Le froid avait persisté longtemps cette année, mais le temps s'était enfin adouci. La neige avait fondu et les arbres devant le Cottage Beurk commençaient à bourgeonner.
Le maître était en retard.
Immédiatement Barty se maudit d'avoir pensé ça . Bien sûr qu'il n'était pas en retard. Éventuellement c'était eux qui étaient en avance. Nerveux il faisait les cents pas de long en large.
-Tu sais, c'est moi qu'il a demandé à voir, dit Regulus.
Barty leva la tête. En apparence Regulus paraissait étonnamment calme, mais depuis le temps Barty avait appris que ça n'était qu'une façade. Allez savoir ce qu'il pensait en réalité. Sans doute était-il nerveux lui aussi car dès son arrivée et malgré les avertissements de Barty il avait passé la totalité du salon au peigne fin pour tromper l'attente. Il avait fini par dégoter sous le canapé un vieux porte-folio poussiéreux qu'il feuilletait avec intérêt.
-Cette pièce me rend toujours nerveux avoua Barty en regardant en direction du cabinet des curiosités, là où siégeait habituellement le Seigneur des Ténèbres. Rien que l'idée d'y pénétrer me donne la chair de poule. Tous ces objets….
-C'est de la camelote pour la plupart, lui répondit Regulus toujours plongé dans le porte-folio, regarde.
Il lui tendit le classeur. Le vieux Caractacus Beurk y avait fait un inventaire méticuleux de toutes ses babioles.
-C'est bizarre qu'il ait gardé tous ces trucs ici, fit remarquer Regulus.
-Pour autant que je sache, il n'était plus en très bon termes avec Barjow quand il a pris sa retraite. Il a dû récupérer une partie du stock en partant. Répondit Barty en consultant l'inventaire.
Son regard fut attiré par la photo d'un portrait en pied d'un magnifique jeune homme à l'air angélique peint avec le plus grand soin. Mais la toile était déchirée, comme si quelqu'un l'avait poignardé.
Barty lu la description à coté :
Art DG1890.a Huile sur toile XIXème siècle prov. Londres. Déchirure nette au niveau de la poitrine. Inanimé, imprégné de magie noire.
Au bas de la fiche à la place du nom de l'acheteur, il était écrit à l'encre rouge : Confisqué par le ministère.
-C'est toujours bizarre de voir des portraits immobiles, dit Barty, on dirait qu'ils sont morts.
Il contempla le tableau encore un instant et tourna la page.
-Ça, ça a de la valeur, par contre.
Art DG1890.b Couteau XIXème siècle, fabrication gobeline. Lame 15 cm imprégné de venin de manticore. Manche orné en bois d'acajou. Retrouvé fiché dans le tableau (art DG1890.a)
-Il y est à l'intérieur, remarqua Regulus. Juste à côté de la boule bizarre.
-Oui, je l'avais remarqué.
Il referma le porte-folio et le remis soigneusement là où Regulus l'avait trouvé: sous le canapé.
-Le maître est là dit soudainement Regulus.
En effet, moins d'une seconde après, le Seigneur des Ténèbres apparu. Tous deux s'agenouillèrent quand il fit son entrée.
Il passa rapidement devant eux sans rien dire. Regulus se leva et le suivit en silence dans le cabinet des curiosités, laissant Barty seul dans le salon.
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Lord Voldemort fixait son jeune mangemort agenouillé devant lui. Il avait beau le savoir entièrement dévoué, il ne l'aimait toujours pas. Pour tout dire, il avait quasiment oublié son existence ces derniers temps. Il fallait cependant lui reconnaître une certaine utilité, Ses escapades avaient le mérite de détourner les aurors de ses éléments vraiment important. D'ailleurs, il avait une mission de grande importance à lui confier. Une mission que seule une quantité négligeable pouvait accomplir.
-Regulus, dit-il d'une voix glacée. Tes services et ta loyauté font que je vais t'octroyer un honneur hors du commun. Je suppose que tu possèdes un elfe ?
-Oui maître. Répondit le jeune homme légèrement décontenancé.
Le contraire eut été étonnant.
-J'ai une tache à lui confier. Amène-le moi. Ce sera un grand honneur pour lui, comme pour toi.
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Kreattur était un très mauvais elfe. C'était sans doute pour ça que maître Regulus était aussi méchant. Mais non, ce n'était pas de la méchanceté, juste une punition.
-Bois encore. Dit la voix glacée.
-Pitié, implora Kreattur.
-J'ai dit, bois !
Sanglotant, l'elfe porta une nouvelle fois la coupe à ses lèvres. Aussitôt il sentit ses veines le brûler. La douleur était si insoutenable qu'il s'effondra. Des images assaillirent son esprit. Il était coupable, c'était indéniable. Mais de quoi ?
-Bois !
Nouvelle coupe, nouveau supplice. Il entendait comme dans un brouillard le rire glacé de l'homme à ses cotés résonner tout autour de lui..
Enfin, le bassin fut vide, à demi-conscient, l'elfe vit le sorcier y déposer un lourd médaillon et s'éloigner. Quand les pas de l'homme cessèrent de se répercuter contre les parois de la grotte, il comprit qu'il était seul.
C'était une punition. Et le pire c'est qu'il ne savait même pas pourquoi. Un temps indéfini passa. Il avait de plus en plus soif. Il devait boire. Il avait vu dans l'eau à la surface lisse comme un miroir, des choses grouiller. Mais de l'eau, il lui fallait de l'eau.
Centimètre par centimètre, il se traîna sur le sol pour atteindre la rive. Il mit ses mains en coupe et les plongea dans l'eau noirâtre. Aussitôt, quelque chose le saisit et l'entraîna vers le fond. Il fut plongé tout entier dans le lac. L'eau s'engouffra dans ses poumons. Il cessa bientôt de se débattre, laissant les horribles mains décharnées l'entraîner tandis qu'il perdait peu à peu connaissance.
« Kreattur. »
La voix du maître résonna à l'intérieur de lui. , il rouvrit les yeux.
« Kreattur ! »
La voix résonna une seconde fois, angoissée. L'univers de ténèbres aqueuses dans lequel il était plongé disparu, remplacé par celui familier de la maison Black. Il aspira une grande goulée d'air, une fois, deux fois. Puis, il tomba à la renverse et la dernière chose qu'il vit furent les yeux effrayés du jeune maître.
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Il était allongé de tout son long sur une surface moelleuse, recouvert jusqu'aux aux épaules d'un tissu doux et soyeux, et la tête engoncée dans un univers de mollesse et de plumes. Mais il y avait trop d'espace autour de lui, trop de vide sur le côté, pas assez de parois pas assez de rugueux pour se sentir protégé.
Et surtout, surtout, c'était le lit du maître. Ce n'est pas que c'était inconvenant, c'est que c'était tellement inconvenant que ça n'avait même jamais été concevable.
Jusqu'à aujourd'hui.
Kreattur demeurait allongé, de grosse larmes roulaient sur ses joues sans qu'il ne songe à les essuyer. Car si le maître laissait passer un tel affront, la suite ne pourrait être qu'épouvantable. Il ne se demandait plus ce qu'il avait bien pu faire de mal. Il avait mal fait, point. Et il était dévasté d'avoir autant déçu maître Regulus.
Ce dernier entra dans la chambre, un bol fumant entre les mains.
-Comment te sens-tu ? demanda-t-il en s'asseyant sur le bord du lit.
Mais Kreattur fut incapable de répondre, sanglotant de plus belle.
-Calme-toi, murmura Regulus.
Comme à chaque fois qu'on lui donnait un ordre contre sa volonté, chose qui ne lui était pas arrivé depuis des années, Kreattur ressentit la douloureuse impression d'être à la fois coupé en deux et compressé de l'intérieur. Il cessa aussitôt et malgré lui de pleurer alors que le jeune maître continuait de lui murmurer d'une voix douce des paroles apaisantes. Au bout d'un moment, l'elfe fut suffisamment rasséréné pour se rappeler qu'il mourrait de soif, et, à sa grande honte, jeta un bref coup d'œil au bol fumant posé sur la table de nuit. Regulus pris immédiatement le bol et entreprit alors de nourrir l'elfe, qui n'aurait jamais cru tomber si bas. Manger faisait du bien cela dit et quand le bol fut entièrement vide, il se sentait mieux.
-Ça va mieux ?
-Oui, monsieur Regulus.
-Tu penses pouvoir me raconter ce qui s'est passé ?
L'elfe hocha la tête. C'était un ordre clair, simple à exécuter.
Alors Kreattur entreprit de lui narrer son expédition dans la grotte avec cet homme si terrifiant, le trajet en barque sur le lac rempli de choses mortes, la potion dans la vasque, et comment il s'était senti brûler de l'intérieur quand l'homme lui avait ordonné de la boire. Le médaillon posé au fond de la vasque vide. Puis la longue agonie seul dans le noir, et les cadavres enfin qui l'avaient agrippé, l'entraînant par le fond, jusqu'à ce que la voix salvatrice du maître l'appelle. Au fur et à mesure du récit, il pouvait voir des larmes perler au coin des yeux de Regulus, sa mâchoire se contracter, et sa peau pâlir de plus en plus.. Il aurait aimé passer sous silence certaines choses, mais chaque fois qu'il essayait Regulus lui posait à nouveau des questions si bien qu'il sut tout, même le pire.
-Kreattur a mal fait maître, dit l'elfe en conclusion.
-Non, tu n'as rien fait de mal, Kreattur, répondit Regulus des larmes ruisselants à présent sur ses joues. C'est ma faute, je suis désolé.
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Regulus n'avait plus donné signe de vie depuis que le maître lui avait confié sa mission, Chaque soir, Barty se précipitait dans la petite tente perchée sur les toits, en vain. Ce soir-là ne fit pas exception à la règle. La tente était désespérément vide et plongée dans le noir.
C'était exactement comme après Godric's Hollow pensa Barty en se prenant la tête dans les mains et en s'affalant sur lit. Mais Regulus était revenu après, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ? C'était sans doute sa mission qui lui prenait du temps, il ne pouvait pas avoir échoué. Et si c'était le cas ? Que ferait le maître alors ?
Mieux valait ne pas y penser.
Qu'est-ce qu'il pouvait lui manquer ! Il en aurait crevé. Il fallait qu'il se reprenne pensa-t-il en inspirant longuement entre ses mains avant de les laisser mollement tomber sur le matelas.
Il fronça les sourcils. Ce n'était pas les draps sous ses doigts, mais du papier.
Il se redressa brusquement en allumant sa baguette.
Des exemplaires de la gazette du sorcier ainsi que des journaux moldus étaient éparpillés un peu partout sur le lit. Mais surtout, Regulus était prostré au pied du lit. L'air profondément désemparé, des larmes silencieuses coulant de ses yeux grands ouverts. Comment avait-il pu ne pas le voir ?
-Regulus ! s'exclama Barty en l'étreignant. Qu'est-ce qui s'est passé, demanda-t-il en le serrant un peu plus contre lui.
-…trop bête, répondit Regulus dans un souffle à peine audible, je suis trop bête reprit-il.
-Est-ce que c'est la mission ? demanda Barty en sentant son cœur se serrer.
Il sentit Regulus faire non de la tête contre son épaule et lui glisser un papier dans la main. C'était une page de la gazette du sorcier complètement chiffonnée. Tenant toujours Regulus contre lui, Barty la défroissa et la parcourut rapidement.
Un couple de moldu retrouvé mort sur le Chemin de Traverse, la piste des mangemorts privilégiée
Comment Regulus pouvait-il croire des âneries pareilles ?
-Ce sont des mensonges Reg, finit-il par dire en reposant la page. La gazette fait tout pour nous discréditer.
Mais il fit à nouveau non de la tête.
-C'était sous mes yeux ! s'écria-t-il en pleurant. Tous les jours ! Et j'ai pas voulu le voir!
-Bien sûr que non ! Regarde l'article : Rien, absolument rien ne prouve qu'on ait quoique ce soit à voir avec ça !
-Il y avait la marque au-dessus d'eux, s'entêta Regulus.
-Ça ne veut rien dire ça ! Peut-être que quelqu'un l'a imitée pour nous faire porter le chapeau, peut-être même que c'était le ministère !
Regulus se détacha brusquement de Barty. Il avait soudainement l'air plus indigné qu'affligé.
-Tu travailles au ministère, tu sais très bien que c'est faux !
-Regulus, reprit Barty en se forçant à se calmer, dis-moi ce qu'il s'est passé pendant ta mission. Qu'est-ce que c'était ? Tu étais avec Avery ? Ce type est un sauvage…
- Non, ce n'était pas lui.
-Macnair alors ?
-C'était le maître, le coupa sèchement Regulus.
-Tu étais en mission avec le maître ? S'étonna Barty.
-Ce n'était pas vraiment…peu importe.
-Mais quoi qu'il ait fait, dit-il prudemment, il devait surement avoir ses raisons,
-Tu ne sais pas ce qu'il a fait ! Ce ne sont pas un ou deux mangemorts qui déconnent, c'est tout le monde ! C'est lui ! C'est nous ! ! Et tu le sais ! Et on est complice de ça ! Et on….
Sa voix s'étrangla, il marqua une pause avant de reprendre d'une voix tremblante.
-Et on y a participé. J'ai brûlé la maison d'un vieux, et j'ai torturé James Potter.
Sa voix se brisa et il fondit à nouveau en larmes.
-Comment est-ce que j'ai pu ne pas me rendre compte à ce point de ce que je faisais ? Il a fallu que ça m'arrive pour que je comprenne.
-Pour la mission, répondit aussitôt Barty d'une voix ferme. Il avait failli dire « pour le maître », mais contrairement à lui, Regulus croyait plus en la mission qu'au maître.
La colère quitta le visage de Regulus et il fixa Barty sans le voir. Ce dernier crut qu'il avait visé juste et continua :
-Tu te souviens, c'est ce que tu m'as dit quand on s'est rencontré. On va changer le monde, un monde plus juste, où on ne sera pas obligé de se cacher, où chacun aura sa juste place, où les sang-purs, en tant que fil conducteur de notre société auront le respect qui leur est dû. C'est ce que tu m'as dit, non ? C'est ça que la marque représente. C'était ton idéal, non ?
Après un long silence, Regulus répondit lentement, d'une voix atone :
-Non. Il ne peut rien sortir de bon de tout ça. On ne mène pas une révolution. Je suis un bourreau, rien de plus.
C'était vrai admit Barty de mauvaise grâce, s'il fallait vraiment y réfléchir, parfois, sans doute plus souvent qu'il ne voulait le voir, les mangemorts passaient certaines bornes. Et après ? On parlait de moldus et de sang-de-bourbe après tout. Bon, parfois de sang-pur, mais c'étaient des traîtres à leur sang de toutes façons. L'important n'était pas là. L'important c'était le maître. Et si c'était ses ordres, alors il n'y avait aucune raison de les remettre en question. Et tant pis pour la casse.
-Même quand ça arrive, on ne peut pas dire qu'ils ne le méritent pas. Dit-il froidement..
-J'ai toujours fait ce qu'il m'a ordonné, se récria Regulus, et il a...c'est fini, je ne veux plus faire partie de tout ça.
Barty vacilla. Fini ? Que voulait-il dire par là ? Il n'allait pas l'abandonner tout de même ?
-Non murmura-t-il précipitamment, non, tu ne peux pas dire ça ! Il faut que tu te reprennes ! Ça va passer, tu vas voir.
-Ça ne passera pas. Barty, il faut arrêter tant qu'il est en tant ! Et il faut l'arrêter lui ! Le ministère ne nous écoutera sans doute pas, continua-t-il pour lui-même. Mais Dumbledore, peut-être. Si on va le voir...
-On à besoin du maître. Les sorciers ont besoin de lui !
-Non. Lui a besoin de nous. Beaucoup plus que nous de lui !
Non, c'était faux, Regulus ne pouvait pas dire ça.
-Il nous tuera si on part, tenta encore Barty.
-Raison de plus pour le combattre ! Il ne nous laissera pas en paix sinon.
Barty ne sut quoi répondre. L'idée même de quitter le maître lui était insupportable, mais Regulus ne semblait plus capable de l'entendre.
-Non Reg, je ne pourrais pas, dit-il finalement, c'est trop dangereux, je ne pourrai pas, je ne pourrai pas.
Regulus marqua une pause.
-Si vraiment tu ne veux pas le combattre, dit-il lentement, comme si chaque mot lui coûtait, on partira tous les deux.
-Où ça ?
-N'importe où ! Là où il ne pourra pas nous trouver ! Loin, très loin d'ici !
-Il nous trouvera où qu'on aille.
-Non Barty, dit-il avec ce ton exalté qui parfois effrayait Barty, non, je te le jure, je ne le laisserai pas te faire du mal, jamais ! On changera tout le temps d'endroit ! On ira dans des endroits inconnus de tous. Des endroits où personne avant nous n'aura été ! On escaladera les plus hautes montagnes, on explorera les forêts les plus impénétrables, on remontera le cours des fleuves. On sera tous les deux, seuls au monde. Et je te le jure, jamais au grand jamais je ne le laisserai te faire quoi que ce soit.
-D'accord, fit Barty précipitamment, d'accord, on va partir, mais pas maintenant. Attend au moins ton anniversaire, s'il-te-plaît.
D'ici là Regulus changerait d'avis. Du moins il l'espérait.
-Bien sûr que j'attendrais mes dix-sept ans, dit-il sur le ton de l'évidence. Il faut bien se préparer. Et de toute façon, j'ai certaines choses à vérifier.
