Deux Oiseaux En Cage

Chapitre 10 : Refuge



Une agitation inhabituelle secouait Pallas. Partout, la population s'affairait, et un air de fête et de joie avait envahit les rues. Des lanternes et des guirlandes étaient accrochés sur les façades des maisons, et l'on murmurait qu'à l'occasion de la célébration, le roi Dryden revenait au pays.

_ Elise, te voilà enfin de retour !

Mirana accueillit sa sœur aînée avec chaleur.

_ Quelle tête tu fais ! Que t'arrive-t-il ?

_ Je suis juste un peu fatiguée par le voyage, Mirana… Je vais me retirer un moment dans mes appartements… Je viendrais plus tard pour t'aider à préparer la célébration…

Sophia, sa femme de chambre, vint l'aider à porter ses bagages, et à retirer son manteau, avant de l'accompagner vers ses appartements, au première étage du palais.

Là, Elise retrouva son univers familier, et se détendit.

Elle était bien décidée à reprendre sa vie d'avant, comme si Serena n'avait jamais existé.

Comme si son cœur était toujours fermé.

Mais cela était impossible…


Ces derniers jours avaient été longs pour Allen. Longs en rebondissements, longs en réflexions et en doutes.

Il devait l'admettre. Il avait peur. Lui, le chevalier céleste invulnérable et flamboyant, il avait peur de sa propre sœur.

Son frère n'avait plus aucun contrôle sur elle, et commençait à comprendre ce que Elise avait voulu dire par : « elle a un cœur d'homme ».

Il devait se rendre à l'évidence. Sa sœur avait été transformée en homme par la science de Dornkirk. Peu importe comment cela fut possible. Les faits étaient réels, avérés. Elle ne serait jamais une jeune fille comme les autres. Quelque part au fond d'elle, Dilandau était toujours présent, et le serait toujours.

A présent, il devait se rendre à l'évidence. Sa sœur était un danger pour elle-même et pour le royaume. Il ne pouvait plus le cacher à présent. Le Seigneur Dan avait vu ce qui c'était passé. Il avait vu sa maison brûlée par Dilandau. Déjà, il le menaçait de livrer Serena à la garde d'Astria, si lui-même ne s'en chargeait pas.

Mais comment pourrait-il trouver la force de livrer sa propre sœur ?


Elise passa les jours qui suivirent à organiser la célébration, et se jeta à corps perdu dans les préparatifs. Mirana ne cessait de lui poser des questions sur Allen et sa sœur, et Elise se contentait de lui donner des nouvelles évasives.

_ J'ai entendu dire que Dryden allait rentrer… fit Elise un jour, pour changer de conversation. Est-ce un retour définitif, ou juste le temps de la fête ?

Le visage de Mirana s'assombrit.

_ Je l'ignore, Elise… tu connais Dryden, il est si imprévisible…

Un soir où les deux sœurs se reposaient sur le balcon de la salle de bal, après une autre journée passées à donner divers ordres et instructions aux cuisiniers, décorateurs, et autres serviteurs du palais en vue de la fête, Mirana tenta d'arracher quelques confidences à sa sœur.

_ Je te trouve changée depuis que tu es revenue de chez Allen…

_ Vraiment ? s'étrangla Elise, en essayant de sourire. Pourtant, je suis toujours la même…

Mirana étudia le visage de sa sœur. Ses traits semblaient plus détendus, plus vivants… moins sévères.

_ Je suis ta sœur, Elise, et je sais reconnaître une femme amoureuse lorsque j'en vois une…

Elise pâlit. Ses doigts tremblèrent malgré elle.

Elle serra les poings.

_ C'est Allen, n'est-ce pas ? insista Mirana, d'un ton étrange.

_ Non, s'empressa de dire Elise. Je n'ai jamais été amoureuse d'Allen… enfin, pas vraiment…

_ Alors quoi ? Est-ce que je le connais ?

Elise serra les dents.

_ Tu m'ennuies avec tes questions, Mirana… Je ne suis pas amoureuse !

Son ton était devenue agressif. C'était la première fois que Mirana voyait sa sœur dans un tel état d'agitation.

_ Tu rougis, Elise… Tu trembles de tous tes membres…

_ Laisse-moi, Mirana… murmura Elise, en s'appuyant contre la balustrade. J'ai besoin d'être seule…

_ Je ne crois pas… Au contraire, je crois que tu as besoin de conseils, Elise…

Mirana prit les mains de sa sœur dans les siennes. Elise eut la sensation d'être redevenue une petite fille, que c'était elle la petite sœur, et que les rôles étaient inversés.

_ Mirana, je suis devenue complétement folle… murmura-t-elle, au bord des larmes. Si seulement j'étais amoureuse d'Allen ! Si seulement… ce serait encore le moindre des maux !

Mirana fronça les sourcils. Quelque chose dans sa réaction laissa présager à Elise qu'elle avait compris. Mais elle eut la délicatesse de ne pas faire de commentaires. Elle avait toujours été beaucoup plus ouverte d'esprit qu'elle. Plus tolérante…

_ Où est le problème, Elise ? Si tu es amoureuse, et aimée en retour… Il y a suffisamment de haine en ce monde…

Sur ce, Mirana prit sa sœur dans ses bras, et Elise se sentit apaisée, en paix avec elle même. Soutenue par sa sœur, elle se sentait plus forte pour affronter le jugement du reste du monde, et son propre jugement vis à vis d'elle même.


Serena passait de plus en plus de temps hors de la maison. Elle partait tôt le matin, enfourchait le cheval d'Allen dans l'écurie, et galopait à travers la prairie toute la journée. A présent, elle ne quittait plus le pantalon, et refusait qu'on la coiffe.

Serena, de son côté, essayait, par ses errances à travers la plaine, d'oublier Elise. Plus que jamais, elle ignorait qui elle était. Quelle était sa place dans ce monde…

_ Suis-je un homme dans un corps de femme…. Suis-je une femme au cœur d'homme… ?

Des questions idiotes tourbillonnaient dans sa tête.

Le souvenir de Dilandau, son esprit, se faisait de plus en plus présent en elle, depuis qu'Elise n'était plus là. Il avait toujours été si sûr de lui, si décidé… qu'elle l'enviait à présent. Il était incapable d'aimer, et n'avait pas besoin d'amour. Son unique ivresse, son unique plaisir, il le trouvait dans la bataille.

Sans doute souffrait-il moins qu'elle à ce moment précis…

Serena arrêta la course de son cheval. A l'horizon, les montagnes de Floresta s'élevaient. Elle approchait de la frontière de l'ancien empire Zaïbacher. A quelques kilomètres de là, se trouvait le fortin de son frère.

C'était ici, à cet endroit précis, qu'elle avait été enlevée, il y a de cela 10 ans. Elle jouait avec Lily, sa poupée. Et puis une odeur infecte avait envahit l'atmosphère.

Une ombre avait surgit de nulle part. Le visage d'une créature s'était penché vers elle.

C'était un sorcier morphe. Une race presque éteinte sur Gaïa, massacrée par les hommes.

Il l'avait ramenée auprès des sorciers.

Et depuis ce jour, elle avait haï cette race.

Et c'était Dilandau qui l'avait vengée, en tuant Zongi, lui même sorcier morphe. Elle n'en avait jamais parlé à personne. C'était resté un secret entre elle et Dilandau. Une vengeance commune, dont elle n'était guère fière, et qui allait peser toute sa vie sur sa conscience. Car elle n'avait rien fait pour l'empêcher. Rien.

Parfois, elle parvenait à faire entendre raison à Dilandau, à l'empêcher de répandre la destruction. Elle avait été sa bonne conscience, en quelque sorte. L'âme qu'il n'avait pas.

Dilandau l'avait toujours protégée. A travers lui, elle était invulnérable.

Et aujourd'hui… elle n'était plus qu'une frêle jeune fille. Faible, dépendante de l'affection d'autrui, et que personne ne semblait capable d'aimer.

Personne à part Jajuka, qui n'était lui même pas humain, et que tout le monde rejetait. Jajuka, son protecteur, qui l'avait aimée comme un grand frère…

A cet instant précis, elle aurait voulu rejoindre les Chevaliers du Dragon et Jajuka. Eux qui s'étaient sacrifiés pour que Dilandau vive.

Pour qu'elle vive.

_ C'est peut-être avec eux qu'est ma place…

Mais quelque chose la fit rentrer à la maison.

Un oiseau.

Un oiseau blanc dans le ciel, qu'elle suivit, et qui la ramena vers son frère.

Un oiseau qui lui rappelait Elise…


Lorsqu'elle rentra chez elle, Allen l'attendait dans le salon, et paraissait soucieux.

_ Serena, je crois qu'il faut que nous parlions…

Il ajouta sur un ton étrange :

_ … que nous parlions d'égal à égal…