Dimanche 4 décembre.

Je viens de relire mon entrée de ce matin. Purée, j'étais optimiste. J'aurai dû me douter qu'avec des foutus ninjas, ça ne se passerait pas aussi bien. Donc, voici ce que j'ai appris aujourd'hui. Après avoir foutu Emmy dehors, qui voulait désespérément me piquer mon T-Phone en douce pour trouver le numéro de Léo, j'ai décidé que, merde, je n'avais pas le temps d'attendre la nuit. J'allais devenir folle avec toutes les suppositions que mon imagination créait.

Je suis donc arrivée au repaire à 13h30 et j'ai tout de suite regretté mon choix. Il n'était pas très stratégique d'interrompre les tortues en plein après-midi dominical de jeux de société. D'abord, une chose que je sais aussi sûrement que la cachette de revue pornographiques de mon irréprochable père, c'est que Léonardo est un tyran. Ça, c'est un fait avéré, et y a autant d'exemples quotidiens de cette réalité que j'aie d'orgasme en une journée. Sans compter les innombrables plaintes à ce propos que Raph raconte à Casey. Puis, bon, y a juste à voir comment il materne Mikey. Merde, il est pire que la mère dans Psycho et je ne douterai même pas que Mikey l'empaille après sa mort, trop habitué de l'avoir constamment sur le dos ! Mais, merde si je m'attendais à cela.

Bref, j'ai déboulé en pleine séance de Monopoly. Je ne pouvais pas plus mal choisir mon moment. Je m'explique. Léo est une tortue de routine. Chaque putain jour de la semaine est prévue au quart de tour et cette manie s'est renforcée après la mort de leur père. Dans une tentative désespéré de garder sa famille unie, il les étouffe de « traditions ». Louis XIV n'était pas différent, je te jure, cher journal. Il les organise à chaque minute de leur putain de vie afin d'étouffer dans l'œuf toute idée d'indépendance. Par exemple, il y a patrouille quatre soirs par semaine : le lundi, mardi, jeudi, samedi de 22h à 2h am. Le mercredi soir, c'est soirée « divertissements électroniques » Ils peuvent : écouter de la musique, jouer à des jeux vidéo, faire une partie de Just Dance ou de Rock Band en famille. Le vendredi, c'est soirée cinéma. Le dimanche soir, ils sont libres, c'est aussi la seule journée où ils ne sont supposés avoir d'entrainement de 8h à 10h30, mais Léo se venge en les gardant sous sa coupe tout l'après-midi à jouer à des jeux de société. Raph HAIT ces après-midis, mais il ne s'y dérobe pas. Surement parce qu'il ne peut fuguer le jour. Bref, Léo était en train de compter et de remettre les billets de papier à ses frères ennuyés quand j'arrivais.

Le leader leva un visage neutre vers moi et sa voix posée m'interpella :

-April ? Que nous vaut le plaisir de ta visite ?

Juste à son ton, on voyait qu'il ne ressentait pas de plaisir à ma visite. Surtout de l'agacement, mais je ne m'appelais pas Michelangelo pour me terrer dans un coin.

Donnie, tout sourire, mis son grain de sel :

-Oui, April que se passe-t-il pour que tu nous rendes visite si tôt ? Tu veux venir jouer avec nous ?

-Coupe les conneries, Donnie ! Tu sais pourquoi je suis là. J'en ai marre de tes petits jeux psychologiques et que vous vous foutez de ma gueule !

J'ai vu la contrariété dans les yeux de saphir de Léo, mais, en gentilhomme, il m'a poliment commandé de venir m'assoir et de fermer ma gueule si je voulais jouer avec eux. Et merde, j'ai obéi. Je ne comprends pas, je ne voulais pas du tout, mais y a comme une autorité naturelle qui se dégage de lui qui te fait presque hurler « Oui, chef » à tout ce qu'il dit. Je ne sais pas si cela a un lien avec le billot de bois qu'il trimbale entre ses cuisses, si c'est ce que lui donne de l'assurance d'avoir le droit d'houspiller tout le monde, mais peu importe. Ça fait que je me suis assise, je l'ai bouclé et j'ai pris le faux pognon qu'il m'a remis aussi incroyable que cela puisse paraitre.

Au bout d'un tour, je me retenais à peine de ne pas me frapper le front contre la table, tellement que je m'emmerdais. Je ne comprenais pas comment un mec aussi impatient que Raph, aussi hyperactif que Mikey et aussi occupé que Don acceptait de foutre en l'air de précieuses heures de leur existence à jouer à ce jeu débile quand ils pourraient baiser en groupe. Ils étaient terrifiés de déplaire à leur tout-puissant grand frère. Mais pourquoi? C'est pas comme s'il pouvait les affamer ou les battre? Léonardo, pour sa survie avait besoin des talents culinaires de Mikey et Raph était plus fort que lui. Par quelle influence magique il pouvait les asservir au point de demeurer assis là comme des lobotomisés? Léo passait des heures avec son pion d'étalon dans la main, à réfléchir si oui ou non il allait acheter le terrain, échafaudant des stratégies pour remporter le prix du meilleur spéculateur immobilier de ce monde imaginaire. J'ai passé un commentaire et je me suis fait rembarrée vertement que « tout était matière à la réflexion et qu'aucune décision ne pouvait être pris à la légère » Les trois autres se foutaient de ma gueule, mais en silence pour ne pas courroucer M. Parker Brother.

C'était mortel, certes la partie n'a duré qu'une heure car aucun des frères n'y mettaient de l'effort, excepté l'ainé qui naturellement a gagné. Je pensais en être quitte et je me levais quand je fus priée de ne pas bouger à moins qu'un besoin naturel m'obligeât à aller à la salle de bain ou que je voulais rentrer chez-moi. J'ai cligné des yeux et je n'ai pas cru ce que j'ai vu.

Cet assoiffé de pouvoir venait de déposer le jeu Clue devant nous. J'étais déchirée : fuir à toutes jambes et faire un X rouge sur tous les dimanches du calendrier pour ne jamais oublier de ne pas revenir ce jour-là et ne jamais savoir le secret de Léo ou demeurer dans cette ambiance de maison de retraite et savoir ? Maudite soit la curiosité.

J'ai décidé de ne pas laisser Léo s'en tirer avec les lauriers et de lui opposer au moins une résistance factice sur la planche de jeu représentant la maison de M. Body.

Cela faisait une heure et je m'amusais presque entre les mines blasées des cadets et celle déterminée du chef. Et là, le drame.

Je trouvais la lueur sexy dans ces yeux et je l'imaginais l'avoir en faisant l'amour. Bref, j'avais la tête ailleurs et là, j'ai dit, parait-il car je ne m'en suis pas aperçu :

-J'accuse M. Blue avec le pénis dans le repaire !

Sous ce lapsus, je voulais dire : M. Green, avec le tournevis dans la serre. Mais bref. Tout s'est figé et c'est là que je me suis aperçue que j'avais fait une gourde, quand ce silence fut suivi d'une grande rigolade de la part des trois faire-valoir.

Froidement, Léo a ouvert l'enveloppe du milieu.

C'était M. Green, avec le tournevis dans la serre.

-C'est ce que j'ai voulu dire…pourquoi as-tu ouvert l'enveloppe Léo ? Ma langue a fourché

-Tu as dit « J'accuse » et non je « soupçonne »

On s'est engueulé sur ce point de règlement un bon dix minutes puis Léo a rangé les jeux prétextant ne plus avoir envie de jouer.

Les larmes de rire coulaient sur les joues de Raph alors que le mauvais gagnant se retirait dans sa chambre pour bouder ou je ne sais trop.

-April, rappelle-nous de t'inviter tous les dimanches !

Et là, j'ai reçu un téléphone de mon père qui voulait que je rentre immédiatement. Merde, il pouvait pas appeler une heure plus tôt !