Le Royaume Caché : Atalante
Chapitre 10 : Le monde d'en bas – et un baiser

« L'on aime bien qu'une seule fois : c'est la première ; les amours qui suivent sont moins involontaires. »
La Bruyère, Les Caractères


Peu à peu, le « Café d'en Bas » se remplissait de créatures toutes plus étranges les unes que les autres. On y trouvait même une sorte de E.T. de trois mètres de haut qui, complètement saoule et affalé sur le zinc, balbutiait à qui voulait l'écouter des borborygmes incompréhensibles. Bref, la sombre salle s'était animée, deux ou trois groupes de qualité diverse avaient déjà défilé sur la scène, et, à l'instant même, c'était la petite Kat, guitare en main, qui s'apprêtait à régaler la compagnie de sa voix grave et sensuelle. Dès son arrivée sur l'estrade, la pièce entière s'était tue. Sa musique en effet jouissait d'une popularité incontestée dans le monde d'En Bas, et, lorsqu'elle égrena les premiers accords de son instrument, tout bascula dans une atmosphère féerique. La chanson, triste et forte à la fois, se répandit dans les cœurs.

Wake from your sleep (réveilles-toi)

The drying of your tears (sèche tes larmes)

Today we escape, we escape... (aujourd'hui nous nous évadons, nous nous évadons)

Pack and get dressed (fais tes bagages et habilles-toi)

Before your father hears us (avant que ton père nous entende)

Before all hell breaks loose... (avant que les enfers ne s'échappent (?))

Breathe, keep breathing (respire, ne t'arrêtes pas de respirer)

Don't loose your nerve (ne perds pas ton sang-froid)

Breathe, keep breathing (respire, ne t'arrêtes pas de respirer)

I can't do this alone... (je ne peux pas continuer tout seul)

Sing us a song (chantes-nous une chanson)

A song to keep us warm (une chanson qui nous tienne chaud)

There's such a chill, such a chill... (il fait tellement froid, tellement froid)

You can laugh (vous pouvez rire)

A spineless laugh (d'un rire flasque)

We hope your rules and wisdom choke you (nous espérons que vos règles et votre sagesse vous étouffe)

Now we are one (maintenant nous ne formons plus qu'un)

In everlasting peace (dans une paix éternelle)

We hope that you choke that you choke (nous espérons que vous vous étouffiez, que vous vous étouffiez)

Durant toute la chanson, Kat n'avait cessé de dévorer des yeux Lilly, qui, accoudée derrière le bar, semblait fortement émue. Jane, la seule, avait remarqué, pourtant sans le voir, le trouble grandissant des deux filles. Elle connaissait cette chanson, et elle savait pertinemment ce que celle-ci représentait pour le couple. C'était leur chanson, celle de leur amour, et la chanter en ce lieu signifiait beaucoup pour chacune. La silfine ne put retenir un sourire en pensant à tout ce qu'elle avait appris au sujet de l'amour dans le monde où elle avait décidé de recommencer sa vie. Y était-elle plus heureuse ? La question s'immisça dans un coin de son cerveau et la perturba un instant. Elle se décida à peser le pour et le contre : Il était vrai que le Royaume Caché représentait pour elle des amis fidèles, des lieux où il faisait bon vivre, et des dizaines de façons de se rendre utiles. Mais de l'autre côté elle avait… Largo. Cette seule mention suffit à la rassurer sur son choix. Il n'y avait rien à regretter.

Le groupe des SG1 écoutait lui aussi la petite Kat avec beaucoup d'attention, chacun sirotant une boisson rafraîchissante. Daniel, seul, se distrayait parfois de la scène pour examiner les dorures typiquement baroques qui ornaient le plafond de pierre de ce bar troglodyte. Il y avait tellement de choses à découvrir dans ce Royaume, tellement d'architectures antiques à étudier comme si elles avaient été élaborées la veille – les effets du temps se dévoilaient à peine dans ces lieux saturés de magie – qu'il comprenait maintenant pourquoi ses parents l'y avaient emmené si souvent lorsqu'il n'était qu'un gamin. Mais pourquoi avait-il oublié durant tant d'années jusqu'au moindre détail de ces excursions ? L'archéologue chercha en vain une réponse à cela. Sans doute la mort de ses parents avait-elle été si brutale qu'il avait préféré enfouir au fond de lui toute allusion de son passé à leur côté. Cependant, dans ce cas, pourquoi avoir choisi l'archéologie comme spécialité ? Il esquissa un sourire désabusé. Chassez le naturel, il revient au galop… il fallait croire que sa passion des vieilleries était inscrite dans ses gênes…

Une intrusion dans le café chassa pour un instant ses pensées dans un repli dans son cerveau. Il tourna la tête, et constata avec surprise qu'il s'agissait d'Atalante, debout à l'entrée de la salle, l'air un peu gênée de perturber une si douce atmosphère. Quelques têtes se retournèrent à leur tour, mais la majorité de la pièce resta subjuguée par la voix de Kat. Les yeux de la silfine firent rapidement le tour des spectateurs, semblant chercher quelque chose, puis s'arrêtèrent sur Daniel avec satisfaction. Celui-ci comprit immédiatement qu'elle était venue pour le voir. Il toucha l'épaule de Sam, qui n'avait rien suivi de cet échange silencieux, et lui signifia d'un signe de tête qu'il s'absentait. Elle afficha d'abord une mine perplexe, puis avisa la femme qui s'était écartée dans un coin sombre pour ne pas gêner la sortie, et opina, une lueur amusée au fond de ses pupilles. Teal'c et O'Neill se retournèrent juste au moment où Atalante et Daniel s'échappaient en silence. Ils échangèrent un regard entendu et se reportèrent vers l'estrade où la Reine Noire entonnait une nouvelle chanson.

Sans un mot, Daniel suivit Atalante dans le dédale des couloirs, des salles et des escaliers sombres du monde d'En Bas. Depuis qu'elle l'avait entraîné hors du café, aucune parole ne s'était échappée de ses lèvres. Elle s'était contentée de le prendre par la main et de le conduire en lui jetant de temps à autres des regards embarrassés, ses longs cheveux sombres encadrant avec grâce ses joues rosées. En cet instant, l'archéologue eut presque l'impression de revivre ses premiers contacts avec Sha're, lorsqu'elle ne comprenait pas sa langue. Il secoua la tête, se sentant presque coupable d'avoir nourri une telle pensée. Sa femme était morte, et sa simplicité n'avait jamais rien eu de commun avec cette mystérieuse magicienne au trouble passé.

Soudain, Atalante négocia un brusque demi-tour qui faillit faire perdre l'équilibre à Daniel. Tandis qu'il se rétablissait, elle désigna une antique porte de chêne dont les gonds semblaient n'avoir pas servis depuis plusieurs siècles.

– Attention les yeux ! lança-t-elle finalement de façon si impromptue que l'archéologue mis un temps avant de comprendre ce qu'elle voulait dire. On va sortir… vous n'avez pas le vertige, au moins ?

Daniel balbutia un « non » qui se voulait convaincant, et la silfine actionna la poignée. La porte s'ouvrit dans un grincement atroce, laissant entrer dans les profondeurs de la roche la lumière rougeâtre du couchant. Le jeune homme cligna des yeux, puis lorsqu'il se fut habitué, risqua un œil au-dehors. Ce qu'il vit le contraint à reculer d'un pas. De l'autre côté, une courte passerelle de bois surplombait un vide sans fond. Atalante afficha un sourire encourageant et s'engagea sur la passerelle, invitant son protégé à la suivre. Ce dernier avança un pas hors de la porte, assez loin pour constater que le vide en réalité n'était pas si abrupte que ça. La passerelle courait le long d'une roche fragmentée, une falaise infinie plus ou moins escarpée suivant les endroits, couverte d'herbe, de fleurs et de petits arbustes. L'archéologue distingua au loin diverses habitations, semblables à ces chalets de haute montagne, ainsi qu'un certain nombre d'aménagements – terrasses, escaliers, jardins, passerelles… L'endroit, quoique vertigineux lorsqu'on n'y était pas habitué, était tout bonnement rendu magnifique par le calme qui y régnait et la douce lumière du soleil couchant qui se laissait apercevoir, rond et luisant, à gauche de la falaise.

– Plutôt chouette, hein ? laissa échapper la silfine en constatant l'air ébahi de son compagnon. J'habite là-bas, dans l'un de ces chalets. Nous sommes juste au-dessous du Château, ajouta-t-elle en désignant un point au-dessus d'eux.

Daniel leva les yeux, cependant il lui fallut se pencher légèrement en arrière pour distinguer la lourde construction humaine qui prolongeait la falaise, émaillée de fenêtres, de tours ou de balcons. Tout cela semblait si haut, si imposant… l'espace d'un instant, il fut pris de vertige. Il s'empressa de rejoindre Atalante qui s'éloignait déjà à grand pas sur la passerelle. Elle s'arrêta soudain, et se retourna, comme prise d'une inspiration subite. Le jeune archéologue, perplexe, la rejoignit.

– Ecoutez… je suis désolée de vous amener chez moi comme ça, à l'improviste… j'aurais dû vous avertir… mais j'avais tellement besoin de vous parler, après être sortie de l'entrevue avec les Neufs !

– Ce n'est rien… commença Daniel en manière d'excuse. Moi-même, depuis que je vous ai vue tout à l'heure, j'avais envie de vous voir en privé… Je voudrais savoir ce que ces mages vous ont dit. J'aurais tellement voulu pouvoir vous défendre un peu mieux !

Le visage de la silfine s'illumina. Elle se saisit une seconde fois de la main du jeune homme et l'entraîna plus rapidement encore que la fois précédente. En quelques pas ils furent devant la porte du premier chalet, et Atalante l'invita à en franchir le seuil. Ils dépassèrent successivement un porche ensoleillé et un hall étroit pour déboucher finalement sur une haute salle rustique.

L'intérieur était sombre, mais douillet, comme l'un de ces refuges en bois si chaleureux aux randonneurs, constitué uniquement d'une longue table de chêne et d'un majestueux buffet où s'encombraient divers objets de toute taille et de tout usage. De l'autre côté, une série de fenêtres donnant sur le vide acquérait un peu de luminosité à l'ensemble. Daniel se posa à côté du buffet, tandis que la silfine s'asseyait sur le long banc qui jouxtait la table.

– Alors ? hasarda-t-il après un silence. Qu'ont dit les mages ?

Atalante leva ses yeux verts sur lui et fronça les sourcils, comme si elle cherchait ses mots. Puis elle prononça lentement :

– Je suis… bannie. Une exclamation s'échappa des lèvres de l'archéologue, mais rien dans l'attitude de la silfine ne semblait contenir la moindre tristesse. Elle poursuivit : C'est sans doute la dernière nuit que je passe dans cette maison. Dès demain je devrais plier bagage, vers le monde qu'ils m'ont choisi. Ne soyez pas peiné pour moi ! s'exclama-t-elle en observant la figure désolée de son compagnon. Je ne regrette pas de partir… Damien, est mort, je n'ai plus de famille ici. Je n'ai pas peur de recommencer une vie ailleurs.

– Pour votre fils… toutes mes condoléances, plaça inopinément Daniel lorsqu'elle eut fini.

– Merci, répondit la silfine avec un sourire.

Il s'approcha du banc et s'y installa à côté d'elle, le buste tourné dans sa direction.

– Vous ne regrettez pas de partir ? Vraiment ? émit-il faiblement.

– Vraiment ! acquiesça Atalante. J'ai commis beaucoup d'erreurs depuis que je suis de ce monde. Je veux me racheter. Recommencer tout à zéro, faire le bien autour de moi…

– Mais vous faites déjà le bien ! enchérit Daniel sur un ton enthousiaste. Vous m'avez toujours aidé…

En prononçant ces mots, il se saisit des mains blanches et fines de la jeune femme et les serra légèrement entre les siennes, comme un merci tacite et fervent. Le regard émeraude d'Atalante plongea dans ses yeux horizon. Combien de fois ce regard l'avait-il fasciné en rêve… combien de fois s'était-il réveillé avec la sensation de le contempler partout, comme une persistance rétinienne dont il ne s'expliquait pas l'origine. Mais à présent il savait. Il savait que toute sa vie ces yeux l'avaient accompagné dans chacune de ses épreuves. Et qu'elles continueraient à l'accompagner, quoi qu'il arrive. Doucement il s'approcha des lèvres de celle qui lui faisait face et cueillit un long baiser chargé de souvenirs…

A suivre…

Voilà ! Terminé pour ce chapitre ! Bon, d'accord, il est très fleur bleue… ET ALORS ? (suivez mon regard en direction d'Isy qui n'aime pas quand je suis trop fleur bleue…)

Comme promis (du moins à Kmi), j'ai un peu resserré l'histoire autour de Daniel, parce que je trouvais qu'elle partait un peu dans tous les sens… mais normalement, il n'y aurait plus qu'un ou deux chapitres à traiter avant la conclusion de cette fic… donc, s'il vous plaît, encore des reviews, avant la fin !

D'autre part, la chanson est Exit Music, de Radiohead. Voilà.

C'est tout ! Biz à tous et à la prochaine !