Chapitre 10 :
Mon SUV était garé devant l'entrée d'immeuble de ma partenaire. En marchant d'un pas décidé, je ne pus m'empêcher de plisser les paupières pour protéger mes yeux du soleil qui inondait la ville. Temperance me devança et se planta devant moi, les bras croisés.
- Je peux conduire ?
- Non.
- Pourquoi ?
- C'est non.
Ses yeux d'ange essayèrent de m'amadouer.
- Bones, non c'est non !
- Vous êtes un gamin, Booth !
- C'est vous, une gamine.
- La prochaine fois ce n'est pas la peine de venir me chercher. Je prendrai ma voiture.
- Si ça vous chante.
- Parfait.
- Parfait.
En silence nous montâmes dans la voiture, chacun de son côté habituel. Je démarrai. Brennan se contentait de fixer la rue par la fenêtre côté passager. Sans détacher son regard de la vue, elle me lança :
- Vous avez une idée sur l'endroit où Ted Brighton peut se trouver ?
- Aucune. Vous ?
Elle secoua la tête. Je tentai de la rassurer :
- Le FBI le cherche, Bones. On finira par mettre la main dessus.
Elle ne dit rien, se contentant juste de serrer les lèvres.
- Je sais ce que vous ressentez. Tout comme moi, vous étiez enterrée vivante. Tout comme moi vous savez ce que Clark Kent a éprouvé à l'approche de la mort. Même si ce n'est pas le même salopard qui vous avait mis en terre, vous lui en voulez comme si c'était le cas. Mais on l'attrapera, je vous le promets. On l'attrapera.
Mes yeux chocolat chaud vrillaient les siens, bleus et froids. Aussi longtemps que ma conduite le permettait. La confiance se lisait dans ses yeux, ainsi que la peur. La peur de s'y retrouver encore une fois. Et probablement la peur de me perdre.
Nous étions en train de marcher vers l'Institut. Le soleil commençait à chauffer sérieusement mon dos sous le manteau noir.
On se croirait au printemps !
Décidément, ce n'était pas la journée à moisir au labo.
Mon dernier espoir de passer la journée dehors s'envola quand les portes de Jeffersonian coulissèrent derrière nous.
Les fouines étaient en train de s'activer sur la plateforme, lorsque Bones et moi, nous montâmes les rejoindre.
- Docteur Whittacker, avez-vous pris connaissance des radios du père de la victime ?
- Absolument, docteur Brennan.
Bonne réponse, mon grand !
Il me faisait pitié ce gars-là, mais il avait une bonne tête. Je commençais à l'apprécier.
- Qu'avez-vous trouvé là-dedans ?
- Absolument rien, docteur Brennan.
Très mauvaise réponse !
- Dans ce cas, je ne vois pas l'utilité de vous garder plus longtemps à l'Institut, docteur Whittacker.
Visiblement Temperance l'appréciait beaucoup moins.
- Mais je…
- Inutile d'insister, docteur Whittacker.
Elle s'approcha des radios.
- Doux Jésus !
Entendre Brennan mentionner Jésus - sans le comparer à un zombie en plus ! - était une chose tellement extraordinaire qu'elle fit sursauter toute l'équipe, et moi le premier.
Nonchalamment, Whittacker ajouta :
- C'est exactement ce que j'étais en train de vous dire, docteur Brennan. Pas de malformation sur les radios. Rien.
Temperance se tourna vers moi.
- On a un problème, me dit-elle. Robert n'est pas le père biologique de Clark Kent.
- Vous en être certaine ?, l'interrogeai-je, les yeux écarquillés.
Son regard à elle me disait clairement : « je ne me trompe jamais ! »
- Certaine, Booth. S'il était son père, il aurait du avoir la même malformation.
- Sa mère peut être ?
- Non, cette malformation ne se transmet que de père en fils.
- Sans sauter de génération ?
- Jamais.
J'étais assis sur le canapé dans son bureau en train de digérer l'information ainsi que mon sandwich du midi lorsque mon téléphone sonna.
- Booth.
La voix de mon patron me fit savoir que Ted Brighton était arrêté à la frontière mexicaine et qu'il allait être livré rapidement au FBI. Je l'informai à mon tour que Robert Kent n'était pas le vrai père de Clark.
- Allez voir du côté de père s'il n'y avait pas des choses que ce dernier vous aurait cachées.
- Bien monsieur. Je vais chercher Brennan et j'y vais immédiatement.
- Oh non, pas elle…, - souffla Cullen.
- Elle est plus forte en termes scientifiques que moi, monsieur.
Tant bien que mal, je tentai d'en persuader mon parton.
- OK, allez-y mais veilliez à ce qu'elle ne fasse pas de dégâts, agent Booth.
- Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je la contrôle.
- C'est nouveau ça ! – j'entendis comme un gloussement à l'autre bout du fil – Vous serez bien le premier à la contrôler.
- J'ai ma méthode, marmonnai-je dans l'appareil.
- Bon courage alors, me souhaita sincèrement le directeur du FBI.
- Je vous demande pardon ?
- Pour la méthode !
La dernière phrase fut accompagnée d'un rire franc. Je haussai les épaules, raccrochai et fonçai rejoindre Brennan sur la plateforme.
Nous arrivâmes chez Robert Kent aux alentours de quinze heures. Le soleil laissa la place à de gros nuages ce qui était fréquent à Washington en cette période de l'année. La maison des Kent paraissait encore plus grise et plus terne que d'habitude. Les rideaux étaient baissés, les feuilles mortes de l'automne, épargnées par le vent d'hiver, s'entassaient dans les gouttières. Le quartier était désert, le panneau « à vendre » de la maison voisine se balançait au gré des courants d'air en nous adressant un grincement pas très accueillant.
Suivi de près par ma partenaire, je m'approchai de la maison dans l'espoir d'y trouver le faux-père. A peine j'avais appuyé sur la sonnette, la porte s'ouvrit sur un homme qui nous était familier. Sauf qu'il paraissait d'avoir dix ans de plus à présent.
- Bonjour Monsieur Kent. Agent spécial Se…
- Je sais qui vous êtes. Je me souviens très bien de vous, grommela-il se tassant sur le pas de porte.
Il s'en souvenait peut être mais ne semblait pas très content de nous voir.
- Désolé de vous déranger dans votre douleur mais nous avons encore quelques questions à vous poser.
- Entrez, je vous prie. – Il nous laissa aller dans le salon que je commençais déjà à bien connaître. – Vous voulez boire quelque chose ?
Sa voix était grave et profonde. Il faisait de son mieux pour paraître aimable même si il n'y arrivait pas toujours. Une barbe, due à l'abandon de rasage, s'empara de son visage marqué par des rides. Il faisait peine à voir. En ce qui concernait la boisson, nous déclinâmes gentiment sa proposition.
- Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile, agent Booth, je vous ai déjà tout dit lors de notre premier entretien.
Je m'assis sur le canapé, imité par Brennan qui s'était posée seulement à quelques centimètres de ma cuisse droite. Nos genoux se touchaient presque. Une chaleur familière se vit naître dans mon ventre. Chassant toute pensée obscène à ma collègue féminine, j'essayais tant bien que mal de me concentrer sur l'affaire qui était loin d'être résolue.
- Quels rapports étaient entre vous et votre femme ?
- Sylvia ? Qu'est ce qu'elle a à voir dans cette affaire ?
- Je crains qu'il y ait un lien entre elle et la disparition de Clark.
- Impossible ! Elle est décédée il y a deux ans et Clark n'est disparu que cette année.
Ses yeux brillaient, une minuscule goutte salée réussit à échapper à l'emprise de ses cils. Une main sèche la chassa aussitôt de la joue.
- Étiez-vous au courant que votre femme vous trompait, monsieur Kent ?
- Je vous interdis de parler de Sylvia de cette façon ! C'était une femme bien, jamais elle n'aurait fait une chose pareille.
Sa voix devint aussi sèche que sa main.
- Et pourtant je suis navré de vous l'apprendre mais c'est exactement ce qui s'était passé. Clark n'est pas votre fils.
- Impossible !, s'écria-t-il.
- Nous pouvons faire des tests ADN si vous le souhaitez, se mêla Brennan. Mais je ne pense pas que ce soit nécessaire.
- Qui êtes-vous déjà ?
Il jeta un regard noir en direction de Bones.
- Docteur Temperance Brennan, je suis anthropologue judiciaire dans le laboratoire médico-légal de l'Institut Jeffersonian…
- Et vous êtes capables de me dire que mon fils n'était pas mon fils biologique par un simple coup d'œil sur son squelette ?, l'interrompit l'homme en colère.
- Absolument, l'assura la jeune femme. Clark avait d'une malformation génétique que nous avons trouvée sur ses radios et qui ne se poursuit que dans la lignée masculine. Les vôtres n'en portent aucune trace.
Assis dans son fauteuil, le dos courbé et les coudes sur les genoux, l'homme demeura silencieux. Pendant cinq minutes environ il fixa ses chaussures, puis s'éclaircit la gorge.
- Sylvia et moi, nous avons commencé à se fréquenter la dernière année du lycée. A l'époque Ted, mon ami d'enfance, lui courrait après, lui aussi. Il était grand, beau, toujours ouvert aux gens, moi j'étais plutôt timide et réservé. Ted était très sportif, il aimait l'aventure. Tous les weekends, il emmenait Sylvia en randonnée en forêt ou en montagne. Moi, je ne pouvais pas. Enfant, j'ai eu un accident de voiture où mes jambes ainsi que ma colonne vertébrale avaient pris un sacré coup, toute pratique sportive m'était interdite par la suite. Au final c'est moi que Sylvia a choisi ce qui m'a valu une dispute avec Ted. On ne s'est jamais revu depuis. Sylvia, elle, l'avait croisé plusieurs fois mais je n'étais pas avec elle à ces moments là. Je crois que Ted n'a jamais été prêt de me revoir.
Il essuya de nouveau sa joue.
- Voilà, c'est tout ce que j'ai à vous dire à propos de ma femme…
- Et il a un nom ce Ted ?, lui demandai-je gentiment.
L'homme se tût un instant comme s'il mettait à sac toute sa mémoire à la recherche du nom.
- Brighton… Oui, c'est ça, Ted Brighton.
Sa dernière phase nous plongea dans un silence de plomb que seul le tic tac de l'horloge arrivait à perturber. Mon regard se baladait de la scientifique à l'air maussade, plongée dans la transe par ce qu'elle venait d'entendre, à l'homme aux cheveux gris.
La sonnerie de mon portable brisa ce calme insoutenable.
Je sursautai.
Un coup d'œil sur l'écran.
Cullen.
- Booth… OK. J'arrive.
Je raccrochai en me tournant vers Brennan.
- Allez, Bones, en route ! On a une livraison importante qui nous attend au FBI.
Nous remerciâmes Robert Kent, en lui conseillant de rester joignable au cas où on devait reprendre contact avec lui et filâmes en direction de mon bureau, où un certain Ted Brighton s'impatientait dans la salle d'interrogatoire.
