Deux Détraqueurs encadraient Nott Senior. L'homme, un septuagénaire à qui on aurait volontiers donné dix ans de plus, paraissait épuisé. Sa robe de sorcier en lambeaux, ses touffes de cheveux éparses, les profonds sillons de son visage répondaient aux questions indiscrètes de l'assistance sur la désolation d'une vie après un emprisonnement à Azkaban. On devinait que l'homme avait été efflanqué, mais l'aspect décharné et recroquevillé du corps enchaîné concédait à l'ensemble un profil sinistre. Un squelette déjà inanimé d'où la seule vivacité perceptible provenait des deux cratères noirs en dessous du front qui analysaient frénétiquement le public, à la recherche d'une réponse rassurante. Réponse qu'il trouva en croisant le regard de Nott Junior. Le vieillard ne dissimula pas sa surprise en découvrant que son fils ne se tenait pas esseulé aux premières loges, trois sorciers et une sorcière étaient posés sur le même banc. En saisissant l'étonnement de son père, Nott Junior s'empourpra légèrement. Le public, envoûté par l'apparition de l'accusé et pétrifié par la présence des Détraqueurs, manqua cet échange discret.

— Théodore Nott Sr, reprit la voix grave, en vertu de la Charte des Droits du Magemagot, vous avez été transféré d'Azkaban jusqu'ici pour assister à votre procès. Prenez place.

Les immenses créatures aux mains décomposées poussèrent le prévenu au centre de la pièce. Celui-ci tressaillit à peine sous le contact, familiarisé depuis longtemps aux pouvoirs terribles des Détraqueurs. Les chaînes du fauteuil frétillèrent dans tous les sens lorsqu'elles ressentirent la présence imminente du prisonnier et, dès que Nott Sr se posa sur le siège, les liens de fer s'enroulèrent fermement le long de ses bras maigres, le clouant solidement sur place.

Certains observaient le suspect avec intérêt, d'autres avec méfiance. Le silence, plus épais que jamais, occupait tout l'espace.

— Vous comparaissez devant ce tribunal pour répondre à des accusations en rapport avec les activités criminelles des Mangemorts. Avez-vous quelque chose à déclarer avant l'interrogatoire du premier témoin ?

Les Détraqueurs s'envolèrent dans les hauteurs de la pièce et l'atmosphère devint plus respirable. Néanmoins, leur ombre redoutable dominait la scène, présence ineffaçable dans l'esprit de tous.

— N–No-n, répondit Nott Sr d'une voix éraillée.

L'usure de son élocution pouvait trouver de multiples sources : les nuits d'hurlement à Azkaban qui blessaient définitivement les cordes vocales, le silence de plusieurs années brisé par la parole, l'émotion d'un homme qui jouait sa dernière partition... Nott Jr reniflait bruyamment, sans que l'on puisse déterminer si l'écoulement révélait un mauvais rhume ou une détresse aiguë. Les yeux gonflés, le Serpentard serrait un mouchoir contre sa bouche.

— Bien. Faites entrer le témoin.

La lourde porte du tribunal bascula pour laisser entrer Harry Potter, et la salle entière braqua son attention sur le célèbre sorcier à lunettes. Des cheveux de jais en désordre, la cicatrice légendaire sur le front, assez petit, musclé... Une aura charismatique, le Survivant dans toute sa splendeur.

— Harry, assieds-toi, invita doucement le Ministre.

Il y eut un chuchotement. Nott Jr, muet comme une tombe, toisait durement le héros. Une expression furieuse transformait les traits placides de son visage en contours sévères, marques d'un homme endurci par la gravité de la vie. Qu'est-ce que le grand Harry Potter faisait ici ? Que venait-il chercher ? Qu'il assiste au procès Malefoy, Nott Jr s'y était préparé. Le procès du siècle, point final d'une époque. En plus de la déchéance d'une famille aristocratique, du suspens d'un dénouement incertain... En revanche, le jugement de son père...Un détail de l'histoire, le dernier chapitre d'une existence négligeable. Le Sorcier du soir ne gaspillerait même pas un encart pour signaler la condamnation et l'exécution de Nott Sr. Dans quelques heures, la précision Junior ne serait même plus nécessaire, il serait le seul à porter son nom, premier pas d'une longue marche en solitaire. Sa vision devint floue. Il avait encore du mal à s'expliquer pourquoi cette séparation, cette nouvelle forme d'isolement, l'atteignait autant alors qu'il n'avait jamais été proche de son père.

Celui-ci, un sorcier taciturne qui renfermait des colères effrayantes, s'était marié sur le tard avec une vieille fille de bonne famille. Dix années de cohabitation courtoise et indolente avaient été nécessaires à sa conception, si bien que Nott Sr avait déjà la cinquantaine révolue lors de sa naissance, sa mère tout juste moins. De cette présence féminine, Nott Jr ne gardait que des souvenirs de sa chambre d'enfant. Mrs Nott détestait toutes sortes de bruits : la pluie, les pleurs, le vent, les bavardages, le timbre aigu des elfes de maison, les rires, le tintement de la vaisselle lors des repas, les chuchotements, le bruissement des chaussures sur le parquet... Se rendre invisible, inaudible avait été primordial pour éviter d'être renvoyé dans sa chambre, là où Théodore passait des heures à compter les feuilles de l'arbre à la fenêtre et admirer les nervures du mur. Souvent, il se retrouvait dans la bibliothèque, un lieu qui sentait le cuir, les vieux livres et le whisky Pur Feu. Son père y passait des heures, à parcourir les ouvrages historiques de la collection, puisant un réconfort dans les regrets et la nostalgie. Peut-être aurait-il pu faire du bruit dans cette bibliothèque, mais il n'en eut jamais le courage. Cette pièce représentait pour lui un sanctuaire inviolable où il n'était invité qu'à titre provisoire et, alors qu'il aurait aimé jouer, courir, sauter, crier, se blesser sur un balai, somme toute, une vie ordinaire de petit sorcier, il épiait silencieusement Mr Nott. Peu à peu, le loisir obsessionnel de son père avait éveillé une curiosité dévorante. Et, un jour, timidement, il avait ouvert un manuscrit. Une première expérience décevante puisqu'il ne savait pas encore lire. Seul, de longues heures éclairé à la bougie, il avait appris à déchiffrer les signes sur le papier. Depuis, un monde merveilleusement riche et passionnant s'offrait à lui, un monde meilleur que celui des jeux, de la course et du balai.

La maladie avait emporté Mrs Nott l'été de son admission à Poudlard. En franchissant les portes du dortoir des Serpentard à onze ans, Théodore avait, pour la première fois, compris sa mère. Les autres élèves étaient bruyants, frivoles, puérils et abrutis. Partager le quotidien d'enfants de son âge s'était révélé particulièrement éprouvant, le silence des congés de Noël constituait à ce titre une réelle bouffée d'oxygène. La seule fois où il avait eu peur de retourner chez lui eut lieu en cinquième année. Un soir, la veille du départ en vacances d'hiver, Flitwick l'avait surpris en train de flirter outrageusement avec un Serdaigle de septième année. Nott n'avait pas hésité à pleurer et supplier, mais rien n'y fit : le Professeur envoya un hibou, conformément au règlement qui disposait que les heures de retenue – ainsi que leurs motifs – soient communiquées aux parents. Son voyage retour dans le Poudlard Express avait été pénible. Dans un état second, il avait échafaudé un plan d'évasion pour ne jamais avoir à croiser le regard de Mr Nott ou endurer les affronts de ses camarades de dortoir lorsque tous sauraient à quel point il était anormal, déviant. Théodore estima finalement qu'en tant que fils unique, il devait bien une confrontation à son père. Il pourrait toujours partir après, là où la vérité n'intéressait personne. Il avait lu que certaines communautés moldues le toléraient.

En entrant dans la bibliothèque ce soir-là, Nott Jr sut qu'il conversait avec son père pour la première et dernière fois. Le vieil homme ne lisait pas comme à son habitude, il était assis, droit, les yeux dans le vague, attendant manifestement son retour. Théodore toussa discrètement pour signaler sa présence, et son père, sans un coup d'œil, se pencha pour remplir deux verres de whisky Pur Feu. Puis, silencieusement, Nott Sr lui tendit une des coupes de cristal. La main du plus jeune tremblait lorsqu'elle saisit le récipient et, pour cause, jamais les deux sorciers n'avaient partagé un verre d'alcool. Il ne reconnut presque pas la voix de son père lorsque celui-ci déclara pensivement : « La famille Nott s'arrête avec toi... – Oui, répondit-il, bouleversé. » Ce fut tout. Les silences recommencèrent, aucun Serpentard ne découvrit son infâme secret, la vie continua.

Théodore pensa longtemps que si Mr Nott et lui ne se discutaient pas, c'était parce qu'ils n'en avaient pas besoin. Ils savaient déjà tout ce qu'ils avaient à se dire. Mais là, dans cette salle d'audience, mille questions se bousculaient dans son esprit. Pourquoi maman et toi ne vous aimiez-vous pas ? Pourquoi l'as-tu laissée m'enfermer des heures dans une chambre vide ? Pourquoi ne m'as-tu jamais acheté de balai ? Pourquoi ne m'as-tu pas appris à lire ? Pourquoi étais-je toujours tout seul ? Ne connaissais-tu pas d'autres enfants ? Pourquoi maman est-elle tombée malade ? Pourquoi as-tu été un père si absent et distant ? Pourquoi as-tu accepté ma différence ? Tes parents ne t'ont-ils pas enseigné qu'il faut brûler la tapisserie dans ces cas-là, pour annihiler l'existence des proches déshonorants ?

Et Harry Potter lui volait ce dernier moment. Plus grave, il volait son père avec son aura insatiable qui dévorait toute l'attention, s'appropriant les considérations dont Nott Sr aurait dû bénéficier à son propre procès, quelques heures avant sa mort. Merlin, il avait été retrouvé inconscient et blessé au Département des mystères ! Quels besoins Potter avait-il de venir témoigner ?

Deux prunelles brunes croisèrent son regard colérique, et leur propriétaire chuchota :

— L'arrogance de Potter m'exaspère aussi...

La voix ferme et énergique de Pansy le ramena brusquement à la réalité.

— ...domicilié au 4, Privet Drive, Little Whinging, Surrey. Ces informations sont-elles exactes ?
— Oui, confirma Potter en repoussant une mèche noire qui lui grignotait la joue. Enfin, non. Je n'habite plus à cette adresse.
— Et où résidez-vous ?
— Je préfère ne pas divulguer publiquement cette information, s'excusa le témoin.

Malefoy se pencha pour murmurer narquoisement :

— Le melon de Potty n'a pas dégonflé...

Nott Jr se désintéressa de la scène pour observer l'homme attaché sur le fauteuil à chaînes. Son apparence dépassait tout ce à quoi Théodore s'était attendu. En prévision de cette journée, d'une confrontation avec la diminution physique inéluctable d'un séjour prolongé à Azkaban, il avait consulté des ouvrages médicaux, étudié les conséquences des Détraqueurs sur le corps et l'esprit, examiné les archives pénitentiaires... Il avait même échangé quelques lettres avec un ancien détenu. Mais rien de tout cela ne l'avait préparé au choc de la vision de Nott Sr, rien n'aurait pu atténuer la déchirure instinctive, viscérale d'un fils contemplant le fantôme de son père. Théodore serra la mâchoire pour ne pas pleurer plus qu'il ne le faisait déjà.

— ... capable de produire un patronus corporel depuis l'âge de quinze ans ? interrogea Tiberius Ogden, une nuance d'admiration dans la voix.
— Oui, répondit Potter avec un drôle de sourire.

La mimique tenait plus du rictus tordu que de l'éclat de plaisir.

— Bon, bon, tempéra Shacklebolt. Merci pour ce témoignage très convaincant, Harry.

Puis, se tournant vers Mr Nott qui tremblait de froid sur la chaise, les bras devenus bleus sous la pression de l'écartèlement :

— Vous avez entendu un témoin oculaire établir votre culpabilité, trancha-t-il fermement. Avez-vous des éléments à présenter pour votre défense ?
— N–No-n.

Le prisonnier claquait des dents, et le coeur de Nott Jr battait à tout rompre. Il avait cru que l'audience durerait plus longtemps... Il comprenait maintenant sa naïveté. Evidemment qu'il n'y aurait pas de débat, qu'on ne s'intéresserait pas à la personnalité de l'accusé, que personne ne prendrait sa défense... La guerre ne pardonnait à ses ennemis qu'après les avoir tués.

Théodore voulut regarder attentivement les juges pour deviner à l'avance ce que le monde sorcier savait déjà, mais il trouva plus facile de se concentrer sur son père. Ses cheveux blancs, son visage marqué, sa silhouette chétive... En gravant ses traits, il espérait que ces souvenirs maintiendraient une présence invisible à ses côtés. Sa mère n'avait pas atteint un âge assez avancé pour penser à confectionner un tableau et, lorsque ce moment était venu pour son père, celui-ci avait refusé au motif que la dilapidation insensée de la fortune familiale n'avait jamais été un de ses vices. Par conséquent, rien ne pourrait lui rappeler l'existence d'une famille, si ce n'est la sensation d'absence lorsqu'il sentirait des effluves de cuir, de vieux livres ou de whisky Pur-Feu. Nott Jr craignait de ne plus pouvoir poser un pied dans cette bibliothèque. Le silence, dorénavant éternel et infini, ne serait plus une compagnie amicale, la preuve que son père et lui partageaient bien plus qu'un espace, des affinités ou leur sang. Juste l'écho perpétuel du malheur et de la solitude.

— ... partisans d'une peine maximale ?

Théodore redressa brusquement la tête. Des dizaines de mains, bien plus de la moitié, suivirent le même mouvement.

— Très bien... Théodore Nott Sr, en vertu des pouvoirs de cette Cour, vous avez été jugé coupable et condamné à recevoir le Baiser de Détraqueur. L'exécution de ce jugement aura lieu demain à l'aube, à la prison d'Azkaban.

Nott Jr se retrouva soudain dans le noir et eut l'impression de faire une chute au ralenti.

— Viens, dit la personne à sa droite en le prenant par le bras.

Il se laissa traîner sur plusieurs mètres, inconscient de son environnement. Puis, brutalement, la lumière revint pour lui fournir la vision de trois immenses Détraqueurs fondant sur son père.

— Ne regarde pas, hurla quelqu'un dans son oreille.

Mais il était incapable de détourner ses yeux de la scène.

Shacklebolt, indifférent à l'excitation et aux murmures de la foule, poursuivit :

— Je me félicite de vous annoncer que demain, dans tous les journaux nationaux, la nouvelle de la plus grande progression sociale depuis...

Le décor du tribunal s'estompa, ils étaient sortis.


Mot d'auteure : Voilà, nous entrons officiellement dans la seconde partie de l'histoire. Précédemment, je posais pleins de mystères, de secrets... A partir de maintenant, j'y réponds. Et je commence avec Nott, le plus opaque, le plus discret des personnages. J'espère que les révélations sur sa vie vous ont plu et que vous avez ressenti un peu d'empathie pour lui (parce que moi, j'aime tous mes personnages)

Chaque personnage aura droit à une scène similaire, où je dévoilerai des pans entiers de son passé et sa psyché. L'intrigue va devenir plus limpide, même si je ne vous révélerai pas tout de suite, héhé.

Merci de votre lecture, à très bientôt !