10.

Le regard sombre, Alguérande suivait sur l'écran transparent d'une des consoles sur pied proches de son fauteuil de commandement la progression de la flottille Sylvidre partant soutenir les clans qui se déchiraient sur Terra IV.

- On ne peut pas les laisser progresser aussi impunément, protesta le second du Pharaon. Ils pourraient soudain cesser de ne plus être aussi pacifiques !

- C'est une éventualité… admit le jeune homme en triturant nerveusement le col roulé de sa soyeuse chemise blanche sous la veste d'uniforme. Mais je n'ai pas à prendre cette initiative. Et notre plan de vol nous emmène à l'opposé de la direction prise par la flottille. Quel est votre avis sur la question, lieutenant Oxymonth ?

- Votre père et vous êtes presque les plus calés sur le sujet Sylvidre. Et vous êtes tous les deux-là !

- Une coïncidence, Gander, et vous savez pourquoi il ne me quitte pas.

Alguérande reposa les yeux sur le lhorois.

- Qu'avez-vous encore en tête ?

- Et si nous avions l'opportunité de retourner sur votre Terra IV, que feriez-vous ?

- Aucune idée, fit sincèrement le capitaine du Pharaon. Ces plantes s'entredéchirent, nous sommes en parfaite infériorité numérique avec notre cuirassé ! Et il s'agit d'ailleurs de leurs affaires internes, nous n'avons pas à nous en mêler, notre aide n'a pas été sollicitée… Nous avons une foultitude de règles à respecter dans nos propos et actes – je comprends que mon père ait fini par ne pouvoir s'y plier une fois qu'on a ramené au premier plan son âme noire de Pirate !

Alguérande s'agita dans son fauteuil, poings serrés.

- Videz totalement votre sac ! intima-t-il avec une pointe de sécheresse.

- Je ne sais pas pour votre père, capitaine. Mais vous concernant, vous avez des facultés particulières, hors normes, et qui ne relèvent nullement du règlement de la Flotte, qu'elle soit terrestre ou d'un autre gouvernement ! Et donc je peux aisément deviner que vous pouvez vous occuper des affaires Sylvidres, à votre façon. Je n'ai pas à ajouter : vous voyez ce que je veux dire ?

Alguérande se détendit soudain.

- Croyez-bien que je meure d'envie d'aller rétablir l'ordre au Sanctuaire de mon petit Pouchy – bien que « mourir » ne soit sans nul doute pas le terme le mieux choisi ! Mais vous auriez dû voir ces furies ! Une seule ferait reculer et fuir plusieurs de nos commandos ! Je n'ai pas pu intervenir… Et plus le temps passe, plus la situation empire et est à chaque instant plus explosive ! Je crains que même moi, avec mes talents spéciaux, n'y puisse plus rien.

- Et… Pouchy ?

- Pouchy est un ado pur, ces guerres ne sont pas pour lui. Il doit protéger cet endroit, mais pas si on fait de lui une sorte de cible toute désignée ! Si ces orties s'en prenaient à lui, je ne serai bientôt plus en état de le protéger, et mon père encore moins car l'Arbre de Vie n'interagit pas avec lui… Il faut parfois laisser faire les choses, Gander.

- Je n'ai fait que cela, toute ma vie, toute ma carrière. Et là, je voyais tant d'opportunités de vraiment tout changer, grâce à vos dons !

- Je peux le comprendre. Je pense évidemment avoir eu ce raisonnement à plus d'une reprise, tout en détestant ces pouvoirs – comme tout qui en a possédés à un moment, j'imagine – mais là il me faut avant tout mener le Pharaon selon les ordres de notre Flotte, Gander. C'est en réalité tout ce dont je suis capable dans mes conditions actuelles de survie.

Alguérande passa la main sur son front.

- La Professeur Dox a eu beau, lors de ses dernières funestes prévisions, rallonger mon temps de deux semaines non négligeables, l'issue demeure la même. Gander, je suis avant tout le capitaine de ce cuirassé, je ne peux plus comme avant laisser mes sentiments l'emporter et me guider pour tout ravager !

- Ça vous pèse ?

- …

- Capitaine ! Alguérande ?

- Je ne sais pas. Je n'ai plus le temps de me poser ces questions.

- Et si vous aviez eu le temps… ?

- Je crains que les tiraillements entre mes facultés pour résoudre certains problèmes à ma façon, et devoir suivre les règles de la Flotte, n'auraient fini par me rendre presque fou… Je n'ai pas besoin de ces troubles pour savoir que je me sens partir en véritable vrille ! Il vaut mieux que tout se termine, sinon je serais vraiment devenu ingérable. Je ne dis pas le boulot que vous auriez eu en ce cas de figure !

- Je suis déjà bien occupé, sourit soudain le lhorois en caressant la corne de son front. Capitaine…

- Oui, lieutenant ?

- Vous êtes un des rares, avec mes concepteurs et Leyne Dox, à savoir pour ma véritable nature. Je peux donc assurer mes tâches vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et ce des jours voire des semaines durant. Vous pourriez profiter de votre père, vous occuper de votre petit frère ? Je prendrais le relai !

- Merci, Gander. Mais mon travail m'occupe, me fait penser à autre chose, je crois que j'en besoin, une nécessité vitale. Et si je crois en certaines choses, je peux allonger mon espérance de vie, comme l'a diagnostiqué notre Médecin-Cheffe, après ces derniers examens. Bien qu'il faudrait qu'elle s'arrête là !

- Pourquoi ?

Alguérande partit dans un petit éclat de rire.

- Mais parce qu'à force de me prélever du sang, entre autres échantillons pour ses examens, il ne m'en restera plus une goutte dans les veines !

- Leyne est redoutable.

- Et je ne ferai rien sans ordres directs de notre Etat-Major ! gronda Alguérande en se drapant à nouveau dans son aura de capitaine de cuirassé de Flotte Militaire. Pour le moment, et longtemps, nous poursuivons notre vol, à nous assurer que les zones spatiales sont sécurisées, en effectuant notre travail de surveillants. Terra IV est loin de moi, au propre comme au figuré, perdue à jamais !

- Pouchy ?

- Je ne pourrai jamais le lui avouer !

- Je peux faire quelque chose ?

- Ne me contredites plus jamais, même entre quatre yeux, s'il vous plaît.

- Oui, capitaine. Nos services touchent à leur fin, je vous offre un chocolat chaud au Mess des Officiers ?

- Avec plaisir !

Alguérande se leva… et s'étala piteusement de tout son long, sans forces.

- Capitaine ! ? s'affola le lhorois.

- Je ne sens plus mes jambes, elles se sont dérobées sous moi…

Alguérande roula sur le dos alors que son second appelait en urgence l'équipe médicale sur la passerelle.