De Jouissance Pourpre

Par : LittleRobbin

CHAPITRE NEUF

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« L'homme ne peut se transformer sans souffrances, car il est à la fois le sculpteur et le marbre.»
—Alexis Carrel

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La dernière fois que Drago vit Blaise Zabini fut au beau milieu du champ de bataille. Un brouillard jaunâtre empestait l'air, aveuglant, étouffant, suffoquant. Drago entendit quelqu'un tituber vers lui et hurla un Stupéfix (parce qu'il ne pouvait pas être sûr, ne pouvait pas être certain que l'individu n'était pas un allié, et il ne pourrait pas supporter de découvrir Fred ou Granger morts à ses pieds). Il continua d'avancer, en direction de ce qu'il pensait être le point de Transplanage. Evidemment, sans aucune visibilité, il pouvait être tout aussi bien en train de se diriger vers la direction opposée.

Il trébucha presque sur un corps et, lorsqu'il releva la tête, il remarqua Blaise, à peine visible, la brume teintant sa peau basanée d'une couleur sépia. Le jeune homme ne le vit pas. Il était trop occupé à rire à grands éclats du sorcier qui se tordait par terre devant lui, son corps secoué de la douleur du Crucio. Le visage de Blaise était défiguré par son amusement écœurant, ses yeux plus sombres que dans les souvenirs de Drago. Et soudain, il n'était plus d'un étranger, juste un autre Mangemort vêtu de noir.

L'éclat d'un masque argenté réussit à pénétrer le brouillard, reflété par la faible lumière du soleil, et l'attention de Drago se reporta ailleurs. Quand il fit volteface, Blaise n'était plus là. Plus tard, Drago se força à se souvenir ; à se rappeler du temps avant que la haine prenne le dessus. Lorsque Blaise n'était encore qu'un garçon, si peu sûr de lui qu'il avait fait ses recherches sur le nombre de poil que les jeunes sorciers était censé avoir. Lorsque Marcus Flint avait provoqué Drago en duel, et que Blaise avait été son second.

Mais, s'il devait être honnête avec lui-même, c'était à ce Blaise qu'il devait d'apercevoir qui prenait le dessus sur tout le reste. Ce Blaise avec ces yeux fous et son sourire carnassier. Parce que le temps avant la haine était révolu. Il y avait seulement leurs pères et la manière dont ils avaient été élevée et le fait qu'ils étaient plus intelligents, plus purs, meilleurs. Excepté qu'ils ne l'étaient pas, et être un Sang Pur n'empêcherait pas Blaise de mourir.

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Elle ignorait qu'elle sort l'avait frappée. Tout ce qu'elle savait, c'était que du feu devait couler dans ses veines, parce que rien, rien ne lui avait fait autant mal de toute sa vie.

Des couteaux chauffés à blanc lui tailladaient l'estomac, des tisonniers brûlant lui poignardaient le cou. Elle tenta d'ouvrir les yeux et la lumière l'aveugla, et bouger était douloureux mais elle ne pouvait pas empêcher son corps de convulser, n'arrivait pas à réfréner l'envie de griffer sa peau, comme si lacérer sa peau pourrait mettre à terme à son agonie. Des doigts agrippèrent ses poignets fermement, bloquant ses mains de part et d'autre de son corps. L'idée de se débattre effleura son esprit parce que la dernière chose dont elle se souvenait était la bataille où elle se trouvait, et puis elle se dit que si la personne qui la maintenait immobile était là pour la tuer, la douleur insupportable s'arrêterait, et elle se laissa aller dans ses bras.

« Granger. Arrêter de gesticuler ou je risque un Désartibulement ! »

Elle connaissait cette voix. Connaissait les bras qui s'enroulèrent autour d'elle. Mais tout ce que son esprit retenait était le mot « désartibulement » et comment cela n'avait aucune importance puisqu'il pouvait bien la désartibuler une centaine de fois, la souffrance qu'elle ressentait serait toujours plus douloureuse. Peut-être qu'elle lui avait dit, parce qu'il eut un petit rire avant que l'air autour se referme sur elle, la propulsant avec un craquement retentissant dans une chambre à la blancheur éclatante.

« -faut l'empêcher de bouger. »

Elle releva la voix inconnue et se débattit contre la soudaine pression de quelqu'un au-dessus d'elle. L'individu grogna de frustration avant de forcer ses mains au-dessus de sa tête.

« Granger, ouvre tes foutus yeux ! »

Elle s'exécuta, ne serait-ce que parce qu'elle craignait d'être devenue aveugle, n'ayant pas réalisé que ses paupières étaient closes. Drago la surplombait, l'air agité et le souffle court, sa frange touchait presque le front d'Hermione. Un flash de quelque chose de blanc attira son attention et ses yeux se portèrent sur l'autre côté du lit où un Médicomage était en train de déchirer son haut.

« Regarde-moi, Granger, » lui ordonna Drago, la fixant avec intensité. Elle sentit une pression sur son estomac et quelque chose se rompue. Elle se mit à hurler, hurler, hurler parce que la foutue douleur était insoutenable. Drago la maintint plaqué contre le lit.

« -lui une putain de potion ! »

« Nous devons la garder éveiller, Monsieur Malefoy. Continuez de lui parler. Ne la laisser pas s'endormir. »

« Qu'est-ce qui m'arrive ? »

La question sortit de sa bouche en une sorte de chaos de mots étranglés, mais Drago sembla comprendre quand même.

« Rien de grave. Quelques petites coupures, » Drago était à bout de souffle, et elle se demanda pourquoi, avant de réaliser qu'elle s'était mise à convulser contre son torse, en larmes. Ses yeux se fermèrent et lorsqu'elle les rouvrit, il était en train de la gifler, le geste lui fit tourner douloureusement la tête sur le côté.

« -t'endors pas ! Granger, dis-moi quelque chose que j'ignore sur toi, »

La douleur la traversa de part en part et le cri qu'elle poussa déchira sa gorge.

« J'peux pas, » pleura-t-elle.

« Dans ce cas imagine que tu es autre part, quelque part où ça ne fait pas mal. Pense à un lieu qui te rend heureuse. »

Elle commença à sombrer à nouveau et il l'a réveilla d'une autre gifle.

« La balancelle »

« Quoi ? »

« La balancelle. Sur le porche de cette maison. Je me souviens plus très bien… avec les volets bleus ? »

Il acquiesça et elle se força à suivre le hochement de sa tête. « C'était… la première fois qu'on s'est parlé –ah ! »

Sa colonne vertébrale se tordit sous la vague de douleur qui la submergea et Drago dut repousser contre le matelas. Elle haletait, pleurait, et sa sueur et ses larmes s'accrochaient à ses cheveux, les collant sur son visage. « C'est la première fois que… que tu m'as dit que j'étais jolie. »

L'expression du jeune homme se fit confuse. « Quoi ? »

« Tu as dit ma « jolie petite tête » serait réduite en pièces…si je ne faisais pas attention. Tu ne m'avais jamais dit que j'étais jolie avant. »

La surprise était claire sur le visage de Drago, et lorsqu'il rit, le son vibra à travers sa poitrine, s'entremêlant aux soubresauts de douleurs. « Tu es l'intello la plus idiote que j'ai jamais rencontré, tu le sais ça, Granger ? »

Elle aurait sans doute eu quelque chose à répondre à ça, mais la douleur atteignit soudain un niveau inhumain, la perçant de tous les côtés. Hermione perdit conscience l'instant suivant.

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« - clang, fit le pied de cuivre de la marmite en sautant sur le sol mais à présent, des braiments se mêlaient à son vacarme et des gémissements affamés, aux accents humains, s'élevaient des profondeurs du chaudron. »

Drago leva la tête avant de tourner la page et découvrit les yeux de Granger posés sur lui, une lueur d'amusement brillant à travers le nuage de brouillard causé par les potions qu'on lui avait administré. Il ferma le livre et se pencha vers elle avec inquiétude, avant de se souvenir de paraître nonchalant.

« Tu es réveillée, »

« Tu me faisais la lecture ? »

Il soutint son regard, refusant de se sentir embarrassé.

« Les Contes de Beedle le Bard. C'était le premier livre dans ta malle. Les Médicomages m'ont dit que je devais te parler, mais j'ai apparemment trop l'habitude que tu m'interrompes chaque cinq secondes, ce qui fait que je n'ai plus rien eu à dire au bout d'un moment. Alors j'ai pris ça, » il haussa les épaules. « Ma mère me lisait ces contes quand j'étais petit. »

« Lequel étais-tu en train de lire ? »

« Le Sorcier et la Marmite Sauteuse. Mais si je dois dire que ce n'est pas la version que je connais. »

« C'était le livre de Dumbledore, » répondit Granger d'un haussement d'épaule qui se transforma aussitôt en grimace de douleur. « Il me l'a laissé à sa mort. »

« La version qu'on m'a conté n'était pas aussi… tendre que celle-ci. »

« Comment ça ? »

« Eh bien, dans la version de mon père, la Marmite mangea la majorité des voisins du Sorcier jusqu'à ce que les autres promettent de ne plus le déranger et s'excusent de l'avoir autant embêté. »

Granger pouffa et son rire se perdit rapidement en une quinte de toux. Il lui fallut un long moment avant de s'arrêter. « C'est affreux comme version »

Drago haussa les épaules et lui décocha un sourire malicieux. « Je préfère cette version également. »

Elle bailla et les yeux de Drago tracèrent le contour de ses yeux cernés et la peau cireuse de se joues. Il ignora la sensation inconfortable au creux de son estomac et lança un regard froid. « Maintenant arrête de parler et rendors toi, avant qu'ils viennent me jeter dehors sous prétexte que je te dérange. »

« Est-ce que tu veux bien continuer de me faire la lecture ? »

Il ne pensait pas qu'elle aurait demandé une telle chose si les potions n'affectaient pas son esprit, la poussant déjà vers le sommeil, ses paupières déjà tombantes.

Drago ouvrit le livre et retrouva la page, mais dès qu'il se remit à lire, elle sombra de nouveau. Il ne s'arrêta pas pour autant.

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Le Médicomage Matthews était en train de prendre des notes depuis un moment lorsqu'il leva finalement les yeux et croisa son regard. Il sourit, son regard fatigué s'illuminant quelque peu d'une manière qui le fit soudain paraître plus jeune.

« Bonjour. Je commençais à croire que vous vous ne réveillerez jamais. »

« Quelle heure est-il ? » demanda Hermione d'une voix enrouée.

« Cinq heures du matin, ça fait trois jours que vous êtes arrivée ici, » répondit-il. « Comment vous sentez-vous ? »

Elle considéra la question un moment. « J'ai faim, » dit-elle finalement. « Et j'ai mal partout. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« De ce que j'ai cru comprendre, il y a eu une explosion. Un tuyau s'est logé dans votre ventre. Fort heureusement, aucun organe vital n'a été touché, sinon vous ne seriez pas étendue là à me parler. »

Doucement, il souleva son haut de pyjama et elle le vit découvrir son ventre avec un mélange de curiosité et d'horreur. Bien que la blessure fût recouverte d'un large nombre de bandages, ceux-ci étaient déjà imbibés de sang. « Ça n'aura aucun problème à guérir, mais vous serez hors service pour un moment. »

« Est-ce vous qui m'avez soignée? »

Il lui décocha un sourire. « Non. Lorsque j'ai entendu dire que ma patiente préférée était de retour, je me devais de venir voir comment elle se portait. Je dois y aller d'ailleurs, ma garde prend bientôt fin. »

Matthews replaça sa fiche médicale au bout du lit et sourit. « En fait, ce n'est pas tout à fait vrai. Ma présence ici n'est pas si désintéressée que cela. Non pas que je ne me sois pas inquiété de votre état bien sûr. »

Hermione le suivit du regard alors qu'il prenait place sur la chaise à côté de son lit et remarqua pour la première fois le sac de sport qui y était posé. Il en sortit un large livre à la reliure en cuir. « J'avais prévu de vous le donner après votre incident avec M. Malfoy, des mois auparavant, mais vous êtes partis avant que j'en ai la chance. »

La jeune femme fronça les sourcils et prit le livre qu'il lui tendait. Bien que le cuir fût usé, le livre en lui-même n'était pas ancien et les plies sur certaines pages indiquaient qu'il avait souvent été lu. Sur la couverture, en grosse lettre gothiques, on pouvait lire : « Cruorem Alicia – Guide complet sur la Magie du Sang » par Eldred Worple.

« Il a vu de meilleurs jours, » s'excusa Matthews, « Je l'ai acheté d'occasion lorsque je suis passé à la Médicomagie Avancée, et il était déjà pas abimé à l'époque. Mais il demeure toujours lisible. J'ai inscrits des notes en marge de page, si ça vous intéresse. »

« Merci. »

Matthews lui adressa un sourire en coin avant d'accrocher son sac sur son épaule. « Je me suis dit que ça vous intéresserait. Surtout compte tenu de votre situation. »

Une vague de panic glaciale la submergea et l'enthousiasme qu'elle avait à la réception du livre s'éteignit immédiatement. Il ne pouvait décemment par faire référence au secret d'Harry et la Magie du Sang que Lily en se sacrifiant pour son fils lui avait transmis sous forme de protection ? C'était un secret que seul eux trois connaissaient et qu'ils avaient jugé trop dangereux de dévoiler. Mais Matthews continua seulement de lui sourire en revêtant son manteau distraitement. « J'ai d'abord tenté de le donner à votre ami, M. Malfoy… mais il m'a soutenu qu'il savait déjà tout ce qu'il voulait sur le sujet. Et, entre vous et moi, il peut se montrer particulièrement terrifiant lorsqu'il le souhaite. »

Le sourire d'Hermione s'affaiblit en réalisant qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce dont Matthews parlait. Lorsqu'il lui avait offert le livre, elle avait simplement cru que c'était sa façon de l'encourager à considérer une carrière de Médicomage après la guerre – mais désormais que Drago était concerné, cela changeait tout. Elle connaissait bien Drago. Elle savait tout de ses plans de voyage après la guerre, et savait pertinemment que, membre de l'Ordre ou non, il était un Malefoy avant tout, et un Malefoy n'envisagerait jamais au grand jamais un futur consacré à prendre soin d'autrui. Cependant, Hermione ne dit rien et se contenta d'acquiescer (parce qu'elle était Hermione Granger et, malgré tous les progrès qu'elle pensait avoir fait, elle ne s'était jamais défait de sa fierté légendaire et ne pouvait pas se résoudre à admettre qu'elle ne comprenait absolument pas où il voulait en venir.)

« Bien, j'espère que ça vous intéressera, même si vous savez tous les deux tout ce dont vous avez besoin sur le sujet, » poursuivit Matthews en se dirigeant vers la porte. « Le chapitre sept en particulier devrait être utile. Reposez-vous bien. Je ne veux pas vous revoir ici avant au moins deux mois. »

« Je ferais de mon mieux, » répondit Hermione avec un sourire. Sourire qui demeura sur ses lèvres alors qu'elle reportait son attention sur ce lourd volume. Elle parcourut les pages jaunies, trop curieuse pour s'inquiéter de l'état précaire du papier. Ce lui prit deux bonnes minutes avant de pouvoir décoller les pages du chapitre désiré, et quatre autres afin de changer de position, s'asseyant confortablement, le livre ouvert sur ses cuisses.

« Chapitre sept, » murmura-t-elle, son index traçant une ligne invisible sous les mots. « Partis Cruor – dans le cas où le sang d'un être humain doté de magie est transfusé à un autre… »

Son sourire s'évanouit quelque part après la troisième phrase. La nausée la prit à la gorge la seconde qui suivit. Et lorsqu'elle tourna la dernière page du chapitre, seules deux choses résonnaient dans son esprit : il savait. C'était ce que Matthews lui avait dit, Drago savait. Il avait toujours su. Et elle… elle était passée pour une conne.

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« Ils vous surnomment les Maîtres de la Guerre Sorcière, » le ton de Shacklebolt était désinvolte, presque las, et Drago pouvait sentir l'alcool sur son souffle de l'autre côté du canapé. Si ça avait été n'importe quel autre soir, il aurait pris congé de l'homme et se serait retirer sans rien dire. Toutefois, le verre de whiskey qu'il tenait entre ses mains avait réchauffé son estomac et atténué son besoin de toujours se montrer narquois. « Cette guerre n'est pas la même qu'avant. Les gens qui y combattent y ont grandi. Vous en avez hérité avant d'être prêts, avant d'être assez mature pour comprendre réellement dans quoi vous vous embarquiez. L'un des terribles effets secondaires d'une génération élevée sous le joug de la guerre – une étrange accoutumance à la mort.

Drago repensa à Théo. A la manière dont il avait dû arracher Pansy de son corps inerte. Il revit Ginny Weasley péter un câble ce soir-là dans le refuge. Il se remémora ses parents, l'un à côté de l'autre debout à la fenêtre un soir de son enfance, en train de valser sur le rythme de la musique en fond sonore, trop absorbés dans la présence de l'autre pour remarquer que leur garçon les espionnait. « Il n'y a pas d'accoutumance à la mort, » dit-il.

Shacklebolt grogna et un silence apaisant se fit.

« On va s'en sortir tu sais. Nous les britanniques, » clarifia Shacklebolt lorsque Drago lui adressa un regard inquisiteur. « On est des durs à cuire. Une génération faite entièrement d'hommes et de femmes destinés à devenir des héros. »

« Soyez fière d'un pays avec autant de héros, » Drago vida le contenu de son verre. « Ayez simplement pitié de la génération qui a besoin d'eux. »

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Le refuge où Hermione se retrouva durant ses deux semaines de convalescence était petit et aurait sûrement été trop étroit s'ils n'avaient pas été que quatre personnes à y résider. Depuis la fenêtre de la chambre qu'elle partageait avec Ginny, elle pouvait voir l'océan qui s'étendait au lointain, presque à l'infini, avant de disparaître à l'autre bout du monde. Durant la journée, les cris des mouettes filtraient à travers la fenêtre ouverte, mais le soir, le seul bruit qu'Hermione pouvait entendre était celui de la mer et du va et vient de la marée. C'était un son simple, mais cela la distrayait des piteuses tentatives d'humour de George, ou des silences fatigués de Ginny. Il y avait également deux autres Aurors, mais Hermione ne les connaissait pas et ils restaient entre eux la plupart du temps.

Drago arriva le troisième jour, plein de colère sourde et de frustration, et s'enferma immédiatement dans la chambre sans un mot de plus que les sorts qu'il jeta sur la porte pour la verrouiller. Il ne la laissa pas parler, grogna lorsqu'elle tenta de s'asseoir. Le silence demeura, interrompu seulement par le tic-tac de la vieille horloge au mur. Elle avait un retard de sept minutes exactement. La situation était teintée d'une certaine ironie mais Hermione était trop fatiguée pour s'en préoccuper.

« Est-ce que tu comptes rester comme ça toute la nuit ou est-ce que tu vas finir par dire quelque chose ? » Hermione réprima une grimace au ton trop brutal qu'elle avait employé. Elle ne voulait pas se disputer avec lui, se sentait beaucoup trop exténuée et elle regretta soudain d'avoir pris sa dose de potion antidouleur, son esprit quelque peu nébuleux sous l'effet de cette dernière. Drago émit un son entre l'irritation et l'exaspération. Il fourra sa main dans son sac et en sortit le livre que Matthews lui avait donné – celui qu'elle avait délibérément laissé sur son lit d'hôpital, sachant que Drago allait le trouver. Elle détourna les yeux vers la fenêtre et se concentra sur le son de la mer au dehors.

« Allez, Granger. D'habitude je n'arrive pas à te faire taire. Je trouve difficile à croire que tu vas rester là à ne rien dire jusqu'à ce que je parte. »

« Tu n'as qu'à lire dans mes pensées. »

Sa mâchoire se raidit et il serra les poings. « Ce n'est pas comme ça que ça marche. »

« Qu'est-ce que j'en sais. Tout ça est nouveau pour moi, pardonne moi de ne pas avoir pris le temps de faire des recherches plus poussés sur le sujet. »

Pour la première fois de sa vie, Hermione n'avait aucune envie de se plonger dans le confort familier que lui avait toujours procuré la découverte de nouveaux faits et l'apprentissage de nouvelles choses.

Il y eut une pause.

« Tu es en colère, » dit Drago. Hermione laissa échapper grognement amer. « Contre moi, » il soupira dans le silence, passant une main avec agitation dans ses cheveux qu'il ébouriffa sans le vouloir, donnant envie à Hermione d'y passer sa main pour remettre les mèches rebelles en ordre. « Ecoute, je ne suis pas doué pour…ce genre de chose. Tu vas devoir me donner un coup de main, ou on va rester ici jusqu'à la fin de la guerre. »

« Tu m'as menti. »

« Non, je ne t'ai pas menti. »

« Me cacher des choses intentionnellement est tout aussi grave qu'un mensonge. »

Il sembla considérer cela. « Je t'avoue que je ne vois pas en quoi ça importe. Si je te l'avais dit, tu aurais passé ton temps à y penser à chaque fois qu'on se retrouverait ensemble. »

« Là n'est pas la question, Drago ! Tu es dans ma tête ! Chaque jour ! Chaque putain de minute ! Et je n'en avais aucune idée ! »

Crier lui faisait mal. Une douleur aveuglante lui prit le ventre. Elle se força à respirer, inspirant par le nez et expirant par la bouche. Drago attendit patiemment qu'elle se reprenne avant de répliquer.

« Vous êtes si mélodramatiques, vous les Gryffondors. Premièrement, je ne suis pas dans ta tête. Je ne peux pas savoir à quoi tu penses. Seulement ce que tu ressens. Et mon Occulomencie est suffisamment avancée pour ne laisser filtrer que les plus fortes de tes émotions. »

« Quand est-ce que tu l'as remarqué ? »

« Cette nuit où tu m'as sauté dessus après que Potter soit revenu de Merlin sait où. Je ressentais de l'angoisse. Et je savais pertinemment que ce n'était pas parce que je m'inquiétais pour Potter. Puis j'étais juste en colère. »

« Est-ce que tu as tout de suite compris que c'était à cause du sang ? »

Il secoua la tête lentement. « Je ne sais pas si tu t'en rappelles mais tu m'excuseras si j'avais d'autres choses en tête. Essaie donc toi de gérer deux désirs en même temps. C'était assez difficile comme ça de ne pas me ridiculiser comme un vulgaire puceau. »

Hermione grimaça à ses mots mais refusa de lâcher l'affaire.

« Combien de temps as-tu mis pour réaliser ce qui se passait ? »

« Pas très longtemps. Une semaine, deux tout au plus. Il y avait plusieurs livres sur le sujet au Manoir Malefoy lorsque j'y étais pour la dernière fois. J'avais entendu parler de quelque une chose de similaire et j'ai juste faire le lien. »

« Quels sont les autres effets ? »

Drago haussa les épaules, croisant les bras contre son torse alors qu'il se laissait aller contre le dossier de la chaise qu'il occupait, et qui était bien trop petite pour sa carrure. « Rien d'autre de vraiment majeur. La transfusion sanguine était un ancien rituel qui était pratiqué entre les riches de Sang Pur et leurs femmes, afin de s'assurer de la fidélité de celles-ci. L'homme prenait son sang et ainsi savait lorsque son épouse lui mentait ou si elle le trompait. C'était aussi une manière de savoir où elle se trouvait à chaque instant, mais pour ce denier point une autre cérémonie est nécessaire et doit prendre place exactement trois pleines lunes après le rituel initial, donc tu n'as pas à t'inquiéter pour ça. »

« Et rien de plus ? »

« La capacité de puiser dans les pouvoirs de l'autre, si l'un de nous est en danger et qu'il en a besoin. Mais ce n'est que pur mythe, je ne vois pas comment ça pourrait marcher. »

Hermione ferma les yeux. Elle inspira profondément, sentit ses poumons s'emplir de délicieux oxygène. Le nœud qu'elle avait dans la poitrine ne se fit pas moins oppressant. Drago changea de position sur la chaise à côté de son lit.

« Granger-»

« Arrête, » sa voix était aussi douce qu'un soupir, mais il se tut aussitôt et attendit qu'elle parle à nouveau. « Je veux juste… j'ai besoin… »

« De quoi as-tu besoin, Granger ? » il effleura sa main du bout des doigts, un touché éphémère et incertain. Cela aurait été si facile pour elle de tourner sa main, de la joindre à la sienne et de le laisser tout lui faire oublier. Hermione ouvrit les yeux et planta son regard fermement dans le sien.

« Je crois que…j'ai besoin que tu t'en ailles. »

Elle avait d'abord cru qu'il refuserait. Mais sa main délaissa la sienne après une infime seconde seulement. Elle ferma les yeux de nouveau et ne les rouvrit qu'une fois que le bruit de la porte qui se refermait ne résonne dans la pièce.

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« Qu'est-ce qui s'est passé ? »

« Hm ? »

Fred arqua un sourcil, l'air de signifier à Drago combien il pouvait manquer de jugeote des fois. « Entre toi et Hermione, cette petite querelle d'amoureux que vous avez en ce moment. »

En ne recevant aucune réponse, Fred se redressa de sa position avachit au côté de Drago et lui lança un regard sévère. « Ne me dit pas que ça quelque chose à avoir avec mon frère ? Parce que Ron peut être un vrai petit con jaloux des fois, mais-»

« Ce n'est pas à cause de lui, » grogna à moitié Drago dans le but de monter à quel point l'idée que Weasley puisse représenter une menace pour lui était complètement absurde. Fred se laisser aller contre le mur, une cigarette entre ses doigts jaunis.

« Oh. C'est à cause de quoi alors ? C'est sa mauvaise période du mois ? T'as déconné ? Merlin, dis-moi que tu n'es pas tombé dans le piège du 'est-ce-que-tu-trouves-pas-que-j'ai-grossi ?' »

« Non, c'est pas ça, » répondit Drago, se surprenant à se languir de la normalité d'une telle relation de couple. Mais c'était bien ça tout le problème. Granger et lui n'étaient pas un couple au sens normal du terme. Ils avaient un accord. Et il n'était pas certain qu'il avait le droit de lu en vouloir de la façon dont elle le traitait en ce moment. Parce qu'ils n'avaient jamais vraiment dit qu'ils étaient sérieux et dévoués l'un à l'autre. Cette pensée ne fit que l'énerver davantage, et il écrasa le mégot de sa cigarette contre le mur avec plus de force que nécessaire.

« Ne t'en fais pas, » dit Fred après un moment. « T'es trop comme Sale, »

« Pardon ? »

Fred se contenta de sourire de toutes ses dents et lui fit un clin d'œil avant de balancer sa cigarette par-dessus la haie. Drago ouvrit la bouche. Puis la referma. Des fois, le mal de crâne qu'occasionnait le fait de tenter de comprendre le Weasley n'en valait pas la peine.

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Allongée dans le noir, Hermione fixait les taches distordues qui marquaient le plafond. La maison était beaucoup trop silencieuse et, elle avait beau prêter l'oreille, le bruit de l'océan semblait particulièrement lointain ce soir. Ginny l'avait rejoint depuis un moment déjà, le matelas s'affaissant sous son poids. Elle ne bougeait pas, mais Hermione savait qu'elle ne dormait pas. Elle le devinait à son silence assourdissant et à l'absence de sa respiration profonde et régulière.

« J'ai embrassé Malefoy, » elle ne savait pas d'où sortait cette soudaine confession, ou ce qui l'avait poussé à en parler avec Ginny en particulier. Bien que Fred ait deviné, et qu'Harry ait suspecté, elle ne l'avait jamais réellement admis à haute voix.

« Si j'étais toi, j'aurais fait bien plus que l'embrasser. »

Cette réponse était la dernière chose à laquelle elle s'était attendue et Hermione ne put s'empêcher de s'esclaffer. Elle sentit Ginny se redresser sur un coude, imagina son sourire en coin qui avait autrefois été une présence constante sur les lèvres de la rouquine. « Dis donc, Hermione, espèce de coquine. Ne me dit pas que tu te l'aies fait ? »

« Ginny ! » s'offusqua-t-elle avant d'éclater de rire, gloussant comme elle ne l'avait plus fait depuis ses quatorze ans. Ginny riait également, et lorsqu'elles réussirent enfin à se calmer, elles s'étaient rapprochées, la tension qui avait subsisté entre elles évanouie.

« Est-ce que vous êtes, genre…ensemble ? »

Hermione grimaça légèrement à cette question. « J'en sais rien. Je ne pense pas, non, » elle laissa échapper un lourd soupir. « Si nous l'avons jamais été, nous ne le sommes plus. »

Elle se crut que Ginny allait lui demander pourquoi, mais sentant peut-être l'inconfort d'Hermione à propos de ce sujet, la rouquine ne fit aucun commentaire.

« Il a changé, tu sais, » ajouta-t-elle parce qu'elle sentait qu'elle devait le préciser.

« Wow, » souffla Ginny après un moment. « Hermione Granger et Drago Malefoy, je ne l'aurais jamais vu venir. »

« C'est dingue, hein ? »

« Je ne vais pas te dire que je comprends. Mais je suppose que c'est à toi de voir. »

Hermione sourit.

« Il rend tout ça supportable. Avec lui, je n'ai plus besoin d'avoir peur chaque minute de chaque jour. »

Ginny se demeura silencieuse un long moment, si bien qu'Hermione crut d'abord qu'elle s'était endormie. Mais la rouquine se laissa retomber dans le lit et sa voix se fit douce, « Je suppose que c'est ce qui compte. »

« Oui, » fit Hermione. « Je le pense aussi. »

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Drago ouvrit les yeux sur une scène de chaos. La tringle du rideau traînait par terre, emmêlée dans le rideau de velours. Une chaise était renversée, jetée violemment sur le sol à première vue. Andromeda pointa sa baguette vers la fenêtre brisée, les éclats de verre volèrent dans l'air avant de reprendre leur place initiale. Potter était agenouillé près de lui, ses lunettes légèrement de travers.

« Encore ? » fit Drago d'une voix enraillée. Il tremblait tellement que le fait que Potter soit à nouveau témoin de sa faiblesse et que sa propre tante soit dans la pièce n'avait absolument aucune importance. Sans rien répondre, Potter l'aida à s'asseoir contre le canapé délabré. Drago prit sa tête entre ses mains et sentit son front s'imbiber d'un liquide chaud.

Du sang, rouge et sirupeux, coulait d'une entaille à sa main gauche. Il ne parvint pas à réprimer la vague de panique qui remontait le long de sa gorge et ses yeux croisèrent ceux de Potter.

« Qu'est-ce qui…m'arrive ? »

Potter ouvrit la bouche, la referma puis la rouvrit encore.

« Je suis désolé, » murmura-t-il dans un souffle avant de quitter la pièce abruptement. Drago resta affalé contre le cuir usé du canapé qui avait sans doute était grandiose autrefois, l'odeur de l'humidité emplit son nez à chaque inspiration. Il lui semblait qu'il serait resté là indéfiniment à tenter de reprendre ses esprits si une main pale et fine n'était pas venu se poser sous son nez. Dans une autre vie, la ressemblance d'Andromeda avec sa mère aurait été frappante. Cependant, désormais, le temps et le stress avaient adouci ses traits et effacer ce qui avait dû être un sourire radieux. La couleur de ses yeux était un brin plus claire, celle de ses cheveux un brin plus sombre.

« Viens, » dit-elle, refermant ses doigts sur son poignet. « On va s'occuper de toi. »

Et bien qu'elle ne soit pas sa mère, loin de ça, il la laissa prendre soin de lui d'une façon dont il n'avait pas laissé quiconque le faire depuis ses quinze ans. Elle lui décocha un sourire alors qu'il se releva – le premier qu'elle lui avait jamais adressé depuis qu'ils s'étaient rencontrés ; un signe de paix et de réconfort, d'un traître à l'autre.

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Hermione avait mal, et froid, et aurait tout donné pour se réfugier dans les bras de Drago et se laisser envahir par sa chaleur familière jusqu'à ce qu'il lui fasse oublier pourquoi elle souffrait autant. Mais puisque c'était hors de question, elle alla donc trouver Harry, et fit de son mieux pour ne pas se sentir coupable à l'idée qu'il n'était qu'un second choix – une sorte de prix de consolation au lieu de ce qu'elle désirait réellement. Harry essaya de lui faire la conversation, parlant de tout et de rien, lisant la dernière lettre qu'il avait reçu de Luna qui relatait les derniers progrès d'Archie. C'était dans ces moments qu'Hermione réalisait qu'Harry était forcé de rester enfermé dans cette maison aux allures de cimetière des mois durant, et elle se fit la promesse qu'elle lui accorderait plus de temps dorénavant. Pour l'instant néanmoins, elle n'arrivait pas à coopérer, et après un moment, Harry se tut.

« Pour quoi on se bat ? »

Il avait peut-être cru qu'elle s'était endormie puisqu'il sursauté à ses côtés sur le lit.

Le silence plana au-dessus d'eux pendant un moment, et Hermione se demanda s'il allait tout simplement l'ignorer. Et puis, « Parce que le monde n'est pas si mauvais que ça. Et parce que ce qu'il y a de bon mérite qu'on le fasse. On se bat parce que nous sommes la lumière dans les ténèbres. »

« Comme l'Ordre, »

« Oui. »

« Comme Dumbledore. »

« Oui, comme Dumbledore. Je suis sûr qu'il est fier de ce que nous sommes en train d'accomplir, même si ça prend plus de temps qu'on le voudrait. »

Hermione sentit la colère bouillonner en elle, fulgurante et brûlante, et elle sortit du lit la seconde suivante et se mit à arpenter la pièce, comme un animal en cage. Ses mains étaient dans ses cheveux, tirant sur les mèches dans sa frustration, et lorsque les larmes vinrent, elle les mit sur le compte de la douleur.

« Je ne sais plus pour quelle raison on se bat ! Tout le monde compte sur nous ! Tout le monde ! Et tous ces gens qui sont morts, et toutes les choses qu'ils ont faits, tout ça pour rien ! Comment est-ce possible que tout aille bien de nouveau, Harry ? De quelle manière pouvons-nous arranger les choses. Si seulement on le disait à quelqu'un-»

« Dumbledore nous a demandé de garder le secret pour une bonne raison, Hermione, » l'interrompit Harry prudemment, suivant chacun de ses mouvements des yeux attentivement, chose qui ne fit que l'enrager davantage.

« Tu crois qu'il nous observe ? Tu crois qu'il est là-haut, en train de peser les bonnes actions contre les mauvaises ? Qu'il attribue des points en plus lorsqu'on s'en sort mieux que prévu ? Il n'y pas de points, Harry. Et personne ne veille sur nous. »

La colère s'estompa peu à peu, comme toujours, et en l'espace de quelques minutes elle était de retour sur le lit, son corps allongé le long de celui d'Harry, assez proche pour qu'ils se touchent. Sa respiration était régulière, calme, mais sa voix trembla lorsqu'elle parla à nouveau.

« Des fois je hais Dumbledore pour ce qu'il nous a confié. Pour nous avoir forcé à garder le secret. »

Les minutes s'égrènent en silence. Elle se dit qu'Harry était en colère contre elle ou qu'elle l'avait blessé en mentionnant l'homme qui était la source de tant d'émotions conflictuelles. Mais après un moment, il drapa un bras autour de sa taille et la tira contre lui, enfouissant son visage dans ses cheveux. « Oui, » murmura-t-il doucement. « Des fois je le hais aussi. »