10.

De ses mains, c'était avec quelque chose qui s'apparentait à de la tendresse que Lumiane avait entouré le visage de son visiteur.

- Tes rides se creusent, remarqua-t-elle. Ce sacré Alie ne te laisse guère de répit à profiter de ta propre petite famille, quand tu ne coures pas la mer d'étoiles.

- Je suppose que tous les pères balafrés de ma lignée ont dû, et se feront la même réflexion : le rejeton portant la marque familiale n'est non plus jamais en paix ! Et pour avoir remporté une douloureuse et sanglante victoire, Alérian en a été bien cyniquement récompensé ! Pourquoi n'avoir pas laissé le Sanctuaire de Thermonien, désert, à se désagréger vu qu'il était déjà tombé dans l'oubli ! ?

- Morvance a eu effectivement une bien cruelle désillusion alors qu'il n'espérait pas la victoire en dépit du cadeau de ce magnifique Grand Lézard qu'est ce Wakrist !

- Il est un récent ami de mon garçon. Et il lui a fait un tel don d'organe !

Le visage sans bouche de la Déesse d'Or s'illumina encore un peu plus.

- Disons que je l'ai « suggestionné » comment certaines professions de ton monde l'expriment. Je connais Alie depuis sa naissance. Zunia, en dépit de sa proximité avec lui ne pouvait tout connaître et rapporter au père de ses Dragonnauds !

- Oh, ils sont nés ?

Lumiane inclina positivement la tête.

- J'ai inspiré à Wakrist le respect et l'amitié pour les exploits et surtout le cœur immense et l'âme torturée d'Alérian, poursuivit-elle tandis qu'elle déambulait dans ses luxuriants jardins en compagnie d'Albator qui ne perdait pas un mot.

- Alérian n'est pas un Gardien, il n'a pas à être reclus sur cette copie miniature de ma Terre, dans sa cité natale d'Heiligenstadt reconstituée ! gronda-t-il, la mine fermée et contrariée, tout de colère et de chagrin, comme trop souvent quand il s'agissait de son fils adoré. Alérian a une femme, des fils, et il est un père merveilleux ! Je ne le laisserai pas sur ce Sanctuaire, fut-il idyllique et recréant l'environnement de ses jeunes années ! Il y a une façon de le sauver ?

Lumiane s'arrêta près d'une fontaine dont les jets et le léger vent les rafraîchissait de gouttelettes.

- Il y a des situations inextricables…

Albator émit un grognement.

- Ce genre d'impasses, je n'ai fait que m'y confronter, toute ma vie durant, et cela n'est pas près de s'arrêter si je survis à tous mes adversaires ! Jusqu'à ce jour, je m'en suis toujours sorti. Et je ne compte pas laisser mon fils là-bas, en ermite, à devenir cinglé à tourner en rond… Y a-t-il un moyen, je te supplie de m'aider, Déesse !

Lumiane soupira.

- Le sort d'Alérian se joue à un niveau tellement supérieur, Albator ! Il y a peu j'étais avec les Instances Surnaturelles…

- Les quoi ! ? C'est qui, ces clowns ? !

- Nous sommes ce que le monde surnaturel a de plus haut dans la hiérarchie, si je puis l'exprimer ainsi. Nous sommes les sages absolus, du moins c'est avec cette outrecuidance que nous nous définissons si quelqu'un – et surtout un simple mortel – avait l'audace de poser cette question.

- Je préférais me considérer comme ton ami.

Le grand brun balafré tressaillit.

- Tu as participé à sceller le sort de mon fils ! ?

- Non, je l'ai aidé, depuis le premier instant du dernier combat en date, à ma manière. Je ne pouvais être de ses troupes de Jeunes Gardiens. Mais depuis tant de mois, j'ai convaincu Wakrist qui à son tour a donné un cœur à Alie. Je suis et je serai toujours du côté des balafrés !

- Mais tu as été de ces juges qui laissent Alérian isolé et abandonné !

- Nous l'avons fait pour sa protection. Là-bas, il ne risque plus rien.

- Je doute qu'il l'accepte. Si vous le sauvez de dangers à venir, il n'aura d'autre désir furieux que de revenir encore plus vite !

- Nous l'avons remarqué ! Alérian, avec ses deux cœurs désormais a atteint, alors qu'il l'ignore encore, un niveau de puissance incroyable.

La Déesse Dorée eut un petit rire.

- C'est l'apanage des Mâles Alpha. Le Mâle d'une génération, reprit-elle. C'est magnifique et spectaculaire. Pour nous, les Eternels, bien que cela se produise depuis des générations, avec ta lignée comme tu le rappelais, nous sommes toujours surpris !

- Tous tes propos, Lumiane, ils sont censés me rassurer ? Je dois retourner à Déa la planète-capitale de la République Indépendante pour dire à l'épouse et aux petits d'Alérian qu'ils ne le reverront jamais ? C'est cela le terrible message ? Je refuse ! Je repars dans la mer d'étoiles et je vais chercher !

- Albator ! le rappela-t-elle.

- Lumiane. Ou plutôt : Déesse si je dois te considérer comme celle qui a condamné mon fils… ?

- Le salut est sous le nez d'Alie. Va lui porter ce message.

- Il comprendra ?

- Pas tout de suite. Vous, les balafrés, êtes géniaux mais très lents à la détente !


Dans l'envol de sa cape noire doublée de rouge, Albator se précipita vers le spacewolf qui l'avait amené sur la planète idéale.

Quelques minutes plus tard, l'Arcadia repartait dans le grondement de ses réacteurs.