Ça fait une bonne poignée de secondes maintenant que Michael attend une réaction de son interlocutrice et il commence à se demander si elle est toujours au bout du fil.
- Mega…
- Donc t'es pas mort ! lance-t-elle subitement.
Il reste bête quelques secondes.
- Ben… non. Qu'est-ce qui t'a fait croire ça ?
- Qu'est-ce qui m'a fait croire ça ? répète Megan avec indignation. Quatre mois sans avoir aucune nouvelle ! vocifère-t-elle. Oh, à part celles que j'ai pu avoir en même temps que tout le pays du jour où tu t'es fait la malle de ta petite prison jusqu'à celui où t'as disparu des écrans radars, bien sûr ! Mais là ça fait bien trois semaines qu'ils n'en parlent plus aux infos, donc trois semaines que je me demande ce que tu deviens, s'ils t'ont fait la peau ou pas. Et comme j'en avais marre d'avoir l'esprit parasité par une question dont au fond j'avais pas grand-chose à foutre, j'ai décrété que t'étais mort et je suis passée à autre chose.
- Comme racheter mon appart' et abattre les cloisons pour agrandir le tien ?
- Non.
- Non ? s'étonne-t-il.
- Non ! confirme-t-elle. … Mais l'idée m'a effleuré l'esprit, concède-t-elle néanmoins.
- Ah, tu me rassures. Et est-ce que l'idée que j'avais autre chose à faire que de te passer un coup de fil qui en plus aurait pu te mettre en danger t'a effleuré l'esprit, elle aussi ?
Cette fois c'est elle qui reste silencieuse. Il sait parfaitement que si elle se montre colère et amère c'est simplement pour cacher le fait qu'elle a été inquiète. Parce que ça, même sous la pire des tortures elle refusera de l'admettre. Mais en attendant, pas question d'entrer dans son jeu et de se laisser culpabiliser.
- De toute façon j't'ai dit que ton sort m'importait peu. Mais merci quand même d'avoir enfin pensé à m'adresser une preuve de vie, je saurai apprécier. Bonne continuation !
- Non, attends ! lance-t-il précipitamment avant qu'elle ne raccroche. J'ai quelque chose à te demander…
- Quoi ?
- Euh… Tu vas bien ?
- Pose-moi la vraie question et arrête de me faire perdre mon temps !
- C'est plus un service qu'une question en fait…
- Et c'est quel genre de services ?
Il entend la méfiance dans sa voix, et surtout l'hostilité. Ses lèvres doivent déjà s'être arrondies, prêtes à prononcer un « non » catégorique.
- J'ai besoin que tu t'occupes de mon divorce.
Elle émet un petit rire, elle trouve que la blague est bonne.
- Non.
- Meg…
- C'est non Michael ! Te dépanner d'un ou deux œufs, d'accord. Réceptionner un colis pour toi, pourquoi pas. Arroser tes plantes en ton absence, passe encore. Mais m'occuper de ton divorce, c'est absolument hors de mes attributions de voisine !
- Meg, je te demande pas ça en tant que voisine… mais en tant qu'amie.
- Et depuis quand on est amis ?
- Bon, d'accord, « amie » c'est peut-être un peu fort, mais t'es la seule personne à qui je peux demander ça… Il va être plus ou moins question de berner un juge, tu sais ! Et le mariage en lui-même n'est pas légal puisqu'il est blanc.
Megan DeLoria a toujours aimé ce qui est illégal, a toujours adoré outrepasser les lois, et s'est toujours délectée de défier les autorités. Michael n'a donc pas avancé ces deux derniers arguments par hasard. C'est comme proposer de la viande fraîche à un tigre.
- C'était pour les besoins de ton plan que t'as contracté un mariage blanc ? demande-t-elle d'une petite voix, après un long silence.
Et Michael sait que ce petit ton feutré, c'est sa manière d'accepter et d'entrer dans la magouille.
- Oui, confirme-t-il. Le deal c'était une visite au parloir conjugal contre une carte verte. Mais maintenant je veux que tout soit mis sur mon dos parce que… il faut qu'elle puisse garder sa carte verte, je veux pas qu'elle soit renvoyée dans son pays.
- Argh, tu me donnerais presque envie de vomir avec ta bienveillance de Saint-Père ! geint-elle comme une mal-au-coeureuse à l'autre bout du fil.
- Meg…, souffle-t-il avec lassitude.
- Oui, bon, bon… Mais le plus simple serait pas de rester marié avec cette fille ? Oh, sauf si tu projettes d'en épouser une autre pour avoir à ton tour la nationalité… euh… t'es dans quel pays au fait ?
- On se fiche d'où je suis, et je projette pas d'avoir une nouvelle nationalité…
Et la principale raison pour laquelle il ne souhaite pas rester marié avec Nika, il va bien se garder de la lui révéler.
- … mais maintenant que mon frère a été innocenté, il y a un homme membre du bureau du gouverneur qui tente de me blanchir aussi. Et s'il y arrive il se peut que le mariage soit dissout par la même occasion et je suis pas sûr que les autorités soient tendres avec Nika, c'est pour ça que je voudrais que ce soit fait rapidement et avant qu'on sache qu'elle a accepté un marché. Je veux que tu la fasses passer pour une victime, une étrangère dont j'aurais abusé de la naïveté, tu vois le topo ?
- Ah bah oui, je vois très bien ! Tu veux que je te fasse passer pour un parfait salaud en fait ! rigole-t-elle.
- C'est sérieux Megan !
- Ouais, bon, comment tu dis qu'elle s'appelle ?
- Nika Volek.
- Elle est russe ?
- Tchèque je crois.
- Et je la trouve où cette fille ?
- T'as de quoi noter ?
Après avoir attendu le feu vert de Megan, Michael lui communique l'adresse de Nika et lui précise au passage qu'elle ne sera peut-être très évidente à aborder, étant donné la manière dont leurs chemins se sont séparés. Il lui donne également quelques lignes de conduite à suivre, même s'il sait qu'il y a peu de chances pour qu'elle le fasse, et lui parle de Europeangoldfinch . net, au cas où elle aurait besoin de le contacter.
- Et bien je vais voir ce que je peux faire, déclare-t-elle ensuite, mais j'te rappelle quand même que je suis directrice commerciale moi, pas avocate.
- Mais tu mens comme tu respires, alors je me fais pas de soucis.
- Eh ! s'offusque-t-elle.
Mais sans parvenir à émouvoir Michael le moins du monde, tant il se sait dans le vrai.
- Je vais appeler Bruce Bennett du bureau du gouverneur pour le prévenir de la manœuvre, poursuit-il, et tu pourras aller le voir si t'as besoin d'un conseil ou de quoi que ce soit d'autre.
- Mais tu crois qu'il sera encore au bureau du gouverneur Tancredi ? Parce qu'il est mort y a pas longtemps, lui, au cas où tu le saurais pas.
Ce rappel lui pince douloureusement le cœur.
- Si, je le sais, souffle-t-il. Mais oui, je pense qu'il sera encore là-bas, au pire on t'indiquera où le trouver si c'est pas le cas.
- Bon… d'accord. Mike, avant qu'on raccroche… dis-moi où t'es !
- Ça n'a pas d'importance je t'ai dit.
- Si ! Je veux savoir !
Cette agaçante manie de toujours insister ! Il soupire et répond, d'un air désabusé :
- Je suis à bord d'un bateau, sous le soleil, en pleine mer des Caraïbes.
Il y a un silence puis…
- P'tit con, rage-t-elle de jalousie tandis qu'il ricane avec satisfaction.
Une fois la communication coupée, il remonte sur le pont avec le téléphone en main pour aller le donner à Lincoln.
- C'est bon, tu peux appeler LJ maintenant. Tu lui passeras un bonjour de ma part, exige-t-il en confiant l'appareil à son frère.
- Ouep.
Michael reprend la barre et c'est au tour de Lincoln de descendre dans la cabine, ses yeux brillants rivés sur les touches du combiné qu'il presse déjà pour composer le numéro de son fils.
- Alors ? Est-ce que je peux savoir qui t'as appelé pour t'aider à t'évader de ton mariage ? demande Sara lorsqu'elle rejoint Michael et lui rend au passage sa bière qu'il lui avait confiée.
- Elle s'appelle Megan, c'était ma voisine de pallier à Chicago, mais… elle est très spéciale. Elle fait les choses que si ça l'amuse ou si elle peut en tirer un bénéfice pour elle, rendre des services gratuitement c'est pas son truc alors… je sais pas ce que ça va donner, grimace-t-il. Mais je voyais qu'elle pour avoir le cran de faire ce que je lui ai demandé.
- Ta voisine de pallier tu dis… J'imagine qu'elle est sexagénaire, plus très fraîche et qu'elle radote un peu sur les bords ?
Il rigole et manque de recracher la gorgée de bière qu'il vient de prendre. Il éponge ses lèvres humides avec l'intérieur de son poignet puis regarde Sara d'un air mi-amusé, mi-navré.
- Je suis désolé mais c'est toi qui as expressément demandé à ce qu'il n'y ait plus de mensonge entre nous alors je suis obligé de te dire la vérité : Megan est une jeune trentenaire, plutôt très jolie et loin d'être bête.
Sara fait une petite moue contrariée, il sourit.
- Mais elle est aussi et surtout absolument invivable, la rassure-t-il. Le plus de temps d'affilé que j'ai pu tenir en sa compagnie ça doit être…
Il réfléchit une petite seconde.
- … oui, deux heures. Mais c'était un jour où elle était malade et aphone, alors je sais pas trop si ce record est valide.
- Mouais… Disons que si elle parvient à ne te rendre rien qu'à moi, elle aura peut-être ma sympathie.
Michael hoche la tête avec amusement puis il propose à Sara de prendre la barre. Elle hésite un instant mais il se décale déjà d'un pas pour lui laisser la place.
- Tu restes près de moi, hein ? supplie-t-elle en s'approchant pour venir agripper ses mains au grand volant. Je veux pas faire de bêtises.
- Y a pas de risques, pour l'instant il suffit de garder le cap.
C'est pas pour autant qu'il s'en va. Il reste derrière elle, enroule ses bras autour de sa taille et dépose son menton sur sa fine épaule.
- Tu le sais que je suis déjà rien qu'à toi, n'est-ce pas ? demande-t-il d'une petite voix.
C'est que ça l'ennuierait beaucoup qu'elle croit le contraire. Elle perçoit son ton soucieux, sourit et, sans lâcher l'horizon des yeux, lève une main vers son visage pour lui caresser tendrement la joue du bout des doigts.
- Bien sûr. Je parlais d'un point de vue purement administratif.
- Super, approuve-t-il dans un murmure.
Il dépose un bisou au creux de son cou tandis qu'elle secoue légèrement la tête, amusée de son inquiétude.
La forte luminosité l'oblige bientôt à décrocher ses lunettes de soleil du col de son débardeur pour les poser sur son nez. Mais il y a la douce brise qui lui caresse le visage et s'engouffre dans ses cheveux d'une part, et le corps solide de Michael contre son dos de l'autre… si c'est pas le paradis ça y ressemble.
