Chapitre 10
«Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu'avec le cœur l'essentiel est invisible pour les yeux.»
Extrait de Le Petit Prince, Antoine de Saint Exupery.
Le royaume des limbes
Ma nuit n'avait pas suffi, je sortais d'un long tunnel, les membres encore engourdis, chauds, impatients. Le réveil n'avait pas encore sonné, l'astre solaire brutalisait mes paupières à coup de rayons lumineux: assez! Je ne suis pas prête! Je ne veux plus me lever, m'apprêter tel un automate sans âme, me diriger vers cet endroit hostile où la vie se résume à des machines, des appareillages démoniaques au service d'une survie sans relation avec ceux qui un jour, ont compté pour nous...plus que tout.
Cinquième jour, suite...
Je m'étais endormie au royaume des lucioles hier soir, sereine au milieu des lumières voltigeuses, témoin privilégié d'une féérie animale. Lorsque j'étais enfant, j'avais peur de tous les insectes, mêmes les coccinelles m'effrayaient, jusqu'au jour où mon père me convainquit que ces créatures infiniment petites connaissaient les mêmes craintes (bien inversement proportionnelles à leur taille) que moi et que de surcroît, je serais responsable de leur bien être si je décidais de les adopter. En d'autres termes, cela signifiait que le meilleur moyen de vaincre ma peur se situait dans un changement de positionnement dans ma perception du monde: ce n'était plus moi la victime, je jouais dorénavant le rôle d'ange gardien auprès des petites bêtes qui nécessiteraient une protection particulière. Mon libre arbitre m'autorisait à évaluer qui était dans le besoin. Mon dernier rêve m'avait entraîné au pays des lucioles mais pas celui qui avait bercé mes nuits enfantines, plutôt la version morbide où ces petits animaux symbolisaient la précarité de la vie.
«Vous aurez droit à des moments inoubliables. Célibataire, l'amour, le vrai, le grand, vous en rêvez, le Ciel le sait ! Vous avez toutes les chances de tomber sur lui ce jour. Alors, sortez, la saison amoureuse est ouverte pour vous !» Mme Irma m'avait une fois de plus devancée! Le temps nécessaire à la déprogrammation du réveil avait rendu possible ses lâches épanchements sentimentaux.
J'envisageais sérieusement de me faire porter pâle, alors que j'étais en pleine exploration de symptômes crédibles et invérifiables, j'entendis distinctement la voix de Charlotte Collins m'interpelant. Sans affolement mais je ne pouvais manquer l'inquiétude dans la tonalité inhabituellement aigüe. Je fonçai hors de mon lit et de ma chambre, prête à voler à son secours, mes jambes ailées me portèrent en bas de l'escalier où je faillis renverser celle que je m'apprêtais à assister. La vue du fardeau (au sens propre aussi...) qu'elle avait installé sur son épaule m'arrêta net: son peu vaillant époux gisait de guingois, sur la partie droite de son corps! Je ne pouvais risquer un contact direct...Elle me confia la responsabilité de la prise en charge médicale de William Darcy, encore debout, bien que légèrement chancelant. Les Collins disparus dans la voiture familiale en route pour le cabinet médical, je priai Darcy de prendre ses aises sur le canapé du salon. Sous prétexte de vérifier son intégrité anatomique, j'en profitai (bien malgré moi) pour apprécier la merveilleuse harmonie de son corps...Il paraissait en état de choc, ne réagissait pas vraiment à mes stimuli, je commençais à projeter un bref détour par les urgences quand je m'aperçus qu'il portait toujours ses vêtements de nuit. Interloquée, je soupirais cherchant des indices de confusion mentale quand il se mit à trembler, de tout ses membres, ses dents claquaient, son regard croisa le mien, comme naufragé de son propre corps. Tout en lui expliquant ce que je me proposais de mettre en œuvre, je l'amenai à se redresser et le conduisis dans ma chambre afin de le coucher sous mes couvertures, il grelottait toujours alors je n'eus plus d'autre choix que me glisser dans le lit et me coller à lui pour le réchauffer avec ma propre chaleur corporelle. Croyez- moi, j'avais très chaud, là...
Il me parut se calmer très doucement, je l'avais enlacé pour lui offrir une contention physique, quelque chose comme un retour aux limites de soi. Que peut- on offrir d'autre à un être visiblement en grande détresse? Il finit par s'endormir, contre moi, complètement abandonné au creux de mes bras. Son sommeil agité eut raison du mien finalement (pour la deuxième fois aujourd'hui, je n'avais pas du tout mais vraiment pas du tout, envie d'ouvrir les yeux).
Lorsque je me résolus à affronter le reste de cette journée, je constatai qu'il avait posé l'une de ses mains sur la face interne de l'une de mes cuisses, je sentais pleinement sa chaleur restaurée irradiée à l'intérieur de mon corps...Puis ses doigts parcoururent lentement, délicieusement un trajet ascendant, comme une caresse assurée. J'ai craint les chatouilles tout au long de ma vie, mais cet homme- là connaissait certainement l'art et la manière de dispenser le plaisir...Quel dommage qu'il soit si agaçant! Gourmande de sensations devant l'Éternel, je ne pus réprimer un gémissement de contentement au contact de cette main délicate rendant un hommage bienvenu à ma féminité. Vraiment dommage...mais pour la bagatelle on n'exige pas obligatoirement d'avoir de l'esprit de la part de son partenaire. Ce n'était plus une unique mais une paire de mains qui faisaient connaissance avec mes lieux de plaisir, exacerbé par cette danse exquise le long de mes cuisses, de ma taille, de mon buste, ses caresses de plus en plus appuyées, insistantes dans le dessein de créer un manque après leur passage, avec la cruauté d'un amant entièrement dévoué aux supplices d'amour soumettant ainsi l'autre sans violence, en toute conscience. Généreuse, je m'étais mise à jouer moi aussi avec ses sensations, et le moindre de ses murmures, de ses frissons m'autorisaient la poursuite de mon exploration passionnée. Sa bouche exigeante enflammait maintenant tous mes sens, je croyais défaillir de plaisir quand le retour au foyer du charmant couple m'hébergeant couvrit bruyamment le silence régnant jusque là au Rez de chaussée, Maudits soient les générations de Collins de la terre entière! Mon complice avait cessé toute activité licencieuse, à mon grand désespoir...
Mon esprit analysait frénétiquement la situation, je savais déjà que la fin de la pause grivoise avait bel et bien sonnée. Les trompettes de Jéricho n'eussent pas mieux réussi. Je m'étais extraite, à regret, de ses bras pour me précipiter vers le couple qui ne manquerait pas de s'enquérir de sa santé rapidement, alors autant anticiper la confrontation. Avant de franchir la porte de ma chambre, je me retournai pour lui faire signe de garder le silence mais l'expression d'infinie tristesse qui s'était emparée de son visage figea mon geste quelque part entre le présent et le futur proche. J'avais beau savoir intuitivement que ni ma fuite, ni ma personne ne pouvait être la cause d'une telle mélancolie, cela ne me procurait aucun réconfort. J'étais simplement témoin du désespoir d'un humain, dont je n'étais certes pas responsable mais j'avais l'audace de croire que je possédais peut- être la capacité de l'aider à le surpasser. Puisant au sein de mes ressources intellectuelles, je décidai d'envoyer un SMS à Charlotte pour la prévenir que notre invité surprise allait pour le mieux et que je souhaitais me reposer dans ma chambre une grande partie de la journée. Le pieux mensonge...celui qui nous permet de sauver les apparences, de conserver de bonne relations avec notre entourage.
Un sourire effronté aux lèvres je savourais à l'avance les moments de pure frivolité à venir. Il avait déjà saisi mes hanches, m'obligeant, si tant est que cela s'avérait nécessaire, à m'asseoir face à lui. Me dévêtir ne lui prit qu'un bref instant, je n'osais plus bouger prise sous le feu de son regard, intimidée par la force dudésir qui émanait de lui, j'aurais aisément cru être la femme qu'il attendait depuis toujours, l'âme sœur. Ce qui pour moi constituait une nouvelle expérience libertine avec à la clé un ravissement de tous mes sens (pour ma collection personnelle, mon florilège) semblait tenir pour lui, de l'engagement fusionnel des amoureux éternels. Il fit littéralement fondre ma fragile hésitation en prenant possession de mes seins, sa langue m'infligeant mille tourments, ses mains en quête d'effets dévastateurs supplémentaires. La chair a ses raisons que la raison ne connaît point.*
Jamais, au grand jamais je n'aurais rêvé d'une telle folie érotique, j'ai tout traversé passionnément, éperdument: la tempête qui devient le raz de marée, les soupirs avant l'accalmie, l'agonie langoureuse, le don jubilatoire et la jouissance de l'offrande.
Nos corps exaltés avaient deviné un accord singulier, succombant l'un à l'autre. Pourquoi ce parfait amant souffrait- il d'une telle personnalité? Comment renoncer à une telle rencontre? Même si je ne me définissais pas comme sentimentale, je connaissais les limites de ce type de relation. L'intensité de nos antagonismes, irréductibles, agirait comme un aphrodisiaque pendant un laps de temps plus ou moins long puis pervertirait les échanges au point de tout enlaidir, même les simples gestes d'amour. Cependant, que connaissais- je de lui? Hormis les mises en garde de George qui lui- même n'appartenait pas au cercle de mes intimes, une première impression vaguement négative, des propos hâtivement jetés à mon sujet par cet homme qui méritait peut- être une seconde chance? Allons, voilà que mon inclination pour la lubricité prenait le pas sur mon raisonnement! Ce n'est tout de même pas parce que j'avais adoré m'ébattre en sa compagnie que je devais trouver des circonstances atténuantes quant à son attitude passée!
Je sentis un mouvement sur ma droite, me retournai pour assister au lever de mon partenaire qui enfilait ses vêtements, sans un mot, refusant d'échanger le moindre contact avec moi. J'étais maintenant totalement dégrisée...«Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris, pardonnez- moi.»
J'aurais même préféré un sobre «Merci». Qui était cet homme? Était- ce seulement un homme? Peut- être les récits d'enlèvement par des extra- terrestres ne constituaient- ils pas des affabulations de siphonnés du bocal? Darcy comme cobaye d'ET? J'avais peine à y croire...Quel dommage, un tel talent érotique dans un esprit si dérangeant...
Le cœur prêt d'éclater, Darcy courait comme un forcené vers son ultime refuge. Comment avait- il pu corrompre ces tendres sentiments qui le liait à elle? Seigneur, quelle folie avait-il commise? Sa fuite acharnée l'avaient conduit directement à Rosings Park où il avait évité la rencontre avec son cousin en s'élançant dans l'escalier principal, lui lançant quelques mots d'excuse avant de regagner sa chambre. Comment réparer cette odieuse transgression? Il avait imaginé apprendre à la mieux connaître et il avait consommé l'acte charnel hors les liens sacrés du mariage avec un «double» saisissant de la femme qu'il avait admirée et à qui il avait offert son amour inconditionnel! Même si demain n'existait plus, lui n'oublierait jamais la faute commise et surtout le plaisir démesuré qu'il en avait retiré. La seule conclusion acceptable résidait en une union officielle et rapide avec cette Élisabeth du XXIe siècle.
La nécessité absolue de coucher sur le papier sa demande pressante l'amena une fois de plus au secrétaire. Le devoir d'un gentleman, même perdu dans une tempête temporelle, demeurait et Fitzwilliam Darcy ne l'ignorait point.
A suivre
* Pour parodier Blaise Pascal, dans les Pensées; la citation exacte étant: «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.».
