Tout d'abord je m'excuse de ne pas avoir posté de suite depuis si longtemps.
Mais j'espère bien m'y remettre sérieusement.
La remarque m'en ayant été faîte voici l'échelle des classes que j'utilise dans cette histoire :
* Roi
* Prince de Sang
* Duc
* Marquis
* Comte
* Vicomte
* Chevalier
Pour plus de clarté je la remettrai à la fin de chaque chapitre pour vous aider.
Dans ce chapitre j'ai décidé de faire un passage dans le passé. Car bientôt l'histoire va devenir plus compliquées et qu'il me semblait utile d'impliquer ce passage pour comprendre les futurs événements.
En espérant que cela vous plaise.
Bonne lecture !
Reita était allongé au sol, totalement essoufflé, incapable de tenir plus longtemps le rythme que lui imposait Aoi.
Un long poignard reposait non loin de sa main, mais il n'avait plus la force de le tenir.
Le chevalier lui-même montrait quelques signes de fatigue, une respiration plus rapide et quelques gouttes de sueur à ses tempes, mais il restait debout à observer le malheureux valet.
« - Très bien, nous en resterons là pour aujourd'hui. »
Reita salua la nouvelle d'un gémissement.
Le chevalier rengaina son épée et récupéra sa gourde pour se désaltérer. Ils s'étaient entraînés une grande partie de la journée sous un ciel nuageux. Heureusement il n'avait pas plu, mais la terre était encore lourde des précipitations des jours précédents, ce qui avait rendu l'exercice plus épuisant.
Reita, qui était tombé plusieurs fois, était recouvert de boue des pieds à la tête. Il accepta la gourde que lui tendait le chevalier avec reconnaissance.
Lorsque sa respiration eut reprit un rythme normal, il rejoint le ruisseau pour se débarbouiller.
« - Est-ce que je peux vous poser une question ? » Demanda Reita.
Aoi lui fit signe de continuer tout en s'asseyant sur une vieille souche.
« - Connaissez-vous le Duc depuis longtemps ? »
Le chevalier fut surprit. Le valet ne montrant qu'une innocente curiosité, il accepta de répondre.
« - Nous nous sommes rencontrés lorsque nous n'étions que des enfants. »
« - A la Cour ? Je ne me souviens pas avoir vu des enfants dans le palais... »
Aoi rit de bon cœur.
« - Non, absolument pas ! Nous nous sommes rencontrés ici même au bord de cette rivière. A cette époque je n'aurai jamais imaginé pouvoir un jour me rendre au palais... »
« - Pourquoi ça ? »
Le chevalier regarda Reita avec un léger sourire. Se tournant ensuite vers la rivière, une vague de nostalgie lui étreignit le cœur.
« - Car je suis né serf, fils d'un paysan. C'est le Duc qui m'a offert le titre et la charge de Chevalier. »
Reita était bouche bée.
« - Vous êtes fils de paysan ? Mais... Les nobles peuvent faire ça ? Offrir des titres ? »
« - Ils le peuvent oui... Cela reste très rare mais il arrive qu'ils le fassent. »
« - Et pourquoi l'a-t-il fait ? » Le pressa Reita.
« - Ça... C'est un secret entre lui et moi.»
22 ans plus tôt
Une tignasse brune ébouriffée courait entre les arbres. Un sac en toile en travers du dos, l'enfant savait exactement où il allait, même en pleine nuit. Lorsqu'il entendit le bruit faible de la rivière, il prit le temps de s'arrêter pour reprendre sa respiration.
Le ciel était clair et les rayons de la pleine lune perçaient suffisamment la frondaison des arbres pour éviter les pièges des racines.
Il reprit son chemin plus calmement, se permettant même de siffler un petit air.
Arrivé au bord de l'eau, il retira ses chausses et releva son pantalon. La température de l'eau le fit frissonner mais il y entra tout de même jusqu'aux genoux.
La nuit semblait particulièrement propice. Il avait parcouru près de deux kilomètres pour récolter des algues. Une variété singulière qui n'était distinguable des algues communes que la nuit, où elle prenait des reflets argentés sous les rayons de la lune. C'était la pleine saison et il vit les végétaux luire autour de lui. Il en hurla de joie.
Cette espèce se faisait de plus en plus rare dans la région, ramassée par les paysans qui pouvaient la revendre à prix d'or à des apothicaires qui la transformaient en toutes sortes de pommades.
Il avait donc enfreint la loi et pénétré sur le domaine du château des Ducs. S'il était prit, il risquait la prison ou pire.
Pourtant, à ce moment précis, il ne s'en souciait pas le moins du monde.
Il ramassait les algues par poignées pour les ranger dans son sac de toile. Une belle carpe se faufila entre ses pieds mais il se retint de l'attraper. Les serfs n'avaient pas le droit de pêcher ou de chasser. Ramasser des algues était une chose, braconner en était une autre. Il laissa filer le poisson et reprit sa moisson.
Il entendit soudain des branches mortes craquer et se redressa, paniqué. Il courut à la berge attraper ses chausses et se jeter dans un buisson.
D'abord il ne vit rien, puis une toute petite silhouette se dessina de l'autre côté de la rivière. Il ne pouvait pas voir son visage, mais à en juger par sa taille il devait s'agir d'un enfant. Il crut au départ qu'il était aussi venu chercher des algues mais le nouveau venu s'accroupit au bord de l'eau et se mit à sangloter.
Le petit brun se redressa et retourna au bord de la rivière.
« - Pourquoi tu pleures ? »
Le nouveau sursauta et tomba en arrière.
« - Ah... Désolé, je voulais pas te faire peur... »
L'autre se releva maladroitement et essuya ses mains. Le petit brun vit alors qu'il était habillé d'une drôle de façon.
« - Hé ! Je peux venir ? »
Comme le nouveau ne refusait pas, le brun pataugea dans la rivière pour rejoindre l'autre rive. Le garçon n'était vêtu que d'une longue chemise de nuit avec de la dentelle au col et aux poignets. Son habit était tâché de boue et déchiré par endroits. Ses pieds nus étaient noirs de saleté et blessés.
« - Pourquoi tu es sortit comme ça ? Tu vas tomber malade ! »
Son nouveau compagnon ne répondait toujours pas, ses grands yeux bleus noyés de larmes. Il le détailla un peu plus et se surprit à retenir sa respiration.
Il avait de longs cheveux bouclés couleur de miel, des yeux aussi purs que le ciel, une peau pâle presque diaphane sous les rayons de la lune. La saleté en moins, il ressemblait à l'un des anges qu'il avait vu un jour dans une église. Il n'avait rien d'un serf.
« - T'es qui ? Pourquoi tu es tout seul ? »
L'autre ravala ses sanglots et tenta de parler mais seul un gémissement sortit de ses lèvres.
Le petit brun l'attrapa alors par la main et l'obligea à s'asseoir au bord de l'eau. Malgré la réticence du blond il lui nettoya les pieds pour mieux regarder les plaies. Celles-ci saignaient encore un peu mais elles n'étaient pas profondes.
« - Tiens, mets-les ! Elles seront un peu grandes pour toi mais elles protégeront tes pieds. » Lui dit-il en lui tendant ses chausses.
Le petit blond accepta et les enfila en grimaçant. Sa dégaine était maintenant assez comique.
« - Je m'appelle Aoi, et toi ? »
Il tendit une main et son compagnon l'imita timidement.
« - Mon nom est Uruha. »
« - Pourquoi tu te promènes tout seul Uruha ? »
« - Je ne me promène pas... »
Aoi attendit la suite mais des bruits de sabots et des éclats de voix les firent sursauter.
« - Des soldats ! Il ne faut surtout pas qu'ils nous trouvent ici ! »
Il attrapa Uruha par la main et l'entraîna à sa suite. Il leur était à tous deux difficile de courir et Aoi sentait les soldats se rapprocher dangereusement.
Il aperçut alors un moulin un peu plus loin. Avisant la berge, il plongea sous les pilotis, Uruha faisant de même.
Les soldats montés sortirent du bois et malgré leurs torches, ne virent pas les légères traces des deux fuyards.
« - Où a-t-il bien pu aller ? On ne peut pas disparaître comme ça ! »
« - Laissons-le ce soir, c'est qu'un gosse il finira bien par venir quand il aura faim. »
Celui qui semblait être le chef se rapprocha de son camarade et l'empoigna au col.
« - Si jamais il lui arrive quelque chose, tu seras pendu haut et court avec toute ta famille, tu entends ? En route maintenant ! »
N'ayant rien vu d'intéressant autour du moulin, ils repartirent au galop en direction de la ville.
« - Waaah c'est après toi qu'ils en ont ? Qu'est-ce que tu as fait ? Tu as volé un truc ? »
Uruha fit signe que non mais un éclat attira le regard du brun.
« - C'est quoi ? »
Il tira sur la chaîne et dégagea un lourd médaillon d'or, beaucoup trop gros pour son cou d'enfant.
« - Tu as volé çà ? » Demanda Aoi impressionné.
Le petit blond le lui retira vivement des mains avec colère.
« - Je ne l'ai pas volé, il est à moi ! C'est ma mère qui me l'a donné... » Dit-il avant de se remettre à sangloter.
« - Bah pourquoi ils te cherchent alors ? »
« - Parce que je me suis enfui... Je veux retrouver ma mère... »
« - Elle est partit ? Pourquoi ? »
Uruha pleura de plus belle et Aoi grimaça.
« - Tu es une vraie chochotte. On dirait une fille ! »
Le petit blond sembla choqué et lança un regard noir au brun. Vexé, il sortit de leur cachette et s'éloigna à grands pas la tête haute.
« - Hé attends ! Où tu vas ? »
« - Retrouver ma mère ! »
« - En pleine nuit et en robe ? »
Uruha se retourna en colère, les yeux encore rougis par les larmes.
« - Je ne suis pas une fille ! Ce n'est pas une robe mais une chemise de nuit ! Et je fais ce que je veux ! »
Aoi le rejoint, à la fois gêné et amusé.
« - Ouais, ouais... Désolé je ne voulais pas me moquer... Mais tu ne devrais pas partir tout seul comme ça, c'est dangereux. »
Le blond ne desserrait pas les dents et Aoi soupira.
« - T'es pas habillé pour voyager et... Tu sais où tu vas ? Tu connais assez la région ? »
Uruha réfléchit et finit par lui faire signe que non.
« - Je suis arrivé ici ce matin... Je pensais suivre la grande route... »
« - Les soldats t'attraperaient tout de suite ! Pour l'instant viens avec moi. Je connais un coin où on pourra dormir sans qu'on nous trouve. On verra demain pour le reste. »
Le petit blond accepta et suivit Aoi docilement.
Aoi les avait conduits jusqu'à une grange. Le bâtiment semblait trop sale et menaçant pour Uruha mais son compagnon finit par le convaincre d'entrer.
Deux vieux ânes se partageaient un coin de la grange et des cages pleines de lapins, le coin opposé. Le petit blond se sentit immédiatement attiré par les petits animaux qui se révélèrent aussi inoffensifs qu'agréables à caresser.
Aoi lui en mit un dans les bras et Uruha le couva de câlins pendant plusieurs minutes. Un bâillement rappela sa fatigue à son bon souvenir et Aoi reprit le lapin. Il fit monter son compagnon à l'étage où se trouvaient des bottes de foin éventrées. Il tira une vielle couverture et l'étala sommairement pour leur faire un matelas plus confortable.
Allongés côtes à côtes, Uruha se pelotonna rapidement contre son compagnon. D'abord réticent Aoi finit par le laisser faire, le petit corps chaud étant finalement trop agréable pour le repousser.
Le réveil fut bien moins agréable au matin. Un homme l'attrapa pour le remettre durement sur pieds et le frappa au visage.
« - Fils de chien, tu pensais t'en tirer en te cachant dans un endroit aussi miteux ? Viens là que je t'apprenne un peu ce qu'il en coûte de trahir son seigneur ! »
Plusieurs soldats attendaient en bas et il fut jeté au milieu d'eux.
« - Comment tu as fait pour t'introduire dans le château ? Tu comptais faire quoi maintenant ? Qui t'a payé pour faire ça ? »
« - Mais de quoi vous parlez ? » Demanda Aoi encore à moitié endormi.
Un soldat le frappa au visage et le petit brun roula dans la poussière.
Il y eut un cri étouffé et Aoi aperçu Uruha retenu par un soldat, l'air absolument terrorisé.
« - Hé lâchez-le ! » S'exclama Aoi.
Mais le soldat qui l'avait frappé le retint au col et le tourna de façon à ce qu'il puisse le voir,
« - C'était drôlement culotté d'enlever l'héritier du Duc. Mais maintenant c'est la potence qui t'attend gamin. »
On le frappa à nouveau et de petites étoiles apparurent dans son champs de vision.
Une voiture arrivait à toute vitesse. S'arrêtant brusquement près d'eux, un homme richement vêtu en sortit et courut jusqu'à Uruha pour le regarder sous toutes les coutures.
« - Le ciel soit loué, vous n'avez rien. Je n'ose imaginer ce qu'il serait advenu si nous vous avions perdus. »
Il le serra maladroitement contre son cœur avant de se tourner vers Aoi.
« - Est-ce ce vaurien qui est la cause toutes ces tracasseries ? »
« - Oui mon seigneur ! »
Les soldats s'inclinèrent devant l'homme et Aoi sentit sa bouche s'assécher. Cet homme n'était ni un bourgeois ni un petit nobliaux.
« - Enfant ou pas, la traîtrise au Royaume est punit de mort. Qu'il soit écartelé ce soir en place publique ! »
Aoi rua mais les soldats le retinrent sans peine.
« - Je n'ai rien fait ! Laissez moi partir ! Vous n'avez pas le droit ! »
« - Il n'a rien fait ! » S'exclama Uruha,
Tous le regardèrent et le petit blond se mordit les lèvres. L'homme revint vers lui et posa une main sur son épaule.
« - Allons ne craignez plus rien, il est inutile de le défendre contre votre gré, il ne peut plus rien vous faire. »
« - Mais il ne m'a rien fait ! » S'entêta Uruha. « Je me suis sauvé ! Tout seul ! Ce paysan m'a rencontré près de la rivière et m'a offert sa protection pour la nuit. Nous lui sommes redevables. »
Le noble observa Uruha avec étonnement. Il se tourna vers ses soldats, mais aucun n'ajouta mot.
« - Allons donc, pourquoi vous seriez-vous sauvé ? »
« - Je... Je voulais retrouver Mère... »
Le noble parut mal à l'aise et s'agenouilla.
« - Veuillez me pardonner ma brusquerie mais, votre mère ne reviendra pas. Vous ne devez pas la chercher. »
Uruha sembla sur le point de fondre en larmes et le noble le pressa de monter dans la voiture.
« - Emmenez ce gamin aux prisons et exécutez la sentence à midi. »
Uruha poussa le noble et courut jusqu'à Aoi pour s'accrocher à lui.
« - Nan ! Laissez le partir, il est innocent. »
« - Allons cessez ces enfantillages, les lois doivent être respectées. »
« - Mais il ne m'a rien fait ! Je vous ordonne de le laisser repartir ! »
Les soldats semblèrent amusés de l'aplomb de l'enfant mais le noble, lui, paraissait plus que gêné.
« - N'est-il vraiment pour rien dans votre disparition ? » Demanda le noble à Uruha.
Le petit blond lui fit signe que oui et le noble souffla.
« - Vous vous êtes donc réellement enfuit seul ? »
Uruha réitéra et le noble fronça les sourcils.
« - Très bien, il sera libéré mais à une condition ! Jurez de ne plus jamais tenter de vous enfuir ! Si vous réessayer pareille aventure, je le ferai retrouver et pendre. »
Uruha ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises sans pouvoir émettre un son. Serrant sa main contre sa poitrine, à l'endroit où se trouvait son médaillon, il semblait se battre intérieurement. Mais il finit par capituler.
« - Je le jure... »
Les larmes pointaient aux coins de ses yeux et il courut jusqu'à la voiture pour s'y cacher des regards.
Le noble fit relâcher Aoi, monta à la suite de Uruha et repartit sans autre forme de procès. Les soldats remontèrent à cheval pour suivre la voiture. Aoi interpella leur chef.
« - Qui c'était ? Cet homme ? »
« - Le Duc de la Garde Bressange et son fils adoptif Uruha, héritier du duché et ton futur maître !»
Six années étaient passées. Depuis que Aoi était revenu dans la région il avait prit soin d'éviter les limites du château durant tout ce temps, mais aujourd'hui la ville de Bressange avait organisé le festival d'été, qu'il n'aurait raté pour rien au monde.
Ses amis lui avaient dit que lors de cette fête les filles étaient très légèrement vêtues et que si on leur offrait à boire elle acceptaient plus facilement de les suivre dans un coin plus tranquille.
Sur la grand place il y avait de très nombreux petits marchands, vendant diverses sucreries, bibelots et bijoux exotiques. Ils avaient même versé une grande quantité de sable et de terre pour monter une parodie de cirque où les jeunes gens se défiaient pour gagner des prix et prouver leur valeur. On disait même que certains officiers du Duc y assistaient pour chercher de futures recrues.
Aoi s'en moquait et préféra suivre une rue dans laquelle se succédaient les buvettes. Les jeunes filles papillonnaient de l'une à l'autre, souriant avec affront et laissant apercevoir un morceau de peau de leurs épaules ou de leurs chevilles, traînant les garçons dans leur sillage en rigolant.
Le brun soupira, se genre de frivolité n'était finalement pas à son goût.
Du coin de l'œil il aperçut un petit attroupement dans une rue adjacente et s'approcha. Une douzaine de jeune filles jouaient des coudes pour se rapprocher de la fenêtre d'une auberge où quelqu'un s'était accoudé.
Un homme jouait avec des rubans de soie colorés en les agitant devant les filles comme des appâts. Celles-ci roucoulaient et se pavanaient en espérant s'en faire offrir un.
« - Ah je n'aurais point imaginer voir se de si jolies nymphes. Quel dommage que j'ai apporté avec moi si peu de ces rubans. Je ne souhaiterai pas décevoir de telles colombes... Que diriez-vous de les gagner ? Ce serait plus juste que de les donner au hasard ! »
Les filles tapèrent joyeusement dans leurs mains en acquiesçant.
Aoi secoua la tête avec dépit et passa son chemin. Au coin de la rue il salua deux connaissances qui ne le virent pas. Trop occupés à parler à voix basse. Pourtant il entendit certaines bribes de leur conversation.
« - Il faut lui montrer qu'il n'a pas à parader comme s'il était chez lui. »
« - Pour qui il se prend ? Saleté d'étranger. Elles ne nous regardent plus du tout. »
Aoi sourit, car avec cet étranger dans les environs ou non, ces filles là ne les auraient jamais regardé de toute façon.
« - Il est tout seul, allons lui faire voir qui commande par ici ! »
Il les vit fendre la foule pour entrer dans l'auberge. Aoi savait qu'ils avaient tendance à vite s'emporter et ils avaient plusieurs fois séjourné dans les cachots pour s'être battus.
Mais plus encore, il n'approuvait pas leur façon de se battre sans honneur à deux contre un. Grognant contre lui-même, il fit demi-tour et entra à son tour dans l'auberge.
Le plus grand des deux larrons avaient déjà attrapé l'étranger par le col pour le soulever et l'injuriait vertement. Probablement inconscient de la dangerosité de la situation, l'inconnu riait du langage fleuri de ses agresseurs. Lorsqu'un poing allait s'écraser Aoi retint l'avant bras et posa une main sur la poitrine du larron pour passer entre les deux opposants.
« - Michel laisse tomber, tu vois bien qu'il est stupide. Si les soldats te voient encore te battre c'est les mines qui t'attendent. Pense à ta mère... »
Le dénommé Michel relâcha l'inconnu qui lissa immédiatement ses vêtements et salua Aoi. Une longue capuche cachait le haut de son visage mais le brun vit un éclatant sourire.
« - Dois-je vous remercier ? Vous me semblez plus intelligent que ces deux analphabètes, je vous suis reconnaissant de les avoir maté si promptement. »
« - Bêtes ? » Répéta Michel.
Le plus grand poussa Aoi et prit l'étranger par une épaule pour lui écraser un énorme poing contre la mâchoire. Mais Aoi lui avait sauté dessus et tous trois s'écroulèrent contre la table qui se fracassa. Aoi roula sur le côté évitant de peu la paume du larron qui lui lança un regard noir.
« - Ne te mêle pas de çà Aoi ! »
« - Michel, tu devrais rentrer chez toi tout de suite. Si les soldats te voient... »
Michel grogna en se remettant debout et Aoi avisa un morceau de la table près de sa main. Le plus grand fit craquer son cou et roula ses épaules en avançant sur le brun qui n'attendit pas et frappa de toutes ses forces. Michel s'effondra à nouveau et Aoi le contourna pour attraper l'étranger par un poignet et le tirer derrière lui jusqu'à la sortie.
Par chance le second larron préférait s'occuper de réveiller son compagnon plutôt que de les poursuivre. Ils se frayèrent un chemin dans la foule et sortirent du village.
Certains qu'ils n'étaient plus suivis, Aoi lâcha le poignet de l'étranger et le morigéna.
« - Vous êtes inconscient ou suicidaire ? Insulter un gars qui fait deux têtes de plus que vous n'était vraiment pas malin. Et s'il vous avait vraiment mit une raclée ? Vous seriez peut-être déjà en train de recevoir les derniers sacrements. »
« - Certes, mais vous étiez là et votre célérité autant que votre vaillance nous ont tiré indemnes de ce mauvais pas... »
L'étranger perdit le fil de ses paroles pour contourner Aoi et saluer un groupe de jeunes filles qui les regardaient.
« - C'est bien ce que je disais... Vous êtes inconscient... Bah, je n'ai plus rien à faire avec vous. Débrouillez-vous seul. »
« - Allons Aoi tu me quittes déjà ? Alors que nous venons juste de nous retrouver ? »
« - Nous retrouver ? Et je ne vous permets pas de m'appeler par mon prénom ! »
« - Où est passé ta jovialité et ton esprit rebelle ? »
Aoi regarda l'étranger avec suspicion et ce dernier sourit de plus belle. Pour ne pas le laisser mariner plus longtemps, l'étranger abaissa sa capuche pour libérer une cascade de cheveux d'or. Il planta deux yeux azur dans ceux d'Aoi et lança avec défi :
« - Ne me dis pas que tu m'as oublié et je vais me sentir insulté ! »
« - Tu... Vous êtes le fils du Duc ! »
Uruha avait proposé qu'ils aillent s'asseoir au pied d'un arbre avec deux pintes de bière. Si le fils du Duc semblait tout à sa joie Aoi, lui, semblait avoir perdu toute faculté de parler.
« - Je t'ai fait chercher après cet incident mais on m'a dit que ta famille était partie. Où étais-tu passé ? Enfin, me voilà chanceux de te croiser de cette manière. J'ai beaucoup de choses à te dire ! »
Aoi but une gorgée de bière mais regardait obstinément le champs où se déroulaient des jeux. Uruha souffla et s'assit en face de lui pour lui boucher la vue.
« - As-tu perdu ta langue ? Je te parle, la moindre des politesses serait de répondre. Ou bien... »
Le blond sembla frappé par une idée et un sourit éclatant se dessina sur ses lèvres.
« - Mais oui, toi aussi tu l'as remarqué ? L'on me l'avait déjà fait comprendre mais j'en riais... Toi aussi tu me trouves beau au point de ne plus savoir quoi dire. Je l'avoue j'en joue beaucoup. La jeunesse, la beauté et la richesse. Des cadeaux divins n'est-il pas ? Il est facile de mener les petites nobles par le bout du nez, mais je trouve bien plus drôle de jouer avec les filles du peuple ! »
Aoi finit par le regarder, mais ses yeux montrait bien autre chose que de l'admiration ou du désir. Il se remit debout et commença à s'éloigner. Uruha sauta sur ses pieds et le retint par un bras.
« - Allons je plaisantais ! Ne sois pas jaloux.. Il m'arrive aussi de jouer avec des hommes ! Est-ce que tu veux jouer avec moi ?»
Uruha souriait, réellement content de lui et Aoi lui mit sa pinte dans les mains.
« - Merci pour la boisson et adieu ! »
« - Pourquoi pars-tu ? Où veux-tu aller ? » Demandait Uruha en trottinant derrière lui.
« - Cela ne vous regarde pas. Rentrez donc dans votre palais avant qu'il ne vous arrive d'autres ennuis ! »
Uruha s'arrêta et frappa du pied.
« - M'abandonnes-tu ? »
Aoi fit un signe de la main sans se retourner, continuant son chemin pour retourner au village.
« - Très bien, si c'est comme ça... »
Uruha abandonna les deux pintes dans l'herbe et courut vers deux jeunes filles en chantant, une balade grivoise. Aoi l'entendait mais se faisait violence pour ne pas se retourner. Il entendit les filles glousser et le fils du Duc commencer à déclamer des vers.
Aoi croisa le chemin d'un homme qui fit glisser une dague de sa manche. Certain de ce qu'il allait se passer, le brun jura entre ses dents et fit enfin demi-tour.
L'homme s'était mit à courir et se ruait vers Uruha qui ne le voyait pas. Les jeunes filles hurlèrent quand l'assassin fut sur eux. Aoi lui fit une clé de bras et l'obligea à lâcher son arme. Les jeunes filles s'enfuirent et Uruha recula de quelques pas.
Le brun obligea l'assassin à se retourner et se prit un crochet du gauche qui le sonna. Son adversaire sortit une seconde dague. Un bruit de cavalcade déconcentra ce dernier et Aoi le désarma une nouvelle fois avant de l'assommer proprement.
Uruha se rapprocha et se pencha au-dessus de l'assassin.
« - Je me demandais quand il finirait par passer à l'action celui-là. Le sentir m'observer commençait réellement à me porter sur les nerfs. »
« - Vous saviez que vous étiez suivit ? Et qu'il allait essayer de vous blesser ? »
« - Oh pas seulement me blesser ! » Répondit Uruha avec une moue désabusée.
Le cavalier s'arrêta près d'eux et menaça Aoi de son épée.
« - Éloigne-toi du Duc, manant, ou je t'embroche dans l'instant ! »
« - Un peu de calme Richard, ce jeune homme m'a sauvé par deux fois aujourd'hui, remerciez-le plutôt ! »
Le soldat descendit de cheval et s'inclina devant le noble.
« - Veuillez me pardonner mon effronterie mais pareil incident ne serait pas arrivé si vous n'aviez pas semé votre escorte ! »
« - Bien sur, flirter avec une escorte est tellement plaisant ! »
Le soldat allait répondre mais Uruha lui intima le silence.
« - De toute façon je n'ai plus cœur à ces jeux. Je rentre ! Aoi suis-moi ! »
Le brun ne semblait pas avoir la moindre envie de le suivre mais le soldat lui fit comprendre d'un regard qu'il lui était impossible de refuser l'invitation.
Aoi était assis sur un sofa dont le seul prix pouvait le mettre à l'abri du besoin jusqu'à la fin de ses jours. Uruha lui avait demandé de l'attendre ici, et deux soldats le surveillaient depuis.
Lorsque le noble revint il ne portait plus qu'une simple chemise de soie blanche et un pantalon foncé.
Il congédia les deux soldats et s'assit face au brun.
« - Je vais être direct si tu n'y vois aucun inconvénient. Je veux que tu intègres la Garde du Duché ! »
« - Quoi ? »
« - Aujourd'hui tu as montré les talents que je cherche chez mes soldats. Deviens soldat, je te ferai entraîner par les meilleurs. »
« - Est-ce une plaisanterie ? »
Uruha perdit son sourire habituel et une lueur étrange brilla dans ses yeux azur.
« - J'ai besoin de gens de confiance. Je n'ai jamais oublié cette nuit à la rivière. Je sais que je peux te faire confiance et tu l'as prouvé aujourd'hui encore. Si tu t'engages, je te promets une vie riche, ta famille ne connaîtra plus le besoin. »
Nombreux étaient ses amis qui souhaitaient s'engager, certains d'une paye mensuelle et des possibilités d'évolution mais il n'y avait jamais réfléchit lui-même.
« - Je doute que le Duc accepte que vous me fréquentiez à nouveau. Notre dernière rencontre a été tumultueuse. Il souhaitait me faire exécuter... »
« - Là où il repose, je doute qu'il s'en offusque. Le précédent Duc est décédé il y a trois mois, je suis le seul maître du Duché de la Garde Bressange. »
Aoi hoqueta et tomba à genoux. Uruha souffla et l'obligea à se rasseoir.
Des coups légers portés à la porte mit un terme à leur entretien. Un valet entra et annonça :
« - Un invité demande à vous voir. »
« - Faîtes-le attendre pendant que... »
Mais Uruha ne finit pas sa phrase. L'invité avait lui même poussé la porte pour entrer et toiser le Duc.
« - Est-ce vous le Duc de La Garde Bressange ? »
« - Lui même. Comment osez-vous entrer ainsi sans y être invité ? »
« - Pardonnez mon attitude cavalière, mais il me fallait vous voir au plus vite. »
L'homme congédia le valet et se débarrassa de sa lourde cape de brocard noir doublée de soie rouge. Il se jeta presque dans un fauteuil et détailla le jeune Duc d'un œil amusé.
« - Qui êtes-vous Monsieur et que signifient ces manières ? »
« - Allons ne déformez pas ce joli minois par tant de colère. Sachez que je connais ce palais depuis bien plus longtemps que vous. Vos aïeux n'étaient encore que des bambins que j'en arpentait déjà les couloirs. Je suis venu voir de mes propres yeux le nouvel héritier. Le fils de la Rose et du Lys... »
Uruha devint blême et se rassit pour ne pas chuter.
« - Comment... Personne ne sait. »
L'inconnu tandis une enveloppe au jeune Duc. Une lourde enveloppe sur laquelle avait été apposé un cachet de cire écarlate figurant un cygne aux ailes déployées tenant une rose dans son bec.
« - Votre Altesse, au nom de Votre Mère, du Nom de vos Ancêtres et de ce Royaume, je suis désormais votre servant. »
L'invité vint mettre genoux à terre et clos ses yeux de glace, la tête baissée, dans une attitude de totale soumission.
