13 Âtrefeu 4€001, 6h
(Chorrol)
"Avez-vous rencontré des problèmes ?
Vreden attira l'attention de l'homme en capuchon Rahn'Ji en feignant la consulter du regard. Le poil de la khajite était toujours ébourriffé et roussi par endroit, malgré tout le temps qu'elle avait passé à tenter de le rendre à nouveau lisse et présentable pour leur maître. Elle lui rendit son regard avec irritation. Impassible, il se tourna vers le Renard Gris en massant inconsciemment son poignet droit enveloppé d'un bandage sanglant.
- L'endroit était gardé par des créatures daedriques et des mages. Nous avons essayé de repartir par le passage sous la baie, mais elle était également gardée, par le plus gros poisson carnassier que j'aie jamais vu. Un véritable monstre de légende.
- Rien que nous n'avons pu surmonter, maître, fit Rahn'Ji.
Le voleur masqué eut un sourire mi-amusé mi-satisfait.
- Et bien, je vous félicite d'avoir réussi. Ma confiance en vous n'est pas volée. Confiez-moi la flèche pour l'instant, et vos prendrez ces bourses d'or en sortant, dit-il en leur montrant la table à l'entrée. Vous devez maintenant vous hâter vers votre prochain objectif, qui se trouve à la Cité Impérial. Vous devez vous procurer les Bottes de Jak Talon-léger.
Il leur résuma l'histoire du légendaire voleur qui aurait vécu pendant trois cent ans. Il était capable de faire des bonds si élevés qu'il pouvait passer par dessus les murailles de la ville, grâce à ses bottes.
"D'après mes sources, son descendant, le comte Jakben Imbel, vivrait dans le quartier de Talos. Je ne sais pas ce qu'il est advenu des bottes. On a très bien pu enterrer son aïeul avec elles, les conserver quelque part ou bien les vendre. Je vous laisse à votre enquête, termina-t-il en se levant du tabouret.
Le Renard Gris récupéra la flèche d'Extraction des mains de l'impérial et leur adressa un sourire avant de quitter la maison. Dès qu'il eût fermé la porte, Vreden se laissa tomber sur la siège vide et se réchauffa les mains devant le feu. Rahn'Ji tira une chaise jusqu'à lui. Elle prit le sceau d'eau à côté de la cheminée et s'attela à lisser son poil.
- Jakben, c'est ça ? Pourquoi ce nom me dit-il quelque chose ? Se demanda-t-elle à voix haute.
- Parce qu'on l'a déjà volé. C'est ce comte obscur qui dîne en ville jusque très tard le soir. Bien pratique. J'ai juste eu à assomer son domestique et nous avons tout raflé, rappelle-toi. Quand nous avons vu que la porte de la cave était verrouillé et qu'il n'avait pas la clé sur lui, puisque nos sacs étaient déjà bien lourds, nous avions décidé de partir sans attendre le retour du comte.
- Mais pas de bottes.
- Non, il n'y avait aucune paire de bottes particulière. Et certainement pas dans ses coffres, même les mieux fermés.
Vreden se gratta le menton et plissa les paupières.
"Ce n'est pas du grand génie, mais j'ai peut-être une idée, fit-il.
(Au même moment,
quelque part à l'Ouest de la Cité Impériale)
La minuscule étoile tomba sur la bordure du puits. Elle rebondit doucement, s'éleva de nouveau et s'arrêta à quelques mètres du sol pour irradier l'air obscur de sa lueur crue.
Kazaril se frotta les mains et empoigna la corde. Derrière lui, le squelette drappé d'un halo pourpre attrappa le reste de la corde et ils tirèrent ensemble, jusqu'à ce le corps trempé surgissent de l'ouverture noire. Melwyn les observait, bras croisés et silencieuse, visage fermé.
Le squelette saisit le corps saussissoné par les hanches, et l'extirpa du puits abandonné. Il le jeta au sol, face contre terre, et brusquement le halo qui entourait ses os disparut. Le squelette se démonta dans la pénombre avec un cliquetis bruillant. L'altmer s'accroupit devant la masse noire du nécromancien. Il retira son capuchon et le tourna de côté. Le mage paria lui adressa un regard plein de haine, mais son visage crasseux trahissait une part de crainte.
- Comment a été ta nuit ? Froide, humide et courte, n'est-ce pas ?
Avec lenteur, Kazaril enfonça un doigt dans le biceps du nécromancien, qui cilla malgré lui.
"Tes courbatures te font mal ? Demanda Kazaril. Pendu par les poignets pendant la nuit. Je t'avais prévenu. Tu dois avoir les orteils gelés après que tes pieds aient trempé tout ce temps dans la bourbe glaciale, par cette température. Tu sais ce qu'il advient des angelures si on ne s'en occupe pas rapidement ?
- Je ne vous dirai rien, enflures ! Cracha le paria.
L'altmer n'eut aucune réaction.
- Ce n'est pas la peine que je te parles de gangrène ou de pourriture. Ca te connais sûrement mieux que moi.
Le nécromancien poussa un cri de rage et se démena pour essayer de lui mordre la main. Kazaril ne bougea pas d'un pouce, et l'autre ne réussit qu'à se faire saigner la langue.
"Si tu veux essayer le suicide, vas-y. Même mort, tu ne m'échapperas pas. Tu es trop loin du Roi pour qu'il récupère ton âme avant moi, et il ne se soucie pas le moins du monde de ton sort.
L'altmer lui présenta une gemme plus noire que la nuit avec un regard glacial. Le nécromancien fixa la gemme avec une craine non dissimulée.
"Oui, je vois que même si tu n'es qu'un novice parmi eux, tu connais au moins ça. Et tu sais que si je suis capable de mouvoir un squelette avec autant de simplicité, ce n'est pas manipuler ton esprit enfermé dans un caillou qui me réclamera trop d'efforts.
Calmement, Kazaril empoigna les cheveux longs du nécromancien.
"Ce petit jeu a assez duré. Ce n'est pas que je suis à court d'idées, loin de là, mais je ne suis pas du genre patient. Ca ne m'amuse plus, et vu ce qu'il m'a coûté de récupérer cet objet, tu comprendras que tu n'as plus beaucoup d'options.
Kazaril serra les cheveux dans sa main et rapprocha son visage de celui du paria. Ce dernier avait perdu toute envie de mordre.
"Je te donne vingt ans, au mieux. Que sais-tu du monde ? De la magie ? Tu as rejoins le côté sombre en quête de je-ne-sais-quoi, et regarde ce que ça t'a apporté. Tu meurs de faim et de froid, tu es épuisé et meurtri. Tu vas finir comme ces cadavres qu'ils t'ont appri à faire se relever. Ou pire.
Il lui asséna un petit coup de la pierre sur le front et laissa sa tête retomber dans l'herbe gelée. L'étoile qu'avait lancé le mage pour amener de la lumière commençait à mourir.
Kazaril écarta les bras.
"Tu sais que te faire mal ou te tuer ne me dérange pas. Mais, en réalité, que tu survives me laisse indifférent. Que feras-tu, si je te laisse partir ? Oh, tu peux me promettre ce que tu veux ou ne rien dire, mais j'ai de l'imagination. Tu vas courir dans les jupons de ton Roi ou essayer de te venger. Et alors ? Tu ne m'atteindras jamais, et qu'apprendrai-tu à Mannimarco qu'il ne sait déjà, sinon qu'un cinglé ne respectant pas l'éthique de la guilde en a sacrément après lui ? Honnêtement, autant qu'il le saches.
Il se retourna vers le puits pour raviver la lumière.
"Alors parles. Dis-moi où il se cache, ou ton cadavre me mènera jusqu'à lui. Personne ne se soucie de ta loyauté."
Le nécromancien remua dans l'herbe tandis qu'un semblant de couleur gagnait l'horizon. Soudain, il laissa échapper le rire qu'il essayait de retenir.
- Et quoi ? Qu'est-ce que tu comptes faire ? Lui lancer une boule de feu et on en parle plus ? Tu crois vraiment que tu me fais peur, elfe effeminé ? Qui crois-tu que j'ai cotoyé ces derniers temps ? Entre nous, ne crois-tu pas que j'ai déjà vu pire avec eux ? Espèce d'amateur !
Sans montrer aucun agacement, l'altmer le fit taire de plusieurs coups de pieds dans l'estomac.
- Tu me sous-estimes, comme je t'ai sous-estimé. Soit, tu es un petit dur, je n'aurais pas du te ménager. Je vois bien que ça ne servait à rien d'essayer de te faire peur. Ce n'est pas grave.
Avec un air vaguement déçu, il sortit une dague de sa robe et s'accroupit sur le nécromancien incrédule. Il lui planta l'arme dans le flanc, laissa à peine le temps à sa victime de crier et lui planta la cuisse avant de poser la pointe sur sa gorge.
"Il y a plein d'endroits que je peux percer sans que tu n'en meures. Je sais comment arrêter le saignement mais pas la douleur, et je sais exactement à quel moment je devrai utiliser un sort de capture d'âme avant que tu ne succombes.
Le nécromancien se remit à rire, mais sans conviction.
Il suffoqua et cria en se débattant au bout de trois coups de dague de plus. Kazaril suspendit son arme encore une fois.
"Tu vas parler ? C'est bon ?
- Tu ne comprends pas, il me retrouvera !
- Pas si je l'ai occis avant.
- Occire Mannimarco ? Mais pour qui te prends-tu, imbécile !
La lame qui s'enfonça dans sa poitrine manqua de peu les organes vitaux. Kazaril plaqua sa main sur la bouche du supplicié et l'obligea à le regarder dans les yeux.
- C'est mon père.
Melwyn eut un hoquet de stupeur et le nécromancien écarquilla les yeux. Ses paupières se crispèrent et un gémissement étouffé s'échappa de ses lèvres bloquées quand la dague se retira.
- C'est vrai ? Demanda-t-il dans un souffle. Que tu me laisserai vivre ?
- Je ne mens beaucoup, mais si tu y réfléchis, oui, c'est vrai. Tu tuer ou te laisser vivre ne change rien pour moi.
Le jeune homme se mit à pleurer. Kazaril continua de le fixer, patient, imperturbable.
- D'accord. Les Grottes de l'Echo. A l'Ouest de Bruma.
L'altmer essuya sa dague ensanglantée sur la robe du nécromancien toujours solidement attaché, se redressa et tourna les talons sans un regard pour Melwyn.
La chamane fit quelques pas vers lui, mais il disparut au sommet de la colline où il avait attaché les chevaux. Elle baissa les yeux, abasourdie. Le blessé toussa faiblement et du sang coula de ses lèvres. La brétonne, comme sortie d'un rêve, s'empressa de s'accroupir auprès de lui et appliqua ses mains auréolées d'un halo clair pour commençer à refermer ses plaies.
Un point lumineux naquit de la colline et de la fumée apparut par dessus les arbres. Le nécromancien fut prit d'un soubresaut et eut un faible sourire.
"J'en reviens pas... il prépare le petit déjeuner comme si de rien était, murmura-t-il.
Il ferma les yeux et s'endormit. Une fois le saignement arrêté, Melwyn sortit un couteau de sa besace de guérisseuse et coupa les liens. Puis elle empoigna la robe noire poisseuse du jeune homme et la découpa pour mettre les blessures à jour.
Elle se souvint du soir où elle fit la même chose pour Kazaril, après qu'il eût reçu un coup de poignard, et s'immobilisa. Elle jeta un coup d'oeil en direction de la colline, mais elle ne vit rien d'autre que le scintillement du feu de camp, au loin. Elle se tourna de nouveau vers le nécromancien, qui avait les yeux ouverts. Il fixait son couteau, sans peur et sans un mouvement pour le saisir.
Melwyn finit de couper la robe pour dénuder le torse blessé du jeune homme et sortit des bocaux de sa besace. Elle en ouvrit un et se mit à appliquer un onguent dans les plaies.
- Est-ce que tu peux bouger tes doigts et tes orteils ? Demanda-t-elle.
Il vérifia et lui répondit que oui. Elle termina, s'essuya les doigts dans les pans de la robe noire et lui tendit un bocal.
"Alors mets-ça sur tes angelures avant de perdre leur usage. Je te conseillerai d'aller vivre quelque part, très loin de Bruma. Mais avant ça, repose-toi au chaud et au sec. C'est un miracle que tu ne sois pas encore malade.
La chamane prit une petite bourse d'or et la déposa à côté de lui. Puis elle se redressa, mais il l'empoigna violemment par le poignet. Son visage était déformé par l'incompréhension.
- Pourquoi ? Pourquoi vous m'aidez, moi ? Et surtout, pourquoi vous l'aidez ? Une personne aussi attentionnée que vous ?
Elle supporta son regard mais ne trouva aucune réponse à lui donner. Il finit par la lâcher pour se couvrir les yeux. Il se remit à pleurer.
"Ca n'a pas de sens... murmura-t-il.
Melwyn gravit la colline.
