Mani
« Qui est-ce ? »
De surprise, Mani laissa tomber le plat en argent qu'il était en train d'examiner. L'écho du fracas métallique se propagea à travers les couloirs, comme si le manoir n'avait été que l'immense caisse de résonance d'une guitare de pierre.
Il souffla rapidement les bougies qui l'accompagnaient dans sa prospection, et s'étonna de se retrouver soudainement plongé dans l'obscurité absolue. Pas la lueur d'une torche lointaine, ni même le pâle reflet d'une étoile pour dissiper les ténèbres. Rien.
Il avait pourtant bien entendu quelque chose, l'affolement de son cœur en était témoin. Alors quoi, le vent ? La voix semblait proche, et pourtant il ne ressentait aucun courant d'air, et n'entendait aucun bruissement ou grincement qui laisserait supposer qu'une fenêtre soit ouverte. Juste une respiration, faible, la sienne sans doute.
Pris d'un doute, l'elfe retint sa respiration. Son cœur tonnait à ses oreilles comme un tambour qui clamait : « fuite ! », il n'était donc pas certain de pouvoir entendre ce qu'il souhaitait écouter. Mais au bout de quelques secondes, et après que les battements se soient assez ralentis, il put clairement percevoir ce souffle ne lui appartenait pas.
Il tourna plusieurs fois sur lui-même, plissa les yeux jusqu'à presque les fermer, mais ne parvint pas à discerner quoi que ce soit. C'était rassurant : à moins que l'individu ne soit un nain, il était aussi handicapé que lui. Sauf s'il s'agissait d'un fantôme. Mais les fantômes pouvaient-ils mieux voir dans le noir qu'un elfe ? Un fantôme de nain, à la limite…
Si c'était le cas, il était dans de beaux draps ! Cela lui apprendrait à faire des excès d'altruisme ! Car, oui, assurément, s'il était là, c'était uniquement parce qu'il cherchait ses camarades qui s'étaient perdus. Et ce n'était que par hasard qu'il s'était retrouvé dans ce grenier, après avoir contourné une série de gardes, et grimpé à travers un monte-charge qu'il avait trouvé dans les cuisines.
Il n'avait pourtant détourné les yeux que quelques secondes, mais ça avait suffi pour qu'ils disparaissent. Ce n'était pourtant pas si compliqué de suivre la cohorte de soldats.
« Vous êtes toujours là ? »
Mani sursauta. La voix féminine provenait de là où n'était censée se tenir qu'une série de vieilles armoires, cachées derrière un drap blanc à une paire de mètre de sa position. Un fantôme de naine, du coup ! Il lui fallait fuir, mais à travers le noir, l'opération était suicidaire !
Dans un éclair de génie, le cerveau de Mani parvint à faire fonctionner les quelques neurones qui n'étaient pas occupés à divaguer ou à paniquer, et tira de leur travail un plan de la pièce. C'était les prouesses que pouvait réaliser son esprit aiguisé d'elfe ! Sa mémoire était d'or, il voyait la position de chaque meuble dans la pièce sans avoir à utiliser ses yeux.
Il en sourit d'ailleurs, enorgueillit par l'autosatisfaction.
Il s'accroupit, concentré. Et calcula qu'en deux mouvements il aurait quitté la pièce. Parfait.
Ses muscles se raidirent, et son corps se fit flèche. Puis dans un bond prodigieux, il fendit les ombres avec une vitesse inouïe pour se heurter avec la plus grande des violences à une bibliothèque, qui avait de toute évidence été placée là par le fantôme, pour couper sa retraite.
A moitié assommé par l'impact, Mani ne perçut que partiellement l'immense chaos qu'il venait d'initier. La bibliothèque n'ayant pas résisté à la force prodigieuse dont il avait fait usage, elle avait lentement basculé pour provoquer, par un vil jeu de dominos, la chute d'une dizaine d'armoires et d'étagères, dans un boucan épouvantable.
En position fœtale sur le sol, se frottant le sommet du crâne, Mani entendit l'écho lointain de cris et d'ordres donnés. Il rampa alors douloureusement au sol, mais se retrouva soudainement traîné vers le coin hanté de la pièce. Soudainement, mais difficilement. Car il apparaissait que la force surnaturelle qui venait de le saisir, avait le plus grand mal à porter l'elfe jusqu'à son antre. Et ce n'est qu'une seconde avant qu'une cacophonie d'armures précipitées n'arrive à hauteur du désastre, que Mani et son ravisseur trouvèrent abri derrière l'épais voile blanc qui couvrait les meubles encore intacts.
La lueur des torches des gardes filtra à peine à travers le tissu, ne révélant aux yeux de l'elfe, qu'une jambe humaine famélique, qui s'empressa de retrouver les ombres dans l'angle mort de sa vision. Même s'il craignait pour sa vie, la seule qui l'agressa fut une odeur de sueur, et une lointaine et presque disparue vapeur de parfum, qui ne subsistait que par miracle.
Quelques éclats de voix chuchotèrent une série de propos grossiers, en constatant l'ampleur du désastre que l'elfe avait provoqué. Quelques-unes s'éloignèrent de manière précipitées, traquant quelque intrus, ou allant chercher des renforts, mais une paire de murmures continuèrent de converser face au triste spectacle qui s'étendait devant eux.
« Attends… Tu crois que ça pourrait être le vampire ? s'inquiéta soudainement l'une de ces voix, lorsque Mani fut à nouveau capable de comprendre leurs propos.
— Il n'y a pas de vampire, abruti. » se consterna son collègue.
Un mouvement brusque révéla la présence du fantôme dans le dos de Mani. Il n'aurait pu dire ce qui avait provoqué cette réaction, mais cela lui permit de comprendre que ce qu'il prenait pour une planche de bois fragile, collée contre ses omoplates, était en fait le corps de son ravisseur.
Les gardes ou le fantôme ? Que devait-il craindre ?
« — Une des victimes a été vidée de son sang, pourtant, argua la première des voix.
— Et une autre carbonisée, parut s'impatienter la seconde.
— C'était peut-être le vampire qui se serait fait surprendre par la lumière du jour…
— Alors comment il pourrait être ici, ducon ? »
Les deux hommes se disputèrent à demi-voix pendant quelques secondes, avant que les bruits de pas d'une troisième personne ne se fassent entendre non loin. Le son d'une épée tirée au clair, résonna alors dans la pièce, avec une série de piaillements paniqués.
« Range ton épée avant que je te coupe un bras, gronda une voix grave en s'approchant.
— Capitaine ! le saluèrent immédiatement les deux premières voix, avec un respect teinté de crainte.
— Allez, dégagez ! leur ordonna leur supérieur avec mauvaise humeur.
— Mais capitaine… protestèrent-ils faiblement.
Une série de coups étouffés et de râles mena à l'éloignement des deux gardes.
— Dame Mirmillon ? Est-ce que tout va bien ? » s'enquit, en criant presque, la voix grave.
Une main se resserra sur la mâchoire de Mani, trop faiblement pour lui imposer quoi que ce soit, mais assez explicite dans son intention d'inciter l'elfe à ne pas émettre un bruit. Un geste superflu, vu que l'esprit de l'elfe s'était perdu en essayant de comprendre qui il devait considérer comme son ennemi.
S'éleva ensuite dans les airs, le son d'un coup sec donné contre le bois, à quelques centimètres de la tête de Mani.
« Est-ce vous qui avez malencontreusement fait tombé les rayonnages ? » demanda le capitaine, un ton plus bas.
Nouveau coup, qui s'accompagna cette fois d'un spasme dans le bras qui couvrait la bouche de l'elfe. Il aurait presque pu croire que ce geste était destiné à lui briser la nuque, si la main ne s'était pas tordue de façon peu naturelle.
« Souhaitez-vous que je les remette en place ? » se détendit le capitaine.
Deux coups. Curieux. Maintenant qu'il y pensait, il lui semblait bien que le fantôme était capable de parler, alors pourquoi communiquer ainsi ? N'était-elle pas en train de se faire passer pour quelqu'un d'autre ? Pourrait-il s'agir du vampire dont les gardes parlaient ?
« Bien. Si vous avez besoin de quel-… »
Deux nouveaux coups, impatients.
Devait-il agir maintenant, ou attendre que le garde s'en aille ? Il n'avait pas de pieu en bois. Est-ce qu'enfoncer le manche d'une machette dans le cœur du monstre aurait le même effet ?
Vu le physique du monstre en question, il était dur pour l'elfe de s'imaginer perdre la confrontation. Il était pratiquement certain que s'il se mettait à tousser, il briserait la main qui lui couvrait la bouche. Mais serait-il capable d'affronter ce ''capitaine'', si celui-ci décidait de l'attaquer ?
De plus, le corps du vampire semblait tressaillir sans cesse, de manière incompréhensible. Des mouvements qui n'avaient pas l'air prémédités par la créature, comme un tic maladif. Il avait donc probablement affaire à un vampire malade et sous-nourri, c'était inquiétant, mais Mani avait bon espoir de remporter la victoire sans avoir à justifier à quiconque sa présence en ces lieux. Peut-être même pourrait-il s'en vanter.
Les flammes de la torche dansèrent pendant quelques longues secondes à travers le silence, accompagnées de quelques cliquetis d'armure hésitants. Puis elles s'éloignèrent doucement, jusqu'à disparaitre, et plonger à nouveau la pièce dans une obscurité totale : un détail que l'elfe avait omis dans son plan de combat.
L'emprise de la créature se relâcha avec une douceur plus relative à ses faibles capacités physiques, qu'à ses probables intentions. Néanmoins cela constituait une surprise pour Mani, qui voyait sa théorie du monstre assoiffé de sang perdre de sa crédibilité. Et l'idée que la créature puisse être amicale lui effleura alors l'esprit.
Il chercha alors dans sa besace de quoi allumer une torche, en prenant grand soin de ne faire aucun mouvement brusque. Il n'avait malheureusement rien d'autre à consumer qu'un vieux bout de tissu, dont il avait jusque-là oublié l'existence. Trempant donc l'étoffe dans une de ses potions qu'il espérait inflammable, il l'inséra dans une des fioles vides qu'il possédait, pour enfin entreprendre d'en allumer le bout, en faisant se percuter deux de ses aiguisoirs.
Ce ne fut pas très efficace, mais au bout d'intenses efforts, et d'un temps très gracieusement octroyé par la créature, Mani parvint à produire une étincelle qui embrasa le tissu d'une belle flamme bleutée.
L'éclairage qu'il en tira fut médiocre : à peine de quoi voir le bout de ses mains, mais il fut suffisant pour distinguer la silhouette humanoïde assise en tailleur en face de lui.
D'abord un peu inquiet face au calme de la créature entrecoupé de violents sursauts, Mani se contenta de la fixer longuement, le temps que ses yeux s'habituent à l'environnement. Il put alors progressivement distinguer le faible reflet de sa torche de fortune dans les yeux de la silhouette, puis alors le combustible se réduisait, les ombres dansantes révélèrent le corps nu et presque décharné de ce qui était définitivement une jeune femme.
Mais ce n'était malheureusement pas une de ces visions aguichantes qui parcouraient quelques fois les rêves de l'elfe. Il s'agissait plutôt de l'image déprimante d'une jeune femme, qui avait perdu espoir ainsi qu'une bonne partie de sa dignité avec le déclin de sa santé.
« Bon-Bonsoir ? lança faiblement Mani, en esquissant une ébauche maladroite de sourire.
— Vous savez donc parler. » s'étonna la jeune femme.
Critique qui le vexa un peu : on n'avait pas idée d'interpeller les gens sans se montrer, ni même se signaler avant.
« Vous auriez pu me répondre, plus tôt, parut-elle se renfrogner, avant qu'un spasme ne vienne rompre sa comédie.
— C'est que… ma mère m'a toujours dit de ne pas parler aux étrangers ! » plaisanta l'elfe, fort peu serein.
La jeune femme se fendit d'un sourire, qui lui fut de toute évidence douloureux.
« Je ne suis plus une étrangère, je vous ai sauvé la vie !
— Mais, je n'avais besoin d'aucune aide, protesta Mani.
— Oh, vraiment ? » persista la jeune femme.
Il était à peu près certain d'avoir toujours eut la situation bien en main, mais il n'était pas fou pour autant : il était dangereux de contredire une femme humaine lorsqu'elle insistait. Un enseignement que de nombreux soulards lui avaient confié avant de céder leurs bourses, et qui avait probablement tout autant de valeur face à un vampire.
« Peut être un peu, » concéda alors l'elfe, plus concerné par sa survie que par son honneur.
Sa torche s'éteignit avant qu'il ne puisse lire la satisfaction sur le visage de la jeune femme. Plongé dans les ténèbres, il ne ressentit aucun mouvement du côté de la jeune femme. S'en accommodait-elle, ou attendait-elle simplement qu'il prenne l'initiative de rallumer une torche ?
Ne disposant d'aucun autre combustible qu'un bout d'une ancienne tenue qu'il entendait conserver, Mani chercha à tâtons les bougies qu'il avait fait tomber plus tôt. Errant ridiculement à quatre pattes pendant de longues minutes, il finit par mettre la main sur les bâtons de cire, et exulta bruyamment de joie dans l'indifférence générale.
Une joie qui s'effaça rapidement, quand il réalisa qu'il devait quand même sacrifier une partie de sa vieille tunique pour faire du feu, car les pauvres étincelles de ses aiguisoirs ne parviendraient jamais à allumer une bougie.
« Est-ce que vous vivez toujours dans le noir ? demanda Mani entre deux tristes percussions.
— Je m'y sens plus à l'aise. »
Sa voix était proche. Trop proche. Et il s'en rendit compte au moment où le tissu s'enflamma : elle était presque sur ses genoux. Une inconfortable proximité, qui lui permit de saisir un reflet d'émeraude furtif dans les iris du vampire, mais qui ne provoqua le même malaise chez la jeune femme, puisqu'elle retira délicatement des mains de Mani la torche qu'il venait de créer.
Elle se dressa ensuite difficilement sur ses jambes, et se chargea elle-même d'allumer les bâtons de cire de l'elfe. La lumière, éclatante par rapport aux faibles flammes de la source précédente, eut l'effet d'une violente agression, dont le vampire mit presque une minute à s'en remettre. Ses yeux étant sans doute trop habitués à l'obscurité.
Avec cet éclairage décent retrouvé, l'elfe filou put enfin prendre pleinement conscience de ses œuvres. La moitié de la pièce était jonchée de livres, d'objets et de planches cassées : rien de valeur qu'il ne puisse détecter. Pas de lit, ni de coiffeuse qui laissait entendre que cette pièce puisse servir de chambre. Et la quantité de poussières toujours en suspension, appuyait également dans ce sens.
La myriade de particules les enveloppait comme un manteau, révélant les longs rayons de lumières qui se frayaient un chemin entre les débris, et projetaient par un jeu d'ombres, leurs formes disgracieuses sur les murs.
Embrassant avec la même rudesse la silhouette de la jeune femme, le halo blanchâtre souligna sa finesse. Avec ses longs cheveux noirs, tombant jusqu'à ses dernières vertèbres, il apparaissait évident que son dernier repas complet, était au moins aussi lointain que sa dernière rencontre avec des ciseaux.
« C'est pour ça que je n'apprécie pas la lumière, lâcha-t-elle lorsqu'elle cessa enfin de se couvrir les yeux. Sublime et chaleureuse d'un premier abord, elle se montre rapidement indifférente et blessante, brulant nos yeux et notre peau. Elle nous expose, et exhibe nos imperfections… Une amante cruelle.»
Posant sur une étagère encore debout la bougie allumée, le jeune vampire se pencha disgracieusement pour ramasser un petit plateau d'argent, et examina le reflet de son visage à sa surface.
Elle parut rester indifférente à l'image maladive qu'elle renvoyait, mais faisait glisser ses doigts sous ses yeux et dans le creux de ses joues.
« La lumière est le royaume du beau dirigeant le monde du difforme. Un royaume cruel et malsain, où chacun veut prendre la place de l'autre, et où chacun désire ses faveurs. Ceux qui en sont le plus éloignés, ne rêvent que de faire tomber ceux qui en sont le plus proche. Et dans son royaume, chaque jour est une lutte, où on se bat à coups de paraître, de bijoux, et de faux-semblant… »
Inclinant le plateau, elle caressa du bout des doigts ses côtes ciselées.
« Et pourtant c'est elle qu'on juge réconfortante, s'affligea-t-elle. C'est elle que le peuple trouve rassurante. Mais est-ce que la lumière vous a un jour caché ? Vous a-t-elle un jour protégé ? »
Elle se tourna vers Mani, comme espérant une réponse. Mais celui-ci ne put que battre frénétiquement des paupières en haussant les sourcils, et ouvrir vainement la bouche en voulant articuler un : ''quoi ?'', qu'il ne jugea pas bon de laisser de sortir. Il était presque sûr que la question qu'il avait posé plus tôt, n'attendait pour réponse qu'un ''oui'' ou qu'un ''non'', et ne comprenait pas comment le sujet avait pu autant dévier.
Sous la pression du regard de la jeune femme, l'elfe parvint tout de même à rassembler deux trois bribes du discours qu'il n'écoutait qu'à moitié. Apparemment une question était restée en suspens, était-ce une invitation à faire lui aussi un discours ? Il préférait largement offrir une réponse simple, et dans le doute, il ne se risqua à offrir qu'un faible :
« Non. »
Une réponse qu'il prononça comme une question, mais qui parut tout de même satisfaire le jeune vampire.
Elle se sépara de son miroir de fortune en le laissant nonchalamment tomber à terre, dans un terrible fracas métallique.
« Non, vous vous cachez dans les ombres. C'est ce que vous avez fait quand je vous ai interpellé. Plutôt que de fuir, vous avez laissé les ombres vous étreindre et vous protéger, parce qu'inconsciemment vous ressentiez sa vrai nature. Vous saviez qu'elle vous aimerait comme tous les autres, sans distinction particulière. »
Mani hocha machinalement la tête. Plus elle parlait, plus elle lui évoquait un prêcheur. Et il commençait presque à s'inquiéter : le sermon allait-il finir par une demande d'offrande ? Ou bien était-ce une session de recrutement ? Ceci dit, il devait bien avouer que la démarche était originale. Il aurait presque volontiers cédé une bonne partie de sa bourse, pour que les prêcheurs de Castelblanc, ou d'ailleurs, cèdent leurs places à des prêcheuses dans la même tenue que celle-ci. Ne serait-ce que pour les opportunités professionnelles que lui offriraient une foule d'hommes hypnotisés par la douceur de leurs silhouettes.
« N'est-ce pas injuste qu'elle soit ainsi dénigrée ? Alors qu'elle est la plus pure représentation de l'amour… Quand les deux ne peuvent exister l'un sans l'autre… »
Elle s'approcha de lui pour s'asseoir à ses côtés, en relevant les genoux jusqu'à son menton, puis elle pencha doucement la tête de son côté. L'intensité du regard qu'elle offrit à l'elfe, lui glaça jusqu'au sang. Une sensation qui ne naissait pas de la folie sous-jacente du jeune vampire, mais de la réalisant soudaine que ses spasmes avaient cessés depuis un moment.
D'une certaine façon, elle avait perdu ce côté fragile qui appuyait sur l'empathie de Mani. Il ne restait désormais plus que cette présence froide, qui semblait lointaine alors qu'elle siégeait à ses côtés.
Et revint alors au galop : l'écrasante sensation d'être en danger.
Il regretta soudainement de ne pas avoir préféré affronter les gardes. Il se sentait comme une proie face à un prédateur qui semblait venir de partout à la fois, alors que la seule menace potentielle était accrochée à son bras. Il avait la conviction d'être pris au piège, et il pouvait presque sentir la fraîcheur des barreaux de la cage qui le retenait prisonnier. Il pouvait les sentir se rapprocher doucement, se presser de plus en plus dans son dos, et lécher son armure de cuir comme des langues collantes et insidieuses.
Le cœur de Mani s'emballait. Regardant le jeune vampire dans les yeux, il ne pouvait pas détourner le regard pour observer ce qui se tramait autour de lui. Sa sueur se faisait froide : il était oppressé par une force qu'il ne pouvait identifier.
La jeune femme attendait.
Dans cette mélasse, même la lueur blafarde de la bougie paraissait être asphyxiée. Les ombres étranglaient cette pâle lumière, comme si elle était un fruit qu'elles pouvaient déchirer. Et dans l'esprit de Mani, il ne faisait plus aucun doute que sa vie, était étroitement liée au destin de cette flamme tremblante qui dansait devant lui.
Nulle place pour les divagations, tout son être était entièrement concentré sur la recherche d'une échappatoire. Sa main se glissait lentement à travers sa sacoche. Potions, plantes, dague… gemmes de pouvoir ! Il caressa du doigt les petits cristaux magiques avec soulagement : avec elles, il pouvait espérer se battre. Une simple impulsion de psyché dans l'une de ces gemmes provoquerait une explosion dont il pourrait tirer parti pour fuir, ou bien, dans le meilleur des cas, abattre la créature.
Mais il ne pouvait nier que les quelques secondes de mise en exécution de son plan, étaient bien trop longues pour que ce dernier se déroule sans accroc. Sans compter la pas-si-petite chance qu'il perde un de ses membres dans la bataille.
Et il n'était pas orgueilleux au point de se suicider, pour la seule satisfaction d'emporter un monstre avec lui.
Le jeune vampire inspira longuement, préparant quelque chose.
Des idées fusaient de toutes parts dans le crâne de Mani. Sa panique grandissait alors qu'il sentait venir la fin du temps qui lui était imparti. Les doigts glacés qu'il sentait courir sur son dos resserraient leur emprise, et l'elfe n'était même pas certain de pouvoir encore bouger.
Il essaya de retirer discrètement une gemme de sa sacoche, mais cela lui demandait un effort colossal. Quelque chose le retenait : la branche d'une plante peut-être ? Quelle poisse. Il lui fallait de l'aide, quelqu'un, ses araignées, quelque chose ! Une plante ?
Une idée germa à la vitesse d'un éclair dans son esprit. Si rapide que ses lèvres commencèrent à bouger avant même que sa raison n'ait eu le temps d'apposer un seau d'approbation :
« Les baies des souvenirs », murmura-t-il.
La jeune femme plissa des yeux un instant, puis fronça les sourcils, visiblement confuse.
« Il existe une plante qui pousse en bordure de grotte, dans les montagnes qui longent le désert des larmes, s'empressa-t-il d'ajouter. Très rare, elle ne s'épanouit que dans un environnement soumis au soleil entre une heure, et une heure et demie par jour. Une plante qui vit plus dans les ombres que dans la lumière, et qui donne des fruits semblables à des petites cerises, au goût sucré entre le miel et la myrtille.
— Où voulez-vous en venir ? » s'enquit le vampire, dans un murmure curieux.
Nulle part. Cela lui avait juste traversé l'esprit sans qu'il sache pourquoi, et il n'avait pas poussé plus loin sa réflexion. Il espérait une ou deux secondes de flottement, d'où il pourrait tirer une nouvelle stratégie, mais il pouvait malheureusement lire une curiosité dévorante dans les yeux de la jeune femme, le pressant de développer son idée.
« Un fruit qui ne prend son goût que dans les ombres… C'est… Vous ? » improvisa-t-il sans grande conviction.
La progression des ombres parut se suspendre, et un léger sourire s'esquissa sur le visage de la jeune femme, avant qu'une infime secousse ne vienne faire pencher sa tête.
« Baies des souvenirs… dit-elle, songeuse. Quel est le nom de la plante ?
— Je ne connais que le nom elfique, s'excusa Mani.
— Dîtes toujours, sourit-elle.
— Glaeeth ! » s'exclama une voix qui n'était pas la sienne.
Une bouffée d'espoir arracha presque des larmes à l'elfe, alors qu'il se tournait vers son sauveur avec une furieuse envie de lui sauter dans les bras. Mais une vague de déception le traversa tout de même, lorsqu'il constata que le dit sauveur n'était autre qu'un garde.
Une torche à la main, il se tenait immobile à l'embrasure de la porte, figé dans une expression de surprise amusée.
« Ah… Je vois, que je dérange… » fit il en commençant à se retourner.
Le cœur de Mani manqua de s'arrêter en le voyant s'éloigner. Emporté par son désespoir, il fit donc taire ses hésitations et cria avec détresse :
« Non, non, non, non ! »
La jeune femme, quant à elle, exprima son profond mécontentement par un claquement de langue.
« Vas-t-en ! ordonna-t-elle au garde. Tu sais que j'ai horreur d'être vue !
— Eh bien, d'ordinaire, tu te caches un peu mieux que ça… » la taquina-t-il au loin.
Furieuse, le jeune vampire se releva d'un bond pour saisir et retirer d'un seul geste, le drap blanc poussiéreux recouvrant les armoires de son antre. Elle s'emmitoufla ensuite dedans, jusqu'à ressembler à une image enfantine de fantôme, qui s'approchait globalement de l'image que Mani s'était fait d'elle avant qu'il ne s'assomme.
« Qu'est-ce que tu fiches encore là ? Vas-t-en ! » pesta-elle de nouveau contre le garde.
L'intéressé ne jeta qu'un coup d'œil rapide par-dessus son épaule. S'étant retourné par politesse, il ne présentait à la jeune femme et à l'elfe, que les gravures dorsales de son armure, et l'arrière de son crâne luisant. Retenu par les précédentes suppliques de Mani, il n'affichait pas la moindre volonté d'obéir au jeune vampire.
« J'ai bien peur de devoir repartir avec celui-là, objecta-t-il dans un sourire qui pouvait s'entendre.
— Ce n'est qu'un voleur, laisse le moi ! s'emporta-t-elle comme dans un caprice.
— Non, mais… je pense qu'il a raison, je ferais mieux de le suivre… voulut faiblement se défendre Mani.
— Je vois bien que t'amuses beaucoup avec lui, mais il s'agit malheureusement d'un invité… égaré, insista le garde. »
Mani hocha frénétiquement la tête, espérant ainsi appuyer les propos de son sauveur, mais il fut évident qu'aucun des deux protagonistes de la dispute ne prêtait attention à lui.
Un étrange duel venait de se mettre en place, opposant un vampire ensaucissonné dans un drap miteux, à un garde qui ne lui faisait pas face.
« Islérit », cracha la jeune femme avec tout son mépris.
Le mot résonna comme une menace à travers les couloirs, et parut même faire vaciller la fragile flamme qui les éclairait.
Mais il ne sembla pas perturber le garde, qui se retourna avec douceur pour offrir son plus grand sourire au jeune vampire.
Son visage était fin, et lisse comme le marbre. Et il était dur d'imaginer qu'il puisse exprimer autre chose qu'un sourire. Ses yeux brillaient tels deux billes joviales, et il rayonnait d'une sympathie qui n'inspirait que confiance chez Mani. C'était définitivement le visage d'un homme en qui il pouvait placer tous ses espoirs.
« Je te pensais plus amicale à mon égard, Glaeeth, sourit-il plus fortement encore. Après les cadeaux que je t'ai fait parvenir…
— Tu ne fais aucun présent qui ne serve tes intérêts, je n'ai nulle gratitude à ressentir envers toi gronda la jeune femme. »
Le garde se rapprocha d'un pas félin, sans rompre le contact visuel avec le jeune vampire.
« Moi qui m'inquiétais pour toi… persista-t-il dans son approche affective.
— Tu n'es rien pour moi, répliqua froidement le vampire. N'essaye pas de jouer sur des sentiments qui n'existent pas.
— Mais moi j'ai des sentiments pour toi, sourit un peu plus le garde.
— Et ? s'impatienta-t-elle.
— Ce serait dommage de ne pas nous entendre, quand nous partageons le même projet.
— Je ne jouerai pas le rôle que tu essayes de me faire jouer ! se cabra Glaeeth.
— Dois-je donc aller prévenir ta sœur ? »
La question provoqua un violent soubresaut à l'intérieur des draps. Malgré son sourire, le garde avait prononcé sa question d'un ton beaucoup trop mielleux, pour être autre chose qu'une menace. Un acte dont Mani ne pouvait que se réjouir, puisqu'il parut prendre au dépourvu la jeune femme, et donner l'avantage à son sauveur.
« Enfoiré… grinça Glaeeth. Tu sais très bien ce qui se passera si tu romps les termes de notre accord.
— C'est loin d'être mon désir, j'ai juste besoin de ramener notre ami elfe. »
Sa voix s'était faite plus grave, plus douce, comme celle d'un palefrenier tentant d'apaiser un étalon effrayé. Une mission seulement à moitié réussie, car si la jeune femme était à présent silencieuse, elle offrait toujours au garde un regard des plus noirs.
Venait-il de gagner ? Mani l'espérait. Son regard oscillait toujours entre son sauveur et son tortionnaire, en attendant de voir l'un ou l'autre conclure l'affaire.
« Ne t'inquiète pas, il sera toujours dans le coin, ajouta le garde. Tu le reverras même sans doute demain, si tu oses affronter le monde extérieur. »
Elle ne daigna pas lui répondre, se contentant de le fixer sombrement pendant d'interminables secondes. Un moment de flottement que l'elfe considéra comme opportun pour se glisser silencieusement aux côtés du garde chauve, en évitant soigneusement de lancer le moindre regard en direction de la frêle silhouette emmitouflée.
Il put toutefois sentir le regard glacé de la jeune femme se poser sur lui un court instant, mais n'eut pas le courage de chercher à savoir ce qu'il exprimait à son égard.
Finalement, au terme de cette longue joute visuelle, Glaeeth se détourna d'eux, sans un mot.
La main bienveillante du garde, invita alors Mani à s'engager dans le couloir, et l'elfe accepta avec joie. Il quitta la pièce sur la pointe des pieds, ne jetant qu'un seul regard en arrière. Il observa ainsi le jeune vampire souffler la bougie qui concentrait plus tôt tous ses espoirs, et se faire engloutir dans l'obscurité. Peu serein, il pressa alors le pas, en veillant à toujours rester au plus près de la torche de son sauveur.
« N'est-il pas dangereux de la laisser ainsi ? s'enquit-il une fois à bonne distance, convaincu que garder un vampire dans le manoir n'était pas la plus saine des idées.
— Elle sait se débrouiller, voulut le rassurer le garde, sans comprendre sa question.
— Je veux dire… en liberté, précisa Mani. »
Le garde chauve éclata d'un rire qui résonna dans toute la bâtisse.
« Ne vous inquiétez pas, sourit-t-il mystérieusement en se tournant légèrement vers lui. Je me porte garant de votre sécurité cette nuit. »
L'évidente confiance du garde en lui-même, n'était pas suffisante pour que l'elfe puisse se détendre, mais il appréciait quand même de pouvoir plus ou moins compter sur lui, pour éventuellement venir à nouveau lui sauver la mise : chaque chose était bonne à prendre.
« Puis-je savoir votre nom ? » demanda Mani, histoire de savoir quoi crier en cas de danger.
Le sourire du garde se renforça.
« Ah… J'imagine que ce n'était pas évident, parut-il se moquer. Je me présente, alors : Islérit. J'appartiens à la garde royale affectée à la protection des Mirmillon, et… de leurs invités. Puis-je vous retourner la question ?
— Mani, Mani le double. »
Contrairement au reste de leur conversation, et malgré le fait qu'ils traversaient une large salle complètement vide, sa phrase n'eut aucun écho, comme si son nom s'était fait avaler par les ombres. Il était à peu près sûr que le jeune vampire l'observait toujours, quand bien même ils s'étaient déjà bien éloignés de son antre. C'était comme si ses yeux étaient partout autour de lui, cachées dans les ténèbres. Une chose était sûre : il ne trouverait pas le sommeil cette nuit.
