Le texte d'hier en retard. Celui d'aujourd'hui viendra ce soir.
J'ai décidé de placer le thème autour de l'inscription de Jelling d'Harald à la Dent Bleue (983), premier roi danois à imposer le christianisme comme religion officielle et donc à affirmer l'exclusivité du Dieu chrétien. L'empereur Otton cité est Otton III. Il meurt le 7 décembre 983, il faut donc supposer que nous nous trouvons avant cette date.
Le texte de l'inscription est tiré de Wikipedia.
Writober 10 : Royauté / Religion
Danemark, Site de Jelling, 983
«Le roi Harald fit faire / ces stèles pour Gorm son père / et, ce pour Thyra sa mère. / Harald conquit le Danemark / entier et la Norvège / et fit chrétiens les Danois. »
Danmörk jeta un œil à Harald qui attendait patiemment sur le côté. L'aurore ne perçait pas encore que son roi l'avait convié, ordonné même, de l'accompagner jusqu'à l'inscription qu'il venait d'ériger sur le site de Jelling. Depuis lors, il ne cessait de lire et relire les runes en essayant de deviner l'objectif poursuivi par Harald qui restait désespérément silencieux. Il se doutait qu'il ne voulait pas qu'il relève l'arrogante proclamation des faits d'arme de son père Gorm, qu'il s'était arrogé comme siens. Les rois avaient coutume de réutiliser la gloire de leurs ancêtres à leur propre compte.
- Est-ce que tu comprends, Danmörk ?
Son silence commençait donc à devenir trop long. Il sourit maladroitement, se grattant la nuque, gêné et mal à l'aise de l'étrangeté de la situation.
- Nous sommes plus grands et plus forts qu'avant.
Ils avaient en effet porté l'influence, voire même la mainmise, danoise au-delà de la mer, sur les terres de Nóreegr et de Svea.
- Nous sommes aussi devenus chrétiens.
Danmörk grimaça, ses yeux mécaniquement attirés par l'inscription runique et ses derniers mots. Harald s'était en effet personnellement converti à la religion du Christ mais, contrairement à ses quelques prédécesseurs qui n'en avaient fait qu'une action personnelle, voire ponctuelle, il avait proclamé que Danmörk était dorénavant chrétien.
Son roi comme son peuple.
Ce que lui demandait de comprendre Harald était la teneur profonde de cette décision. Son roi prenait exemple sur l'ancienne puissance franque, lorsque Charles le Grand régnait sur un empire confinant jusqu'à leurs frontières. Mais plus proche, chronologiquement autant que géographiquement, et de fait bien plus menaçant, Otton de Germanie, empereur des Romains, ne pouvait que lui inspirer admiration et crainte. De ces illustres exemples, Harald ne retenait qu'une chose : les formes institutionnelles de la religion des Chrétiens étaient un socle primordial pour imposer son pouvoir. Et il comptait en faire de même.
Les yeux de son roi le fixèrent avec un éclat sévère.
- Dorénavant nous honorerons les prêtres et jetteront les idoles des faux dieux de nos ancêtres.
Danmörk porta aussitôt la main aux amulettes qui ornaient son cou. Un petit marteau de Þor forgé dans la première pièce de monnaie qu'il avait obtenu par ses propres moyens. Une dent de loup, arrachée en pleine lutte, autour de laquelle il avait entortillé une plume de corbeau, en l'honneur d'Óðinn. Deux coquillages embrassés que Nóreegr avait consacré à Ægir et Njörd, pour qu'ils le protègent durant ses expéditions en mer. Une petite épée en bronze, offerte par Svea, le plaçant sous l'œil de Freyr.
Il y avait tant de souvenirs entremêlés à ces objets. Tant de croyances et de rêves qui l'avaient porté depuis des siècles. Il n'y aurait donc jamais de Valhöll et nul ultime combat du Ragnarök. Les humains n'avaient qu'une vie et un fils pouvait oublier ce qu'un père croyait. Mais lui se rappelait de toutes les années et il lui était plus difficile d'accepter le changement.
Il y avait le rêve d'unifier ses terres, de devenir puissant, de rassembler ses bróður auprès de lui. Il entrevoyait un grandiose avenir où son nom serait craint et respecté par ses pairs. Un futur où les Danois reprendraient l'Angleterre, régneraient sur la mer du Nord et traiteraient en égaux, voire en supérieurs, avec les pays du Continent.
Alors Danmörk passa lentement par-dessus son cou les lanières de ses colliers, sentant le goût du changement envahir sa bouche. Il n'y avait pas prêté attention jusqu'alors et il ne l'en percutait que davantage. Mais alors qu'il allait jeter les amulettes sur le sol, il retint son geste. Non parce qu'il fut pris d'un doute ou d'un subit refus. Il ne pouvait tout simplement pas abandonner la mémoire du passé représenté par ces objets.
Harald ne dit rien quand il les rangea vivement dans un recoin de sa tunique. Le roi le regardait gentiment, avec de la fierté au fond du regard. Contaminé par sa joie, Danmörk lui dédia un large sourire qui allait d'une oreille à une autre et qui se transforma en rire lorsque son roi lui ébouriffa les cheveux.
