Chapitre 10 :

Chapitre 10 :

Je regardais les heures défiler sur le réveil électronique sans trouver le sommeil.

3h17.

Je savais, à entendre la lente respiration régulière d'Alex, qu'elle dormait profondément. Ouvrir son cœur, partager ses émotions, dévoiler ses sentiments, c'était se vider… Et cette épreuve l'avait épuisée. Elle dormait du sommeil du Juste, du repos du guerrier. Elle l'avait mérité. Elle l'avait remportée, sa bataille. Elle s'était donnée et elle avait tout donné.

Ma conscience, quant à elle, me travaillait. J'avais attentivement écoutée Alex, je l'avais reçue comme elle s'était donnée. Mais, par contre, je n'avais rien échangé en retour. J'avais tout gardé au fond de moi. Tout, comme au premier jour.

4h38.

Je me retournai encore une fois, sous cet édredon trop chaud, trop serrant, trop étroit. J'étouffais, je me noyais dans cet océan de pensées. Mon esprit vagabondait sans que je puisse le contrôler. Je revoyais Alex se libérer de ce « poids » qui devenait trop lourd pour elle. Maintenant il m'écrasait moi.

5h58.

N'y tenant plus, je me levai du lit silencieusement. Je cherchai hâtivement et furtivement mon sac de sport. Je l'emportai dans la salle de bain, je refermai la porte derrière moi et je me changeai en deux temps, trois mouvements.

Je ne sus combien de tours j'avais effectués. Le paysage ne me lassait pas, vu que je ne le regardais pas. Je courais comme un robot en mode 'automatique'. Les écouteurs dans les oreilles, la musique rythmait chacun de mes pas sans que je ne l'écoutais vraiment.

Je repensais à ces dernières années, mois et semaines. Comment ces derniers événements avaient perturbé ma vie ?

Je songeais aux paroles d'Alex et à ce qu'elle avait enduré mais aussi à mes silences et ce que j'avais traversé. Paradoxalement, tout s'enchainait trop vite. Je ne pouvais l'expliquer mais cela m'effrayait.

J'avais effectivement laissé ce mot à double sens, pour me protéger si les choses tournaient mal. Et les choses avaient mal tourné… elles étaient devenues incontrôlables. Par cette note, que je n'assumais pas.

Je me rappelais de mon euphorie le lendemain qui avait rapidement été coupée dans son élan. Je revivais mon mal-être, ces jours où je m'étais rabaissée, ravalant ma fierté. J'accélérai ma course, essayant d'échapper à mes pensées. Je courus plus vite et plus loin. Une pointe sur le côté me signala de ralentir mon allure. Je n'y pris garde. Le rouge me montait aux joues, la gorge me serrait, m'irritait. L'air froid et glacial de ce début de printemps s'engouffrait dans ma bouche ou par le nez. Il était vif et piquant. Ne pouvant tenir la cadence plus longtemps, je ralentis et m'arrêtai. Je m'appuyai contre un tronc d'arbre, tentant de retrouver mon souffle. Je fis quelques étirements, bus quelques gorgées pour me calmer.

Elle me hantait encore.

J'étais perdue. Je la désirais tellement et pourtant une voix intérieure me criait de m'enfuir… encore.

Et si tout cela n'était qu'un jeu pour elle ? Et si elle n'était plus si sûre d'elle ce matin ? Et si elle changeait à nouveau d'avis ? Et si hier soir n'avait été qu'un épisode supplémentaire à son instabilité ?

Non, je savais pertinemment que je me mentais. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait été sincère. Je devais arrêter de lui reporter la faute et me remettre moi en question. Qu'est-ce que je ressens pour elle ? Est-ce « ça », l'amour ? N'était-elle pas un simple objet de convoitise et, comme un petit enfant qui a le jouet qu'il demandait tant, j'avais fini par me lasser ?

Mais qu'étais-je entrain de faire ? Je voulais me convaincre de n'avoir aucun sentiment pour elle ? Pourquoi ?

Cette nuit avait aussi été pour moi la plus belle de toute ma vie. J'avais exaucé mes vœux les plus chers ! Je n'avais jamais ressenti de sentiments si forts pour quelqu'un et ça m'effrayait. Voilà le problème.

Je pestai ! Je repris ma course là où je l'avais laissée. A petits pas foulés, je rejoignis le pont au dessus de l'étang, traversai le parterre de fleurs qui commençaient à poindre leur collerette.

Je n'étais plus maitre de moi. Le souci, il est là. Je ne décidais plus, je subissais. Je m'écrasais sous les yeux de la jolie blonde. Je ne me reconnaissais pas. Moi Olivia la conquérante, capable de démonter les plus grosses têtes brûlées, de ramener qui je voulais, quand je voulais pour une nuit sans culpabiliser. Je ne faisais plus le poids devant la frêle avocate. Elle me menait par le bout du nez. A nouveau, j'augmentais ma vitesse, excédée par cette faiblesse dont je faisais preuve. J'étais furieuse contre moi. Elle avait brisé toutes mes défenses, détruit d'un regard le mur que je m'étais construit. Comment avais-je pu la laisser aller si loin sans réagir. Et la revoilà encore, à battre des paupières, expliquant son comportement, hier soir… et d'un claquement de doigts, hop je la serrais dans mes bras. Allez, un baiser et on effaçait tout.

Mais quel baiser ! Je revivais ce moment de passion échangé, nos langues s'emmêlant frénétiquement. Nous nous caressions amoureusement, nous rapprochant de plus en plus de la chaleur de l'autre.

Non. Stop. Je retombai dans mes travers. Il fallait que cela cesse. Je devais y mettre un terme. Il était temps que je refasse surface et que je reprenne le contrôle de ma vie.

Je retournai sur mes pas, essoufflée et me dirigeai vers l'appartement.

Lorsque je rentrai encore transpirante, je remarquai qu'elle n'était toujours pas réveillée. J'allai dans la cuisine et préparai le café. Patientant tranquillement en finissant mon grand verre de jus d'orange, je regardais d'un air détaché les gouttelettes de café s'échapper du filtre et s'écraser sur la surface noire de la boisson chaude. Elles formaient tour à tour des ondes puis des petites vagues qui éclaboussaient le bord du récipient.

J'entendis la porte de la chambre s'ouvrir doucement :

- « Olivia ?

- Mmmoui ? » Je tournai la tête dans sa direction.

Elle s'approcha, les cheveux décoiffés, les plis de l'oreiller avaient marqué son menton et ses joues étaient encore rouges de sommeil. Sa chemise était de travers et dévoilait son épaule gauche. Je vis une larme s'échapper et couler le long de son visage. Elle se glissa dans mes bras. Elle sentait son odeur, à elle, sans parfum et sans artifice. Sa chaleur du matin m'envahit et m'enivrait déjà. J'aurais pu fondre sur place si :

- « Je pue, Alex. J'ai au moins évacué 5L d'eau par tous les pores de ma peau. » Je tentais de me dégager.

- « J'ai cru que tu étais à nouveau partie. » Elle me serra plus fort. « Je me suis réveillée, ton côté du lit était vide et j'ai eu ce même flash… Jusqu'à ce que je sente cette odeur de café. » Elle inspira longuement. Je la sentis étouffer un sanglot. Je la réconfortai maladroitement.

- « On est en mission. Je n'irai nulle part. »

Elle leva les yeux, déconcertée. Elle espérait entendre autre chose. Mais je n'étais pas prête à le lui donner. Elle se détacha.

- « Tu es bien re-partie alors. » Elle ne posa pas la question, c'était une affirmation. Son visage se referma. Et elle fit mine de partir. Je la saisis par le poignet, l'attirai à moi. Je la serrai à nouveau, elle restait les bras ballants.

- « Non, je ne suis pas partie. Je suis là et je resterai là. » Je pris son visage entre mes mains pour la forcer à me regarder, que l'impact de mes mots atteignent bien son cœur. « Je ne m'enfuirai plus Alex. J'ai seulement besoin de plus de temps. C'est un peu confus pour moi également. Je dois y voir plus clair. »

Elle m'encercla de ses bras et expira de soulagement. Nous profitions de l'instant présent pendant quelques minutes. J'étais bien… Jusqu'à ce que le minuteur de la cafetière s'éteignit.

- « Va prendre ta douche, je prépare le reste.

- Merci » Et je filai.

Assise sur le bord du matelas, je laçais mes chaussures.

- « Tu as prévu quelque chose pour aujourd'hui ? » Me demanda-t-elle.

- « Rien de spécial. Je pense que je vais faire un tour en ville et acheter de quoi m'occuper ici. Et peut être que j'irai au cinéma. Ca fait des lustres que je n'ai plus eu de temps à moi et que je n'ai plus vu de films dans une salle.

- Euhm Olivia… » Alex se vêtit d'un pull en col « V » bleu et blanc en laine au dessus de son jeans. J'adorais ce pull.

- « Oui ?

- Ecoute, je ne sais pas comment t'annoncer ça sans brutalité. » Elle s'approcha malicieusement. Elle s'agenouilla à ma hauteur et posa une main sur ma main. Avec tout le sérieux du monde, elle me dit : « Nous formons un couple maintenant. Que ça te plaise ou non, nous sommes sensées faire ces activités ensemble. Donc, nous allons faire des courses et nous allons au cinéma. » Elle rit en regardant ma réaction. « Tu n'as jamais fait ça, hein ?

- Quoi ?

- Des sorties en couple.

- Euhm non, pas trop. » Répondis-je intimidée « Plus depuis mon adolescence…

- Ta relation la plus longue a duré combien de temps ?

- Est-ce que je t'en pose des questions ?!

- Non mais tu peux, je suis prête à y répondre. » Elle s'amusait de mon embarras. « Allez ne t'inquiète pas, c'est facile et amusant … Tu vas voir, je vais te montrer. » Elle me prit par la main et m'entraina dehors.

- « Alors, qu'en as-tu pensé ? » Me demanda-t-elle. Elle retira son manteau qu'elle me jeta. Puis elle posa ses pieds déchaussés sur la table basse du salon.

- « De ?

- De la journée, du film ? Tu as survécu ! On devrait fêter ça.

- Très drôle. D'où te vient cette énergie ? Tu as vu ce monde ? Ca se bouscule dans tous les sens !

- Oui et j'adore. Ce bain de foule, cette cohue…

- J'ai remarqué. Si t'avais pu, tu l'aurais cognée cette femme. Que t'a-t-elle fait ?

- J'avais vu ce chemisier avant elle ! Un Dior… Je le cherchais depuis longtemps.

- Pourquoi ne l'as-tu pas pris alors quand tu l'avais ?

- Je n'ai rien qui va avec cette couleur. » Je levai les yeux au plafond. Elle rit. Elle tapota la place libre du fauteuil à côté d'elle. « Tu viens t'asseoir ? »

La nuit était tombée relativement tôt. Les halogènes éclairaient de façon tamisée le salon.

J'accrochais les vestes au porte-manteau et m'assis à ses côtés, une jambe repliée sous ma cuisse. Nous nous regardions silencieusement. Elle passa sa main le long de ma joue, parcourut la ligne de ma mâchoire, remonta le long de mon oreille et glissa ses doigts dans mes cheveux. Je fermai les yeux savourant cette douceur.

- « Alors Mademoiselle Benson. Si vous me racontiez ce qui vous tracasse tant ? Quel mystère vous habite ? Que cherchez-vous à cacher … ou plutôt à protéger ? »

Je pris sa main dans la mienne, l'apportai à mes lèvres. J'y déposai un délicat baiser. Je remontai à sa hauteur et voulus l'embrasser. Mais elle se recula, sans me lâcher.

- « Un sage m'a dit un jour : 'On ne résout pas ses problèmes en embrassant une personne'.

- Touché !

- Tu peux me parler, tu sais.

- Je sais. Je ne suis pas prête. C'est tout.

- Tu le feras ?

- Tu seras la première personne vers qui je me tournerai.

- Elliot ?

- Ok, peut être la deuxième alors. » Je souris.

Elle me balança un coussin dans la figure, sans aucune rancune. Je me levai aussitôt. J'en saisis un autre sur un autre fauteuil et le lui lançai. Elle l'attrapa au vol et me le retourna sans une once d'hésitation. Il vola au-dessus de ma tête. Je pris le plus gros du canapé du coin et me ruai sur elle avec la même intension, décidée à ne pas manquer mon coup. Mais elle esquiva agilement. Je m'accrochai malencontreusement le pied dans le tapis et trébuchai. Alexandra voulut me rattraper et je tombai sur elle.

- « C'est inévitable. Ca finit toujours comme ça … » Lui dis-je.

- « Si c'est le destin qui s'acharne » Me répliqua-t-elle résignée…

- « On ne peut que s'y plier. » Et je l'embrassai. Elle ne détourna pas le visage. Elle accueillit mon baiser, puis elle joignit ses mains dans ma nuque et s'abandonna tendrement. J'appuyai sur mon coude pour ne pas l'étouffer. De main libre, je la caressai doucement sur le côté.

Du bout des doigts, par des mouvements de va-et-vient, elle parcourut mon dos, retraçant toute ma colonne vertébrale. Je laissai échapper un gémissement de satisfaction. J'entrouvris la bouche et fis glisser ma langue à l'intérieur de la sienne, à la recherche d'un peu de douceur et de désir. Elle accéda à ma demande. Je pressai mon corps contre le sien. Nos mouvements ne firent plus qu'un. A l'unisson, nous remuions nos bassins, nos mains. Nos caresses se firent plus intenses, plus accentuées et plus dangereuses.

Essoufflées, nous rompîmes notre baiser. Je poursuivis mon expédition dans le creux de son cou et descendis vers sa clavicule. Je continuai de parsemer mes baisers entre ses seins…

- « Olivia … Olivia … » Elle m'appelait à demi-mot, mais je ne l'entendais pas. Elle posa ses deux mains sur mes épaules et me repoussait doucement. « Si tu continues, je ne pourrai plus m'arrêter… Et… » Elle reprit son souffle. Elle referma ses yeux, inspira un bon coup… « Et je ne veux pas … pas comme ça. » Je la regardais intriguée. J'avais le cœur qui battait la chamade et l'esprit vide. Je ne pensais à rien d'autre qu'à elle, qu'à son corps, qu'à la toucher, manipulée par mes hormones. Elle rouvrit ses yeux et les plongea dans les miens. « Tu n'es pas prête. Je te veux prête. » Elle marqua un temps de pause. Je la regardais toujours, perdue dans ses magnifiques yeux bleus. « Je ne veux pas tout gâcher, pas encore. On va y aller doucement, d'accord ? »

J'acquiesçai dans son sens. Je m'allongeai sur elle, posai ma tête à côté de la sienne. Et je soufflai dans son oreille, sincèrement :

- « Merci. »

Nous restâmes dans cette position un temps indéterminé. Je lui étais reconnaissante d'avoir pris les devants, d'avoir osé, d'avoir eu le courage de nous freiner. Je venais de comprendre la définition du mot « couple » : se construire à deux, à petits pas.