Le grand corps qui fabriquait d'autres corps s'éveillait. Dans le confort de l'océan chaud, Nanika, si elle avait eu des yeux, les aurait ouverts. Si elle avait eu un souffle, elle l'aurait retenu. Elle reconnaissait ce motif. Elle reconnaissait ce frôlement du Destin contre le Temps, aussi léger d'une feuille d'automne frôlant l'eau, qui y imprimait des vaguelettes concentriques s'étendant comme un cri silencieux. Elle reconnaissait ces cercles, où le Temps s'enroulait, restait piégé, et imposait des cycles immuables. Elle reconnaissait cela, la reconnaîtrait dans sa chair, si elle en avait eu une. L'enfant qui entend ce qu'il ne doit pas entendre, que la terreur fait fuir. Que le désespoir mène à des actions irréparables. Elle reconnaissait le cliquetis qui enclenchait la mécanique du drame. Ce soir un enfant allait mourir.

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Dans la salle des poisons, Silva dosait avec précision une poudre bleuâtre qu'il versa dans une solution jaune. La solution devint parfaitement claire et transparente comme l'eau. Silva en préleva quelques gouttes à l'aide d'une pipette qu'il versa dans le creux de sa main. Sa paume devint noire. Silva hocha la tête.

Il transvasa la solution claire dans une fiole de verre ambré. La solution était sensible à la lumière et risquait de devenir bleu foncé, donc détectable.

Ce serait le poison que Miruki utiliserait pour tuer Chrollo.

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— Tu ne manges pas, Chrollo ?

Assise en face de lui à la longue table de la salle à manger, Kikyo avait l'air réellement inquiet. Malgré la fatigue et ses traits tirés, elle était comme toujours une parfaite maîtresse de maison.

— Je peux demander qu'on te serve un autre petit déjeuner, si tu préfères.

— Non merci, dame Kikyo, tout est parfait comme d'habitude. C'est juste que… je n'ai pas très faim…

Il baissa les yeux. Kikyo sourit.

— C'est étrange que tu ne t'entendes pas mieux avec Irumi. Vous vous ressemblez, sur certains points.

— Vraiment ?

— Oui. Lui aussi perd l'appétit quand quelque chose le préoccupe.

Chrollo eut un sourire nerveux et se frotta la nuque. Puis il releva les yeux vers elle.

— Dame Kikyo, que doit-on faire quand quelqu'un qu'on aime beaucoup nous demande de faire quelque chose qu'on ne veut pas faire ?

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Dans ses appartements privés, Zeno fêtait le nen de Kirua avec Biscuit. Il était un peu tôt pour le champagne, alors ils trinquaient au café.

— Et l'autre gamin dont tu m'as parlé ? Je ne l'ai pas vu, celui-là.

— Ca ne m'étonne pas, il a un zetsu très au point. Il l'a bien travaillé. Dès qu'il le relâche, il devient malgré lui le centre de toutes les attentions. Je suppose que c'est handicapant dans certaines situations. Mais s'il maîtrise le zetsu, il maîtrise le ren, donc on peut lui faire passer le test de la feuille. Je ne sais pas pourquoi Silva ne l'a pas encore demandé.

— Il n'a pas envie que le garçon meure. Je l'ai entendu le dire.

— Vraiment ? Mon fils a décidément une fibre paternelle très développée. Je me demande de qui il tient ça.

— Ne joue pas les modestes, Zeno.

— Je ne comprends pas son inquiétude. Rien ne l'oblige à tuer le garçon. On pourra trouver un autre exercice pour Miruki. Et s'il est de la transformation…

—… mieux vaut le garder en vie. Oui, je me souviens de ce que tu m'avais dit pour me convaincre de donner un frère à Silva. L'entraînement et la vie d'un Zoldyck sont dangereux, on ne peut jamais prédire combien de temps ils vont survivre, mieux vaut garder plusieurs enfants en réserve.

— Tout à fait. Si personne ne fait de bêtises, si nous concédons certains compromis, il n'y a aucune raison pour que cette histoire se termine mal.

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« Et c'est pour cela Chrollo, continua Kikyo, que je pense que si on tient très fort à une personne, on doit faire des sacrifices pour elle. Si tu comprends les raisons et les motivations de cette personne que tu aimes, si tu penses qu'elle a raison, et que tes réticences ne sont, comme tu me l'as expliqué, qu'une question de sensibilité personnelle, tu dois aller au delà, et faire ce que cette personne te demande.

Chrollo déglutit.

— Bien dame Kikyo. Je le ferai. »

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« Et c'est pour cela Miruki, continua Silva, que je pense que si on tient très fort à une personne, on doit l'offrir en sacrifice à sa famille. Tu es assez grand pour ton premier assassinat. Je sais que tu as entendu mademoiselle Krueger dire de toi que tu es un bon à rien, et je ne suis pas d'accord avec ça. Je pense que tu as beaucoup de potentiel, et que tu es prêt à le prouver. Je sais pourquoi tu t'es tant attaché à ce garçon. Tu as du mal à trouver ta place dans la famille. Tu es le seul qui n'aies encore jamais tué personne. C'est ma faute, et je tiens à la réparer. Tu es un vrai Zoldyck, je le sais, et j'aimerais que tu le saches aussi. Tu te débrouilleras très bien, et tu nous rendras tous très fiers de toi.

Miruki renifla.

— Ne pleure pas mon fils. Ne pense qu'à ta victoire. Ne pense qu'au cadeau que je vais t'offrir. C'est un très beau cadeau, quelque chose que tu me demandes depuis longtemps.

— C'est le nordinateur ?

— Oui, c'est un ordinateur, avec des jeux dedans. Tu aimais beaucoup Chrollo, mais bientôt tu aimeras ton ordinateur plus que Chrollo. Je te laisse. Tu dois réfléchir tout seul maintenant.

Miruki essuya son nez avec sa manche, contemplant le flacon ambré dans le creux de sa main. Il entendit le bruit des pas de son père s'éloigner de la salle de jeu. Il se retourna vers la silhouette derrière lui.

— Tsubone, qu'est-ce qu'on doit faire quand quelqu'un on aime beaucoup nous demande de faire quelque chose qu'on veut pas faire ?

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Dans la moiteur de l'océan chaud, Nanika, si elle avait eu un cou, tournerait la tête pour suivre les chutes successives de particules de Temps sur la fine membrane qui le séparait du Destin. Si elle avait eu des oreilles, elle entendrait le « plic… plic… plic… » de la pluie fine de l'accumulation des mauvais choix. C'était un bruit agréable. Les mauvais choix sont toujours agréables. Elles ont toujours l'air d'être des solutions.

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Oui, c'était la solution, Chrollo en était sûr.

Il gardait dans sa poche un extrait de ciguë qu'il avait volé dans la salle des poisons. Il lui avait fallu de la patience, Silva s'y étant enfermé un certain temps. Il avait été étonné de voir des balances et éprouvettes sorties et un peu sales. Silva n'avait pas parlé d'un contrat immédiat, et il avait semblé à Chrollo que cette salle servait surtout au mithridatisme des enfants. Il avait observé les traces bleu foncé sur les rebords de verre des instruments et avait été incapable de reconnaître la substance. Sans doute un poison très rare, sans remède connu. Il saisit la pipette, fit rouler les quelques gouttes huileuses. S'il l'analysait, il pourrait reproduire ce poison, et pourquoi pas, en trouver l'antidote… Voilà qui impressionnerait Silva… Mais il secoua la tête et reposa la pipette. Ce n'était pas le moment de commettre un acte irréfléchi.. Et après tout, si ce poison était incurable, ce n'était pas son problème.

Après son larcin il avait rejoint Irumi dans la forêt. Irumi creusait des trous profonds très rapidement, et la racine que Chrollo cherchait était profondément enfouie sous la terre. Irumi faisait semblant de ne pas le remarquer. Chrollo ne s'offusquait pas de sa froideur. Ce soir il changerait d'attitude.

Oui, une fois son plan accompli, ils seraient une vraie famille.

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« Vous avez parlé au garçon ?

Maha fit un bond et se retourna en s'étreignant la poitrine.

— Kikyo ! Ne me faites pas des peurs pareilles !

Il avait si peu l'habitude qu'on lui adresse la parole que lorsqu'il avait senti la présence de son arrière arrière peu importe combien arrière petite belle-fille, il avait naturellement effacé sa présence, sans se douter que c'était lui qu'elle cherchait.

— Mille excuses, grand-père. Je voulais vous remercier. Le garçon a annoncé qu'il vous obéirait et quitterait le domaine.

— Vraiment ? Je suis étonné. Il avait l'air déterminé à rester.

— Il l'était encore hier soir. Mais ce matin, il a été saisi par le doute et m'a demandé quoi faire quand une personne qu'on aime attend de nous une chose que nous répugnons à accomplir. Il a dû deviner que vous parliez au nom de Silva. Je l'ai vivement encouragé à obtempérer.

— Vous avez bien fait. Nous ne serons pas obligés de verser dans le drame et le sang. Quand partira-t-il ?

— Quand il aura salué tout le monde, je suppose. Il est peu enclin aux effusions, et sa bonne volonté mérite une certaine patience à son égard. Il dit au revoir à chaque membre de la famille discrètement, à sa façon. Ce matin il a accompagné Irumi dans la forêt. Là il est dans la salle de jeux avec Miruki. Il vient même de dire au revoir à Kirua. Il a insisté pour lui donner le biberon lui-même. N'est-ce pas touchant ?

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« Tu n'as pas joué avec moi de toute la matinée…

Miruki avait les yeux rouges. N'avait-il cessé de pleurer depuis ce matin ? Il était presque midi et il leur restait peu de temps avant que la cloche du déjeuner sonnât.

— Excuse-moi Mirumiru… J'étais très occupé.

— Occupé à quoi ?

Chrollo lui ébouriffa les cheveux.

— Occupé à être un bon grand frère.

Miruki rit et se recoiffa maladroitement.

— Je veux te montrer quelque chose.

Miruki ouvrit un grand coffre à jouets dans lequel il disparut presque entièrement. Chrollo entendait sa voix comiquement déformée par un léger écho.

— Tu as vu notre nouvel intendant ? Il s'occupe de la cuisine. Il ne sait pas tout bien faire, alors des fois papa s'énerve contre lui. Mais surtout… il ne sait pas encore tout ce qui est interdit.

Miruki se redressa et retira du coffre deux hautes tasses couvertes. Quand il enleva l'opercule, une épaisse vapeur et une agréable odeur sucrée se répandit dans la pièce.

— Surprise !

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est le meilleur chocolat du monde. On n'a le droit d'en boire que dans les grandes occasions, ou quand on a été malade. Il est très dur à préparer et j'ai raconté au nouvel intendant que c'était un test que papa lui faisait passer.

— On ne devrait pas boire de chocolat juste avant le repas, objecta Chrollo.

— Ho, t'es pas rigolo ! Je l'ai fait faire exprès pour toi ! Tiens, prends la tasse noire, moi je prends la bleue. Toi tu préfères toujours le noir, je le sais. C'est parce que t'es qu'un rabat-joie.

Chrollo porta le breuvage à ses lèvres et se pourlécha.

— C'est délicieux !

— C'est trop bon, hein ? Et encore, je trouve que ce nouvel intendant l'a un peu raté, il n'est pas aussi bon que d'habitude. Bois bien vite, et bien tout, faut pas qu'on se fasse prendre. Ça sent tellement trop bon que papa va le sentir depuis chez lui.

Chrollo prit une autre longue gorgée. Miruki le fixait. Il avait un air solennel que Chrollo n'avait encore jamais vu.

— Quelque chose te préoccupe, Mirumiru.

— J'ai réfléchi à quelque chose toute la matinée… Sur les histoires de grands frères…

Miruki fronça les sourcils. Ce qu'il dit avait dû lui fournir de gros efforts de réflexion.

— Toi tu es mon vrai grand frère. Parce que tu m'aimes et que je t'aime, pas comme Irumi. Et tu as des Responsabilités envers moi. Et tu prends tes Responsabilités.

Chrollo pouvait entendre la majuscule dans la voix du petit garçon.

— Irumi ne prend pas ses Responsabilités envers moi. Mais moi maintenant j'ai aussi un petit frère. Ce qui veut dire que j'ai des Responsabilités, moi aussi.

Chrollo but encore une grande gorgée de chocolat, laissant le temps au petit garçon de s'exprimer.

— Et les Responsabilités, c'est aussi important que l'amour. Je suis petit, alors je n'ai pas beaucoup de Responsabilités, mais j'ai beaucoup d'amour. Je ne sais pas si ça compense…

Chrollo renversa la tête pour boire le chocolat jusqu'à la dernière goutte. Il en restait un peu au fond, qu'il attrapa avec le bout de sa langue. Il posa la tasse et croisa le regard que Miruki posait sur lui. Il comprit que la dernière phrase qu'il avait dite était une question.

— Non, ça ne compense pas.

Chrollo vit les yeux de Miruki se remplir de larmes.

— Mais ce n'est rien ! Reprit-il. Tu es encore petit. Ta principale responsabilité envers les autres, c'est de les aimer et d'apprendre à les respecter.

Miruki sanglota tout à fait. Chrollo s'agenouilla et le prit dans ses bras. Il l'entendit marmonner contre son épaule.

— C'est pas facile d'être une famille… C'est nul… Je veux changer de famille, je veux pas tuer des gens… Je veux être comme Irumi, je ne veux aimer personne et être tout le temps tout seul…

— Ne dis pas cela, tu es un petit garçon merveilleux et tu as beaucoup à offrir. Et nous sommes juste dans une mauvaise passe. Dans tous les livres, toutes les familles ont des mauvaises passes. C'est comme ça qu'on se fait une histoire familiale, car sans histoire, pas de famille. Ne t'inquiète pas. Grand frère Chrollo prend ses responsabilités envers toi. Bientôt nous serons une vraie famille.

Chrollo dégagea l'enfant de ses bras et le regarda dans les yeux.

— J'ai un plan. Un plan qui nous permettra de rester ici tous les deux. Imagine. Silva et dame Kikyo sont heureux d'avoir un héritier et ne se préoccupent de rien d'autre. Soudain, l'un de leurs enfants tombe gravement malade. Il est pâle, il a des sueurs froides, il est faible. Les médecins ne connaissent pas la maladie. Aucun traitement ne fonctionne. On craint pour sa vie. Soudain, j'apparais, et je donne une décoction à boire au malade. Guérison miraculeuse. Silva et dame Kikyo m'adorent, me considèrent comme leur fils. Ils ne peuvent plus rien me refuser. Et ce que je demande, c'est qu'on reste ensemble.

Miruki le fixait avec incompréhension.

— Tu sais que j'ai une grande science des poisons et de leurs antidotes. J'en ai inventé plusieurs, dont un toxique qui donne tous ces symptômes. C'est parfaitement indolore. Mais sans antidote, le corps ne parvient pas à l'évacuer, le foie est empoisonné et on meurt.

— Tu as fait boire le toxique à Kirua ?

— J'ai donné le biberon à Kirua. Mais je n'ai rien mis dedans. Si je suis soupçonné d'empoisonnement ultérieurement, je pourrais faire valoir qu'après la meilleure occasion que j'aie pu avoir, Kirua est resté en parfaite santé. Je couvre mes arrières. Je vais faire croire à une maladie contagieuse.

— Comment tu vas faire ça ?

Chrollo écarta des dessins au feutre d'un petit bureau et s'assit dessus. Miruki lança sa tasse vide à travers la pièce et grimpa sur ses genoux.

— Dame Kikyo m'a fait comprendre une chose importante ce matin. Quand on aime fort quelqu'un, on doit faire ce qu'il demande, même si cela nous est désagréable. Toi tu n'as pas de responsabilité autre qu'aimer. Et si tu m'aimes fort, alors tu dois faire ce que je te demande, même si c'est désagréable.

« Mon plan est déjà en cours. Il faut qu'un enfant tombe malade, que je le guérisse, avant que Kirua ne présente les mêmes symptômes et en meure. C'est indispensable pour la crédibilité de la mise en scène. L'intendant n'a pas raté ton chocolat. Mon toxique a un goût assez amer, et je l'ai versé dans ta tasse.

Chrollo sentit Miruki se raidir. Il se mordit la lèvre. Il craignait une telle réaction du garçon. Peut-être était-il trop petit pour comprendre, finalement.

— Chrollo…

Miruki semblait de nouveau aux bords des larmes.

— Si c'est toi qui a inventé le toxique et qu'il n'y a que toi qui connaît l'antidote, ça veut dire que si tu meurs, je meurs aussi ?