Les vêtements qu'on leur avaient donné pour qu'ils puissent se changer étaient ridicules. Ou du moins, ils étaient ridicules sur Merlin : une tunique large resserrée par une ceinture, un pantalon ajusté et des bottes de cuir. Arthur portait exactement le même accoutrement. Mais à lui, cela allait plutôt bien. Ce n'était pas la dernière mode de Londres, mais cela lui donnait un air noble. Et les vêtements étaient étonnamment bien coupés, très confortables, les étoffes agréables au toucher et soigneusement brodées, il fallait reconnaître que c'était du beau travail. Simplement, Merlin avait l'air ridicule dedans. Mais il avait l'air ridicule quel que soient sa tenue. Quand aux vêtements Guinevere, Arthur ne s'y intéressait pas du tout, mais pour être tout à fait objectif, sa longue robe lilas était... très jolie.
On avait permis aux enfants de se baigner à la rivière. L'eau était très froide et le soleil ne brillait pas assez fort pour rendre cette fraîcheur agréable, mais Arthur n'était pas fâché de se sentir propre. Alors qu'il profitait du soleil, allongé dans l'herbe près de Merlin et Guinevere, un centaure en casque et armure vînt le trouver, lui disant qu'Aslan voulait lui parler. Arthur le suivit sans dire un mot. Qu'est-ce que Le Lion pouvait avoir à lui dire, à lui particulièrement ? Il n'en savait strictement rien, et était très curieux. Simplement curieux, absolument pas inquiet. En traversant le camp, il redressa ses épaules et bomba un peu le torse. Il n'avait pas peur. Il n'avait absolument pas peur de ces créatures impressionnantes et majestueuses qui s'inclinaient toutes avec respect sur son passage.
Aslan l'attendait au bord d'une petite falaise. Arthur s'inclina humblement devant lui et attendit qu'il parle. Le Lion regardait au loin sans entamer la conversation, et Arthur se retrouva à suivre son regard. En bas de la falaise, la plaine s'étendait à perte de vue, jusqu'au lointain horizon où elle semblait se fondre avec la mer et le ciel sans nuages. Arthur plissa les yeux, et soudain il vit le soleil se refléter sur un tout petit point juste à côté de la mer.
« Cet éclat que tu vois au loin est Camelot, dit le Lion. Le palais aux quatre trônes dont vous serez les maîtres et les habitants quand la Sorcière aura été vaincue. »
Arthur ne dit rien. Il n'avait pas envisagé de rester à Albion après avoir aidé ses habitants. Il pensait retrouver sa cousine, délivrer le pays, et rentrer au manoir. C'était ce qu'il avait prévu. Mais Albion était un bel endroit, et l'idée de rester aux côtés d'Aslan ne le dérangeait pas, pas plus que celle de vivre dans un palais.
« La Sorcière fera tout pour s'emparer de Camelot, poursuivit Le Lion. Elle hésite encore car elle a peur de moi, mais elle pense pouvoir assurer sa victoire en gardant Morgana en otage. Dès qu'elle sera prête, elle fondra sur le château avec son armée de monstres aussi vite qu'elle le pourra. »
« Que puis-je faire ? » demanda Arthur avec sérieux.
Aslan avait un plan, Arthur n'en doutait pas. Ce qui lui importait était de savoir en quoi il pouvait se rendre utile. Pour sûr, le Lion ne l'avait pas fait venir seul pour rien.
« Je veux que tu prenne la tête de cette armée. » dit-il simplement.
Arthur resta un instant sans voix. L'idée était exaltante et effrayante à la fois, et il se sentait si petit et si insignifiant sous le poids d'une telle responsabilité. Mais il était hors de question de le montrer.
« Je pensais que c'était vous qui la commandiez. » dit-il en essayant de masquer son incertitude.
Le Lion sourit.
« Ce n'est pas moi qui trônerai dans la grande salle de Camelot, dit-il. Ce n'est pas moi qui délivrerai Albion du joug de la Sorcière Blanche. »
« Mais je... »
Arthur ne savait pas ce qu'il voulait dire. Je ne suis pas à la hauteur. Je ne saurais jamais. J'ai peur.
« Qu'y a-t-il, fils d'Adam, gronda alors le Lion. N'as-tu pas reçu une épée en cadeau ? Ce genre de don n'arrive pas par hasard. Crois-tu que le destin puisse se tromper sur ton compte ? »
Arthur trembla et eut honte de sa faiblesse. Il n'était personne pour questionner les décisions d'Aslan, et la peur et son sentiment d'impuissance n'étaient rien face au devoir. Il allait s'excuser quand il entendit un son grave et rond s'étirer dans l'air.
« C'est la trompe de Guinevere. » annonça Aslan.
Aussitôt, Arthur s'élança vers la rivière. Guinevere. S'il lui arrivait quoi que ce soit... il ne pourrait pas se le pardonner. Il n'avait pas réussi à protéger Morgana, il ne pouvait pas perdre quelqu'un d'autre...
Alors qu'il courait, il sentit Aslan à ses côtés, qui filait avec l'aisance et la puissance du vent. Ses pattes ne faisaient aucun bruit en touchant le sol. Ils traversèrent le camp et furent très vite rejoints par une troupe de centaures, de faunes et de griffons. Ils dépassèrent l'armurerie, et Arthur aperçut la rivière, et la silhouette violette de Guinevere menacées par deux créatures gigantesques. Deux loups noirs qui grognaient et montraient les crocs. La jeune fille les tenait en respect avec son épée, mais elle était seule à se défendre, et à défendre Merlin qui avait escaladé un arbre. Le lâche, pensa Arthur, avant de se rappeler que Merlin n'avait pas reçu d'épée. Un des centaures leva son arme, prêt à s'élancer aux secours des deux enfants, mais Aslan l'arrêta de sa patte puissante.
« Laissez-les. C'est leur combat. »
Arthur déglutit, et raffermit sa prise sur le pommeau de son épée. C'était donc son épreuve. Il courut vers un des loups et l'effet de surprise lui permit d'assener un coup qui fit le couiner de douleur. L'entaille n'était cependant pas assez profonde pour le terrasser, et l'animal s'enfuit en amont de la rivière sans demander son reste.
« Suivez-le, ordonna Aslan. Il vous conduira chez sa maîtresse, et vous pourrez délivrer la seconde fille d'Eve. »
Aussitôt, trois centaures et deux griffons s'élancèrent à la poursuite du loup blessé. Restait le plus grand et le plus noir des deux. Le plus dangereux, cela ne faisait aucun doute. Arthur se plaça en garde juste à côté de Guinevere. Ses mains tremblaient légèrement, et il se reprit en voyant que la jeune fille n'était pas plus rassurée que lui.
« Alors, les enfants, leur susurrait le loup. Vous voulez jouer aux chevaliers ? Vous n'avez jamais tué personne, vous tremblez, vous n'êtes pas plus dangereux pour moi que des louveteaux aveugles ! »
Sa voix était rauque et profonde, et assourdie par le plaisir que le loup prenait à les effrayer. Arthur était pétrifié. Guinevere, elle, l'attaqua de front. Le loup para d'un simple coup de patte et obligea la jeune fille à se placer de l'autre côté.
« C'est le moment, pensa Arthur. Il est de dos, je dois profiter de l'occasion. Il faut que je l'attaque; Il faut que je bouge. Maintenant ! » Mais ses jambes restaient soudées au sol comme les racines d'un arbre. Guinevere retenta une attaque, et cette fois, le loup l'envoya valser jusqu'en bas de la pente, à quelques pas de la rivière. Aussitôt, Merlin sauta de l'arbre et courut aux côtés de la jeune fille. Arthur eut juste le temps de le voir détacher la fiole de sa ceinture avant de ramener ses yeux vers le loup qui s'approchait de lui.
« Alors, petit roi. Que vas-tu faire maintenant ? Tu as été incapable d'attaquer quand tu en avais l'occasion. Mais pourquoi te forcer ? Ce n'est pas ta guerre, pourquoi ne rentrerais-tu pas chez toi, en sécurité... »
En sécurité ? Comment pourrait-il rentrer et laisser ses amis en proie aux loups et aux sorcières ?Arthur sentit le courage revenir. Il raffermit sa prise sur l'épée, plia légèrement les jambes, et quand le loup bondit sur lui, il lui asséna un coup unique et puissant au poitrail. L'animal s'écroula sur lui, mort sur le coup.
« Arthur ! » crièrent Merlin et Guinevere.
Un instant, le garçon crut qu'il allait mourir. Le cadavre de l'animal pesait plus lourd qu'un rocher, et il ne pouvait plus bouger, il ne pouvait plus respirer et l'odeur du sang lui soulevait le cœur. Mais très vite, Guinevere et Merlin déplacèrent le corps et il put respirer à nouveau. Il ne lui fallut pas longtemps pour réussir à se dégager. En se relevant, sa vision se brouilla quelques secondes, et il chancela légèrement.
« Tu es blessé ? demanda Merlin. Tu devrais prendre un peu d'élixir. »
« Non, dit Arthur en secouant la tête. Je vais très bien. Et puis, tu ne dois pas le gaspiller, tu te rappelles ? »
Merlin sourit, avant de poser une main sur son épaule et une autre sur celle de Guinevere.
« Merci de m'avoir sauvé. » dit-il simplement.
« Ce n'est rien, fit Arthur, un peu mal à l'aise. J'ai toujours su que tu étais incapable de te débrouiller tout seul. »
Merlin lui donna un coup de coude, qu'Arthur lui rendit, juste assez fort pour qu'il ait un peu mal.
« Félicitation, mes enfants. »
Arthur se retourna, c'était Aslan, et derrière lui leur armée, les dévisageaient tous les trois en silence.
« Nettoie ton épée, fils d'Adam, dit il, et à genoux. »
Et Arthur planta son épée dans la terre. Puis, sur un signe d'Aslan, il s'agenouilla. Le Lion lui toucha alors une épaule, puis l'autre, de sa lourde patte, avant de prononcer les mots.
« Lève-toi, Arthur, chevalier d'Albion. Commandant »
Arthur se leva, la tunique tâchée de sang et le cœur gonflé de peur, de fierté, d'horreur et de tristesse. Il venait de tuer un être vivant. Il était un chevalier. Il regarda les yeux embués Guinevere s'agenouiller à son tour et se relever, chevalier elle aussi.
« Suivez-moi » dit enfin Aslan. « Ce soir, nous mangerons et boirons en votre honneur. »
« Et Merlin ? » demanda Arthur.
Il ne s'était pas battu, mais il ne méritait pas non plus d'être laissé de côté. Le regard d'Aslan s'adoucit et il sourit à Arthur avant de retourner vers le camp.
« Ce n'est rien, lui dit Merlin quand les autres ne firent plus attention à eux. Après tout je n'ai pas combattu le loup. »
« Mais- »
Merlin lui posa une main sur l'épaule.
« Je ne suis pas un chevalier, lui dit-il. C'est comme ça. »
Arthur fronça les sourcils. Merlin était peut-être idiot, mais il n'était pas un lâche. Le garçon n'avait pas hésité à sauter de l'arbre pour venir au secours de Guinevere. Mais pourquoi ne voulait-il pas être chevalier ? Et pourquoi n'avait-il pas reçu d'épée. Pour Arthur cela n'avait pas de sens.
Le soir, ils se réunirent tous autour d'un grand feu, et sous les étoiles ils mangèrent du gibier et des baies, plus délicieuses que tout ce qu'Arthur avait jamais mangé, ainsi que, grâce au zèle de Madame Castor, des rillettes de thon. On chanta et on raconta des histoires du temps d'avant l'hiver où chaque jour était une fête, il y eut de la musique, et des danses puis d'autres chants et d'autres histoires, et toute la plaine vibrait d'éclats de voix et de battement de sabots. Arthur riait et fêtait avec les autres, joyeux et fier. Il se sentait pleinement à sa place, au milieu de son armée qui festoyait en son honneur. Il ne savait pas exactement ce qu'il avait dans son verre, mais c'était délicieux et il plus il en buvait, plus il se sentait heureux. Quelques pas plus loin, il vit que Merlin s'était fait entraîné dans une farandole de faunes. Le garçon lui faisait signe de le rejoindre.
« Je ne danse pas ! » cria Arthur pour se faire entendre.
« Froussard ! » répondit Merlin sur le même ton.
Arthur n'avait pas à répondre à une provocation aussi puérile. Mais au fond, qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire, de danser ? Il se leva en déclarant qu'il allait leur montrer à tous, et fut entraîné par la foule. Le rythme était rapide, mais les pas simples, et quand le morceau s'arrêta, il alla se rasseoir près de Guinevere, complètement essoufflé et le cœur incroyablement léger. Soudain, les regards des trois enfants se croisèrent presque en même temps, et c'était comme si la fête autour d'eux s'était tue et qu'ils étaient seuls au monde. Pendant un moment, ils avaient oubliés qu'ils étaient quatre.
Morgana avait tiré sur ses liens jusqu'à ce que sa main saigne. Elle parvînt à dégager un poignet, puis l'autre, et elle fut de nouveau libre de ses mouvements. La Reine et son équipage avaient fait halte pour la nuit, et ils avaient finit par tous s'endormir, sauf le minotaure qui montait la garde près du feu. Si Morgana faisait suffisamment attention, elle pourrait s'enfuir dans les bois sans qu'on la retrouve, elle partirait alors à la recherche d'Arthur et de ses amis, et ils pourraient enfin rentrer chez eux, loin des horreurs et de la Sorcière. C'était ce que Morgana avait prévu. Mais elle repensa au pauvre renard qu'elle avait mené à sa perte malgré elle ce matin, et aux statues de pierre dans la cour du palais du lac. Elle ne pouvait pas laisser les pauvres habitants de la forêt à la merci de la Sorcière, il fallait qu'elle fasse quelque chose, ici et maintenant, avant de s'enfuir comme une lâche. Doucement, très doucement, les yeux rivés au sol, surveillant chacun de ses pas, elle se rapprocha de l'endroit où dormait la sorcière. Dans son sommeil, elle était encore plus pâle, plus blanche et plus dure. Elle ne pouvait plus tromper Morgana par un de ses masques de gentillesse. La jeune fille s'approcha sans faire de bruit du sceptre qui reposait à côté d'elle. Morgana tînt quelques secondes l'objet terrible dans ses mains. Elle pouvait le briser, là, ou bien l'emmener et le cacher quelque part au fond de la forêt. Ou bien elle pouvait changer en pierre tous ses guerriers pendant qu'ils dormaient. Elle pouvait même l'utiliser contre la Reine elle-même, peut-être que cela pourrait fonctionner... Morgana leva lentement la sceptre au-dessus de sa tête, prête à frapper.
La sorcière ouvrit les yeux. Morgana croisa son regard et manqua l'instant où elle aurait pu assener le coup fatal. Déjà la Sorcière était debout, elle attrapa le poignet de Morgana et sa main était si froide et elle serrait si fort et ses yeux, ses yeux si durs lui disaient qu'elle allait mourir. Morgana laissa tomber le sceptre, mais la poigne de la Sorcière ne se desserrait pas, et la jeune fille ne put retenir le cri qui lui brisait la gorge. Soudain l'étau sur son poignet disparut, la Sorcière la jeta au sol et la tête de Morgana cogna contre une pierre. Son crâne lui faisait mal, et les sons et les images qui lui parvenaient étaient confus, mais elle avait l'impression que les soldats de la Reine se battaient, et les sabots de chevaux faisaient résonner le sol. Et soudain elle se sentit décoller, emportée loin de l'affrontement, et elle perdit connaissance.
Le lendemain de la fête, un faune vînt réveiller Arthur, Merlin et Guinevere très tôt.
« L'escouade est revenue, leur annonça-t-il. »
Les enfants se précipitèrent hors de leur tente, à la rencontre des centaures et des griffons. Morgana n'était pas avec eux. Arthur sentit ses yeux piquer, mais il se retînt.
« Alors ? » demanda-t-il plutôt.
Il voulait ajouter quelque chose, poser une vraie question, ma sa gorge était trop serrée. Sans un mot, le centaure lui indiqua le promontoire, sur lequel se tenaient Morgana et Aslan, apparemment en pleine discussion.
« Elle est vivante ! » lâcha Arthur dans un souffle.
