Prise dans un triangle d'adversaire dans ma propre maison comme une bête dans un filet, le temps semblait s'être immobilisé avec moi. Contrairement à Gaëlle, depuis son siège comme sur un trône, Furrow demeurait aussi décontracté que s'ils m'avaient tous deux attendue avec des fleurs.

« Je t'avais prévenue. T'es allée trop loin, ma grande. Beaucoup trop loin, déclara Furrow d'un air détaché de sa voix profonde comme un gouffre.

Lorsque je tournai la tête, j'aperçus que Seungri aussi me tenait en joue, comme un gangster, les deux mains sur la crosse de son pistolet d'argent. Mon pistolet.

-Seungri… tu m'avais dit…

-Et le mieux, c'est que tu m'as cru. Allez, avance.

Je m'exécutai, les mains en l'air et le cœur refroidi comme s'il venait d'être plongé dans un seau de glace. Il n'avait jamais eu de rêve, évidemment. Comment avais-je pu le croire une seule seconde ? Tout ce qui comptait dans son monde, c'était ce qui lui ressemblait. Le reste était soit inférieur, soit à éliminer. Et moi, la monstresse, j'allais maintenant payer pour l'avoir fait foutre à la rue.

-Cette haine dans ton visage... Ça y'est, tu as enfin compris, dit Furrow avec un sourire satisfait noyé dans les sillons de sa barbe. Mais tu ne trompes plus personne, démon. Dans une demi-heure, tu nous montreras ta vraie forme. Tu n'auras nulle part où te cacher. Alors soit nous attendons tous ici le crépuscule et je les protégerai au péril de ma vie et des leurs pour t'abattre, soit nous en finissons maintenant. Dans tous les cas, tu vas payer.

-Oui, je vais payer… marmonnai-je les bras toujours levés au-dessus de ma tête. Comme ma famille a toujours payé. Mais au moins maintenant, je sais pour quoi et pour qui. Si ma mère devait être punie, et si moi je dois être punie, ce n'est pas par justice. C'est pour vous, dis-je en le regardant droit dans les yeux. Seulement vous et votre ego minable.

Quand je crachai par terre, Seungri et Gaëlle se crispèrent. D'un geste tranquille, Furrow leur fit signe de rester calme et me laisser continuer. Qu'importait s'ils me croyaient ou non à présent. Partie comme j'étais, il faudrait qu'ils me coupent la tête pour m'empêcher de parler.

-Me voir réussir, me voir si entourée et si aimée, bien plus que je ne m'en étais moi-même rendue compte jusqu'à présent, ça vous agace, pas vrai ? Ça vous ronge. Vous, le vieux loup solitaire, vous n'aurez jamais ce qu'une petite démone comme moi a accompli en seulement dix-neuf ans d'existence. Tant que vous ne trichiez pas, je restais la plus forte. Mais ne vous faites pas d'illusions, sale hypocrite. Peu importe ce que vous me volerez, mes amis, ma famille, ma vie… vous ne serez jamais un héros.

-Tu vas fermer ta gueule ? Dis, est-ce que tu vas fermer ta gueule ? Entendis-je aboyer derrière moi tandis qu'une autre pointe d'acier cogna l'arrière de ma tête.

-Pourquoi, Seungri, tu te sens visé ? Continuai-je d'un ton méprisant. Ça ne m'étonne pas. Vous êtes de la même race, tous les deux!

-Ça suffit ! Fais-la taire, ordonna fermement Furrow.

-A genoux.

Je reçus un coup de pied derrière les jambes qui me força à les plier tandis que je me réceptionnai maladroitement au sol, faisant tomber mes lunettes.

-Tire.

A moitié aveugle, le visage couvert par mes cheveux décoiffés, j'attendis le coup, tâchant de ne pas trembler.

-Alors ? Tire ! Répéta Furrow comme un général à son soldat.

La détonation n'arrivait toujours pas. Derrière moi, je sentais le canon gigoter contre mon crâne et la respiration de Seungri s'accélérer.

-Je vais le faire ! Je vais le faire, t'entends ? Je vais te montrer qui de nous deux aura le dernier mot ! Me cria-t-il, bien qu'il sembla plus parler à lui-même.

-Allez ! Putain, laisse-moi faire, gronda Furrow en chargeant son fusil et en me visant.

-Attendez !

C'était la voix de Gaëlle. Comme une réponse à mon appel au secours, je la vis dévier le canon d'une main tandis que de l'autre, elle s'avança et prit le pistolet des mains moites de Seungri.

-Donne. Moi, je vais le faire.

Comme une professionnelle, froide et déterminée, elle chargea, retira la crosse de sécurité et tendit de nouveau le trou noir du canon vers mon front.

-Voilà. Maintenant, c'est à moi que t'as affaire. Tu t'es bien foutu de ma gueule jusque-là, hein « petite Mève » ? Mais c'est fini, ça. Tu pourras plus jamais me balader comme ça. T'as buté mon frère, démon. Tu l'as bouffé. Et t'as peut-être essayé de me bouffer, moi ou d'autres, un bon nombre de fois. Si tu veux te confesser pour toutes tes victimes, sale pute, c'est maintenant ou jamais.

Du coin de l'œil, j'aperçus Furrow qui jubilait silencieusement dans son fauteuil, caressant la crosse de son fusil comme un chat ronronnant.

-Regarde-moi quand je te parle ! S'écria Gaëlle. Ça aussi, t'as toujours eu ça avec moi. Ce regard, comme si tu pensais à autre chose en même temps que t'écoutes… Maintenant, c'est toi qu'on va entendre. Allez ! Parle !

-Je ne peux pas te dire le nom de toutes mes victimes, commençai-je à voix basse dans la jungle de mes cheveux, parce que je ne peux pas m'en souvenir. Je ne suis pas consciente de ce que je fais quand je tue des gens. C'est hors de mon contrôle. Mais ça ne veut pas dire que je t'ai menti, repris-je en relevant la tête, me forçant à reculer quand Gaëlle avança le canon vers moi pour me maintenir au sol. C'est toujours moi, Maeva. Je suis toujours ton amie. J'ai jamais voulu de mal à ton frère. J'ai jamais rien voulu de tout ça. Au contraire, j'aime les gens. Je suis en admiration devant eux.

-Conneries ! S'écria Gaëlle. Quand on n'est pas là, tu restes toujours dans ton coin, tu parles à personne !

-C'est pas des conneries. C'est pour ça que j'ai fait socio, comme toi. Les gens me font peur, c'est vrai. Mais ils me fascinent aussi. Il y a tellement de choses à apprendre sur eux, tellement à découvrir… On ne peut jamais décrire quelqu'un en un mot, ou même en cinq, sauf s'il s'en contente, dis-je en jetant un coup d'œil à Seungri. Et moi aussi, ça m'apprend à mieux me connaître, parce qu'au fond, je ne suis pas si différente que des milliers d'autres. Gaëlle, tu peux pas savoir comme je suis fière d'être une humaine parmi les humains, déclarai-je alors que ma voix se déforma sous les larmes qui montaient, articulant maintenant chaque mot comme si c'était mon dernier. Je chéris l'humanité de toute ma force, même si, elle et moi, on est condamnées à se blesser encore et encore. Et crois-moi, je n'ai jamais été aussi honorée que quand tu as voulu de moi comme amie. Je ne te demanderai pas de me pardonner parce que ce que j'ai fait ne le mérite pas. La seule chose que je te dirais est que je sais ce que c'est que d'être seule. Je l'ai vécu assez longtemps pour m'en rendre compte. Toi, même si je pense que tu ne le seras jamais assez pour que ça te transforme, je te souhaite de me trouver une meilleure remplaçante. Et même si c'est assez égoïste, admis-je avec un petit sourire, j'espère quand même que tu ne m'oublieras pas. Pas tout de suite, en tout cas.

Satisfaite d'avoir été entendue, quand bien même je demeurais maintenant au sol en attendant la déflagration finale avec plus de sérénité, je voyais Gaëlle qui, à son tour, tremblait comme une feuille, le visage rouge et tordu par les pleurs.

-Tout ça, tout ce que t'as dit, là… Pourquoi tu ne l'as pas dit avant ? Moi aussi, j'étais fière de t'avoir comme amie ! Et pas que parce que pour le boulot ! Mais maintenant, c'est trop tard ! S'exclama-t-elle en reniflant, serrant les dents malgré les larmes qui coulaient encore de son regard rendurci. Et maintenant, il faut que tu payes ! Il le faut !

Ainsi en serait-il. Comme Seungri, elle colla l'arme contre ma tête, flageolante, retenant ses sanglots qui se firent de plus en plus violents à chaque seconde qui passait.

-S'il te plaît… Fais vite… murmurai-je faiblement.

Le coup de feu résonna enfin dans la pièce, assourdissant, et je sentis une douleur vive à l'épaule, me faisant pousser un hurlement alors que je m'y agrippai de toutes mes forces.

-Mève !

-Ça te va comme preuve qu'elle est pas comme nous? Demanda Furrow à Gaëlle en montrant ma jambe dont la plaie fumait comme un feu de bois. Maintenant, achève-la si tu veux pas qu'elle te finisse, toi !

-Vous êtes complètement malade ! S'exclama Gaëlle et en se redressant. Allez vous faire foutre ! J'ai changé d'avis !

Ce disant, elle remit le cran de sûreté et jeta le pistolet au sol, que Furrow ramassa. Puis il se releva et braqua son fusil sur Gaëlle.

-Dans ce cas, attends de voir ce qui t'attend. Tu vas comprendre ta douleur dans à peu près… dix minutes. Toi, dit-il en désignant Seungri, attache celle-là et verrouille les portes.

Quand je tentai de l'arrêter, j'eus à peine la force de me redresser tant la douleur me paralysait et le regardai faire, la hanche vissée au plancher. Effaré, Seungri s'exécuta, s'emparant du foulard de Gaëlle et s'en servit pour lui ligoter les mains derrière une chaise.

-Vous aussi, vous vous transformerez, marmonnai-je. Ce qu'il ne vous a pas dit, c'est que c'est un loup-garou, lui aussi. Il va essayer de vous tuer.

-Sauf si j'ai pris mes précautions, répondit-il en sortant de sa poche ce que je reconnus être mes tablettes de pilules violettes. Je te l'ai dit. Tout est question de dosage.

Ce disant, il les laissa tomber à terre avant de les écraser du talon, les réduisant à un tas de poudre inutilisable.

-Et maintenant, attendons.

Et nous attendîmes, en silence, chaque minute plus longue et tortueuse que la précédente. Lorsque l'heure fatidique sonna, ma jambe me fit plus souffrir que jamais, comme si elle se déchirait de l'intérieur alors que l'écartèlement habituel me traversait le corps.

-Putain, ça recommence !

-Eh oui, admirez. Voilà son vrai visage.

-Non, c'est pas vrai… C'est pas toi ! C'est pas possible !

Dans ma semi-conscience, j'entendais toutes ces voix qui résonnaient dans mes oreilles jusqu'au plus profond de mon être avant d'y sombrer comme des pavés dans une eau trouble. Il fallait que je me cache. Pantelant, clopinant, je me précipitai dans le salon sous leurs yeux avant de me retrouver face à la porte-fenêtre bloquée par tous les meubles, formant une barrière trop haute pour que je la passe dans mon état.

Je sens la chair fraîche.

Je luttai. Non ! Il n'était pas question qu'elle se réveille maintenant ! Me retournant malgré moi face au groupe d'êtres humains, je regardai le sourire arrogant du chasseur qui me visait, profitant des quelques minutes de répit du tue-loup. J'entendais aussi une voix féminine qui, de la chaise, murmurait : « Seungri ! Seungri ! Ecoute-moi… ».

Ma jambe me fait mal. Je vois l'éclat d'argent qui me regarde du fond du tunnel sombre. Mais ça n'empêche pas que je trouverai un moyen de te trancher la gorge, vieillard…

-Essaye un peu, pour voir, dit à voix basse Furrow alors que je me forçai à reculer en titubant, comme prise entre deux ouragans. Soudain, j'aperçus Gaëlle debout et Seungri qui bondit sur Furrow en tentant de lui arracher son fusil des mains. L'explosion qui suivit, formant un petit soleil noir au plafond, me fit sursauter et gronder automatiquement.

-Sauve-toi ! Sauve-toi, Mève ! Cria une voix.

Il me semble avoir déjà entendu ça par le passé. Je fais tomber le barrage et rentre dans le mur de verre. Quelque chose me dit que je ne dois pas retourner vers ces proies. Alors je fonce vers la forêt. J'en sens pourtant d'autres encore qui s'accumulent dans la maison, attirées par les bruits. Une autre explosion, cette fois-ci dans mon épaule. La douleur m'aveugle et je piaille. Courir me la fait oublier un peu. Mais je perds mon souffle. J'ai froid et je renifle mon propre sang qui forme une piste toute fraîche derrière moi. Je continue de courir à mon rythme irrégulier. Peu importe la faim. Si l'autre meurt, je meurs avec elle. Je veux encore lui faire goûter la liberté de nos courses folles. Epuisée, après plusieurs heures à galoper dans la même direction, je finis pourtant par trébucher comme une débutante dans un buisson de ronces dans lequel je me retrouve emberlificotée. Enragée, je lutte en m'enfonçant toujours plus dans les épines. Je détecte soudain une présence. Etonnamment, je n'ai pas senti son odeur avant qu'elle ne se trouve juste sous mes yeux.

C'est un humain, roux aux yeux noirs, portant des bottes de pluie et un blouson dans lequel il garde ses mains enfoncées dans les poches.

-Enfin, je te retrouve. Je me doutais bien que tu serais quelque part par ici.

Il a les sourcils froncés et la voix calme d'un grand frère qui gronde un enfant perdu. Quelque chose hurle et se lamente en moi. On me dicte de fuir. Affolée, je m'agite encore plus, mais c'est sans compter sur mes plaies béantes auxquelles les épines s'accrochent et me déchirent la peau.

-T'as fait tomber ça, au café. Je me suis dit que t'en aurais peut-être besoin.

De son poing, il écarte ses doigts blancs au creux desquels se découpent nettement deux petits objets ovales et violets. Il avance vers moi. Je me redresse aussitôt. Il s'arrête mais ne recule pas. Je rugis à m'en faire éclater les veines du cou, ouvrant mes mâchoires si grand que je pourrais lui arracher la tête d'un seul coup de dent.

-Je sais que tu ne me veux pas de mal. Les autres sont à ta recherche. Ils seront bientôt là pour t'abattre.

Je veux le tuer pour qu'il ne donne pas l'alerte. Quelque chose m'en empêche. Alors je tente de m'échapper. Mais tout mon corps me cisaille et je tombe cette fois dans la poussière. Un gémissement s'échappe de ma gorge.

-Ça va aller. Je ne les laisserai pas t'avoir. Je te protégerai.

A plat ventre, à bout de force, je sens sa main frêle qui effleure mon dos. Je me sens soudain si chétive, si misérable face à ce petit humain… Je me rebiffe soudain quand il amène quelque chose à ma gueule, comme à un vulgaire chien. Je me secoue et me retourne, puis me relève complètement, stupéfaite, quand il m'escalade le dos. Cette fois, je n'écoute plus rien. Je veux qu'il descende et je le veux maintenant ! D'autant qu'il appuie de tout son poids sur ma blessure à l'épaule ! Furieuse, je me secoue et me secoue encore dans un rodéo brutal. Mes crocs fendent les airs, tentant de croquer ses bras avec lesquels il s'est accroché à ma fourrure. Il tient bon, même si ses jambes volent de tous les côtés.

-Je ne te lâcherai pas tant que tu ne m'auras pas rendu Maeva !

Tu ne l'auras pas ! Personne ne l'aura ! Je décide d'opter pour une nouvelle stratégie. Puisque la force brute ne suffit pas, je recule et commence à me cogner contre les arbres. Je l'entends soudain qui pousse un cri étouffé. Du coin de mon œil, je vois mon fardeau qui porte une main à son front. Sa paume est couverte de rouge.

-Aïe !… Tu… m'as… fait… MAL !

Pour la première fois, j'entend la voix du petit humain se faire furieuse. Sur cette dernière syllabe, il m'étrangle soudain si fort que même mes propres griffes ne parviennent pas à les desserrer. Ainsi en apnée et étourdie, lui têtu et blessé, nous continuons ainsi de nous battre sous la lune qui continue son cours dans le ciel comme si de rien n'était. Je fonce dans les arbres aveuglément, me cognant parfois la tête et saisissant au passage un petit filet d'air. Soudain, il monte plus haut sur mes épaules. Il garde les lèvres scellées comme s'il y tenait quelque chose. De ses mains, les jambes en collier autour de mon cou, grognant de se bouche fermée, il force une fois de plus mes mâchoires à s'ouvrir. Je goûte le sang de ses paumes lorsqu'elles se déchirent contre mes crocs, mais pas assez pour que j'y puise de nouvelles forces.

-Ouvre grand, saloperie ! Siffle-t-il entre ses dents où je vois briller un petit caillou violet.

Je m'écroule. Vidée, impuissante, je sens ma gueule qui cède, grande ouverte dans la nuit. J'entends qu'il y crache quelque chose comme une mère à son oisillon. Puis il me lâche, faisant claquer mes mâchoires comme un ressort alors que le petit caillou dégringole dans ma gorge. Quoi que j'aie avalé, c'était si petit que je n'ai pas eu le temps de le tousser. Il me lâche enfin et redescend. Je me sens soudain patraque, comme si on me tirait de nouveau vers les tréfonds de « son » esprit. Je me débats, je crache, je rage mais je suis déjà de nouveau une pensée… Je ne veux pas disparaître ! Ce corps est à moi ! On ne sera plus jamais en danger si « elle » ne le confie qu'à moi !

Lorsque je me réveillai au bruit d'un tir de balle, j'eus l'impression d'avoir été rétrécie et transportée dans un monde de géants, comme dans les contes de fée. Nue et grelottante, un manteau me recouvrait. J'étais allongée sur un tapis de mousse et les trous dans ma chair me paralysaient à moitié. Je sentis aussi une présence chaude à mes côtés. C'était vivant. Assis devant moi, Minseok me sourit. Je le regardais sans comprendre.

-Voilà, c'est fait.

En entendant sa voix comme à travers une barrière de coton, je l'inspectai de haut en bas et aperçus un filet de sang caillé qui avait débordé sur sa tempe.

-T'es blessé ! Dis-je en prenant sa tête dans mes mains pour mieux la voir. C'est moi ? Je t'ai mordu ? C'est profond ?

Bien qu'il me laissa faire, il ajusta cependant son blouson sur mes épaules puis me prit les poignets et les porta jusqu'à son visage tandis qu'il me fixait toujours à travers ses paupières mi-closes.

-Tout va bien. Je n'ai plus mal.

Sa voix était calme et claire, apaisante. Je regardai pourtant ses mains. Elles n'étaient plus déchirées, ni même porteuses de cicatrices, étonnamment blanches et intactes comme celles d'un nouveau-né. Je me souvenais pourtant encore du goût de son sang qui coulait sur mes canines. Alors, après toutes les épreuves de ces dernières vingt-quatre heures, sans plus aucune force pour jouer la comédie, je laissai toutes mes larmes tomber librement devant le garçon.

-Je suis désolée... Je suis désolée ! Pardon ! Pardon !

Geignant comme un bébé, ce pardon, j'avais l'impression de l'adresser à la Terre entière en le criant pour lui. Quelque chose venait de se briser en moi, mais non pas comme une mort. Au contraire, j'avais l'impression que de cette cassure, quelque chose de nouveau en sortirait. Quelque chose de beau. Toujours avec ce sourire qui disait tout, il m'enveloppa dans ses bras tandis que nous nous retrouvâmes tous deux enveloppés dans son épais blouson, cocoonés l'un par l'autre. Je continuai de pleurer sans retenue, laissant tout couler comme un poison hors de mes veines. Une nouvelle aube pointait à l'horizon.

-C'est fini. C'est fini… murmura-t-il. Tu ne seras plus seule.

J'entendis d'autres bruits de pas derrière nous. Je m'aperçus que c'était Gaëlle, qui semblait venir de loin en courant.

-Je vous ai cherchés dès que j'ai entendu un autre coup de feu. Je savais pas que Minseok était parti à ta recherche… Ah ben, ça va, vous me dites si je vous dérange ! Dit-il elle comme nous étions toujours enlacés et que mes jambes nues dépassaient du manteau.

-Non, pas du tout ! Protestai-je en me séparant de Minseok, saucissonnée dans son manteau, en rougissant terriblement. C'est pas ce que tu crois ! C'est…

-Je déconne ! On te fera toujours avaler n'importe quoi, à toi…

Quand elle voulut me prendre dans ses bras, je ne pus m'empêcher de tressaillir.

-Attention, tu me fais mal, dis-je doucement.

Loin d'être vexée de mon rejet, elle me fixa à mon tour comme si elle me passait au scanner.

-Ses blessures sont presque cicatrisées, lui expliqua Minseok en révélant légèrement mon épaule. Mais les balles d'argent les empêchent de se refermer.

-On va t'emmener à l'hosto.

Comme s'ils avaient lu dans les pensées l'un de l'autre, après que Gaëlle m'ait habillée de sa chemise et du pantalon qu'elle avait sous sa tunique longue (dix fois trop grands pour moi !), elle et Minseok croisèrent leurs mains et m'y firent asseoir tandis que je m'accrochai à leurs cous. Ma jambe blessée, sur laquelle j'avais tâché de ne pas m'appuyer, s'en retrouva soulagée.

-Gaëlle, je sais pas quoi te dire…

-Dis rien. On s'en occupera plus tard, dit-elle gravement, aussi concentrée que Minseok, comme deux membres d'une même équipe.

-Merci, murmurai-je cependant. Merci, les gars. Merci pour tout.

Quand faiblement, je serrai leurs têtes dans mes bras, ils se mirent à rire.

-T'es gentille, petite Mève, mais là on voit plus rien !

-Oui, j'osais pas le dire !

-Pardon !

Petit à petit, nous parvînmes à nous orienter, agrémentant notre errance de mes réponses à leurs nombreuses questions, surtout de Gaëlle. A peine à quelques mètres de la sortie de la forêt, nous nous arrêtâmes de nouveau. Allongé par terre en travers du chemin, comme un dernier obstacle, un grand corps au long manteau élimé était étendu face contre terre. Dans sa main grise, le canon de mon pistolet fumait encore, ayant enfin servi pour la première et dernière fois de son existence. Assemblés côte à côte devant le cadavre de Furrow, nous demeurâmes tous les trois silencieux. Puis Gaëlle s'avança et donna des coups de pied dans son flanc inerte.

« Pour toi et tes sorcières de mères ! Tu peux pourrir en enfer, putain de…

-Gaëlle ! L'appelai-je.

-Quoi ?

-Arrête. S'il te plaît.

-Il l'a mérité, dit-elle en faisant voler du bout de sa chaussure son chapeau taché de sang.

-Mais il n'était pas tout seul. Moi aussi, j'ai participé à ses attaques.

-Pour mon frère, ça ne fait aucune différence.

Comme Minseok, à présent mon seul porteur, tenta de m'en détourner pour continuer de nous faire avancer, je levai la tête. Par-dessus mon épaule, j'aperçus qu'au lointain, entre les arbres, on pouvait voir l'endroit où je m'étais réveillée à ses côtés. Dans la lumière de cette douce matinée d'été encore jeune, je vis comme les yeux du vieillard brillaient encore, rougis. En tirant légèrement sur la prise que le garçon avait sur moi, je lui fis comprendre que je voulais qu'il me lâche. Il s'exécuta. Alors je revins vers lui, me mis à genoux et creusai la terre meuble de mes mains.

-Qu'est-ce tu fous ?

-Venez m'aider.

Semblant comprendre ce que je cherchais à faire, Minseok s'agenouilla à mes côtés et laboura à son tour l'herbe de ses ongles.

-Mais qu'est-ce que vous foutez ? Demanda Gaëlle, les poings sur les hanches avant que son ton ne se durcisse. Vous êtes pas en train de faire ce que je pense, j'espère ?

-Je pense que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, me justifiai-je humblement.

-Tu te fous de ma gueule ? Je vais pas fouiller la boue pour ce crevard ! Il vaut mieux appeler la police !

-Et leur dire quoi ? Lui demanda Minseok sans cesser de creuser. Quels que soit les mots qu'on choisisse, il n'y a que deux cas possibles : soit on ne prend pas au sérieux et l'affaire sera classée sans suite et ses victimes humiliées, soit on nous croit et dans ce cas, tous ceux comme Maeva seront en danger.

-Mais…

-Gaëlle, insista Minseok un peu plus fermement. Si on ne fait pas vite, des gens vont finir par arriver.

Un peu à contrecœur, Gaëlle finit par capituler et se joindre à nous, alors que nous étions maintenant en train de pelleter de grandes mottes de terre avec nos bras. Le trou n'était pas très profond et la terre dure et sèche mais heureusement, un vieux tronc d'arbre mort nous suffit à cacher la tombe de Furrow. Je me dis que Gaëlle avait raison, il ne valait pas la peine qu'elle soit plus élaborée que ça. C'était contre un arbre qu'il avait empoisonné ma vie, c'était contre un arbre qu'il finirait la sienne.

-Les gens ont vu ce qui s'est passé, déclara Gaëlle quand nous eûmes terminé. C'est passé aux infos! Ils sont curieux, maintenant. Et on leur doit des réponses.

-Pas à eux, répondis-je. Un jour, tout le monde saura, peut-être. Mais pas tout de suite. Je ne me sens pas prête.

-Tu as tout ton temps, dit Minseok en me prenant la main de la sienne, si chaude.

-J'aurais peut-être du récupérer ton flingue, rajouta Gaëlle avec un rictus dépité.

-Non. Il fallait qu'on en finisse complètement avec cette histoire. Maintenant, il est à sa place. C'est terminé. » Dis-je comme si ces mots étaient le sceau final qu'il manquait pour que ce constat devienne réalité.

Sans un mot de plus, lentement, clopin-clopant, nous nous remîmes en route, moi, ma meilleure amie... et Minseok.