Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 9

« Chamallow » articula d'une voix dégoûtée et avec un air consterné le professeur de Potions tout de noir vêtu et dont l'épaisse robe retomba dramatiquement dans son dos lorsqu'il s'arrêta brusquement devant l'entrée en arc brisé gardée par la gargouille.

Severus Snape n'arrivait toujours pas à comprendre, après plus de quinze ans passés à enseigner et sept ans de scolarité, comment un homme aussi brillant et terrible que Dumbledore arrivait à se faire passer pour le grand-père bienveillant dont tous les enfants rêvaient (sauf… un certain Slytherin) et continuait de choisir des mots de passe d'un ridicule achevé qui, hélas, reflétaient assez fidèlement ses goûts en matière de sucreries.

Le début d'un escalier en colimaçon apparut devant lui et Snape posa le pied sur la première marche, laissant le mécanisme le propulser en haut de la tour, vers le bureau de Dumbledore. La porte était ouverte et le directeur achevait de placer quelques filaments argentés dans la Pensine abritée dans un cabinet à la décoration néo-gothique extravagante. Albus Dumbledore esquissa un sourire en distinguant le professeur de Potions dans l'encadrement de la porte.

« Entre, Severus. Prends un siège. Veux-tu… »

Le directeur n'acheva pas sa phrase à dessein, connaissant déjà la réponse de son invité qui joua quand même le jeu et se contenta de refuser d'un air goguenard tout en croisant ses grandes jambes et en calant son dos dans la chaise à haut dossier qui faisait face au bureau.

Snape observa de son côté Albus Dumbledore : malgré sa volonté de n'en rien laisser paraître, le directeur vieillissait et ce processus s'accélérait. Le visage aux yeux d'un bleu si intense qu'ils semblaient mettre votre âme à nu était couvert de rides et l'homme se déplaçait souvent avec précaution et une lenteur calculée que beaucoup prenaient tout simplement pour de la dignité. Snape, comme à chaque fois qu'il se rendait compte du caractère mortel du sorcier le plus puissant de son époque, eut soudain la sensation d'avoir son cœur enserré dans un étau et son esprit en proie à la peur. Le sorcier était la pièce maitresse de la lutte contre le Seigneur des Ténèbres, réunissant entre ses mains toutes les ficelles des complots, de l'espionnage et des actions d'opposition. S'il venait à disparaître, alors ils seraient perdus.

Dumbledore s'approcha du bureau et prit place en face du professeur de Potions. Celui-ci pinça les lèvres et finit par ouvrir la bouche :

« Albus, je suis venu pour une question concernant mademoiselle Marlier. »

Le directeur fixa ses yeux bleus dans lesquels brillait une lueur amusée sur l'homme en noir, notant qu'il paraissait presque mal à l'aise de parler d'une élève dont il n'avait pas la charge.

« Oui, Severus ? Filius m'a dit que les cours de Potions du samedi soir se déroulaient bien et que mademoiselle Marlier en était très contente. »

Était-ce une légère rougeur qu'Albus Dumbledore avait cru discerner un bref instant sur le teint presque blafard de Severus Snape ? Pourtant, celui-ci prit la parole avec sa morgue habituelle :

« Mademoiselle Marlier est une bonne élève, mais je ne venais pas au sujet des Potions, Albus. Vous avez sans doute remarqué vous-même ses… facultés quelque peu inhabituelles ? »

Dumbledore retrouva son sérieux, appuya ses coudes sur le lourd bureau de bois sculpté et se pencha vers Snape :

« L'Occlumencie ?

-En effet. Snape enchaîna immédiatement : je pense que sa maîtrise de cette discipline est sans doute trop ténue pour qu'on la laisse continuer ainsi.

-Que s'est-il produit pour t'alarmer ainsi ? »

Le professeur de Potions regarda Dumbledore sans chercher à masquer sa surprise et secoua la tête avant de la baisser légèrement et de laisser ses cheveux noirs cacher son visage.

« Rien, Albus. Cependant, l'idée d'avoir une élève aussi jeune utilisant sans le moindre contrôle cette technique ne me plaît pas. Il soupira : elle l'utilise en permanence, à ce qu'il me semble en tous les cas, à chaque cours. Je ne suis pas sûr qu'elle sache comment arrêter. Devant l'absence de réaction du directeur, Snape poursuivit : vous savez très bien que ce n'est pas quelque chose d'anodin. Étant donné son âge, il est fort probable qu'elle est née avec cette faculté et qu'elle l'a développée elle-même ou bien qu'un membre de sa famille lui a donné quelques notions, ce qui n'est pas non plus très rassurant… »

Albus secoua lentement la tête :

« Elle est issue d'une famille moldue, Severus, et elle a été élevée par une personne qui n'a sans doute jamais entendu le mot « Occlumencie » de sa vie. »

Snape se redressa en fronçant les sourcils :

« Elle doit bien avoir un sorcier quelque part dans son arbre généalogique, mais là n'est pas la question, Albus. Nous ne savons pas depuis combien de temps elle recourt à cette technique. Ni pourquoi, ajouta-t-il dans sa tête, sans pour autant chercher à partager ses interrogations avec Dumbledore. Si elle emploie l'Occlumencie sans savoir ce qu'elle fait, reprit-il à haute voix, elle peut se mettre en danger. Voyant le directeur acquiescer en silence, Snape pressa son point : ne pourriez-vous pas l'aider ? »

Dumbledore leva des yeux étonnés vers le Maître des Potions comme s'il le découvrait pour la première fois et pondéra longuement sa réponse.

« Si mademoiselle Marlier est menacée par un quelconque danger du fait de son emploi de l'Occlumencie ou si nous nous apercevons d'un changement profond chez elle, je prendrais les mesures nécessaires, Severus. Mais tu as raison, je demanderai à Minerva et Pomona de prêter un peu plus d'attention. Apercevant le visage fermé et la moue désapprobatrice des lèvres du professeur, Dumbledore crut bon de préciser d'un ton qui se voulait paternel : elle ne serait pas la première à utiliser l'Occlumencie sans professeur, Severus. »

Snape releva la tête, se leva et se contenta de répondre du bout des lèvres :

« Certes, mais j'avais à cet âge un bagage théorique que cette enfant n'a pas. »

ooooo

Au fil du temps, les liens contractés avec les autres élèves assistant aux cours sur la musique de Flitwick s'étaient raffermis. Tous étaient d'ascendance moldue et la culture moldue, la vie « normale » comme elle l'appelait dans son esprit, manquait à Emilie. Ils partageaient de plus le goût de plusieurs groupes pop, avaient vus les mêmes films et étaient capable de se lancer dans les dialogues de la Guerre des Étoiles durant de longues minutes, donnant l'impression aux élèves issus de familles de sorciers et ignorants de ces phénomènes qu'ils étaient complètement fous.

Ombrage avait dissout une première fois les groupes d'études et de loisirs en tous genres qui fleurissaient à Poudlard depuis des temps immémoriaux, mais Flitwick avait immédiatement reformé son atelier de musique. Cependant, se réunir en dehors de ce cadre devenait compliqué et ce furent les Serdaigles, c'est-à-dire Emilie, Valentin Cliborn - un deuxième année - et Mary Barrymore - une sixième année, qui eurent l'idée d'utiliser l'ancienne salle commune de la tour de Serdaigle. Flitwick donna son autorisation, mais fixa à cinq le nombre d'élèves invités des autres maisons afin de ne pas susciter un nouveau décret de la part de madame Ombrage dont les récriminations sans fin commençaient à lui prendre un temps précieux et à lui taper sur les nefs. De plus, certaines rumeurs inquiétantes couraient déjà les couloirs de l'école, sans que le petit professeur n'ait encore reçu de plainte émanant de ses propres élèves. S'il avait eu le moindre doute sur les capacités de nuisance de sa nouvelle collègue, une discussion avec Severus Snape un soir, entre deux rondes, était toutefois venue confirmer la réalité de certaines punitions que le professeur de Sortilèges ne pouvait qualifier que de sadiques. Que faire, quand on avait la démonstration que l'école était si bien tenue par le Ministère que son directeur n'était plus qu'une marionnette ?

Une fois par semaine, plusieurs petits groupes de deux ou trois personnes maximum se dirigeaient donc vers la tour de Serdaigle. Là, on y parlait de tout et de rien, mais toujours de choses moldues et on se livrait à plusieurs jeux stupides, dont le seul but était en réalité d'atténuer la nostalgie des élèves. Ces jeux consistaient à faire deviner un film ou une chanson, ou encore de chanter des chansons imposées par les autres équipes. Une partie épique eut lieu un jour autour de chansons qu'il fallait chanter jusqu'au bout, sans se tromper dans les paroles. Emilie et Jonathan Haffner, un Poufsouffle, faillirent remporter la partie mais Emilie ne réussit pas jusqu'au bout à donner le change en dissimulant ses trous de mémoire en chantant n'importe quoi avec un accent à couper au couteau et le subterfuge fut bientôt découvert. Un autre soir, l'interprétation de Like a virgin par un Serdaigle qui paraissait avoir fumé des substances illicites déclencha un fou rire mémorable.

De temps en temps, l'une des personnes présentes demandait à Emilie de chanter un tube français, et elle fut surprise de constater que plusieurs en connaissaient au moins les mélodies. Si ces moments étaient très détendus et bon enfant, la Française sortait parfois de la salle le cœur gros, en regrettant de ne pouvoir capter au moins une radio française et entendre sa langue maternelle. Emilie tenta une fois de proposer la venue d'Alessandro Gabelli, mais se heurta au refus catégorique des autres élèves qui acceptaient la coopération entre les différentes maisons, mais à la condition expresse que les Slytherins en soient exclus.

Les cours du samedi soir avec Snape avaient aussi pris un certain rythme de croisière et Emilie arrivait désormais à se sentir relativement à l'aise avec le professeur qui, de son côté, perdait aussi un peu de sa rigidité et ne fit jamais la moindre tentative pour tyranniser son élève. Il faut dire que, pour la première fois, le Maître des Potions avait la possibilité d'enseigner son art à quelqu'un désirant apprendre et venant de sa propre volonté : les circonstances avaient pour résultat d'altérer un peu les relations entre l'élève et son professeur. Snape se surprenait même parfois à avoir presque l'impression d'aimer enseigner, mais il mettait cela sur le compte de la fatigue nerveuse.

Ces cours restaient durs, exigeants et fatigants, car Snape demandait encore plus d'attention à Emilie qu'il ne le faisait lors des classes communes. Il n'était en effet plus question de souffler deux minutes pendant que le professeur s'en prenait à un camarade à l'autre bout de la classe.

La séance débutait souvent par l'identification d'ingrédients posés sur la table près du bureau du professeur et la déduction de la potion à préparer. Snape forçait Emilie à énoncer à haute voix ses raisonnements, même erronés, non qu'il acceptât la stupidité, mais il estimait qu'une erreur pouvait avoir valeur de leçon, pourvu qu'elle soit corrigée par l'élève. Passées les premières fois où Emilie, très mal à l'aise et à deux doigts de s'enfuir en courant, avait dû être sans cesse aiguillée par Snape qui ne la lâchait pas une seconde et avait de son côté réprimé héroïquement l'envie de secouer l'élève comme un prunier, les choses devinrent plus calmes, les raisonnements de la jeune fille étant régulièrement ponctuées par des grognements désapprobateurs ou, en dernier ressort, les yeux levés au ciel du Maître des Potions.

Dans ces circonstances, Emilie commençait à mieux connaître Snape et était probablement la seule élève capable de reconnaître immédiatement ses humeurs et de distinguer (et apprécier) les commentaires acides et sarcastiques dont il émaillait les leçons. N'ayant pas fait toute sa scolarité à Poudlard, Emilie n'éprouvait pas la peur et le dégoût parfois viscéral que suscitait Snape parmi des élèves malmenés depuis leur entrée dans sa classe. Elle avait pu vérifier par elle-même qu'il était capable d'être un excellent professeur et que sa connaissance des Potions était absolument incroyable. Le respect qu'elle éprouvait pour lui prenait sa source dans cette découverte, mais aussi dans la réalisation que ses exigences démesurées n'avaient d'égale que sa volonté de perfection et qu'il était aussi critique face à ses propres approximations qu'envers les erreurs grossières et potentiellement dangereuses des élèves.

Quant au sobriquet de « Connard graisseux » employé universellement, sauf peut-être par les Slytherins, elle se demandait parfois s'il avait une véritable raison d'être, en dehors de la méchanceté et du désir de vengeance des élèves. Un soir, ne résistant pas à la curiosité et observant de près les cheveux de Snape qui exécutait devant elle la démonstration du mélange de plusieurs ingrédients, la tête plongée dans les fumées et la vapeur émises par le chaudron, Emilie réalisa que les cheveux noir corbeau du professeur étaient apparemment très fins et que les vapeurs des potions dans lesquelles Snape était contraint d'évoluer toute la journée étaient peut-être la cause de leur aspect graisseux. Non quelle cherchât à vérifier sa théorie cependant : elle n'était pas folle ni suicidaire. En ce qui concernait le reste de la personne, il était évident que le professeur était, contrairement aux idées reçues, extrêmement méticuleux, portant des vêtements toujours immaculés et ayant les mains parfaitement propres en toutes circonstances.

Si Emilie mettait à profit les leçons du samedi pour tenter de percer un peu le mystère que constituait le Maître des Potions, celui-ci ne se privait pas d'observer aussi la jeune fille avec attention et connaissait désormais la plupart de ses habitudes, se retenant à chaque fois de rire ou de lancer une réflexion un peu mordante quand elle entreprenait d'attacher d'un petit air presque pédant les manches de sa robe avec deux bouts de ficelle dès qu'elle entamait une préparation.

Malgré ses tentatives d'ôter de son cerveau toute conscience des similitudes existant entre eux deux, il en revenait sans cesse au même point et commençait à être mal à l'aise à chaque fois que cette ressemblance le prenait de court. Il rejeta l'idée qu'il puisse tout simplement être attaché à elle parce qu'elle avait un talent en Potions qui lui évoquait le sien au même âge. Ou, encore plus délirant, qu'il puisse, à trente cinq ans bientôt révolus, voir dans cette élève une sorte de fille de substitution. Ridicule.

Pendant plusieurs semaines, Snape crut avoir réussi à enterrer la question en restant campé sur ses certitudes et en ne cherchant qu'à envisager les choses par le petit bout de la lorgnette. L'examen du tableau complet, en effet, était trop déstabilisant.