Chapitre 9 : Dragonfly

Comment pourrais-je vous la décrire, la terreur qu'inspire à tout écumeur la mention de Carthagène des Indes ? Les geôles noires des Espagnols, les hautes murailles derrière lesquelles hurlent cent mille âmes que le dieu des catholiques n'absoudra pas, l'enfer avant l'heure en somme, mais avec ce cher et cruel espoir qu'inspire le doux bruit du ressac à l'aube, lorsque toutes les autres rumeurs se sont tues, lancinant appel de l'océan à ses enfants perdus, vain espoir de salut pour les pauvres hères dont les Espagnols ont jugé que leur temps à naviguer sur les sept mers était révolu. J'écoutais le ressac, je respirais parmi la puanteur des geôles l'odeur salée des vagues, et je mourais lentement.

Fernando Marquez marcha à nos côtés tout le temps que l'on nous menait dans les entrailles de la prison. Il n'avait pas besoin de mots pour nous railler ; son seul pas fier, sa seule pleine santé nous étaient insupportables. Les gardes allaient tous nous enfermer dans la même cellule, tous ceux qui avaient survécu à l'hécatombe du voyage dans les cales du galion, lorsque Marquez m'attrapa par mon bras blessé. Je n'eus pas la force de hurler, mais la douleur me coupa le souffle.

« Vous êtes mourante, on dirait bien, McGregor ? »

Et d'un coup sec, il me remit l'épaule en place. Mes jambes cédèrent sous la souffrance et je m'écroulai à ses pieds, terrassée.

« J'ai manqué à mes devoirs, » me confia-t-il en s'accroupissant à mes côtés. « Ce n'est pas ainsi que l'on traite un capitaine, encore moins une femme. Je vous envoie un médecin. Gardes, » ajouta-t-il en se tournant vers les soldats, « celle-ci est une femme. Mettez-la dans une cellule à part. »

C'est ainsi que Fernando Marquez m'épargna le soulagement d'une mort rapide. Il m'envoya un piètre chirurgien qui me donna beaucoup à boire alors qu'il m'amputait de mon lobe infecté et bandait la plaie béante. Je défaillis plusieurs fois, mais immanquablement la douleur me réveillait. Il banda de même solidement mes côtes brisées, me recommandant bien de bouger le moins possible le temps que les os se ressoudassent, sous peine que l'un ne me perforât le poumon, ce qui tenait du miracle de n'être pas encore arrivé. Ainsi, tandis que j'étais étendue impuissante sur le sol de ma geôle, je contemplais dans celle d'en face Hunter se faire battre à mort par ses congénères : qui aurait hésité à achever un mourant pour obtenir sa gamelle le lendemain ?

Je crus mourir cette nuit-là, tant la douleur de mon oreille était terrible, tant la vue du cadavre d'Hunter de l'autre côté du couloir m'était insupportable. Mais Fernando Marquez avait choisi pour moi une vie longue comme une agonie dans les cachots espagnols, et c'est ainsi qu'il en fut. Nous étions nourris, mal et peu, mais régulièrement. Mes plaies guérissaient. Alors à la souffrance physique se substitua bientôt, au fil des semaines, une souffrance morale, plus terrible encore, celle de la certitude que j'allais vivre encore dix ans ici avant d'y mourir alors que l'océan m'appelait à quelques centaines de mètres en contrebas du fort.


Je ne sais combien de temps j'y restai. Je perdis le compte des jours à mesure que les mois passaient, que les saisons défilaient sans que nous le sussions. J'y restai jusqu'à ce que le pan sud-est du fort explose une nuit et que nous sentions son souffle jusque dans le couloir ouest où l'on nous avait enfermés. La rumeur fut telle que tous les prisonniers étaient bientôt debout, secouant les barreaux de leurs cages, beuglant et grondant chaque fois d'un bataillon de gardes passait en courant devant nous en direction du sud-est. Nous ne sûmes rien de ce qui se passa, si ce n'est que ceux qui avaient pilonné Carthagène des Indes étaient à présent entre ses murs et pourfendaient les Espagnols sans faire de quartier. Nous ne sûmes rien jusqu'à ce qu'une voix nous parvienne des ténèbres du corridor :

« On dirait que ces vauriens de catholiques s'étaient employés à vider les océans de toute la forbanterie qui fait leur charme… »

J'aurais reconnu ce ton ironique entre mille ; mais il me paraissait comme sortir d'outre-tombe, raviver un passé si lointain, si évanescent que je n'étais même plus sûre qu'il ait un jour existé. Jack Sparrow souffla la serrure du cachot voisin d'un coup de pistolet et libéra ses occupants en leur rappelant bien qu'il était le capitaine Jack Sparrow et qu'ils lui devaient une fière chandelle.

« Je te croyais mort, » dis-je de ma voix broyée.

« Je te retourne le compliment, » rétorqua-t-il en se tournant vers moi.

Je contemplai son visage brun sur lequel toute notre mauvaise fortune semblait avoir glissé sans y laisser aucune marque.

« Tu as survécu à la destruction du Fou du Roi ? »

« Je nage plutôt bien, » haussa-t-il des épaules en s'approchant des barreaux de ma cage. Il me dévisageait d'un regard cent fois plus accusateur que tous ceux dont il m'avait gratifiés jusque là.

Elle te fera changer la course des nuages, balayer tes projets, vieillir bien avant l'âge ; tu la perdras cent fois dans les vapeurs des ports… Elle rentrera blessée dans les parfums d'un autre ; tu t'entendras hurler 'Que les diables l'emportent' mais elle voudra que tu pardonnes et tu pardonneras…

Ma voix résonna dans mes oreilles comme si c'était celle d'une autre, caverneuse et éteinte :

« Tu ne peux pas m'en vouloir ; on est pareils, toi et moi. Ce n'est pas qu'on n'a jamais su ce qu'on voulait, c'est qu'on désire un peu trop de choses à la fois… Aussi changeants que les marées. C'est Calypso qui nous fait comme ça, Jack ; c'est l'océan qui nous fait et nous défait. »

« Et qu'est-ce qui te fait croire que je suis comme ça ?, » murmura-t-il. Le voir si sérieux me fit doucement sourire.

« Outre le compas ? Capitaine, si tu étais une femme, tu serais la plus volage de toutes les putains. »

« Ha !, » fit-il, un sourire appréciateur étirant ses lèvres à la comparaison. Et j'étais pardonnée. Parce qu'il aurait fait pareil. Parce que j'avais payé plus cher que lui, cent fois, ma trahison. Alors, d'un coup de feu, il me libéra de ma prison.

Au-dehors, pupilles toutes dilatées dans la nuit noire et l'immensité de ma liberté retrouvée, nous retrouvâmes Will Turner en compagnie de son équipage qui, aux canons du Hollandais Volant, avait fait sauter Carthagène des Indes. Contre l'offrande du trésor de l'Atlantide regagnant les fosses océanes et la demeure de Calypso au naufrage du Hollandais Volant, lorsque nous avions passé le soixante-septième, la déesse leur avait accordé un an de liberté avant de retourner charrier les âmes de ceux qui étaient morts en mer. Et Will en devait une à Sparrow pour le trésor de l'Atlantide, aussi avait-il accepté d'aider à la destruction des geôles espagnoles, « pour repeupler un océan devenu trop ennuyeux sans pirates », dirait Sparrow. Avant de partir retrouver sa donzelle, Will m'avait confié que ce qui dépeuplait les océans aux yeux de Jack était plus certainement que je ne sois plus là pour les écumer avec ou contre lui.


Encore et toujours, nous revînmes à la Tortue. Je m'y remis doucement, dans une bicoque où Gibbs m'accueillit de bonne grâce, nous estimant sans doute quittes – lui ayant voulu me mutiner, moi l'ayant abandonné et de ce fait lui ayant évité un agréable séjour en prison. Je n'avais plus de vaisseau, plus d'équipage, plus de trésor à chercher ; j'avais la douceur de la liberté, la saveur de la vie et celle des vagues aux creux desquelles j'allais me baigner tous les jours, j'avais le goût du sel sur la peau de Jack lorsque certaines nuits il venait me rejoindre sur ma paillasse.

Nous restâmes bien la moitié d'un an à couler cette douce existence. De temps en temps, je repensais à la Fontaine de Jouvence, surtout lorsque je croisais dans le miroir un reflet encore vieilli par mon séjour en prison ; mais à cette idée venait s'opposer celle des cales du galion espagnol, du sourire cruel de Fernando Marquez, des geôles de Carthagène. La prison était une autre forme de compression temporelle, un long chant de sentence mortelle auquel je ne voulais plus m'exposer. Pendant ce temps, Sparrow tissait ses plans pour récupérer à la vermine catholique son précieux Black Pearl, ou du moins ce qu'il en restait. Je me demandais bien ce qu'il avait pu advenir de mon équipage.

Les affaires reprirent donc finalement, moi redoutant certes de me précipiter de nouveau à la merci des dangers du siècle, mais avide de retrouver la pleine mer. La terre, l'océan, tout m'était devenu redoutable ; je n'avais même plus de navire, plus d'asile sinon, peut-être, celui des bras de Jack. Nous descendîmes donc une fois de plus l'embarcadère de Tortuga, en direction d'un petit brigantin que Gibbs avait négocié selon des procédés douteux dont je vous épargnerai les détails. J'avais les cheveux longs, tressés, dans lesquels j'avais noué un foulard rouge pour cacher mon oreille mutilée. Je portais une robe de lin blanc, très simple, qui flottait autour de mon corps décharné, mais qui faisait encore briller les perles de sel sur ma peau sombre et tannée. J'étais fatiguée d'être forte, fatiguée d'être un homme. A la sortie de Carthagène, dans l'étreinte protectrice de Jack qui avait dû me porter plus que m'épauler jusqu'au Hollandais Volant, j'avais trouvé comment être libre et être femme, comment être libre avec lui. J'avais compris, avec la clairvoyance que l'on acquiert en ces instants où l'on a frôlé la mort, que la fatalité était moins terrible à porter si l'on avait un compagnon d'infortune. Et plus que mon amant, plus que mon capitaine, c'est ce que Jack était pour moi aujourd'hui. Le monde était moins terrifiant du moment que je savais qu'il y voguait quelque part et que nos routes, immanquablement, se retrouveraient toujours. Je résolus donc, alors que nous embarquions sur le brigantin, le Dragonfly, d'en faire mon navire aussitôt que Jack aurait récupéré le Pearl, et de repartir écumer les sept mers, et d'y savourer l'absence éphémère d'un ami, la peur de l'inconnu et celle de la mort, le temps qui passe. A bord du Dragonfly, je me précipiterais, encore, dans des ténèbres que jusque là personne n'avait osé pénétrer, je défierais encore les dieux et les empires, je tenterais encore de me jouer du destin. J'écrirais ma légende, avec mon sang, ma sueur et toute l'eau salée des océans. Je gagnerais, je perdrais, jusqu'à ma vie, l'ultime fois. Je ferais voile au-delà de tout horizon.

Fin.

oOo

Voilà! J'espère que vous ne restez pas sur votre fin (ha ha).

J'ai trouvé que Morgan avait atteint le terme de son évolution qui faisait l'objet de cette fic. Bien sûr, elle va vivre d'autres aventures palpitantes aux côtés de ce forban de Jack mais vous en trouverez de semblables dans tout bon roman de flibuste...

A ce sujet, je précise que le thème des ruptures temporelles me vient du Déchronolgue de Stéphane Beauverger, excellent bouquin, et les quelques paroles de chanson utilisées plus haut (en italiques) sont de Cabrel.

Voilà, n'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de la fic en review, vous savez bien que ça me fera toujours très plaisir.

On se retrouve sur mes autres fics!

Bye,

Beyondthunder.