Titre: Alice & June
Auteur: m0rphine
Raiting: M
Disclaimer: Les noms et la trame de base appartiennent au groupe Indochine. Pour le reste, je suis seule responsable =)
Partie 1: Alice au Pays des Cauchemars
Chapitre 10: Ceremonia
Le lit vide. Il faisait froid ce soir là. June n'était pas restée dormir, comme elle l'avait parfois fait ces derniers jours. Elle était partie avec le Soleil. C'était bien cela qui lui allait le mieux. Mirage superbe qu'elle était. Le lit vide. On était aux prémices du mois juin. Il faisait froid, pourtant. Sans ce corps gelé. Dans la solitude. Alice s'était recroquevillée au coin du lit. La croix de bois contre le cœur, les jambes contre la poitrine, qu'elle serrait, fort. En tendant l'oreille, elle pouvait encore entendre l'horloge - Toujours la même, celle qui faisait mal, sauf quand June chantait avec elle. Le lit vide. Cette scène-là se répétait tous les soirs où elle n'était pas là. Mais aujourd'hui, c'était différent - L'absurde conviction. Mais la conviction tout de même. Et Alice ne se trompait jamais.
L'insomnie lui laissait tout le temps de penser. De penser à ce qui était arrivé, au Lapin Blanc, à June, surtout. A June et à ses cicatrices, et puis à cet amour absurde qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver pour elle, malgré tout. Elle avait beaucoup réfléchi, à propos de ces marques -à. Sans jamais comprendre, néanmoins. Peut-être n'y avait-il rien à comprendre? Peut-être était-ce beaucoup plus simple que tout ce qu'elle avait bien pu imaginer. June et elle se ressemblaient - C'était la douleur, d'un instant ou bien de toute une vie, là, profonde, et ces appels à l'aide que personne n'entendait. Mais June était restée seule. June avait essayé de hurler plus longtemps, et de là venait son silence. Elle était folle de souffrance. Voilà ce qu'Alice pensait.
Voilà ce qu'Alice pensait, et ce à quoi peu à peu elle se faisait.
Ses heures à guetter la nuit avaient laissé sur les couvertures épaisses une pellicule humide, une moiteur. Alice remua encore, s'étira brièvement, avant de se recroqueviller à nouveau. Dans cette position fœtale, elle se sentait en sécurité, elle se sentait comme dans les bras de June. Un vague regard à l'horloge lui apprit qu'il était bientôt quatre heures. Du matin. Un sourire aigre. Elle avait un autre souvenir majeur de cet instant là de la nuit. Dans peu de temps elle l'entendrait hurler, le coucou de la grande horloge du petit salon. A peine - Les murs étaient épais, et sa chambre isolée. Mais elle l'entendrait tout de même. Ses yeux se fermèrent un instant. Elle constata avec délice qu'elle pouvait le faire sans immédiatement revivre la nuit du Lapin Blanc. Parce que, avant le Lapin Blanc, il y avait sa June. Imprimée profondément dans sa mémoire.
Depuis qu'elle avait entendu, au plus profond de son cœur, la promesse à faire, une nouvelle chose en elle avait changé. Un déclic profond. Elle grandissait. Elle qui n'avait jamais été en mesure de véritablement comprendre les ambitions et les désirs de June, elle sentait avec une fierté incroyable qu'elle en touchait une du doigt. C'était la peur. La peur de la solitude, et l'amour qui flamboyait en elle. Parce qu'elle l'aimait. Elle le sentait, cela aussi, avec une fierté incroyable. Elle l'aimait comme seule June pouvait aimer - Avec sa violence et ses silences, avec sa névrose et ses entailles. Alors Alice savait. Alice savait que June s'en irait. Mais que dans la mesure du possible, June préférait ne pas avoir à partir seule.
Elle laissa tomber sa tête sur le matelas. Quelques images lui revenaient, celles-là qui ne lui appartenaient pas vraiment: Le rêve d'avant leur rencontre. Le jardin, June, et puis le chat tigré. Alice se rendit compte qu'elle souriait. Alors ainsi le chemin était tout tracé? Tout tracé vers cette femme-là, et ses yeux trop noirs. La perspective lui plaisait. Elle avait toujours trop réfléchit, à tout, à l'avenir - La réponse, c'était peut-être qu'elle n'en avait pas. Oui. C'était surement cela. Elle n'en avait pas, après la lame, après le poison, après la falaise, peu importait comment, après la mort. Elle connaissait, elle, fille meurtrie, fille violée, le prix d'une vie, et comment elle était si vite gâchée. Parce que sa vie à elle était déjà gâchée. Qu'elle ne tenait plus qu'à un seul fil, unique - Ce fil, c'était June. Elle se répétait ses mots comme une enfant aveuglément amoureuse, comme une gamine trop romantique - Ce qu'elle était, peut-être. Une fois le fil tranché, une fois au ciel avec elle, tout irait bien. Elles seraient à jamais ensemble, dans le jardin étrange, elles seraient heureuses. Sur cette Terre là, elles n'avaient plus aucun avenir. Parce que June s'était condamnée, et qu'Alice, en l'aimant, le faisait peu à peu à son tour.
A un instant seulement elle se rendit compte de ce qu'elle acceptait. Son corps fut secoué d'un tremblement, elle se redressa d'un coup, et ses yeux se perdirent dans le vide. La mort, à seize ans, était-ce raisonnable? Mais bien vite elle chassa la question, en elle-même futile, en elle-même laide. Raisonnable. Il n'y avait plus rien de raisonnable dans son existence depuis le Lapin Blanc et depuis l'hôpital. Et puis, se dit-elle, elle ne pourrait survivre à la vision de June, s'en allant, seule. Elle en mourrait de chagrin. Ce serait comme lui retirer sa drogue, mais le manque encore serait décuplé - Le besoin de la dose était trop vital. C'était cette héroïne-là qui faisait encore battre son cœur. Tout doucement. En voyant passer le cercueil, en se disant que June s'y tenait immobile et seule, elle deviendrait folle. Alors que si elle promettait, si elle allait au bout de tout ce qu'elle rêvait à cet instant…
Ce serait l'apothéose.
Ce serait merveilleux.
Les paupières d'Alice se faisaient lourdes. D'elles-mêmes, elles se fermèrent. Pourtant, elle n'avait aucunement sommeil. Son cœur n'avait pas sommeil. Son corps, peut-être. Pour quelques secondes, elle laissa son esprit vagabonder. Ses mains se refermèrent à nouveau sur la croix de bois, la pressèrent si fort que les coins s'en enfoncèrent dans sa chair. Et lentement, Alice se sentait sombrer. Peu à peu. Elle s'en allait. Et dans le rêve dont elle poussa les lourdes portes, il y avait tellement de joie, que tout à cet instant lui semblait parfait.
A nouveau elle était dans le jardin étrange. A nouveau elle était avec June. Elles couraient toutes les deux, et la main froide serrait fermement la sienne, elles étaient les plus beaux de tous les fantômes. Elles venaient de la maison avec la grande cheminée, suivaient le sentier - Le trajet était clair. Les lèvres de June étaient toutes barbouillées de confiture, du bout des siennes Alice les nettoya. Alors seulement elles virent les deux balançoires, accrochées au grand arbre, et l'idée germa dans leurs pensées d'aller s'y installer un peu. Au passage, June cueillit une fleur - La fleur était comme elle et comme sa boîte à musique, blanche, rouge et noire. Quand elles s'assirent, la fleur avait déjà disparu. June semblait chagrinée. Semblait seulement - Parce que dans le Jardin Etrange, June était toujours profondément heureuse.
Sur ses poignets blancs il n'y avait plus la moindre cicatrice. Sur ceux d'Alice non plus - Et elles ressemblaient alors en touts points à des petites filles au bonheur arrogant, qui jouaient, innocentes, à se balancer doucement. Avant, arrière, avant, arrière, encore et encore. Dans l'air il n'y avait pas de bruit de vent, ni de bruit d'oiseau. Dans l'air il n'y avait que le silence de June, quand elle ne riait pas. Le silence de June… Peu à peu cependant elle l'entendait, ou plutôt elle le sentait changer. Au bout de longues minutes, quelques notes commencèrent à s'en détacher, distinguées et étranges.
Alice leva la tête. En haut de la balançoire, sur la branche à laquelle elle s'accrochait, était posé un oiseau bleu, tête renversée, qui les regardait de ses grands yeux noirs. Les mêmes que June - Et elle le lui dit aussitôt, et elle la vit, émerveillée, éclater de rire. La comparaison ne s'arrêtait pas là. Du bout des lèvres, Alice ajouta qu'il ressemblait à ceux du plafond du baldaquin, à ceux qui tournoyaient autour des comptines. Alors fleurit sur les lèvres de June un sourire plein de mystères. D'un geste de sa tête minuscule, elle lui signifia d'écouter. Alice s'exécuta.
Le silence de June continuait à doucement changer. Les notes s'en détachaient, toujours plus nombreuses. Mais ce n'était pas le gazouillement d'un oiseau, ni même les chocs subtils d'un piano, non, c'était tout autre chose encore. Mais elle ne parvenait pas à le reconnaître. Pourquoi n'y parvenait-elle pas? Le son gonflait son cœur, pourtant, d'un bonheur unique, mêlé d'un peu de tristesse.
Elle se réveilla sur le coup des six heures du matin, par le coucou lointain du petit salon. Sa main n'avait pas défait son étreinte autour de la croix de bois. Quelques secondes encore, et Alice vit qu'elle savait. Elle avait toujours su, en réalité - Seulement, ce n'était aujourd'hui qu'elle le comprenait
Les silences de June, c'étaient les chansonnettes de ses boîtes à musiques.
Et elle était prête à mourir enfin. Pour elle.
