargerai personnellement de vous raconter ce qui est à l'origine de ce conflit. Mais attendez-vous à entendre ce qu'il y a de pire chez les Vampires.

- Je pense pouvoir supporter n'importe quoi à leur sujet.

C'est en effet ce que je crois à cet instant. Sans imaginer que le pire ne provient pas du passé des Lycans mais du mien. Et qu'il va me rattraper d'une façon bien surprenante en chamboulant une bonne fois pour toute ma vie d'humaine.