CHAPITRE 9
Après avoir entortillé son écharpe autour de son cou et enfoncé son bonnet noir sur sa tête, il verrouilla la porte de son appartement, empruntant ensuite les escaliers afin de rejoindre l'extérieur. Le temps était plutôt clair ce jour-là, ce qui le mettait manifestement de bonne humeur. Il fouilla dans ses poches à la recherche de son paquet de cigarettes, ainsi que de son briquet, s'en alluma une, et rejoignit tranquillement l'arrêt de bus de l'autre côté de la rue. Il n'y avait que deux autres personnes qui attendaient à ses côtés. En même temps, là où il se rendait, il se doutait bien qu'il n'y avait pas grand-monde qui voulait y aller.
Le froid lui mordait les doigts, mais il n'y prêtait pas attention. La fumée qu'il rejetait devant lui causait des nuages assez conséquents, se mélangeant à ceux produits par sa respiration. Levant le visage vers le ciel, il remarqua une très faible lueur de soleil il ne percerait pas encore derrière les nuages, là-haut. Il faudrait attendre encore quelques semaines avant de pouvoir se découvrir. Le ronronnement d'un moteur tout proche le tira de sa contemplation, et avant même qu'il n'ait pu tout à fait terminer sa sucette à cancer, le bus s'arrêta à sa hauteur. Il écrasa son mégot sur le trottoir, l'enfonçant dans la neige, puis monta finalement s'installer à l'arrière du véhicule.
Son regard se perdait dans le paysage qui défilait à travers la fenêtre. Il se demandait finalement si ce qu'il avait l'intention de faire n'était pas se mêler d'affaires qui ne le concernaient pas directement. Au fond de lui, ce n'était pas forcément pour lui, ou pour ses deux autres amis, qu'il espérait trouver une réponse à toutes les questions qui planaient dans son esprit, mais surtout pour le petit chanteur. Il ne supportait plus son mutisme sur ce qui lui arrivait il avait envie de comprendre, de tout savoir, afin de pouvoir l'aider. Il n'était pas inconscient qu'il pourrait mal réagir, mais c'était pour son bien qu'il agissait de la sorte. Peut-être qu'il serait en colère sur l'instant, mais le guitariste était certain qu'il verrait la justesse de son action.
Un peu moins d'une heure plus tard, le guitariste arriva à destination. Le froid avait commencé à lui mordre à la peau, il espérait un peu de chaleur chez ses hôtes. Frottant ses mains l'une contre l'autre afin de les réchauffer, il déposa finalement son index sur la sonnette de la porte d'entrée. Il n'attendit guère longtemps avant de voir la porte s'ouvrir devant lui, dévoilant Maiko avec un biberon de chocolat dans les mains. Elle fut surprise de sa visite, mais l'invita rapidement à venir s'installer autour d'un bon thé que Nobu prépara. Toru retira sa veste puis s'assit à table avec son couple d'amis. Ayumi était au salon, absorbée par les dessins animés qui tournaient à la télévision.
« Tout le monde va bien ? interrogea la jeune femme en tendant une tasse chaude au musicien.
— Merci. Oui, répondit-il, on peut dire ça comme ça. En fait, je suis venu vous voir parce que j'aimerais vous poser quelques questions… Je ne sais pas si vous pouvez m'aider, mais comme Taka est resté un petit moment ici, peut-être qu'il vous a parlé de quelque chose ? »
Un petit silence s'installa autour de la table. Ils attendaient que le guitariste poursuivre, et ce fut ce qu'il fit après avoir but une gorgée du thé brulant.
« Taka… Il n'est pas bien, du tout. Ryota, Tomoya et moi on le voit très bien, mais il ne nous parle de rien.
— C'est vrai qu'il avait plutôt l'air préoccupé lorsqu'il était ici, déclara Nobu, mais j'imagine que c'était à cause de votre dispute. »
Toru soupira légèrement.
« C'est vrai que je n'ai pas été intelligent à réagir comme je l'ai fait, mais cela ne change rien au mal-être de Taka.
— Qu'est-ce que tu entends par là exactement ? le questionna Maiko qui paraissait ne pas comprendre la situation.
— Depuis qu'il doit s'occuper de Tomo, il est devenu encore plus faible. Je vois qu'il a quand même mûri, mais il est tracassé par quelque chose que l'on ignore.
— Je suis navrée, mais il ne nous a rien dit à ce propos, reprit-elle.
— J'ai eu des soupçons moi aussi, se manifesta son mari. Je ne saisis pas très bien le lien qui unit Taka et cet enfant… ?
— Il dit que c'est son petit cousin. »
Le guitariste blond reprit sa tasse dans ses mains, laissant ses yeux se perdre un instant dans le petit tourbillon qu'il formait en remuant le thé vert. C'était une histoire assez compliquée, mine de rien, et ses amis ne semblaient guère plus renseignés à ce sujet qu'il ne l'était lui. Il passa une main dans ses cheveux en bataille avant de reprendre la parole :
« J'ai été récupérer Tomo avec lui, il y a quelques jours de ça, à la crèche. Là-bas, une des auxiliaires a cru que Taka et moi étions un couple, alors j'imagine qu'il a du inventer une drôle d'histoire pour qu'elle pense ça. »
La jeune femme se mit à rire derrière sa main, ce qui fit esquisser un sourire en coin aux deux hommes.
« Et Ryota et Tomoya, ils n'en savent rien de tout ça ? demanda Nobu.
— Non. Taka ne parle à aucun d'entre nous, ni même à ses autres amis à ce que je vois. »
Ayumi débarqua dans la cuisine et tendit son biberon vide à sa mère. Cette dernière lui pria de bien vouloir saluer Toru, ce qu'elle fit avant de repartir dans le salon s'enrouler dans une couverture. Le guitariste sourit une nouvelle fois devant ce spectacle, c'était une petite fille vraiment adorable.
« Bon et bien, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, déclara-t-il finalement en se relevant. Merci pour le thé, et pour avoir pris le temps de m'écouter.
— C'est normal, Taka est aussi notre ami. J'espère que tout va s'arranger pour lui… »
Assis dans le bus du retour, Toru ne savait plus quoi avoir en tête. Personne n'était donc au courant de ce qu'était en train de faire Taka ? Cela était hallucinant… Il gardait tellement bien les choses en lui qu'aucun de ses amis ne pouvait deviner quoi que ce soit. Néanmoins, le guitariste n'était pas dupe et il se doutait qu'à ce rythme là, le petit chanteur ne pourrait pas conserver son secret encore bien longtemps. Il finirait par craquer quand cela serait trop dur de se murer dans le silence mais qui sait s'il ne sera pas trop tard à ce moment.
« Ce n'est pas possible d'être aussi borné ! » songea-t-il en donnant un coup de pied dans la canette qui traînait devant lui. Il enfonça les mains dans ses poches et traversa la route afin de rejoindre le magasin de musique dans lequel il avait donné rendez-vous au batteur et au bassiste. Il voulait parler avec eux de ce qu'ils ressentaient de toute cette histoire et, éventuellement, voir ensemble s'ils n'avaient pas la possibilité de faire tout avouer au plus têtu du groupe.
« Eh Toru ! »
L'interpellé se retourna pour saluer ses deux amis qui arrivaient ensemble. Ils firent rapidement le tour de la boutique afin de racheter une prise jack pour la basse de Ryota et un nouveau capodastre pour le guitariste. Une fois cela fait, ils décidèrent de se poser dans le cybercafé à quelques rues de là. Une fois qu'ils furent installés, ce fut bien évidemment le guitariste qui débuta la conversation.
« Je crois que je suis en train de devenir complètement fou à cause de Taka ! lâcha-t-il directement. Je n'arrive pas à le cerner, pourquoi est-ce qu'il ne nous raconte rien ? »
Ses deux interlocuteurs n'osèrent pas répondre tout de suite, mais Tomoya se lança après plusieurs secondes passées à se regarder.
« Écoute Toru, nous sommes tous concernés par Tomo et Taka, mais je ne pense pas qu'on puisse faire grand-chose… Le forcer à nous parler ne serait peut-être pas une bonne idée, selon moi.
— Je crois le contraire, répondit-il. Il faudrait le mettre au pied du mur, même s'il nous en voudrait, il finirait par comprendre que c'est pour son bien qu'on fait ça. On est tous inquiet pour lui, tu penses que c'est mieux de rester comme ça ? »
Il commençait à s'énerver, mais il savait que ce n'était pas de cette manière que les choses s'arrangeraient. Il abandonna un soupir.
« Si cela ne regardait que lui, je le laisserais faire, mais ce n'est pas le cas. Tout le groupe est impliqué, et je n'ai pas envie que sa mauvaise santé nous oblige à annuler des concerts, ou à repousser des répétitions. »
Ryota, qui était resté muet jusque là, acquiesça légèrement du visage aux dernières paroles de son ami.
« Toru a raison. Ce n'est pas vivable de rester dans une telle situation. Taka a certainement besoin d'un coup de main, de soutien, mais dans l'état actuel des choses, on ne peut pas lui offrir tout ça car on ne sait rien du mystère qui entoure Tomo, dit-il. Le petit est mignon, mais cela a trop duré pour qu'il n'y ait rien de bizarre dans tout ça. »
Ils demeurèrent tous dans leurs pensées pendant un petit instant. Quelle était la meilleure solution ? Taka était très bien parti se réfugier ailleurs lorsque la dispute entre lui et Toru avait éclaté, coupant les ponts avec ses amis durant près d'une semaine, il serait donc capable de renouveler l'expérience et qui sait pour combien de temps cette fois si on lui forçait un peu trop la main. Les trois musiciens se sentaient réellement impuissants pour leur ami peut-être était-ce Tomoya qui avait raison, au fond ? Laisser Taka vivre sa vie comme il l'entendait, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus. Ils ne seraient pas de mauvais amis en agissant de la sorte, au contraire, mais quelque chose gênait profondément le guitariste. Il n'était pas du genre à renoncer aussi facilement.
« Je vais aller le voir, déclara-t-il, et discuter avec lui. On verra bien ce qui en ressortira après tout, non ?
— Je me demande si c'est une très bonne idée… murmura le batteur, songeur.
— Alors quoi, on n'essaie pas d'arranger les choses ?! haussa-t-il la voix.
— Je n'en sais rien, Toru ! tonna à son tour Tomoya. A t'entendre on croirait que tu es le seul impliqué dans tout ça.
— Calmez-vous, tenta de tempérer Ryota. Toru, fais comme tu as dit, et tiens nous au courant, d'accord ? C'est la seule option que l'on a dans l'immédiat, alors autant tenter le tout pour le tout. »
La discussion se stoppa donc sur cette idée, puis ils changèrent de sujet afin de se calmer les esprits. Ils parlèrent surtout de cette collaboration qui avait été demandée il y avait plusieurs mois de cela avec le groupe canadien Simple Plan. Ils aimaient tous les quatre ce que ces garçons faisaient, et Taka avait proposé de faire une chanson avec eux. L'idée avait semblé plaire à leur manager qui avait promis d'en faire part à la maison de disques puis à tout ce qui s'ensuivait. Cependant, comme il n'y avait encore aucune réponse, ils se demandaient si cela n'avait pas fini par tomber aux oubliettes. Ce ne serait pas la première fois que l'un de leur soi-disant « désir de star » ne serait pas abouti.
Dehors, le temps était en train de décliner. Le léger soleil de l'après-midi se cachait derrière les nuages et se couchait lentement à l'horizon. Les trois amis se quittèrent là-dessus et tandis que Ryota et Tomoya rentrèrent chez eux, Toru, lui, passa un petit coup de fil à Taka afin de s'assurer qu'il se trouvait bien chez lui. Il ne voulait pas perdre de temps dans ses actions il avait entrepris un peu toute cette démarche en un jour, alors autant tout faire d'un coup pour ne pas que ça s'entasse.
J'étais en train de changer la couche de Tomo lorsque mon portable retentit à l'autre bout du salon. Je lâchai un soupir, me disant que la personne au bout du fil n'avait qu'à attendre deux secondes que je termine. Amusé par la chanson, le petit garçon tapait dans ses mains en babillant. Il semblait d'ors et déjà apprécier la musique que nous faisions ! Cela me fit sourire et je me mis à chantonner par-dessus la sonnerie du téléphone, donnant encore plus le loisir à Tomo de s'amuser. A vrai dire, j'étais plutôt heureux que mon fils aime la musique, cela pouvait sans doute paraître ridicule, mais je trouvais que c'était une réelle bonne chose.
Reboutonnant son body, je lui renfilai son pantalon avant de le poser à terre. Il partit à quatre pattes rejoindre ses jouets. Je saisis mon portable au passage en allant mettre sa couche à la poubelle et je vis alors que Toru avait essayé de me joindre. Je me demandais ce qu'il pouvait bien me vouloir en cette fin de journée… Je ne mis donc guère longtemps à le rappeler et il m'apprit qu'il comptait passer ici si je m'y trouvais. Je répondis par la positive, ne sachant en fait pas quoi dire d'autre, et il déclara qu'il arriverait dans moins d'une demi-heure. Nous raccrochâmes ensuite et je passai une main dans mes cheveux. Il avait fait allusion au fait qu'il avait dans les idées de m'interroger à propos de quelque chose. Je ne pouvais pas deviner à l'avance ce dont il souhaitait me faire part, toutefois j'avais ma petite idée – et ce n'était pas forcément pour me plaire.
Je jetai un rapide coup d'œil sur ma pendule afin de voir l'heure et je me rendis compte qu'il ne faudrait pas tarder à préparer le dîner, surtout pour Tomo. J'inviterai certainement Toru à manger avec nous ce soir, cela me ferait un peu de compagnie et mon fils pourrait davantage se faire à lui, car entre eux deux, la relation semblait assez difficile à s'établir. J'ignorais si Tomo avait compris que le guitariste n'avait pas été très tolérant envers nous, mais plus le temps passait et plus cela me paraissait évident. Il était, certes, très jeune, cependant il n'en était pas pour autant idiot.
Je partis le rejoindre, m'asseyant en tailleur en face de lui. J'attrapai l'un des cubes en bois pour l'empiler sur un deuxième, puis sur un troisième, avant de donner un petit coup dedans pour tous les faire tomber. Je vis les yeux du petit garçon s'ouvrir en grand puis il se mit à rire. Je renouvelai donc une nouvelle fois l'opération et, cette fois-ci, un rire strident retentit de sa gorge. A mon tour, je me mis à rire, le trouvant adorable et appréciant cet instant plus que jamais. Nous jouâmes ainsi une bonne dizaine de minutes puis je lui dis de rester un peu au calme avant de dîner. Nous rangeâmes tous les deux ses cubes (il me les tendait tandis que je les mettais en ordre dans la boîte), et je lui sortis ses livres qu'il se mit à regarder entre deux galipettes qu'il faisait sur la couette que j'avais installée au sol et qui lui servait de tapis de jeux.
Après m'être assuré qu'il ne risquait pas de se faire mal avec quoi que ce soit dans les alentours, je m'attelai sur le plan de travail, coupant du brocolis et des carottes que je comptais faire mijoter, puis écraser en purée, pour Tomo. A côté, je fis cuire des pâtes, du soja et du porc en sauce pour mon invité, qui ne tarderait plus à arriver, et moi-même. J'étais définitivement hors du contexte musical à cet instant, mais cela ne me déplaisait pas vraiment. Je prenais goût à préparer de petits plats à mon fils et cela me donnait aussi l'occasion de m'améliorer en cuisine. Inconsciemment, un sourire se traça sur mes lèvres quelques secondes avant que l'interphone ne se mette à sonner. Je baissai le feu et allai ouvrir.
Peu de temps après, je le vis arriver, nous nous saluâmes et je le fis entrer. Tomo et moi n'étions pas sortis ce jour-là, mais je pus constater que nous avions plutôt bien fait. Mon ami semblait congelé et je lui proposai de lui servir une tasse de thé bien chaude. Il accepta volontiers, et, après avoir dit bonjour à mon fils, il vint s'asseoir en face de moi. Tout de suite, il plaqua ses mains sur sa tasse en lâchant un petit soupir de bien-être. Cela me fit sourire.
« Qu'est-ce qui t'amène ? lui demandai-je finalement.
— J'ai vu Ryota et Tomoya tout à l'heure, m'apprit-il, et nous avons parlé de toi.
— De moi ? Pourquoi ? fis-je, étonné.
— Oui, parce que nous sommes tous les trois inquiets pour toi. »
Je ne répondis pas, baissant légèrement les yeux vers ma propre tasse. J'avais bien sûr compris de quel sujet il s'agissait.
« Écoute, reprit-il, je ne veux pas te sembler lourd ou bien peut-être même me mêler d'affaires qui ne me concerne pas le premier, mais c'est tellement facile de voir que tu ne vas pas bien Taka. Regarde ce qui s'est passé le jour de Noël…
— Je vous l'ai déjà dit, à toi et à Ryota et Tomoya, je vais bien, insistai-je, agacé car je ne voulais pas songer de nouveau à ce moment.
— Non, haussa-t-il la voix en me faisant sursauter, non, tu ne vas pas bien ! Bon sang Taka, mais réagis un peu ! Parle-nous !
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Toru ? m'emportai-je en me levant de table. Je n'ai absolument rien à te dire ! Ce n'est pas facile de s'occuper d'un enfant tous les jours, mais je n'ai pas besoin de le répéter, vous le savez déjà.
— Dis-nous simplement la vérité à propos de lui. »
Sa franchise et le fait que ses paroles soient si directes m'avaient toujours surpris et impressionné. Je demeurai muet face à lui, incapable de répondre quoi que ce soit. Alors il se doutait de quelque chose pour Tomo ? J'avais peut-être fait un faux pas quelque part, je n'avais pas assez protégé mon secret… Ce n'était pas facile de s'occuper d'un enfant tous les jours, ça non, mais cela était encore plus compliqué dans les conditions dans lesquelles je me trouvais. Sauf que je ne pouvais rien dire, je n'y arrivais tout simplement pas, même si maintenant j'avais accepté le fait que Tomo soit bel et bien mon fils.
Il avait frappé en plein dans le mil, en plein cœur de ce qui me faisait totalement perdre pieds. Debout devant lui, j'avais l'impression de n'être qu'un insecte minuscule qui se noyait dans un lac immense. Je devais relever la tête, encaisser plus rapidement le coup, mais je n'avais jamais été capable de le faire en vingt-quatre ans de ma vie, alors cela s'avérait plutôt difficile. Je me contentai donc de me retourner pour terminer d'un geste maladroit la cuisson du repas. Je ne me sentais pas très bien. Ma vue se brouilla et je ne vis qu'un voile blanc. Le sang me montait à la tête, provoquant un violent mal de crâne et je dus m'accrocher à l'évier afin de ne pas m'écrouler par terre.
Une main se posa sur mon épaule, je devinai qu'il s'agissait de mon ami, et je l'entendis vaguement me dire de m'asseoir pour me calmer. Il me soutint jusque sur le canapé et me conseilla même de m'allonger quelques secondes. Je fermai les yeux quelques secondes et ne les rouvris que lorsque je sentis une petite main chaude sur mon bras. Tomo me fixait de ses grands yeux marron et je ne sus pourquoi à cet instant un véritable sanglot s'empara de tout mon être. De grosses larmes perlaient sur mes joues, mouillant mon tee-shirt, sans que je ne parvienne à les stopper. Je dus m'asseoir pour ne pas m'étouffer et je saisis mon fils pour le serrer très fort contre ma poitrine. C'était dur, tellement dur. Je me détestais de lui faire subir tout ça, de n'être pas aussi fort que Toru, ou que tous mes autres amis.
Le guitariste ne tarda pas à nous rejoindre et il passa son bras autour de mes épaules dans le but de nous étreindre tous les deux. Je laissai ma tête tomber sur sa propre épaule, tenant fébrilement la main de Tomo dans la mienne. Le petit garçon ne disait pas un mot, j'avais la terrible impression qu'il taisait ses sentiments et qu'il le faisait tellement mieux que moi, et à cette idée, je fus pris de légers tremblements. Ils ne passèrent pas inaperçus aux yeux de mon ami qui me redressa et me traîna presque jusqu'à la cuisine où je vis qu'il avait terminé le repas. Dans un silence pesant, brisé seulement lorsque je reniflais bruyamment, je fis manger Tomo sous l'œil attentif de Toru qui se chargea ensuite de le coucher.
Nous nous retrouvâmes ensuite seuls et ce fut à cet instant que le blond me donna une gifle magistrale. Heureusement que j'étais assis, sinon je crois que je serais tombé. Cela eut pour effet immédiat de faire cesser le flot de larmes qui m'assaillait toujours. Portant une main sur ma joue qui chauffait, je n'osai pas lever les yeux vers mon interlocuteur. Le courage n'avait jamais été mon fort non plus. Par chance, enfin j'ignore si je pouvais nommer cela ainsi, Toru fléchit les jambes jusqu'à être à ma hauteur et il prit mon menton entre ses doigts pour me faire lever le visage. Mon regard le fuyait, honteux de tout ce qui venait de se passer.
« Taka… soupira-t-il. Il faut que tu te rendes compte que ce n'est plus possible ce que tu es en train de vivre. »
Il avait raison, mais il ne m'apprenait rien. Je m'en étais parfaitement rendu compte sans que l'on ne me le dise.
« Si tu ne veux pas parler à Ryota et Tomoya, parle-moi au moins à moi… Je ne peux pas te promettre de faire de miracles, mais je ferais ce que je pourrais pour t'aider. »
Mes yeux croisèrent son regard insistant braqué sur moi. De la sincérité. Ce fut ce que j'y lus, mais je ne parvins pas à lui répondre. Tout se mélangeait dans mon esprit. Je savais que je pouvais lui faire confiance et je n'avais aucun doute sur ses propos, le problème ne se résidait pas là. Alors, qu'est-ce que tu vas faire, Taka ? Maintenant, tu es au pied du mur, tu n'as plus la possibilité de faire autre chose. Est-ce que ce serait la meilleure des choses à faire ? Il devait arrêter de me poursuivre avec ses belles paroles j'avais la soudaine impression de devenir fou.
J'avais perdu le nord, cela n'était pas nouveau, mais plus les jours passaient et plus j'avais l'impression de m'en sortir que je m'apercevais que tout cela n'était qu'une illusion. Rien n'allait mieux, je n'allais pas mieux c'était sans doute même de pire en pire. Toru relâcha mon menton et soupira en passant une main dans ses cheveux blonds. Je ne m'étais jusqu'alors jamais rendu compte à quel point mon ami était beau. J'avais chaud, je n'étais pas dans mon état normal, un peu comme si j'avais été drogué – cela était certainement car j'avais trop pleuré. J'agis sans réfléchir quand je tirai mon ami par le col de son tee-shirt pour l'attirer à moi et l'embrasser. Je ne ressentais rien, sinon une immense peine qui brûlait mon cœur. J'avais besoin de quelqu'un, là, qui resterait tout près de moi un petit instant.
Il ne me repoussa pas, mais mit un instant avant de se laisser aller. Nos lèvres se séparèrent pour se rencontrer une seconde fois. Le baiser fut plus intense, plus profond. Nos langues devinrent un ballet furieux et bien vite Toru m'attrapa par la taille. Une décharge électrique se produisit dans tout mon corps et je compris que je ne pourrais réprimer ce désir qui venait d'éclater en moi. Mes mains s'accrochèrent d'elles-mêmes à sa chevelure et je l'entraînai ensuite sur le canapé. Il ne disait rien il cédait simplement à ce que je faisais. Il te comprend bien mieux que toi-même tu ne te comprends.
J'avais de plus en plus chaud et la chaleur de nos corps ne faisait qu'accroître mon attrait à son égard. Je n'étais rien, je n'étais qu'un être faible qui n'avait jamais su faire la part des choses. Un gamin immature. Je lui susurrai des mots à l'oreille tout en lui mordillant le lobe je voulais encore plus. Alors il échangea nos positions et je basculai sous lui, m'agrippant à son dos dont les vêtements avaient été retirés. Bientôt nos gémissements retentirent dans le salon et je me perdis complètement au creux de son cou, son parfum s'empreignant en moi, m'hypnotisant comme dans un rêve, ou un cauchemar.
La conscience qu'il me restait à cet instant ? Plus aucune. Je ne visualisais pas bien les conséquences qu'aurait mon acte le jour suivant. En fait, j'avais juste besoin de le faire, ce n'était qu'une pulsion, mais qui renfermait tout de même plus qu'un désir charnel. Je ne songeais plus à rien, à plus rien du tout.
