Chapitre 10 :
Reyes se dirigeait vers le bureau de John.
Dans la bibliothèque « interdite » se trouvait certainement un livre qui l'introduirait peut-être un peu plus au monde des métamorphes. Les explications d'Abby avaient été importantes, mais les détails manquaient.
Anya aussi brillait par son absence.
La reine du royaume de l'air été repartie à Xas depuis plus d'une semaine et la chamane n'avait pas pointé le bout de son nez. Si elle avait su où se trouvait cette fichue grotte, elle serait allée elle-même se présenter !
Elle avait peur, chaque matin, l'adolescente se demandait quel membre allait encore se manifester à la place de ses jambes ou ses bras. Bien que l'expérience traumatisante de Xas ne se soit pas répétée et l'idée même de ne pas savoir comment réagir face à ce pouvoir la terrifiait.
Alors, puisque son soi-disant mentor ne se manifestait pas, elle chercherait les réponses autrement.
Clarke se trouvait avec Bird et en ce début de soirée, le moment était idéal pour un peu de lecture.
Elle monta les étages quatre à quatre, s'approcha de la porte posa la main sur la poignée et sentit la chaleur se répandre dans sa main. Elle entendit le petit « clic » synonyme que le sort avait bien été annulé.
Encore un coup de John. L'homme à la limite de la paranoïa avait semé des sorts dans, et à l'extérieur de son bureau, afin que seule la véritable gardienne de la Flamme puisse y accéder.
Lorsqu'on lui avait parlé de la magie, elle avait pensé que cela s'arrêtait avec quelques enchantements liés à l'élément des différents royaumes, or, plus elle s'intéressait à celle-ci, plus la complexité de la chose lui sautait aux yeux.
La magie s'avérait bien plus mystérieuse et infinie qu'allumer une bougie en claquant des doigts.
Elle soupçonnait John d'être un maître dans cet art difficile, un immense sorcier qui passait plus pour un savant fou.
Un déguisement si efficace...
Reyes, entra dans la pièce, inspira l'odeur de cire et sourit. Elle alluma quelques bougies avec des allumettes présentes dans un tiroir et leva la tête vers la bibliothèque à l'étage.
Elle monta l'escalier et parcourut l'étage en bois, craquant sous ses pas, attentive aux titres des différents livres sur les rayons. Certains étaient indéchiffrables, appartenant à un langue qu'elle ne comprenait pas.
L'adolescente s'approcha d'une des parties, autrefois interdite, et sentit tous les poils de son corps se hérisser. Elle continua à marcher tendant la main vers ce qu'elle sentait être une distorsion de l'air autour d'elle. John lui avait donné l'autorisation, donc logiquement elle ne risquait rien.
Elle sentait la chaleur augmenter pendant que le bout de ses phalanges s'approchaient du sort qui protégeait les grimoires dangereux et sursauta en entendant le vacarme en contrebas.
Les jurons qui s'élevèrent d'une masse informe sur le plancher aurait fait rougir Clarke, se dit Reyes. Elle, elle avait entendu bien pire.
Elle s'accouda à la rampe et observa ce qui ressemblait à un être humain se débattre avec les charmes de John.
Bien installée dans les hauteurs, elle se délectait du spectacle, s'amusant de la personne qui s'embourbait à quelques mètres en dessous d'elle.
Reyes ne chercha pas à lui prêter main forte, après tout elle – du moins au ton de sa voix, conclut-elle qu'il s'agissait d'une femme – n'avait rien à faire ici, donc elle devrait se débrouiller toute seule.
Elle entendit un « foutu sorcier de la terre ! », en remarquant des racines, apparues d'on ne sait où, s'en prendre aux chevilles de l'inconnue, des mains végétales se resserrant sur les jambes de l'intruse en grinçant et sifflant de manière effrayante, voulant terroriser leur victime en ajoutant un bruit traumatisant à sa capture.
La lutte entre les sorts et l'étonnante sorcière dura encore quelques minutes puis la magicienne, lassée de ce petit jeu, exécuta quelques signes et incantations puis cria :
— Assez !
La pièce redevint silencieuse et les sorts semblèrent ramper dans une tanière invisible, s'abaissant devant ce nouveau maître.
La magicienne se redressa, se recoiffa lentement et leva la tête vers elle.
— Le spectacle t'a plu ? Demanda-t-elle.
Reyes ne bougea pas, sourit à l'expression de la femme aux yeux bridés et répondit nonchalamment :
— C'était pas mal... J'ai bien aimé la fin, courte et efficace.
L'étrangère drapée dans un manteau noire, agita le poignet et Reyes se retrouva soulevée du sol, emportée dans la pièce totalement incapable de bouger. La sorcière en noir, un bras tendu vers elle, semblait réfléchir à la suite des évènements, s'interrogeant sur cette Reyes à quelques mètres du sol, les yeux exorbités par la peur.
— Que se passe-t-il, petit corbeau, tu ne fanfaronnes plus ? Demanda-t-elle en mimant parfaitement l'étonnement.
— Faites-moi descendre, supplia Reyes.
— Aurais-tu le vertige ? Une enfant de l'air, telle que toi ? Ce n'est pas pensable. N'aimes-tu pas cette sensation, être au-dessus du sol, n'as-tu pas l'impression de voler ?
— Non...
— Et pourquoi ?
— Parce que je suis libre quand je vole !
L'affirmation était sortie de la bouche de l'adolescente comme un aveu confessé sous la torture.
La sorcière, ne répondit pas et bougea lentement la main, remettant Reyes sur ses pieds en face d'elle.
— Ainsi donc tu t'es déjà transformée... Abby m'avait dit que tu n'avais pas complètement réussi...
Reyes bougea les membres de son corps, heureuse de ne plus être prisonnière d'un magie invisible et détailla la femme en face d'elle.
Grande, les traits anguleux, sa chevelure parfaitement noire, s'accordait magnifiquement à son habit de la même couleur.
Reyes observa tout haut :
— Je croyais que seules les gardiennes portaient du noir.
L'inconnue ne répondit pas. Reyes finit par croiser le regard insondable de celle qu'elle avait reconnue sans jamais l'avoir rencontrée.
— Vous êtes Anya...
— Oui, affirma-t-elle d'un air presque ennuyé. Et toi, tu es la métamorphe.
— Je préfère que l'on m'appelle Reyes...
Anya esquissa un sourire et reprit :
— Quand as-tu volé ? Quand t'es-tu transformé en oiseau ?
Reyes ouvrit de grands yeux et demanda :
— Alors, c'est bien vrai, je pourrai me transformer en oiseau ?
— Tu as dit être libre quand tu volais, cela signifie que tu as déjà parcouru le ciel à coup d'ailes...
— Seulement en rêve, précisa Reyes.
Anya pinça les lèvres, et se mit à marcher dans la pièce sous le regard de l'adolescente qui reprit :
— Vous pourriez m'apprendre ?
Anya s'arrêta et se tourna vers elle.
— Si je décide d'être ton professeur, tu vas devoir obéir et accepter tout ce que je te dirai de faire...
— Tout ?
— Tout.
Reyes se mordit la lèvre, réfléchissant et finit par répondre :
— Je veux que vous soyez mon mentor, mais pas à n'importe quel prix. Si vous me demandez d'exécuter quelque chose qui va au-delà de mes valeurs ou de ma moral, alors la réponse est... non merci.
Anya sourit mystérieusement :
— Crois-tu vraiment que « ta morale » ou « tes valeurs » valent mieux que les miennes ?
— Non, je ne sais pas vraiment qui je suis ou ce que je vaux, mais je n'offrirai pas ma vie ou mon âme à quelqu'un simplement dans le but de posséder quelques pouvoirs magiques en plus. Si les Dieux veulent m'aider, ils trouveront toujours un autre moyen.
Anya dévisagea l'expression butée de la jeune femme devant elle, elle ne dérogerait pas à ce qu'elle venait de dire et ignorait totalement avoir réussi brillamment le tout premier test. La plupart des gens étaient prêts à s'abaisser pour le pouvoir, à tout accepter pour un peu de puissance. Elle non, quitte à tout abandonner, pour conserver son intégrité.
Une qualités des fidèles qui les différenciait des infidèles.
Un métamorphe déchu ne se serait pas embarrassé de morale et autres valeurs... Abby avait eu raison, Reyes serait une grande élève et la chamane le voyait déjà.
— Très bien, dit-elle à l'enfant de l'air.
Elle leva la tête vers la rangée de livres un peu plus haut agita le poignée et fit descendre un livre que Reyes attrapa.
— Nous commencerons tes leçons dans un mois, en attendant, potasse ce livre...
Avant que Reyes ne puisse dire le moindre mot, elle disparut dans un nuage de neige, laissant seule la métamorphe complètement perdue au milieu de la pièce.
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TonDC, Royaume de la terre...
La pluie tambourinait contre les vitres de la salle principale du château de la capitale.
Le parquet et les meubles en bois clair, apportaient un peu de gaîtés à la grande pièce, que le temps couvert au dehors, assombrissait.
La reine de la terre, assise sur le trône massif, le visage impassible paraissait de marbre.
La confession de son fils la chamboulait intérieurement.
Lui, l'homme de TonDC, le futur roi du royaume de la terre voulait être guérisseur. Sa première réaction avait été une colère intérieure et sourde qui ne se devinait qu'à travers ses prunelles fixées sur Lincoln, un genou à terre et la tête baissée.
Comment pouvait-elle réagir ? Renoncer au trône donnait l'image d'une trahison extrême et pourtant... Ses arguments la touchait.
Il était honnête. Vouloir devenir un guérisseur était tout à son honneur. Servir le peuple d'une autre manière qu'en les gouvernant.
Luc, son époux aurait approuvé son choix.
Indra réfléchissait. Lincoln attendait une réponse, certainement persuadé qu'elle refuserait catégoriquement. La reine de la terre paraissait dure et intransigeante aux yeux de ceux qui la côtoyait, et seule, sa fille Gaya, savait qu'elle pesait toujours le pour et le contre avant de prendre une décision.
La reine posa les yeux sur le crâne de son fils. Un homme sage, qui savait reconnaître ses limites, comme celles que lui confèreraient la responsabilité d'un roi.
Il proposait de laisser sa place à Gaya, sa sœur.
Ferait-elle une bonne reine ? S'interrogea Indra malgré elle.
Dire qu'elle n'avait jamais pensé à cette possibilité aurait été un mensonge et la diplomatie dont usait la princesse, à peine âgée de quinze ans, pour résoudre des conflits de son peuple – parfois simplement une bagarre sur l'appartenance de terres entre paysans – l'avait plus d'une fois impressionnée.
Ce don n'avait pas échappé à Lincoln non plus et la conseiller pour le futur trône était très avisé.
Indra inspira profondément, il fallait qu'elle lui donne une réponse, cela faisait bientôt un quart d'heure qu'il était immobile.
— Lève-toi ! Ordonna-t-elle.
Il s'exécuta et croisa le regard de sa mère. Fier, altier et cependant, prêt à courber l'échine face à sa décision, à recevoir le blâme de la monarchie que l'on ne délaissait pas pour l'art de la guérison !
— Je refuse ta requête, et je n'avertirai pas le peuple de ta demande d'aujourd'hui, dit-elle d'une voix sans appel.
Lincoln soupira et baissa la tête. Le prince savait que ça se passerait de cette manière... Au moins avait-il tenté l'impossible, braver le courroux de la reine en lui disant la vérité. Une chose qu'il ne regrettait pas.
— Mais... continua Indra, le faisant lever les yeux vers elle. Je t'accorde cinq ans pour continuer ce que tu aimes : l'art de la guérison. Si, passé ce délai, lors du retour de ta sœur d'Elrach, la... voie que tu t'es choisies reste la même, alors j'en parlerai à l'oracle et nous demanderons l'avis des Dieux sur ton choix.
Il cligna des paupières n'en revenant pas. Elle avait dit non, mais lui avait également laissée une sorte d'échappatoire. Il n'avait jamais douté de l'intelligence de la reine de la terre et, à cet instant, il en expérimentait toute l'étendue.
— Je vous remercie, mère, murmura-t-il.
— Pas si vite, l'avertit-elle. Tu veux devenir guérisseur ? Alors, tu devras partir d'ici. Durant les cinq prochaines années, ta place ne sera plus à TonDC, plus au royaume de la terre.
Devant l'expression qu'il aborda, elle précisa :
— Je ne te bannis pas, Lincoln, je t'invite simplement à découvrir le monde au-delà de notre royaume. Pendant cinq ans, tu seras totalement libre et pour cela, il te faudra quitter ta patrie... Seulement à ce prix, tu pourras vraiment décider si devenir roi n'est pas fait pour toi.
Avant qu'il ne réponde, elle conclut d'une voix fatiguée :
— Tu peux disposer, mon fils, cette décision prendra effet, demain, après le départ de ta sœur pour Elrach.
Il s'inclina et sortit de la pièce sous le regard triste de sa mère.
Lincoln traversa le pont-levis, ne prêtant aucune attention aux gardes qui s'inclinaient et se dirigea en direction de la forêt.
A l'orée de celle-ci, il se retourna vers la butte sur laquelle se dressait la forteresse et la tour en pierre de sept étages, tapissée de cette mousse verte qui ne fleurissait pas.
Le château était relativement petit entourée de palissades. Au pied de la butte s'ouvrait la basse cours, peuplé des hangars, des écuries, du puits, des fours. Des constructions entourées elle-même de clôtures formées de rondins et à quelques kilomètres de là, après la forêt, TonDC, la capitale apparaissait.
La ville, moins grande que Xas, abritait une partie du peuple de la terre, celle qui acceptait de ne plus vivre entourée des arbres. Des sédentaires qui, aux fils des siècles avaient appris un autre savoir, devenant forgerons, tisserands, et bien d'autres choses, mais ne reniant jamais leur mère nourricière, exerçant leur art en harmonie avec elle.
Il aimait cette agglomération, qui contrairement à celles dont il avait entendu parler, ne cherchait pas à lutter contre la nature, à la soumettre à ses désirs, simplement à l'épouser, à se fondre dans son sein. Y réussissant à plusieurs endroits, échouant quelque peu à d'autres.
Un équilibre délicat, une balance habile que le règne de sa mère maintenait férocement.
Il pénétra sous l'ombre rassurante des arbres et se fraya un chemin à travers les fougères. Ses pas le guidèrent jusqu'à la rivière où elle l'attendait.
Gaya, sa sœur.
Il avait été la première personne, à son retour d'Elrach à qui il avait exposé son souhait. L'adolescente, l'avait écouté et avait avancé des arguments pour le faire changé d'avis. Lincoln avait fini par comprendre qu'elle ne faisait que le préparer à son entrevue avec leur mère.
S'il ne doutait pas de son choix, alors il pouvait réfuter ce qu'elle lui disait, trouver les mots et les raisons qui appuyaient sa décision au-delà des contre parties qu'elle lui donnerait.
Il remercia intérieurement les Dieux d'avoir une sœur si compréhensive, sans elle et sa préparation, Indra aurait balayé d'un revers de mains son petit discours.
Elle ne l'avait pas fait parce qu'il avait su être convainquant et là encore il se félicita d'avoir proposé Gaya pour le remplacer, ayant la certitude qu'elle ferait une bonne reine.
Il s'assit à côté d'elle sur un rocher couvert de mousse et laissa son regard suivre la rivière.
Elle ne parlait pas, perdues dans ses pensées, comme lui, observant l'élément de l'eau tourbillonner sous ses yeux.
Il entendait les cris des oiseaux autour d'eux, les voix d'hommes provenant du village à moins d'un kilomètres dont le tronc des arbres se renvoyait l'écho jusqu'à eux.
Lincoln remarqua un écureuil qui sautait de branches en branches, courant d'un pas assuré sur ce bras fin du végétal, qui pliait parfois légèrement sous son poids, pour s'élancer vers un autre, guère plus gros, et continuer sa course jusqu'au point qu'il s'était fixé.
Cette terre allait lui manquer, remarqua-t-il.
Il soupira puis commença :
— Mère a pris une décision...
Gaya se tourna vers lui attendant patiemment.
— Je dois quitter le royaume de la terre pendant toute ta formation à Elrach... Je ne suis pas banni... je suis « invité » à découvrir les autres merveilles de notre monde...
— Vas-tu le faire ?
— Oui.
Elle hocha la tête en silence. La princesse comprenait le choix de son frère et approuvait l'habileté de sa mère.
— Cela signifie que je ne te reverrai plus quand je rentrerai l'été à TonDC.
— Non, en effet, dit-il en baissant la tête, je suis désolé...
Gaya sourit tristement, puis lui posa la mains sur l'avant-bras.
— Nous nous reverrons mon frère, je ne m'inquiète pas sur ce point...
Il releva les yeux vers elle et opina gravement.
— Que peux-tu me dire sur Elrach ? Demanda-t-elle pour changer de sujet.
Il détourna les yeux.
— Je t'ai déjà dit beaucoup de choses, mais... je te conseille l'amitié de la porteuse et la gardienne de la Flamme.
Il sourit gentiment aux souvenirs des deux adolescentes.
— Elles valent le détour, dit-il en lui faisant un clin d'œil.
Gaya lui rendit son sourire et acquiesça en silence.
— Quand pars-tu ?
— Demain, après toi.
— Alors, c'est la dernière fois que nous nous voyons avant plusieurs années...
Lilcoln esquissa un sourire malicieux.
— Mère ne veut plus que j'arpente notre royaume pendant cinq ans, mais... elle n'a jamais mentionné Elrach...
Gaya ouvrit la bouche et se mit à rire devant cette ruse et le prit dans ses bras.
— Ah, grand-frère, tu vas me manquer.
— Toi aussi petite sœur, répondit-il en resserrant leur étreinte.
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Polis, Royaume du feu...
La vue du volcan dans le lointain apaisait son âme douloureuse.
Octavia, assise sur le sable noir d'un des points d'observation surplombant Polis, attendait l'aube et son départ pour Elrach.
Elle ne voulait pas retourner à sa chambre, elle ne lui faisant pas confiance.
Peut-être ne se passerait-il rien, mais elle préférait rester là, sentir la morsure du vent froid dans ces hauteurs, que sursauter au moindre bruit, à se demander si c'était lui qui venait la voir, sa visite d'adieu...
Bellamy, son frère, un homme qui depuis son retour d'Elrach, un mois plus tôt, lui jetait parfois des regards... trop insistants.
La première fois qu'elle avait surpris son frère l'observer de cette manière, la princesse du feu avait cru qu'elle s'était trompée. La deuxième fois, elle avait reconnu la même expression sur son visage que celle de certains serviteurs du château à son passage.
Il n'avait rien tenté, pas encore... préférant pour le moment s' intéresser à Ontari.
Le sentiment fraternelle qu'elle avait ressenti pour elle, lors de la cérémonie précédent celle de la Flamme, avait disparu. Cependant, un résidu d'attachement sincère restait en elle, et à défaut de la voir comme une sœur, elle la voyait comme sa meilleure amie, sa confidente.
Ontari n'avait pas voulu lui parler des nuits qu'elle partageait avec Bellamy. Ce n'était pas la peine, le regard de haine qu'elle portait sur son frère suffisait et celui qu'elle jetait en direction de Cage, trahissait que le prêtre du feu, avait dû être invité par Bellamy à ses soirées en compagnie de l'orpheline.
Octavia ne pouvait rien faire. Elle avait essayé d'en parler à son père, qui s'était contenté de hausser les épaules. Ontari partageait la couche de son fils ? Elle aurait dû en être fière, et puis, celle qu'il avait considéré un temps comme sa propre fille – et qui aujourd'hui n'occupait plus qu'une place de servante – n'était jamais venue le voir, alors Octavia se faisait sûrement des idées, comme cette histoire plus qu'incongrue que Bellamy la regardait avec insistance.
Tout ça n'était que dans sa tête.
Sa mère n'avait pas été d'un secours plus utile. Bellamy, son fils chéri, si merveilleux était le prince. Il pouvait bien culbuter une servante, où était le mal ?
Il regardait Octavia d'une drôle de manière ? Oui, Carolus lui en avait parlé et elle était du même avis que lui.
Octavia délirait, à se demander si ce n'était pas elle qui voulait secrètement que le futur roi s'émeuve de son corps qui changeait, maintenant qu'elle devenait une femme...
Elle avait été choqué de la réaction de ses parents. En premier lieu, par leur manque d'humanité envers Ontari qu'ils avaient chassé des appartements royaux comme une mal propre après la cérémonie, cinq ans plus tôt. Acceptant qu'elle reste au château, « pour faire plaisir à la princesse » oubliant merveilleusement qu'elle aurait pu être leur fille si elle avait été choisi par la Flamme, et qu'elle l'avait même été pendant une semaine !
Et elle s'était sentie trahie devant leur comportement quand elle avait exposé ses doutes sur la nouvelle « relation » que ne manquerait pas de vouloir son frère avec elle.
Puis, enfin, elle avait compris.
Ils avaient refusé Ontari car cela signifiait dans leur esprit, souffrant la perte de leur fille aînée, que s'ils l'acceptaient, alors ils laisseraient complètement partir Astra.
Le souvenir d'Astra... de sa sœur... morte.
Ses parents n'étaient pas d'horribles personnes. Ils n'étaient pas non plus des saints, mais depuis la mort de la porteuse de la Flamme les choses avaient commencé à basculer vers quelque chose de plus sombre.
La princesse du feu se souvenait encore de la joie qui habitait le palais lors des visites d'Astra. Celle qui ne voyait rien, mais qui ressentait si bien les choses, celle qui était si fière d'elle et Bellamy.
Son grand-frère, qui a l'époque, l'aurait protégée contre vents et marrés.
Tout avait changé et personne ne s'était remis de sa disparition.
La gangrène avait commencé à ronger leur cœur, une pourriture qui s'était amplifiée avec la nomination du nouveau prêtre du feu : Cage.
Depuis quatre ans, tel un serpent venimeux, le magicien, susurrait des paroles aux creux de leurs oreilles, un poison qui les atteignait tous sans qu'ils s'en aperçoivent.
Ils les tenaient, s'était rendu indispensable auprès du couple, devenant l'amant de sa mère, sans que le roi ne le sache, l'ami de son père, pour qui, il trouvait toujours ce dont il avait besoin, même de la chaire fraîche si nécessaire.
Une putréfaction humaine, qui s'était vu allouée le titre de « tuteur de Bellamy »
Octavia ferma les yeux, laissant couler les larmes sur ses joues.
Pour la première fois, elle regarda son frère différemment. Et si son comportement, comme celui de ses parents, n'était que le résultat du poison distillé par cet homme ?
Pouvait-elle encore l'aider ? Le libérer des griffes de ce bourreau dissimulé sous les traits du prêtre ?
Elle, seule contre tous ?
Non... le combat était trop difficile.
Octavia devait s'occuper d'elle, sauver son âme avant que Cage ne se tourne vers elle.
Elle s'était interrogée sur la distance de l'homme en rouge à son égard.
Il aurait pourtant été si facile pour lui de l'entraîner dans une spirale infernale comme le reste de sa famille, de l'empêcher par la parole, par l'évocation de phrases anodines de se remettre de la mort d'Astra, de la faire sombrer comme Bellamy.
Pourquoi la laissait-il tranquille ?
Attendait-il que la magie se manifeste dans son corps pour enfin darder sur elle son œil de prédateur ?
Non...
Le travail avait déjà commencé.
Il lui suffisait de la faire passer pour folle. Un plan machiavélique d'une simplicité horrifiante, un plan qu'il avait déjà mis en place auprès de ses parents...
Qui avait donc pu engendrer une horreur pareille ? Se demanda-t-elle. Quel père aurait reconnu un fils aussi dérangé ?
Octavia n'en savait rien.
Ce qu'elle savait c'était qu'Elrach serait sa bouée de sauvetage, car dorénavant elle était seule, elle ne pouvait plus compter sur personne, sauf elle-même.
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Azgueda, Royaume de l'eau...
Le froid et la glace ne tarderaient pas à emprisonner les cadavres calcinés sous ses yeux.
Sa mère s'était montrée d'un cruauté sans pareil, remarqua Lexa en détournant les yeux des corps noircis.
La princesse de l'eau se reprit, l'idée venait de Roan. Son frère avait chuchoté cette torture à l'oreille de sa mère qui s'était tournée vers lui et avait commenté à voix haute :
— Nous pourrons finalement peut-être faire quelque chose de toi, Roan...
Dans les souterrains du château d'Azgueda, où le froid de la citée des glaces s'engouffrait à travers les galeries avec la facilité d'un lièvre rentrant dans son terrier, y élisant domicile tout au long de l'année, la reine debout devant ses espions, agenouillés et bredouilles, avait souri à la proposition de son fils.
Les deux hommes qui connaissaient leur destin s'ils échouaient à lui apporter l'information qu'elle attendait, n'avaient certainement pas imaginé mourir dans de telles souffrances.
Nia dans une crise de folie légendaire, s'était tournée vers sa fille et avait fait de l'exécution une leçon de magie.
— Lexa, avait-elle commencée, je suppose que tu sais que le corps humain est, en grande partie, composée d'eau ?
La princesse avait simplement hoché la tête, ne montrant rien de ce qu'elle craignait.
Les espions à leur pieds, eux n'avaient pas été si stoïques, pleurant pathétiquement, l'un d'eux avait même imploré la reine de lui pardonner sa faute.
Quelle erreur...
Aurait-elle été plus magnanime sans cette supplique ?
Malheureusement, non.
Lexa restait silencieuse, pensant à son père qui n'aurait jamais cautionné ce genre d'attitude, écoutant d'une oreille distraite le discours sérieux de sa mère.
— Or, cela tombe bien... notre élément est justement l'eau, n'est-ce pas merveilleux ?
La question n'appelait aucune réponse de sa part, il s'agissait juste d'une remarque ironique dont elle avait le secret et qu'elle sortait toujours à des moments qui s'annonçaient terribles, un humour tordu, allant de paire avec sa démence.
Elle avait joint les mains, les apportant jusqu'à sa bouche mimant une réflexion importante.
— Nous pourrions, grâce à nos pouvoirs, accélérer le processus de refroidissement du sang qu'engendre la température glacée autour de nous...
Lexa avait enfin levé les yeux vers elle, en soufflant :
— Vous voulez transformer l'eau de leur corps en glace ?!
— Enfin, ne dis pas de bêtises, Lexa, c'est un sort bien trop facile...
Nia avait regardé sa fille un long moment avant de préciser d'une voix doucereuse où le danger suintait désagréablement.
— Un sort à la porté d'une élève de première année d'Elrach...
Lexa s'était obligée à rester impassible. Sa mère venait de sous-entendre que l'été suivant, lors de son retour à Azgueda, elle l'inviterait à quelques travaux pratiques de son cru.
Son frère était-il aussi passé par là ?
Bien sûr, forcément, vu ce qu'il était devenu...
Et son père dans tout ça ? L'avait-il su ?
— Concentre-toi, Lexa ! Avait claqué la voix de sa mère, voyant qu'elle perdait l'attention de sa fille.
Lexa avait reporté son regard sur la reine du royaume de l'eau sans desserrer les lèvres.
Nia, plus qu'agacée par le mutisme de sa fille l'avait giflée.
— Tu es intelligente ! Plus que ton frère ! Tu as parfaitement compris où je voulais en venir ! Alors dis-le, cria-t-elle pleine de colère.
La princesse n'avait pas essuyé la perle de sang au coin de sa bouche. Le résultat de la griffure du diamant de la bague de fiançailles que Nia, retournait systématiquement avant de frapper quelqu'un. Un moyen judicieux d'engendrer une blessure déplaisante sur un visage par le biais d'une simple claque.
— Vous voulez faire bouillir l'eau dans le corps de ses deux hommes, l'amener à l'évaporation totale, dit-elle d'une voix monocorde.
Il fallait ne rien montrer à cette femme, ni dégoût ni haine, rien, ou les conséquences pouvaient être plus affreuses qu'une vague gifle. Lexa en avait déjà fait les frais depuis la mort de son père.
— Bien ! Ce n'est pas trop tôt !
La reine s'était tournée vers Roan et avait déclaré :
— Puisque tu es à l'origine de cette brillante idée, à toi l'honneur.
Roan avait hoché la tête, s'était approché des deux hommes ligotés qui continuaient à pleurer tout ce qu'ils savaient et avait commencer leur exécution.
Ce devait être relativement complexe, avait remarqué la princesse de l'eau, car Roan avait titubé, et manqué de s'évanouir, soutenu par sa mère, venue l'aider à finir ce travail impitoyable.
À la fin de leur torture, la mère avait laissé Lexa « méditer » son petit enseignement en compagnie des cadavres, lui annonçant avant de monter l'escalier qui la ramènerait au premier niveau du château, ce qu'elle attendait d'elle.
— Puisque mes espions sont incapables de m'apporter des renseignements utiles de l'endroit où se trouve Anya, toi Lexa, tu seras mes yeux et mes oreilles à Elrach. Découvre tout ce que tu peux sur la cachette de la chamane et rapporte-le moi !
Roan avait ricané et Nia lui avait lancé un regard noir.
— Ta sœur réussira, là où tu as toi-même échoué, Roan ! Tu as gagné quelques points ce soir, par ce sursaut étonnant de créativité, mais je n'oublie pas ton inutilité dans cette histoire !
Le prince avait dégluti et s'était tu, suivant sa mère sans un mot, abandonnant sa sœur dans les sous-sols.
Lexa s'était éloignée des corps, écoutant le vent froid siffler à ses oreilles, puis avait touché la pierre recouverte d'une pellicule de glace qui ne fondait jamais, et tenté de chasser la colère qui l'envahissait.
Elle ne savait pas où se terrait son ancien mentor.
Personne n'avait vu la chamane depuis son bannissement et Lexa se doutait qu'elle n'apprendrait rien lors de son séjour dans la citée magique... car une chose était sûre...
Anya n'était pas assez stupide pour se cacher à Elrach.
