Les Mangemorts n'abandonnèrent pas l'idée de reprendre Glasgow; durant plus de deux semaines, ils devaient multiplier les assauts sans discontinuer, faisant vaciller l'Ordre plus d'une fois.

Le lendemain de leur victoire, Hermione se retrouva affectée à la réorganisation de la ville, avec Cooper, Maugrey et Ron. La majorité des habitants accueillirent leur victoire avec un réel soulagement – plusieurs jeunes femmes s'étaient jetées au cou de Ron et de Cooper en les appelant leurs sauveurs – mais Hermione ne put s'empêcher de serrer les dents lorsqu'ils croisèrent l'homme qu'elle et Cooper avaient rencontré lors de leur arrivée à Glasgow. Il leur serra la main avec un sourire hypocrite, arguant qu'il les avaient soutenus de tout cœur durant l'occupation des Mangemorts, et la jeune femme crut un moment que Cooper allait le gifler.

-On se calme, murmura t-elle en lui prenant discrètement la main tandis qu'ils repartaient.

-Foutus collabos, grogna Maugrey. Il y en a partout.

Ron haussa les épaules, l'air fataliste, et se dirigea vers un immeuble qui avait subi des dégâts considérables. Son amie l'aida à remettre le bâtiment d'aplomb tandis que les deux autres Phénix apportaient un paquet contenant plusieurs fioles de soins et une Alarme modifiée à ses occupants.

C'était leur façon d'assurer leurs positions sur la ville; en aidant les habitants à réparer les dommages occasionnés par leurs sorts, ils se posaient en sorciers responsables, et en leur permettant de les appeler en cas de problème, ils s'assuraient des yeux et des oreilles fidèles dans toute la ville.

-Reparo maxima... Sigeleum... Vivacera locus... Dis, Hermione, tu ne trouves pas que c'était un peu facile, de leur reprendre la ville ?

-Cerneo porta. Je ne sais pas, Ron. C'était loin d'être du gâteau, mais ça aurait pu être bien pire – c'est vrai que personne n'est mort. On les a pris par surprise, bien sûr, mais ça me surprend aussi qu'ils aient été aussi peu organisés.

-C'est surtout qu'ils n'étaient pas nombreux, commenta Cooper en observant leur travail. En voilà, un beau ravalement de façade !

Ron fronça les sourcils en se retournant vers son condisciple.

-Comment ça, pas nombreux ? Excuse-moi, mais j'ai eu l'impression d'en affronter un certain nombre...

-Il y en avait un paquet qui auraient dû être là et qui n'y étaient pas, expliqua le Phénix. Les Lestrange, Yaxley... En fait, la plupart des meilleurs.

-Exact, confirma Maugrey en s'approchant d'eux. Et pour être franc, je n'aime pas ça. Ces fils de troll doivent être en train de préparer quelque chose. Bon, Weasley et Branstone, finissez de réparer les maisons et dites aux gens d'être à sept heures sur la place au coin de la rue si ils veulent savoir comment on organise leur défense. Granger, viens avec moi, on va retrouver ta brigade.

-Où sont-ils ? s'enquit la jeune fille en trottinant pour rattraper le vieil Auror.

-A la Nécropole, expliqua Maugrey. Ils ne vont pas tarder à retourner au QG et Jones m'a demandé à ce que tu rentres avec eux. Au fait... tes côtes ?

-Ça va, fit Hermione en haussant une épaule. Madame Pomfresh a dit que cette fois-ci, elles mettraient moins de temps à se ressouder, comme ce n'est pas une blessure magique.

Le Phénix grogna.

-Des fois, je me demande quand même ce qui se passe dans ta tête. Greyback ne te lâchera plus, maintenant. Tu vas avoir intérêt à toujours garder un œil fixé derrière toi, et à t'entraîner très dur, Granger. C'est un sacré adversaire que tu t'es dégoté.

-Je n'avais pas le choix, se défendit Hermione. Enfin, si, je l'avais, mais...

L'œil magique tourna vers elle, et elle lâcha :

-Il y avait Remus, vous comprenez. Et...

-Ça va, Granger. Je le sais, que t'as le béguin pour lui. Mais à l'avenir, débrouille-toi pour que tes bons sentiments ne te mettent pas dans une situation pareille, bon sang.

La jeune femme eut l'impression qu'un poing comprimait son estomac, et elle répliqua par réflexe d'une voix trop aigüe :

-Je n'ai pas le béguin pour Remus !

Le vieil Auror éclata de rire.

-Ça fait trente ans que je traque et que j'interroge les criminels. Je sais encore lire sur le visage d'une gosse comme toi, Granger.

Hermione ouvrit la bouche pour protester, mais elle la referma, et demeura coite, affreusement gênée.

Leur arrivée au cimetière fut comme une libération.

Hatter se leva d'un bond en voyant les deux Phénix passer le portail de la Nécropole.

-Ah, Hermione ! Comment tu te sens ?

-Bien, répondit-elle franchement. Et toi ?

-Pomfresh et Emmeline ont été géniales, fit le Phénix en montrant son avant-bras bandé. Elles finissent de s'occuper de Sturgis, là.

-Qu'est-ce qui lui est arrivé ? s'enquit Maugrey en s'asseyant sur une tombe.

Hatter haussa une épaule.

-Il s'est fait taillader. Quant à savoir quel sortilège ces chiens ont utilisé, va savoir.

Hermione s'approcha de son condisciple blessé; allongé sur un matelas conjuré à la hâte par l'infirmière, il observait d'un air inquiet les deux sorcières recoudre une plaie sur sa cuisse.

-Vous avez besoin d'un coup de main ? demanda t-elle.

-Non, ça ira, répondit Emmeline en badigeonnant la peau d'une lotion translucide. Mondingus a décidé de nous servir d'aide de camp, on s'en sort parfaitement comme ça.

-Monsieur Podmore, pour l'amour du ciel, restez immobile, râla Madame Pomfresh en tapant sur sa jambe. Vous ne sentez rien !

-Ouais, marmonna Sturgis.

Hermione sourit, puis s'écarta pour laisser passer Mondingus qui revenait, chargé d'un ballot de bandages.

-S'lut Granger.

-Salut Ding.

-Ah, merci Mondingus, fit Emmeline en prenant les pansements des mains de l'escroc.

-D'rien. J'peux encore aider ?

Hermione retint un sourire en remarquant l'air légèrement rêveur qu'arborait le Phénix en contemplant la sorcière.

Relevant la tête, elle aperçut John et Dirk quelques mètres plus loin, aussi se releva t-elle pour les rejoindre.

-Hermione, la salua John. Alors, ça se réorganise ?

-On y travaille, répondit sa camarade. Il faudra qu'on surveille de près ceux qui ont soutenu les Mangemorts, par contre...

-On se calme, jeune fille, fit Dirk. Écoute, Hermione. Moi aussi, ça m'est arrivé de mettre tout l'Ordre dans la bouse de dragon à cause d'un plantage en règle, d'accord ? Mais se harceler de tâches à faire pour avoir l'impression de se rattraper, ce n'est pas la bonne solution. En reprenant la Nécropole, toi, Harry et Ron, vous avez sauvé la bataille. Et en plus tu t'es fait Greyback dans la foulée. Tu en as largement fait assez. Là, dès que Cooper nous rejoint, on rentre au QG et on s'offre une journée entière de repos. D'accord ?

-D'accord, accepta la Phénix avec un sourire léger, touchée par la compréhension de son condisciple. Et les autres...

-Ils se débrouillent. On ramène déjà l'autre ordure, ils peuvent bien s'occuper du reste.

Hermione fronça les sourcils.

-Maugrey ne t'a pas dit ? s'étonna John. Macnair nous a filé entre les doigts pendant la bataille, mais on a eu Rookwood !

D'un geste du bras, l'homme désigna un mausolée derrière eux; la jeune femme le contourna, et découvrit en effet, attaché à une des colonnes, un Mangemort assis à même le sol. Debout près de lui, Morag le surveillait d'un œil mauvais.

-J'y crois pas, fit une voix excitée derrière la Phénix. Alors on en a chopé un !

-Cooper, fit Dirk. On est tous là, ça y est ?

-Non, le contredit John. Hestia nous rejoindra au QG, elle devait voir quelque chose avec Severus.

Le Mangemort ricana, une expression condescendante sur le visage.

-Est-ce mignon, d'être aussi naïf. Ou alors, est-ce que vous donneriez dans l'échangisme, chez les Phénix ?

-Pardon ? fit posément John Goldstein.

-Oh, non, rien. Après tout, Severus est un type bien, c'est connu. Ce n'est pas comme si il en avait toujours pincé pour ta copine, hein ?

Rookwood fit un clin d'œil faussement complice à John.

-Augustus Rookwood, fit Hatter d'une voix lasse en les rejoignant. Tu as toujours été sacrément doué pour énerver les gens, mais avec lui, ce n'est même pas la peine d'essayer, tu sais.

-Loin de moi l'idée de vouloir semer la zizanie dans votre groupe, se défendit le Mangemort d'un ton railleur.

-Laissez, les enjoignit Cooper à voix basse. Il rira moins quand on s'occupera de lui. Pour une fois qu'on va pouvoir être à l'avant-première des plans de Voldemort...

-Compte là-dessus, rétorqua tranquillement Rookwood en s'adossant plus confortablement à sa colonne.

-Oh oui, on compte sur toi, murmura Cooper en s'accroupissant près du prisonnier. Et tu sais ce que je me dis, fils de pute ?

-Comment veux-tu que je le sache, pauvre cloche ? demanda le Mangemort en levant les yeux au ciel. La légilimancie, c'est plus facile avec une baguette. Remarque, si tu me la rends, je veux bien jouer le jeu...

Le Phénix plaqua sa baguette contre la gorge du prisonnier, et la fit courir le long du col de sa chemise.

-Que je serais bien tenté de commencer dès maintenant à te faire cracher ce que tu sais...

Hermione eut les sangs glacés par la malveillance du ton de son condisciple.

-Cooper, fit-elle d'une voix qui claqua comme un fouet.

D'un mouvement lent, son condisciple se releva et se tourna vers elle.

-Ça ne sert à rien, murmura la jeune femme entre ses dents. D'une, parce que ça m'étonnerait qu'il sache quoi que ce soit – ce n'est pas un intime de Voldemort, je ne vois pas pourquoi il serait au courant de ce qui ne le concerne pas directement, et de deux... C'était un Langue de Plomb. Son métier, pendant vingt ans, ça a été de se taire. Alors je ne sais pas quelle... formation ils reçoivent, mais il ne dira rien, ça c'est certain.

-Perspicace, la gamine, commenta le Mangemort en coulant un regard intéressé vers la Phénix. Alors vous avez vraiment quelques flèches, dans le lot. On commençait à en douter, vous savez.

-C'est réciproque, rétorqua Cooper. On verra ça au QG. Portus !

Une pierre à côté d'eux se mit à luire d'un éclat bref. Hatter la ramassa, et la tendit devant lui pour que tous les Phénix puissent la toucher. Cooper et Morag tenaient fermement le Mangemort toujours enchaîné.

-A trois, compta posément leur chef de brigade. Un, deux...

Un crochet se planta dans le nombril d'Hermione, et dans un tourbillon de couleurs, ils disparurent.

III

-Maugrey !

L'Auror se retourna vivement, baguette sortie, et grogna en découvrant Harry.

-Potter. Qu'est-ce que tu veux ?

-Il faut qu'on vous dise quelque chose, avec Ron et Hermione, avoua le jeune homme.

-Granger est retournée au QG et Weasley fait de la maçonnerie. T'as besoin d'eux pour parler ?

-Euh, non, reconnut le Phénix. Ça aurait été mieux qu'Hermione soit là, mais...En fait, on voulait vous en parler avant, mais on ne voulait pas perturber les autres pendant la bataille.

-Accouche, gronda le vieil Auror, mi-intrigué, mi-inquiet.

Harry expira profondément, puis se lança.

-Hermione a rencontré Rokmorpk, juste avant qu'on scelle la Nécropole.

Maugrey blêmit brusquement, et il resta silencieux pendant un moment.

-Oh mais ça s'est bien passé, ajouta précipitamment le jeune homme. Apparemment, ils se sont bousculés, et ils ont discuté magie, c'est tout.

-Quoi ? siffla le Phénix. Tu te fous de moi, Potter ?

-Je vous assure que non ! Elle nous a dit qu'il n'avait absolument pas été agressif, plutôt... poli, en fait.

-Poli ? répéta le vieil Auror.

-Moi aussi ça m'a surpris, reconnut Harry. Mais enfin, c'est positif, non ?

Manifestement, ce ne l'était pas pour Maugrey, qui sortit maladroitement de sa poche une Alerte à laquelle il conféra un éclat blanc, avant de saisir le jeune homme par le bras et de transplaner sur le champ.

Il y eut un moment de cafouillage lorsque l'intégralité des membres de l'Ordre se matérialisèrent sur le perron du 12, square Grimmaurd.

-Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? rugit Maugrey en entrant dans le salon du QG, agrippant toujours le poignet d'Harry. Granger !

Hermione sentit ses jambes se dérober sous elle, et le visage de Greyback s'imprima dans son esprit. Elle se releva d'un bond du canapé sur lequel elle s'était assise.

-Quoi ? s'enquit-elle.

-Potter m'a dit que tu avais rencontré Rokmorpkh !

Un silence s'installa sur le Quartier Général, tous les yeux fixés sur la jeune femme.

Cette dernière ressentit un brusque soulagement, et expliqua d'une voix posée sa rencontre avec le mage.

-Et c'est maintenant que tu nous le dis ? siffla Remus.

-On ne voulait pas créer de la panique pour rien, répliqua brutalement Hermione. Tout le monde avait déjà suffisamment à penser comme ça.

-Tu flirtes un peu trop souvent avec le danger à mon goût, en ce moment, Granger, gronda Maugrey. Est-ce qu'on peut encore seulement te faire confiance, hein ?

Cooper explosa.

-Oh, Fol Œil, tu arrêtes ton cirque, oui ? Traite-la de traîtresse, pendant que tu y es !

Un élan de protestation parcourut les membres réunis. Les récriminations les plus vives provenaient de la brigade du Crépuscule; avec un malaise grandissant, Hermione leva la main.

-Ça suffit, fit-elle d'une voix tranchante.

Sans quitter Maugrey des yeux, elle porta sa baguette à sa tempe et extirpa son souvenir du mage.

-Hermione, on te fait confiance ! s'opposa Hatter. Si on commence à douter les uns des autres, on est foutus !

-Non, l'arrêta la jeune femme. Je n'ai rien à cacher. Et puis c'est mieux que vous le voyiez tous, il y a peut-être quelque chose qui m'a échappé...

Priant intérieurement pour que nul ne remarque son mal-être, elle tendit sa baguette vers Dumbledore, qui recueillit le filament argenté dans une fiole pleine d'une potion translucide.

Tandis que le liquide projetait dans l'air les images d'une ruelle derrière la Nécropole, captivant ses condisciples, elle se rassit lourdement sur le canapé, le cœur au bord des lèvres et les genoux tremblants. Ce n'était pas au mage noir qu'elle pensait.

« Traîtresse », se répétait-elle. « Traîtresse. Traîtresse. » « Comment est-ce qu'ils peuvent encore me faire confiance ? »

Elle se serait mordue la lèvre jusqu'au sang si Harry ne lui avait pas doucement pris la main, avec un regard rassurant.

« Ce n'est rien », essaya t-elle de se convaincre. « Je ne leur cache rien... d'utile... Ça ne concerne que moi, pour l'instant. Inutile de les faire paniquer... Je ne les trahis pas...»

-Qu'est-ce qu'il t'a dit, à la fin ? s'enquit Tonks aussitôt le souvenir revenu dans la fiole.

-Je ne sais pas, répondit Hermione en haussant les épaules. J'avais d'autres priorités à ce moment-là. Harry et Ron avaient besoin d'aide...

Le cadet Weasley lui adressa un clin d'œil, puis vint se positionner derrière elle, les mains appuyées sur ses épaules.

-Je crois que nous sommes tous d'accord pour dire qu'on a pété les plombs pour rien ? suggéra Ron avec un tact inhabituel.

Tous acquiescèrent avec une certaine gêne.

-Tu nous aurais prévenus s'il s'était produit quelque chose de plus grave... ou si tu avais été en danger, fit Maugrey.

Hermione hocha vigoureusement la tête.

-En tout cas, il t'apprécie, c'est clair, remarqua Remus. Ta courtoisie était sans doute une bonne chose. Une très bonne chose.

Plus ou moins inconsciemment, la jeune femme essayait de se convaincre que ce que son condisciple disait du mage s'appliquait aussi à Greyback; elle savait bien, toutefois, que sa réaction eût été bien différente s'il s'était agi du loup-garou.

-Bien, conclut Dumbledore. L'affaire est donc close, à ce qu'il semble.

-C'était quand même mieux de convoquer tout le monde, concéda Cooper avec un regard en direction de Maugrey. Comme ça, on en est tous au même point...

Le vieil Auror émit un grommellement d'assentiment.

-Allez regagner vos postes, ordonna t-il, son œil magique balayant l'assemblée.

Les membres de l'Ordre se dispersèrent peu-à-peu, commentant entre eux le souvenir d'Hermione.

-Je retourne à Glasgow avec Dedalus, expliqua Harry à ses amis. On organise une série de réunions pour tenir les gens au courant de ce qu'on fait.

-Vous avez pensé aux collabos ? s'enquit Ron.

-C'est purement politique, répondit laconiquement Dedalus en posant son haut-de-forme sur sa tête. Histoire de leur donner l'impression de participer. C'est hors de question de les faire rentrer dans nos plans, évidemment.

Ron et Hermione hochèrent la tête.

-J'irais bien m'entraîner, fit la jeune femme.

-Hors de question, répliqua Dirk d'un ton sans réplique en s'affalant sur un fauteuil. Hermione, aujourd'hui, tu prends du temps pour toi. Pour toi, point. Le repos, tu connais ?

-C'est quand on dort trois heures par nuit ? proposa Ron en imitant la voix de son amie.

Hermione lui donna une bourrade amicale, puis se passa la langue sur les lèvres, et se tourna vers Maugrey.

-Je peux aller faire du shopping ?

-Ne compte pas sur nous pour t'accompagner, s'esclaffa Ron avec une grimace. Je ne me suis toujours pas remis de la fois où Ginny voulait « juste une nouvelle paire de chaussures, Ron ! »

-Où ? interrogea le vieil Auror.

-Le Londres moldu, répondit la jeune femme. Il y a plus de choix, et il y a moins de risque de tomber sur un Mangemort au détour du rayon lingerie...

-Ça, c'est pas dit, fit Cooper avec un sourire entendu. En fin de compte, je vais peut-être t'accompagner...

-Il me faut des chaussures, d'abord, répliqua sa condisciple.

-Aux abris, camarade, fit Ron avec un sérieux redoutable. Crois-moi, tu ne veux pas vivre ça.

Le Phénix leva les mains en signe de capitulation.

-Pas de problème, accepta Maugrey. Mais tâche de rentrer avant demain, chaussures ou pas.

Hermione éclata de rire, rassérénée par son raccommodement avec le Phénix.

A peine Ron eût-il vu sa meilleure amie quitter le Quartier Général d'un pas guilleret qu'Emmeline l'interpella.

-Ronald ! Excuse-moi, tu es occupé ?

Il secoua la tête en signe de dénégation, observant sa condisciple : elle se déplaçait de façon étrangement raide et précautionneuse.

-Tu as un problème ?

Emmeline acquiesça, l'air soulagé.

-Je crois que j'ai fait un faux mouvement hier, j'ai quelque chose de bloqué dans le dos.

Ron lui signifia d'approcher d'un geste. Il s'entendait bien avec la sorcière; elle était une des rares à utiliser son prénom complet pour l'adresser à lui, et s'il avait cru au début que c'était une marque de distanciation, il avait fini par développer une réelle amitié avec elle, à force de parties d'échecs et de soins dispensés à leurs camarades.

Emmeline fit glisser sa chemise à terre sans la moindre gêne, et Ron se pencha sur le dos de sa consœur.

-Là ? demanda t-il en posant l'index sur une bosse étrange juste en-dessous de l'agrafe de son soutien-gorge.

La sorcière tressaillit.

-Oui.

-Bon, fit le cadet Weasley en faisant courir ses doigts sur les muscles.

Se sentant observé, il releva la tête, et découvrit Mondingus en train de les scruter derrière un journal qu'il tenait à l'envers.

Ron sourit.

-Hé, Ding.

L'escroc sursauta, et le défia du regard.

-Quoi ?

-Il paraît que t'as aidé Emmeline et Madame Pomfresh, hier.

-Et alors ? demanda le Phénix avec un haussement d'épaule faussement indifférent.

-Alors je trouve ça chouette qu'on soit plus nombreux à être capable de soigner les copains. Tu ne voudrais pas m'aider ?

Emmeline tourna la tête vers son condisciple, et il déglutit visiblement, avant de gratter son menton mal rasé d'un geste frénétique.

-J'sais pas faire c'que tu fais, moi, Weasley.

-Ben je vais t'apprendre. Amène-moi le flacon d'huile qui est là-bas, tiens.

Mondingus jeta à Ron un regard lourd de sens, entre la malédiction et la reconnaissance, lorsqu'il s'agenouilla près de ses deux condisciples.

-Tu vois, elle s'est tordu un muscle, là. La première chose à faire, c'est de détendre la zone enflée sur toute la longueur. Comme ça...

Tandis que Ron observait la rougeur grandissante sur les joues de l'escroc qui appuyait avec une douceur nerveuse sur la peau de leur camarade, il songea, amusé, qu'il n'aurait pu trouver plus belle vengeance pour tous les coups fourrés que l'homme leur avait fait subir.

La vie au sein de l'Ordre était ce qu'elle était, mais il y avait décidément des moments qui valaient la peine d'être vécus.

Pendant ce temps, Hermione s'était rendue dans le Londres moldu à partir du Chaudron Baveur, et avait acheté la première paire de chaussures qu'elle avait aperçue, sans même prendre la peine de les essayer, avant de les fourrer dans son sac. Elle n'avait pas l'intention de perdre son après-midi à flâner entre les rayons; avec des coups d'œil précautionneux, elle se hâta de rejoindre une impasse déserte.

Elle expira profondément, puis transplana.

Elle ne rouvrit les yeux que quelques instants après avoir atteint sa destination.

La forêt était toujours aussi humide et macabre; elle parcourut la lisière des arbres du regard, puis s'assit en tailleur sur un rabat de son manteau. Elle espérait que le loup-garou se montrerait, cette fois. Prise d'une inspiration, elle fit léviter quelques cailloux autour d'elle, puis conjura une flamme volante, qu'elle éteignit brusquement lorsqu'elle entendit un craquement de bois entre les arbres.

Elle se releva d'un geste souple; Greyback avait sans doute senti que quelqu'un utilisait la magie sur son territoire. Néanmoins, elle eut beau fixer l'orée du bois, rien d'autre ne se manifesta. Elle jura entre ses dents, certaine d'avoir entendu quelque chose.

A pas précautionneux, elle s'avança vers les arbres.

-Greyback ?

-Hermione Granger.

Elle se retourna d'un bond, manquant de trébucher sur une racine.

Le loup-garou se tenait derrière elle, à l'opposé de l'endroit où elle avait entendu le craquement.

-Vous m'avez fait peur.

-J'ai vu, commenta le loup-garou en s'approchant d'elle.

Hermione le détailla brièvement du regard; il lui semblait que sa démarche était légèrement claudicante, mais la nonchalance de l'homme rendait tout constat difficile.

-Une corneille, fit-il en désignant du menton la direction dans laquelle Hermione s'était dirigée. Je doute que ce soit elles que tu sois venue voir.

-Effectivement, marmonna la jeune femme en reculant vers le centre de la clairière.

-Tu ne risques rien si je suis dans les parages. Enfin, façon de parler. Elles n'approchent pas les loups-garous.

Hermione releva les yeux vers le lycanthrope. Amusé, il l'observait en silence.

-J'ai vaguement l'impression qu'il faut systématiquement qu'on se batte pour que tu viennes, fit remarquer Greyback au bout d'un moment. Je vais t'attaquer plus souvent.

-Je suis venue avant Glasgow, répliqua Hermione. Je suis restée un moment, mais il y a eu cette fichue brume...

Elle se tut, se souvenant que le loup-garou n'appréciait pas les remarques portant sur l'absence de magie de sa forêt.

-Ah, murmura Greyback. Oui, j'ai été très occupé, à ce moment-là.

Hermione retint la question qui lui brûlait la langue, se doutant qu'il était question d'une opération des Mangemorts.

D'un signe de la main, le loup-garou lui fit signe de le suivre, et s'enfonça entre les arbres.

-Bien joué, à propos, commenta t-il en écartant une branche épineuse du revers de la main.

Hermione remarqua que le poignet du lycanthrope était immobilisé par un bandage qui continuait sous la manche de son manteau.

-Pour Glasgow, précisa t-il en jetant un regard à la jeune femme. Vous avez bien mené votre affaire, il faut le dire.

-Voldemort devait être furieux, murmura Hermione.

-Assez, reconnut Greyback. J'ai entendu dire qu'un certain nombre avaient eu des problèmes avec lui.

-Et vous ?

Le loup-garou secoua la tête.

-J'étais juste de passage. J'étais ailleurs, comme je t'ai l'ai dit. Ceci dit, je ne regrette pas d'avoir répondu à son appel. Tu t'es bien défendue, fillette. Ça faisait longtemps que je n'avais pas eu un combat comme ça avec un humain. Encore plus avec une humaine.

Hermione eut un sourire désabusé.

-Parce qu'en plus d'être raciste, vous êtes sexiste ?

-Et égoïste, et totalitaire... Autant cumuler, tant qu'à faire.

La jeune femme secoua la tête, amusée.

-C'est moi qui vous ai blessé ?

-Hmm ? Oh, ça ? fit le lycanthrope en levant sa main. Non, gamine, désolé. Il en faut un peu plus pour blesser un vieux loup comme moi.

-C'est-à-dire ? s'enquit la jeune femme, légèrement vexée par la légèreté du ton de Greyback.

-Un autre vieux loup, répondit tranquillement ce dernier.

Hermione s'immobilisa.

-Vous vous battez... entre loups-garous ?

-Qu'est-ce que tu crois ? Qu'on est tous amis et qu'on a tous la même façon de voir les choses ?

-C'est un peu ce que vous m'aviez fait comprendre, se défendit la jeune femme. Que les loups-garous étaient un peuple, et que vous défendiez leurs intérêts à tous.

Greyback tiqua.

-Bien envoyé, reconnut-il. Mais je défends vraiment leurs intérêts, qu'ils s'en rendent compte ou pas.

-Ben voyons, railla la jeune femme. Et en attendant, vous détruisez tous ceux qui se mettent en travers de votre chemin, je suppose ?

-Tu vois que toi et moi, on se comprend. Mais malheureusement, non, pas tous. Je ne peux pas. Quel genre de chef ferait un type qui massacre ses semblables ?

-Un chef raciste, sexiste, égoïste et totalitaire, suggéra Hermione, un sourire frémissant sur ses lèvres.

Le loup-garou grogna.

-Tu me cherches, Granger ?

-C'est vous qui avez commencé... Donc si je comprends bien, malgré tout, vous avez une morale ?

-Non. Sois gentille, ne m'insulte pas. Mais par contre, on a des lois.

-C'est vrai ? l'interrogea Hermione, estomaquée.

-Première loi, répliqua Greyback. Un loup ne ment jamais.

La jeune femme secoua la tête.

-J'ai du mal à croire qu'une société puisse exister sans mensonge.

-Parce que t'es humaine, et que ton espèce est trompeuse.

Hermione chassa l'argument d'un revers de la main.

-Mettez ça de côté, et expliquez-moi, franchement. Comment est-ce qu'on peut vivre sans jardin secret ? Sans possibilité de garder des choses pour soi ?

-Ça serait impossible pour vous, admit le loup-garou, mais nous, nous savons où sont les limites dans les questions qu'on pose aux autres. Et dans le cas contraire, rien ne nous interdit de refuser de répondre.

Hermione se tut un instant, essayant d'imaginer le tableau que lui présentait Greyback.

-C'est vrai que moi, j'aurais du mal à faire sans, marmonna t-elle pour elle-même avec amertume.

-Vraiment ? C'est drôle, tu me semblais assez franche, justement, comme gosse. A qui est-ce que tu mens, alors ?

-A des gens à qui je ne devrais pas mentir, éluda t-elle, mal à l'aise. Expliquez-moi, si vos lois vous interdisent de tuer vos semblables, pourquoi vous vous êtes battu contre un d'entre eux ?

Le loup-garou soupira.

-Il y a des circonstances. Un loup peut défier le chef de son clan, un chef de clan peut défier un autre chef de clan...

-Et ça arrive souvent qu'on remette votre autorité en question ?

Un sourire amer passa sur les lèvres pâles de Greyback.

-Tout le monde n'est pas convaincu que Voldemort gagnera la guerre.

La jeune femme réfléchit un moment, analysant ce que le loup-garou venait de lui révéler. Elle avait vaguement l'impression qu'une opportunité se dessinait devant elle; elle était néanmoins incapable de voir par où la prendre.

-A ton tour de me répondre, Granger. A qui est-ce que tu mens ? Ça crève les yeux que ça te ronge de l'intérieur...

-A l'Ordre, avoua t-elle brusquement.

-Ce n'est pas beau, ça, fit Greyback avec un sourire en coin, dévoilant ses crocs. Et quels noirs secrets est-ce que tu leur caches ? Un cadavre dans le placard ?

-Ce serait presque plus simple.

-Quelque part, c'est rassurant pour moi que tu ne sois pas totalement leur lèche-botte. Ça m'aurait vraiment ennuyé que tu m'envoies une délégation de petits Phénix avides de chasser du loup.

-Aucun risque, soupira la jeune femme. Ils ne sont au courant de rien, pour vous.

-Tant mieux... Attends. Rien comment ? s'enquit soudainement le loup-garou, l'expression de son visage brusquement changée.

-Rien de rien, lâcha Hermione, ni du fait que vous m'avez épargnée il y a deux mois, ni de comment je suis revenue, ni... Ni de rien.

-Là, c'est moi qui ait du mal à y croire, murmura le loup-garou en s'avançant vers elle. Tu es en train de me dire que personne ne sait où tu es, que tu n'as pris aucune précaution, qu'en clair, quoi qu'il t'arrive ici, personne n'en saura rien ?

La jeune femme recula d'un pas, et sentit la peur grimper brusquement dans son ventre.

-Que voulez-vous qu'il m'arrive ? tenta t-elle de plaisanter.

-Ça.

Avant qu'elle n'ait pu s'en rendre compte, Greyback était sur elle. Elle eut beau se débattre, elle ne put l'empêcher de la plaquer contre un chêne centenaire. Immobilisant ses jambes d'un genou, il la saisit d'une main à la gorge, et entreprit de l'autre de défaire la fermeture éclair du manteau de la jeune femme. Hermione tenta désespérément d'atteindre son couteau, glissé dans sa botte, mais le corps du lycanthrope plaqué contre le sien l'empêchait de se baisser. Sentant l'oxygène commencer à manquer, elle agrippa la main du loup-garou qui lui enserrait la gorge comme un étau, oubliant son poignard, oubliant l'air froid qui se glissait entre les pans ouverts de son manteau, seulement concentrée sur sa survie. Le dos pressé contre l'écorce pourrissante de l'arbre, la jeune femme tenta désespérément de se libérer de la poigne du loup-garou; ce dernier ne parut même pas le remarquer. La fureur le disputait à la peur dans l'esprit de la jeune femme; elle parvint à croiser le regard de l'homme, et elle sentit ses jambes se dérober. Il n'y avait plus aucune trace de civilité dans les yeux de Greyback, rien que la démence, et un visible plaisir. Étouffant à moitié, elle continua à s'efforcer de desserrer l'emprise qu'il exerçait sur sa gorge; elle crut y être parvenue lorsqu'il lâcha prise, mais le lycanthrope se plaqua à elle, immobilisant toujours son poignet, et entreprit de parcourir la peau meurtrie de son cou du bout des crocs. Hermione sentit son cœur manquer un battement lorsqu'il commença à glisser une main paresseuse sous son T-shirt. Un grondement animal parcourut la poitrine de l'homme, se répercutant dans le corps de la jeune femme. Serrant les dents, elle retint ses larmes, et s'obligea à essayer de dégager une de ses jambes. Si jamais il relâchait sa prise ne serait-ce qu'un instant, elle pouvait l'écarter d'un de ces coups de pied qui faisaient sa spécialité, elle pouvait atteindre sa lame, elle pouvait se débarrasser de la menace que représentait le loup-garou...

Elle crut défaillir lorsqu'elle sentit la langue râpeuse de Greyback glisser le long de sa gorge. Elle sentait le souffle profond du loup-garou sur sa peau meurtrie; avec un grognement de délectation, l'homme huma l'odeur de son cou, et Hermione tenta le tout pour le tout.

-Vous ne voudriez pas arrêter de me renifler ? C'est assez gênant, fit-elle d'une voix glaciale.

Greyback releva la tête, et la fixa avec un regard où la stupeur le disputait à la faim.

Sans la lâcher, il recula son visage de quelques centimètres, et la considéra quelques instants.

-Je pourrais te tuer, Granger, murmura t-il d'une voix encore plus rauque qu'à l'ordinaire. Je pourrais te tuer en serrant les doigts. Ou bien je pourrais m'amuser un peu avec toi, avant, histoire de savoir quel goût a cette jolie peau si douce et combien de temps tu tiendrais avant de supplier que je t'achève. Je pourrais faire de toi ce que je veux, et personne n'en saurait jamais rien. Alors dis-moi, Granger... Qu'est-ce qui m'en empêche ?

Hermione resta muette quelques instants, réfléchissant à toute allure.

-A vous de me le dire, finit-elle par dire.

Une étrange expression passa sur le visage du loup-garou, et il lâcha prise.

Retenant la nausée qui suivait la peur, Hermione s'éloigna de quelques pas, massant son poignet endolori, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Elle luttait pour empêcher ses jambes de se dérober, consciente que s'il l'attaquait de nouveau, elle n'aurait que quelques secondes pour dégainer son couteau, et que si elle le manquait, son destin serait scellé. Serrant les dents, elle soutint le regard métallique de son adversaire, tous les muscles tendus dans l'attente.

Au bout d'un temps qui lui parut interminable, Greyback sourit.

-Tu es une drôle de gamine, Hermione Granger. Voilà ce qui m'en empêche.

Tournant les talons, il l'invita à le suivre d'un geste.

La jeune femme hésita un moment, puis elle prit conscience de ce que le loup-garou venait de lui avouer, et elle lui emboîta le pas.

« Et si un jour tu ne l'amuses plus, Granger ? ... »

« Il me tuera, Fol Œil. », songea t-elle. « Tout simplement. »

Mais tant qu'elle continuait à le surprendre, elle était intouchable.

Elle marcha au côté du loup-garou pendant un moment encore, silencieusement, puis ils atteignirent une large clairière parsemée de rochers et de buissons d'épine.

Greyback s'assit sur une des roches, et Hermione l'imita.

-Alors, dis-moi Granger. Comment tu t'en sors avec tes Phénix ?

Le ton de l'homme était redevenu courtois et amical, et la jeune femme se sentait profondément déstabilisée par l'inconstance de son humeur.

-Hé bien... Mieux. On n'a pas tué d'autres civils, ça aide. Et vous, vous supportez toujours les lubies de Voldemort ?

Le loup-garou sourit.

-Elles valent bien celles du vieux Dumbledore. Tu ne serais pas si dépaysée que ça.

-Ben voyons, grinça Hermione. Le massacre de moldus ne fait pas partie de mes passe-temps, je regrette. Et accessoirement, je suis une Sang-de-Bourbe, je vous rappelle.

-C'est tellement absurde, cet entêtement que vous mettez à classer vos sangs.

-Euh, c'est vous qui défendez l'idée que les Sang-purs sont les maîtres du monde...

- Pas moi, en tout cas. J'aurais du mal. Mon sang à moi n'est même pas humain. Alors franchement...

Hermione sourit, avec un infime soulagement.

-Qu'est-ce que vous foutez chez les Mangemorts, alors ?

-Je tue, répondit sincèrement le loup-garou. Apprivoiser ses instincts, pour un loup-garou qui se respecte, c'est monstrueux. Et puis... Granger, je voudrais que tu te demandes quelque chose. Réfléchis. Prends ton temps pour me répondre. A ton avis, comment ça s'est passé pour Lupin quand il a rejoint votre Ordre ?

La jeune femme haussa les épaules en signe d'ignorance.

-Comme pour tout le monde, je suppose.

-J'en doute. Réfléchis mieux que ça, Granger. Tu connais bien Lupin, il me semble. Tu sais ce qu'il était avant de vous rejoindre.

-Ça a du être... un soulagement, hasarda Hermione. De retrouver une situation stable.

-La jeune fille vertueuse, fière de ses bonnes actions... Et pour lui, Granger ? Tu penses vraiment que c'est le soulagement qui l'emportait ?

-Je ne sais pas, hésita t-elle.

-Moi, quand j'ai rejoint les rangs de Voldemort, il m'a promis, devant tous ses larbins, qu'on profiterait directement des victoires qu'on permettrait. Il a besoin du soutien des miens, autant que j'ai besoin de lui. J'ai pu recevoir la Marque des ténèbres en gardant la tête plus haute que jamais. Dis-moi, Granger. Est-ce que tu crois que Dumbledore a besoin de Lupin ? Est-ce que tu crois que quand il a rejoint l'Ordre, il a reçu autre chose que de la pitié ?

-Remus est un excellent combattant, protesta Hermione. Il est...

-Est-ce qu'il avait seulement le choix ? Qu'est-ce qu'il est, aujourd'hui, sans vous, hein, Granger ? Il n'a pas de famille, pas de peuple, pas d'avenir. Il n'est pas des nôtres, mais il est pas non plus humain, et il le sera jamais. Il n'appartient à aucun des deux mondes.

Hermione tressaillit.

-Vous ne le considérez pas comme un des vôtres ?

Le loup-garou secoua la tête.

-Il ne sait rien de nos coutumes, il ne connaît pas nos lois. Il n'a jamais été un vrai loup.

-Mais... hésita la jeune femme, vous l'avez accueilli, il y a quelques années...

-Ouais, confirma Greyback. Pour cette mission d'espionnage que vous lui aviez confiée, là ?

Hermione sentit le sang quitter son visage.

-Vous... Vous saviez ?

L'homme éclata de rire.

-L'avantage de ne jamais mentir, tu vois, c'est qu'on repère forcément tout de suite quelqu'un qui n'est pas honnête. Évidemment que je le savais. On le savait tous.

-Et vous l'avez laissé faire ? le questionna la Phénix avec une pointe d'angoisse causée par le recul.

Remus n'avait quitté la meute des loups-garous que lorsqu'il avait failli tuer un jeune sorcier lors d'une pleine lune; affolé, il était rentré au Quartier général, et n'était jamais retourné près des lycanthropes. Dégoûté de l'espionnage, mais psychologiquement incapable de se dédier à la métamorphose où il excellait pourtant, il avait rejoint la brigade de l'Aube de Kingsley et Elphias. Jamais il n'avait soupçonné que les loups-garous aient pu deviner la raison de sa venue, et Hermione réalisait soudainement quels risques il avait couru.

Greyback se tut un moment avant de répondre à voix basse :

-Je croyais que peut-être... Il pouvait encore devenir un des nôtres. J'avais juste oublié à quel point il me hait. Même si sa vie en dépendait, il ne me suivrait pas.

-En même temps, fit remarquer Hermione, vous avez complètement fait basculer sa vie...

-Et après ? s'enquit le loup-garou. Si tous les gens que j'ai mordus voulaient ma mort, tu crois que je serais encore là aujourd'hui ? C'était un don. Si seulement il l'avait compris, s'il m'avait laissé le guider, il aurait pu devenir meilleur que vous tous réunis, dans l'Ordre.

-Je croyais que vous vouliez vous venger de son père, argua la jeune femme.

-C'est vrai, admit Greyback. C'est lui que je visais, à la base. Sauf que je ne m'attendais pas à ce que son môme soit là. J'aurais pu le tuer, mais je suppose que je l'ai pris pour un gamin comme tant d'autres, à ce moment-là. Et en fin de compte, c'était une bien meilleure vengeance...

-Vous deviez vraiment le haïr, remarqua Hermione, curieuse.

-Tu peux directement me demander pourquoi, tu sais. En fait, il travaillait au Ministère à l'époque. Département des créatures magiques. T'as déjà eu le plaisir de rencontrer cette chère Ombrage, non ?

La jeune femme acquiesça avec une grimace au souvenir de la sorcière.

-Elle n'a fait que reprendre des idées de Lupin père, dans l'ensemble. Interdire aux loups-garous de fréquenter les mêmes lieux publics que les sorciers, c'était son grand cheval de bataille. Y compris Poudlard. Jusqu'à ce que son gosse en devienne un...

Le loup-garou se tut un instant, perdu dans ses souvenirs.

-Qu'est-ce qu'il a fait, alors ? demanda Hermione, désireuse d'en savoir plus.

-Il a démissionné. Il n'avait rien d'autre à faire. Et Remus... Enfin. Disons que le jour où je suis enfin parvenu à rentrer en contact avec lui, il se prenait déjà pour le pire des lépreux. Grandir dans une famille qui trouve le moyen de te faire comprendre - oh, gentiment, mais c'est bien ça le pire - à chaque phrase que t'es pas normal, je suppose que ça ne doit pas aider à s'épanouir.

-C'est quelqu'un de bien, murmura la jeune femme.

-Sans doute. Les gens pleins de remords sont souvent des gens bien.

Hermione resta muette un instant, revenant mentalement sur ce qu'elle savait de Remus. Elle réalisa avec une pointe d'amertume que Greyback le connaissait probablement mieux qu'elle, et que ses sentiments n'y changeaient rien. Il y avait entre les deux hommes un lien inébranlable, qu'elle ne pouvait concevoir, et qui la séparait, doucement mais fermement, de l'homme dont elle était amoureuse.

-Comment c'est ? demanda t-elle soudainement.

-Quoi ?

-D'être un loup-garou. De se transformer à chaque pleine lune. D'être... différent.

Elle releva la tête vers Greyback; si c'était auprès de lui qu'elle devait aller chercher les éléments qui lui permettraient de comprendre Remus, elle le ferait.

-Qu'est-ce que tu sais ? l'interrogea posément l'homme. Je me doute que Lupin n'en parle pas beaucoup, mais tu dois bien en avoir une vague idée.

La jeune femme haussa les épaules, faisant rapidement le point.

-Il paraît que la métamorphose est extrêmement douloureuse. J'ai lu quelque part que c'est comme une perte de conscience, et que vous ne vous souvenez pas de ce qui s'est passé une fois revenus à votre forme humaine...

-Pour la transformation, on s'habitue, fit Greyback avec un geste indifférent. Les premières fois sont très désagréables, mais pas plus qu'une transformation d'Animagus. Le corps change, c'est tout. Sinon... Ce n'est pas vraiment une perte de conscience. Un peu, mais... Tu t'es déjà pris une cuite, Granger ? Une vraie cuite, magistrale, où tu te serais réveillée le lendemain matin dans un endroit inconnu avec la vague sensation d'avoir été complètement scandaleuse ?

Hermione éclata de rire.

-Oui. Une fois. Une seule. Et ne le répétez pas. D'accord, je vois ce que vous voulez dire. En fait, c'est comme l'alcool, c'est ça ? La pleine lune désinhibe vos instincts, et du coup, vos souvenirs se font flous et incomplets...

-Exactement. A propos... c'était à quelle occasion ?

-Aucune importance, éluda la jeune femme. De toute façon, c'était la dernière fois que je touchais à un verre d'alcool.

-Oh, n'en jure pas trop, gamine. Tu sais ce qu'on dit.

-Promesse d'ivrogne, s'enfuit sans vergogne ?

-Il ne faut jamais dire « bouteille, je ne boirai point de ton vin ».

Hermione et le loup-garou échangèrent un sourire.

-C'est vrai que vous, par contre, vous devez avoir une sacrée expérience en matière de beuveries. Rogue m'a dit que les Mangemorts sont absolument terrifiants, en soirée.

-Je le crois sur parole, répliqua Greyback. Je reste pas souvent pour ce genre de réjouissances. Mais vu leurs tendances à s'afficher devant tout le monde, ça m'étonnerait pas.

-Y compris devant les Moldus, pointa Hermione. Ça, c'est quelque chose qui m'a toujours échappé. Pourquoi est-ce que vous êtes aussi... inconséquents par rapport à eux ? A chaque fois, vous prenez le risque de leur dévoiler notre monde...

Le loup-garou la considéra un instant d'un air navré, puis secoua la tête.

-Enfin, Granger, ne me dis pas que tu n'as pas compris ça...

-Que Voldemort veut leur déclarer la guerre ?

-Il est peut-être un peu cinglé, mais pas à ce point. Entre eux et vous, on ne tiendrait pas une semaine. Et puis ce serait un risque énorme, ils sont loin d'être sans défense. Granger, réfléchis deux minutes ! Qui s'occupe d'effacer la mémoire des Moldus ? Qui prend à chaque fois le temps de mettre en place des barrières de discrétion, de maquiller les corps qu'on touche dans la confusion ?

La jeune femme se tut quelques secondes, puis la réponse lui vint, évidente, et elle releva les yeux avec une stupéfaction horrifiée.

-Nous. L'Ordre.

Le loup-garou hocha la tête.

-Vous nous occupez, bredouilla t-elle. J'y crois pas. Vous le faites exprès... Mais c'est complètement insensé ! Et si jamais on en oubliait ? Si jamais on n'arrivait pas à tous les gérer ?

-Ça vous arrive assez souvent, commenta Greyback en examinant ses ongles longs. Dans ces cas-là, on finit le travail.

Il releva la tête, et Hermione sentit un frisson lui parcourir l'échine en croisant son regard.

-Vous les tuez ?

-Évidemment. Hé, tu vois vraiment Voldemort nous demander de leur effacer gentiment les souvenirs compromettants ? C'est considéré comme une récompense.

Sa bouche devint soudain sèche, tandis qu'un détail lui revenait avec insistance.

-Nous ?

-Bellatrix adore ça. Généralement, je m'en occupe avec elle. On ne peut pas se contenter de leur balancer un Avada, il faut que ça semble naturel. Enfin, pas magique, quoi. Et la plupart des Mangemorts rechignent à faire ça autrement qu'avec leur baguette.

La jeune femme sentit une nausée insistante s'installer en elle.

-Les chiens à Edimbourg.

-Pardon ?

-Les Moldus ont dit que des corps avaient été retrouvés après notre bataille. Tués par des... chiens.

-J'y suis sans doute pour quelque chose, reconnut le loup-garou en acquiesçant.

Hermione se passa la langue sur les lèvres, déchirée; mais à peine y avait-elle réfléchi qu'elle trancha. Il s'agissait d'une révélation d'importance, dont l'Ordre pouvait se servir pour retourner la situation, et obliger les Mangemorts à se montrer moins déchaînés et plus discrets par rapport aux Moldus, mais elle ne pouvait le leur faire comprendre. Parce que cela aurait signifié d'autres dommages collatéraux parmi ces gens qui n'avaient rien demandé, qui n'étaient au courant de rien, et à qui elle avait été semblable durant toute son enfance. Elle se promit intérieurement de tout faire pour les protéger de la répression des Mangemorts, quitte à s'occuper personnellement des sortilèges d'Amnésie.

Soudain, le loup-garou tressaillit et saisit son avant-bras gauche par réflexe, avant de tourner un regard embarrassé vers la jeune femme.

-C'est lui ? comprit-elle.

Greyback opina, se mordant la lèvre inférieure.

-Tu saurais retrouver le chemin de la clairière ?

Hermione réfléchit quelques instants, puis hocha la tête.

-Allez-y. Ne vous en faites pas pour moi.

-Tu es sûre ? insista le loup-garou, visiblement déchiré.

La jeune femme sourit.

-Oui. L'inconvénient d'être dans le camp des gentils, c'est que je ne peux décemment pas vous laisser vous faire torturer pour un retard parce que vous m'auriez raccompagnée. Je suis une grande fille, vous savez.

Greyback s'esclaffa, puis la salua d'un signe d'un tête, avant de remonter sa manche et de poser ses doigts sur le tatouage, incroyablement net sur sa peau hâve.

Il disparut sans un bruit, et Hermione nota intérieurement que le lieu ne drainait pas la magie déjà existante; la marque des Ténèbres des Mangemorts fonctionnant comme un Portoloin, elle prit note d'en apporter un au cas où la prochaine fois qu'elle reviendrait.

Mais pour l'heure, elle avait d'autres préoccupations.

Elle attendit encore cinq longues minutes pour être certaine que le loup-garou ne reviendrait pas, puis se laissa glisser à terre et sortit de son sac un étui de cuir craquelé.

« A nous deux, Fenrir Greyback... » songea t-elle en contemplant son contenu.

Une sphère de cristal, une boîte, et deux fioles.

La clé du mystère.

Pendant ce temps, aux alentours de la Nécropole de Glasgow, deux tornades rousses tiraient d'un énorme sac divers artefacts pour le moins incongrus avec des gloussements hystériques.

Dedalus soupira. Il n'avait certainement rien fait pour mériter ça, il en était certain. Ce ne devait être qu'une mission de routine, alors pourquoi, pourquoi avait-il fallu qu'il se retrouve avec les jumeaux infernaux sur les bras ?

Il maudit intérieurement les Mangemorts qui les harcelaient d'attaques depuis leur victoire.

Quoique, songea t-il, ils devaient commencer à le regretter.

-Oh, oui, vas-y, le Rêve de Tentacules ! Lance-le, Fred !

-C'est parti !

Le Phénix vit vaguement une série de cubes tomber en cascade sur leurs adversaires, de l'autre côté des barrières magiques, libérant brusquement un amas de tentacules rosâtres fouettant l'air. Un des Mangemorts évita de justesse un des appendices, et le désintégra d'un coup de baguette en une nuée d'étincelles noires.

-Diantre, s'exclama Fred, avant de s'avancer à la lisière de l'écran de protection. Excusez-moi, c'était quoi, ça, comme sortilège ?

Un éclair magique s'écrasa à quelques centimètres de lui, et le Phénix hocha doctement la tête.

-Merci ! George, prend note. Il faut qu'on les arrange pour contrer les Apurgiato.

Son jumeau écrivit rapidement quelques mots sur un carnet, avant de montrer à son frère un sac bosselé.

-On leur montre ça, aussi ?

Fred haussa un sourcil.

-Euh...

-Allez !

D'un coup de baguette, George envoya le contenu du sac sur les Mangemorts, qui reculèrent vivement en découvrant un front uni d'étranges automates poussant des caquètements inquiétants.

-On leur dit, murmura Fred, qu'ils ne sont faits que pour faire « coin » et lancer de l'Empestine ?

-Oh, non, fit George. « Les Canards Sauteurs ont un fort potentiel de dissuasion », je prends note.

Dedalus eut un sourire navré.

Pauvres Mangemorts. Il aurait presque eu pitié d'eux. Mais pour l'heure, il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour les jumeaux. Il savait très bien que si ridiculiser un adversaire était toujours distrayant, c'était aussi dangereux; les Mangemorts allaient placer les jumeaux sur leur liste noire, et leur légèreté les empêchait visiblement de s'en rendre compte.

-Bon, les jumeaux, vous avez fini de jouer les savants fous ?

Dedalus se sentit soulagé à l'arrivée de Ron.

-Presque, cher petit frère. Ce fut fort formateur de disposer de cobayes aussi fervents. D'ailleurs, tu tombes à pic pour le bouquet final.

-Prêt, Fred ?

-Prêt, George.

-Attention, trois...

-Deux...

-Un...

-Craignez, mortels, proféra George d'une voix profonde, le tonnerre divin qui s'abat sur vous ! Craignez le pouvoir de la...

-VIVGLUE !

-Oh non, marmonna Ron en reculant d'un pas par réflexe.

Derrière les Mangemorts, une poignée de billes jaillit d'une boîte en fer-blanc, et avec un bruit gluant, la nasse s'épandit.

Dedalus contempla avec une certaine admiration la mer de gelée qui s'était étendue dans la rue, immobilisant leurs adversaires qui vociféraient en essayant inutilement de lancer des sorts à la matière.

-C'est quoi ? s'enquit-il.

-Vois ça comme une fabuleuse sangsue à magie. On peut les laisser là, c'est bon. Crois-moi, ils ne bougeront pas.

-Faites-en ce que vous voulez, c'est cadeau, renchérit Fred. Emballé, pesé, prêt à emporter.

-Bon, on y va ? proposa son frère en remballant leur matériel. On a des recherches à faire, maintenant.

-Ouais, fit Dedalus en secouant doucement la tête. Vous êtes terrifiants, vous savez.

-Merci, répondirent sincèrement les jumeaux en chœur. Allez, on est partis.

Ron hésita un instant avant de suivre ses frères.

Les Mangemorts étaient des crapules sans nom, sadiques et pervers, mais quelque part, il ne pouvait s'empêcher de compatir à leur sort.

Il prit sa décision, et conjura un objet qu'il lança à ses adversaires, avant de tourner les talons avec la sensation satisfaite du devoir accompli.

Après tout, il était un membre de l'Ordre du Phénix. Un défenseur de l'altruisme, de la charité.

Sur la surface tremblotante de la Vivglue qui emprisonnait les Mangemorts, une éponge flottait.