Hello ! Eh oui nous ne sommes pas mortes ! Bref voici un petit chapitre frisquet, qui correspond bien à la fraicheur de ces derniers jours. Sortez les mouchoirs, nous sommes de cruelles personnes qui adorons torturer nos personnages...
Chapitre 9 : Bittersweetness
Cité d'Eel, un peu plus de 7 mois après mon arrivée au QG.
Comme dit une ligne auparavant, cela faisait un peu plus de sept mois que j'étais coincée dans ce trou. Bon quand je dis trou, c'est vite dit et réducteur, j'avoue. J'aime beaucoup cet endroit finalement, je m'y suis acclimatée et m'y suis fait de nombreux amis… Mais c'est loin d'être le paradis non plus. Ma vie se résume à peu près à ça : entraînement, entraînement intense, bibliothèque pendant la pause pipi, mission de temps à autre, re-entraînement, re-bibliothèque le soir…et encore entraînement. De temps en temps, je dors…
Allez, j'exagère un peu, mais c'est vrai qu'au début ça ressemblait un peu à ça : je me lève entraînement, je mange entraînement, je fais l'entraînement et je dors entraînement… Je n'ai pas le temps pour rêver alors je ne l'ai pas mis, mais l'idée y est. Il faut dire que ma chère instructrice ne s'est pas montrée sous son plus beau jour dès le départ, pour elle j'étais clairement une corvée dont elle se serait bien passée. Donc mes séjours à l'infirmerie se firent très fréquents… Eweleïn s'est même amusée à préparer les bandages et onguents quotidiens dans un petit tiroir qui m'était finalement réservé, des fois qu'elle soit occupée avec d'autres patients. Il faut dire que j'avais bien entamé ses réserves avec toutes mes coupures et à force de la voir faire, il m'arrivait de panser mes blessures toute seule, bien qu'elle mette un point d'honneur à vérifier mon état de santé.
Pour autant, je ne dirais pas que Tacitamura soit aussi sadique qu'elle me l'a laissé croire le premier mois. C'est vrai qu'elle n'était pas des plus aimables ou même particulièrement loquace, mais avec le temps, on a fini par « s'apprivoiser » l'une l'autre je dirais. Non pas que je ne l'avais pas remarqué, d'ailleurs je dirais plutôt que je ne voulais pas l'admettre, mais elle ne se contentait pas de me descendre à chaque fois. Au fur et à mesure des entraînements, elle me prodiguait des conseils, ajustait ma posture ou me regardait sans rien dire avant de me corriger. Je dois avouer que grâce à elle, j'avais énormément progressé et je n'en étais pas peu fière. Je savais maintenant parfaitement me débrouiller au corps à corps ou même au couteau –bon pour un niveau de recrue s'entend, humaine qui plus est- et que j'avais réussi pas mal de défis lors du tournoi inter-garde. J'avais pu donner pas mal de points aux Obsidiennes lors du dernier tournoi et nous avions fini les premiers ce mois-ci. J'avais ainsi gagné un petit diadème enchanté en forme de serpent doré. Cependant, j'étais loin d'être à la hauteur du succube.
Un lien étrange s'était noué entre nous. D'une part, parce que ce devait la seule à en connaître autant sur mon monde, d'autre part parce que je passais le plus clair de mon temps avec elle. Elle avait pris pour habitude de m'emmener me détendre à chaque fin de semaine. Au début, je ne comprenais pas le but de la manœuvre, et n'aimant pas être dans le flou je m'étais montrée on ne peut plus sceptique lorsqu'elle m'emmena dans un recoin du QG que je ne connaissais pas. Il s'agissait en fait des thermes du QG. Il m'y emmena assez souvent par la suite, puis essaya de changer un peu en m'emmenant faire les magasins –enfin le magasin- après des missions plutôt difficiles ou longues, histoire que je me fasse une garde-robe digne de ce nom. Au début, cela me gênait, alors je l'invitais à boire un verre en compensation du temps passé avec moi, mais à force ce devint une habitude plutôt agréable.
Quand je n'avais pas de mission ou que j'avais fini l'entraînement, j'allais rejoindre Raven à la bibliothèque pour mes « cours de rattrapage », dirons-nous. Elle avait en effet été chargée de m'instruire et de m'enseigner l'Histoire d'Eldarya, ainsi que tout ce qui était relatif à leur univers. Je la soupçonnais d'avoir demandé à Miiko de s'en occuper, car la jeune femme –malgré ses 666 ans- semblait beaucoup m'apprécier. Alors, le soir principalement, je l'écoutais me raconter les guerres, les alliances, les temps de paix d'Eldarya. Elle m'apprit aussi les jours, les mois, la géographie ou la politique –à savoir quasiment que des royaumes- de cet univers parallèle. J'appris aussi que Leiftan était cartographe, mais ça ce n'était pas dans mes cours. C'était l'un de ses passe-temps favoris. Il était très doué en dessin d'observation et avait une connaissance en la matière impressionnante. C'est ainsi que j'appris la raison de ses fréquentes « disparitions » du QG comme Raven s'amusait à le lui faire remarquer. En réalité, il avait reçu une formation de diplomate à la capitale, Châteaupluie, avant de venir s'installer à Eel. Son rôle était de veiller sur l'entente cordiale des différentes nations associées au QG et plus précisément sur les accords commerciaux. Il profitait de ses nombreux voyages pour mettre à jour les différentes cartes des régions qu'il visitait.
Quelques fois, il secondait Raven pour les cours de géopolitique car il était le plus à même de m'éclairer sur le sujet. J'aimais bien discuter avec lui, et comme il était d'un caractère posé et calme, sa compagnie m'apaisait un peu après mes dures journées de travail et j'avais appris à mieux le connaître. Très gentleman et patient, il répondait à toutes mes questions, ce qui je dois avouer, me changeait énormément des silences auxquels j'avais eu droit à mon arrivée ici.
Deux soirs par semaines, j'allais au Refuge pour donner des cours de cuisine aux habitants du QG, les villageois comme les réfugiés. J'avais constaté que les gens, de manière générale se montraient plus souriants, plus gentils les uns envers les autres. Moins à cran aussi. Comme quoi, la nourriture c'est la vie (sociale). Je retrouvais Clématite, une jeune Brownie souris de 24 ans, réfugiée depuis environ 6 mois au QG, à mes cours et en échange de mes connaissances culinaires, elle m'apprenait le b.a.-ba de l'écriture Eldaryenne ainsi que son parler. En effet, tous ne parlaient pas ma langue parmi les réfugiés et il était parfois difficile de se faire comprendre. Alors elle se faisait mon porte parole ou mon scribe. A l'origine, elle était institutrice avant de devoir quitter son village et avait eu l'idée de faire une école pour les enfants réfugiés du QG afin qu'ils acquièrent les bases. Son projet avait tellement bien fonctionné qu'elle était devenue institutrice en chef au QG. Arba, et trois de ses filles la secondaient dans l'éducation des jeunes. La jeune femme me demandait d'ailleurs quelques informations concernant l'éducation des humains, histoire d'innover un peu son programme. De temps à autres, je suivais ses cours avec les enfants, comme Raven me l'avait demandé.
J'avais donc un emploi du temps bien rempli et que peu de temps pour moi. Mais je ne m'en plaignais pas, bien au contraire. Cela m'évitait de trop penser. C'était devenu de plus en plus difficile pour moi de ne pas penser à mon père, de ne pas trouver de solution pour rentrer et le revoir, de ne pas pouvoir le serrer dans mes bras et de lui dire combien je l'aimais, combien il me manquait. Bien sûr, je trouvais toujours du réconfort auprès de mes amis ou professeurs –je parle de Raven et Tharok, hein-. Tiens, oui d'ailleurs, je ne vous ai pas dit, mais j'ai commencé à travailler à la forge il y a quelques semaines, pour continuer ma formation de forgeron en suspens depuis mon arrivée. Vous allez me regarder avec des yeux ronds et me dire qu'il n'y a pas assez de jours dans la semaine pour caser autant d'activités hebdomadaires… Mais je vais vous répondre avec mon plus beau sourire la chose suivante : les semaines eldaryennes comptent 9 jours et les années 432 jours, divisées en mois de 36 jours chacun. De même leur année ne commence pas le 1er janvier comme chez nous, mais suit la logique saisonnière, donc au début du printemps.
Si mes calculs étaient corrects, la fin de la semaine allait être spéciale pour moi, cependant l'idée de le passer ici me déprimait un peu. Ça ne me rappelait que trop bien le temps passé à Eldarya… J'étais triste, mais j'essayais de ne pas trop le montrer, car je trouvais cela égoïste, alors je faisais comme si tout allait bien, mentant lorsque l'on me demandait ce qui me préoccupait, répondant que j'étais simplement fatiguée.
Les mois d'hiver eldaryens s'étaient bien installés et les arcades du QG s'étaient recouvertes de stalactites, les gros vêtements d'hiver étaient de sortie, contrairement aux familiers qui restaient bien au chaud à l'intérieur. Mes entraînements avec Tacitamura étaient moins fréquents, le stade étant recouvert d'une épaisse couche de givre depuis quelques semaines maintenant, quoique l'on utilisait parfois la cave pour s'affronter en duel et peaufiner mes techniques. J'avais donc plus de temps pour étudier ou aller au chaud à la forge. C'est donc là que je me rendis cette après-midi là, rejoignant mon maître dans la grande forge sous le labo d'alchimie.
Le Bucentaure martelait avec puissance le bout de métal qu'il venait de sortir du foyer au moment où j'entrais dans la grande forge. Je lui signalais ma présence en me raclant la gorge et celui-ci me gratifia d'un hochement de tête en me voyant. Ici, je n'avais pas à me préoccuper de la théorie, c'était de la pratique à 300%. J'entrepris donc de ranger un peu la pièce en attendant que le vieux forgeron remette son ouvrage à chauffer. Je déplaçais les lourdes masses quand Tharok me demanda de lui apporter la tranche –un outil ressemblant à un marteau mais dont l'un des côtés est très fin afin faire une entaille dans le métal à chaque coup- et de l'aider avec la pince. Il plaça alors la tranche à l'endroit souhaité, s'assura que je maintenais bien l'acier avec mes pinces, et de l'autre main commença à abattre sa masse sur l'arrière de la tranche. Il répéta l'opération sur une dizaine de centimètres avant de remettre le lopin au feu car trop froid pour être travaillé. Je reposais la pince et lui ses deux outils avant d'aller actionner l'énorme soufflet à manivelle installé à côté du foyer. Il sorti un deuxième lopin du feu et nous recommençâmes notre petit manège. Ce jour-là, le travail allait être simple : il fallait forger les anneaux où l'on attacherait les brides des Näshees à l'écurie pour remplacer ceux qui avaient fini par céder ou se déformer au fil du temps.
Je dis simple, mais il faut savoir qu'un seul anneau prend beaucoup de temps à être fait (enfin, beaucoup, pour un forgeron, c'est peu) mais il faut environ 3 heures pour arriver à un résultat satisfaisant et durable. Arriver à un cercle parfait n'est pas compliqué en soi, mais demande maîtrise et précision. Mon travail allait consister à assister Tharok en maintenant les lopins en place (avec les pinces) tandis qu'il les fendrait après les avoir travaillés de façons à ce qu'ils s'allongent aux dimensions souhaitées. Ne pouvant travailler un seul anneau d'une traite, nous roulions, un lopin après l'autre. Sur la quinzaine de lopins que nous avions mis à chauffer nous n'en avions finis que 8 avant qu'il ne soit l'heure d'aller manger. En sortant, je croisais Khali qui avait fini d'incruster et d'enchanter de nouvelles armes. Yvelnis sortit de l'armurerie pour me faire un coucou alors que je passais. Elle m'interpella et m'invita à dîner avec elles ce soir-là. J'acceptais, ravie à l'idée de passer un peu de temps avec les filles. Je me dirigeais donc en vitesse vers ma chambre pour aller chercher mes affaires avant de prendre une douche.
Les filles m'attendaient devant le garde-manger. Syliale et Soren s'étaient joints à elles. Nous nous dirigeâmes donc vers une salle derrière la cantine réservée aux individus aux corps imposants, mais toutefois connectée avec la salle principale. C'était vraiment bien pensé et agencé car cela permettait aux personnes comme Yvelnis, Khali et Syliale de pouvoir s'installer confortablement à table et donner l'illusion d'être assises. Il faut dire qu'avec un corps hybride, cela ne devait pas être chose aisée que de se mouvoir dans des espaces où des êtres bipèdes avaient l'habitude d'évoluer.
La soirée était plutôt animée, surtout en compagnie de Soren qui s'amusait de tout et de rien. Raven et Keroshane nous rejoignirent plus tard dans la soirée.
Syliale chantonnait pour accompagner notre cher Ahkiyyini qui s'amusait à taper des phalanges sur le bord de la table. Ça mettait un peu d'ambiance, égayant un repas peu copieux dû aux nouvelles restrictions. Khali et Raven se mirent à taper dans leurs mains pour battre le rythme, que nous imitâmes avec Kero et Yvi et ainsi nous eûmes droit à un petit concert privé. Soren profita d'une courte pause pour aller commander de nouvelles boissons et revint quelques instants plus tard, les bras chargés d'alcool. Khali prit congé au bout du deuxième verre, bientôt suivie par Syliale. Keroshane s'était excusé de ne pouvoir rester plus longtemps, mais il avait beaucoup de travail qui l'attendait et préférait se coucher tôt. Il ne restait plus que nous quatre dans la cantine et les verres commençaient à s'entasser sur la table. Personnellement, je sirotais toujours mon troisième verre d'hydromel alors que les trois comparses avaient perdu le décompte depuis longtemps. Pour autant, aucun ne semblait affecté par l'alcool alors que je sentais mes joues rougir à cause de la boisson.
J'aurais dû aller me coucher, mais je n'avais pas envie, je voulais me changer les idées. Et puis l'alcool me réchauffait, ce qui était plutôt une bonne chose étant donné le froid glacial au-dehors. Au bout d'un moment, je me perdis dans mes pensées, finissant sans m'en rendre compte mon verre d'un trait. Je restais un moment à fixer mon gobelet posé sur la table. Soren me resservit et j'attrapais le verre sans réfléchir. Je le vidais aussi sec. Les trois amis me regardèrent avec des yeux ronds. Ce fut la main de Raven sur la mienne qui me ramena à la réalité.
« Quelque chose ne va pas ? Tu as l'air vraiment préoccupée ces derniers temps …
-…
-Sylfe ?
-…
-Hey Sissy ! Dis quelque chose ! m'ordonna Soren, inquiet. Je levais alors mes yeux vers lui et sentit ma gorge se nouer.
-Je… Je ferais mieux de rentrer… pardon… bo-bonne soirée ! lançais-je en me précipitant vers la sortie.
-Hé attends ! Où est-ce que tu… !» L'Ahkiyyini s'était levé mais il n'eut pas le temps de finir sa phrase que j'avais quitté la pièce.
J'entrais dans ma chambre et me jetais sur mon lit, en larmes. Truc, réveillé par la porte qui venait de claquer, couina avant de remuer. Je me laissai couler au pied de mon lit, me recroquevillant sur moi-même, posant ma tête sur mes genoux et le petit Corko vint près de moi. D'un léger coup de tête contre ma joue, le familier me signifia sa présence et je l'attrapais, enfouissant mon visage contre sa peau écailleuse. L'alcool me montait à la tête en plus des larmes et je commençais à avoir mal au crâne, mais je ne pouvais m'arrêter. Penser que j'allais avoir 20 ans dans ce monde irréel –et qui pourtant était devenu mon quotidien- loin de ma famille me brisait le cœur. J'étais fatiguée. De tout. Je voulais juste me réveiller de ce rêve, faire comme si de rien n'était, je voulais oublier tout ça. Mais quelle idée aussi d'aller sauter dans un cercle de champignon ! Magie ou pas, l'idée de base était fichtrement stupide ! Pourquoi fallait-il que ça tombe sur moi ? « Je veux rentrer », c'est tout ce que j'avais à l'esprit.
Noël et le jour de l'an avait déjà été difficiles pour moi, mais je ne me voyais pas fêter mon anniversaire ici, surtout que comme les fêtes précédentes, j'aurais sûrement été la seule à le savoir et donc il ne se serait rien passé, cela aurait juste été un jour comme les autres, se confondant avec le suivant. Bon d'accord, c'est juste un anniversaire, c'est pas important. Mais c'est juste que c'est une occasion de se retrouver avec les gens qu'on aime. Et puis, 20 ans, ce n'est pas rien dans mon monde. Ici 20 ans, c'est rien comparé à 5, 6, 700 ans voire 1 000 ans d'existence.
Je basculais la tête sur mon matelas, regardant le plafond, enfin vu que tout était flou je ne voyais pas grand-chose. Je caressais distraitement Truc, m'attardant sur ses oreilles. Je laissai libre cours à ma tristesse et ma fatigue et pleurai tout ce que je savais. Truc venait lécher les larmes que j'avais essuyées d'un revers de main comme s'il s'agissait de gouttes d'eau de mer. Décidément, cet animal n'avait aucun discernement… C'est mignon comme tout un Corko, mais c'est tout, question intelligence profonde, on repassera… M'enfin, ça me réconfortait un peu par ce que c'était bête et spontané. « Sacré Corko … » pensais-je en regardant le familier remuer la queue et courir après celle-ci lorsqu'elle entra dans son champ de vision.
J'inspirais profondément et me préparais à me lever lorsque ma porte s'ouvrit à la volée avec fracas. Une grande ombre se tenait sur le seuil, respirant fortement. La main presque crispée sur la porte, le souffle court, l'ombre m'interpella :
« SYLFE ! Gia ! Petits ! Vite ! » lança Duncan, paniqué.
La nouvelle fut tellement brusque que je ne tiltais pas de suite. Le jeune vampire s'avança dans l'intention de me secouer, mais lorsqu'il s'approcha de moi, je me dépêchais d'essuyer mes larmes à vitesse grand V. Bien que la lumière soit éteinte, je savais pertinemment qu'il était nyctalope et qu'il pouvait me voir. La pâle lueur de la lune qui filtrait à travers la fenêtre me permit de lire l'inquiétude dans ses magnifiques yeux verts. Il s'accroupit face à moi, soupira, attrapa mon menton, essuya les deux grosses larmes qui venaient rouler sur mes pommettes avant de déposer un baiser sur mon front. Je me blottis donc contre lui, enfouissant mon visage contre son torse et pleurais à nouveau, mais ce coup-ci, ça faisait du bien, j'avais l'impression de m'ôter un poids des épaules. Il caressait mes cheveux, embrassant mon crâne doucement. C'était impressionnant de voir à quel point le pouvoir relaxant de la présence de l'un pouvait apaiser l'autre.
J'avais pu constater la chose lorsque Karenn s'était cassé la jambe en mission (pour un vampire, rien de grave donc). Cependant, cela l'avait énormément marqué de voir sa sœur blessée et je fus la seule à pouvoir l'apaiser. Même la vampirette n'avait pas réussi à le rassurer, malgré sa guérison fulgurante. Bon, faut dire qu'il y avait de quoi impressionner n'importe qui, vu la plaie –une double fracture ouverte péroné/tibia.
De même pour sa Minaloo, il était à cran ces derniers temps à cause de la future mise bas du familier. Avec le manque de maanas dû à l'explosion du cristal et les familiers dépendants directement de cette énergie, le temps de gestation des familiers avait eu tendance à doubler voire à tripler pour certains. Et cela le perturbait fortement, ne sachant pas trop quand ça allait arriver. Il faisait des visites régulières à la boutique de Purreru, et me demandait souvent de l'accompagner. On était devenu très proches durant ces sept mois et je le considérais comme mon meilleur ami, voire même comme un frère.
Son cœur, qui battait la chamade à cause du stress, commençait à reprendre un rythme normal et il s'assit à côté de moi, enroulant un bras rassurant autour de mes épaules. Pas un mot. Juste un silence bienveillant et compréhensif. Lorsque je repris contenance –et une voix à peu près normale- je lui demandai pour Gia. Toujours aussi gentleman, il me rassura et me dit qu'il valait mieux attendre ici plutôt que d'être dans les pattes de Gyvolïn ou stresser la louve en étant paniqué lui-même.
« C'est juste que ça m'aurait rassuré que tu sois là avec moi, pour éviter que je creuse un sillon dans la boutique.
-Pfft ! Ahah ! Qu'est-ce que ça sera quand ce sera ton bébé à toi ?!
-Une tranchée, je pense…
-Je dirais plutôt une faille continentale.
-Pourquoi ne pas aller jusqu'à la fin du monde pendant que tu y es, hein ?
-C'est une option …souris-je.
-Mouais,… m'enfin, c'est pas demain la veille que j'aurais un gamin.
-Mais si, tu verras, tu trouveras une jolie petite femme et tu lui feras plein de chtiotes n'enfants !
-Chuis pas sûr qu'elle accepte de me partager avec toi, se moqua-t-il en me pinçant la joue. Tu occupes déjà tout mon temps libre… Donc j'ai pas besoin de bébés, je t'ai toi et Karenn, c'est déjà bien suffisant comme ça, crois-moi !
-Estime-toi heureux de ne pas avoir eu à changer mes couches, « Papa » !
-Humpf… ça m'aurait pas changé, tu sais. J'ai changé celles de Karenn, alors une de plus ou de moins…»
Ces petites boutades me redonnaient du baume au cœur et me calmaient. Après un court silence, Duncan me demanda ce qui n'allait pas et je me confiais à lui avec soulagement. Il s'était montré extrêmement compréhensif quant à ma volonté de vouloir rentrer chez moi, alors que d'autres ne comprenaient pas que je veuille à tout prix partir alors que je m'entraînais comme une folle et que je m'impliquais autant dans la vie du QG. Quand je lui expliquais que j'appréhendais et qu'en gros je me tapais une crise de la vingtaine, il sourit –lui qui avait 42 printemps passés- et me tira l'oreille. Cependant, je savais qu'il faisait ça non pas pour se moquer, mais pour me remonter le moral.
Truc s'était rendormi et grognait dans son sommeil. Toujours assis au pied du lit, nous attendions patiemment un signe de la part du Purreko et de sa subordonnée quant à la naissance des petits. Le silence régna dans ma chambre un long moment et je commençais à somnoler. Je ne sais trop comment, mais je sentis le poids de ma couette contre moi et m'endormis instantanément une fois la tête sur l'oreiller.
Le lendemain matin fut une merveille de mignonnitude chevaleresque : lorsque je me réveillais, j'eus la plus adorable des visions. Duncan s'était endormi à côté de moi, entourant ma taille de son bras par-dessus la couette, respirant lentement. J'en conclus qu'il m'avait mise au lit la veille et qu'il était resté dormir avec moi. *The Cuteness ever *. Je le regardais dormir, dégageant son front de ses mèches noires. On aurait dit un enfant, tellement l'air paisible sur son visage était innocent. J'attendis alors qu'il se réveille, me demandant ce qui l'avait poussé à rester alors que sa louve était en plein travail. Enfin, vu l'heure, cela devait être fini. Mon beau brun se réveilla quelques instants plus tard, cligna des yeux pour s'habituer à la lumière matinale. Il avait clairement l'air dans le pâté et je ne pus m'empêcher de glousser devant sa tête éberluée. Puis il me fixa, fronçant les sourcils.
« On dirait bien que j'ai dormi ici…
-Bravo M. Déduction ! me moquais-je.
-Chut ! C'est pas ma faute, t'étais en train de me baver sur l'épaule quand Purreru est arrivé et m'a dit que tout allait bien pour Gia.
-Je ne bave pas !
-Bah tiens ! Et l'énorme trace sur ma veste ?
-Crotte ! Tiens d'ailleurs comment Purreru savait que tu étais là ?
-Ben tu te souviens que j'avais oublié de fermer la porte en arrivant ?
-Ah bon ?
-Ouais. Du coup, en passant dans le couloir pour arriver à ma chambre, il m'a, enfin « nous », aperçus , vu que tu pionçais comme un Bériflore, et il est venu me dire que Gia allait bien, qu'elle avait 3 petits en bonne santé et que je pourrais la voir demain, donc aujourd'hui, parce qu'elle était fatiguée. Et il a fermé la porte. Du coup, ben je t'ai couchée et pis…
-Tu t'es endormi…
-Il semblerait en effet… 'fin faut dire que t'étais tellement mignonne à t'accrocher à moi… ajouta-t-il, un énorme sourire vissé sur les lèvres, me gratifiant d'un clin d'œil entendu. Plaquant ma main sur mon visage, je soupirais.
-Pourquoi ça ne m'étonne même pas de moi ?
-J'ai pas pu résister, du coup, je t'ai écoutée gazouiller à propos de « pidzas », « tongue », chaussettes et « bèremuda », le tout rempli dans la contrebasse de Valkyon…
-QUOOOIIII ?!
-Je sais pas, c'est ce que t'as dit ! Et que Nevra était chauve !
-Naaan ?!
-Sisi, je t'assure.
-Nan… J'ai pas fait ça ?! Si … ? »
Il hocha la tête, se retenant de rire, mais à mon avis, il n'avait pas pu inventer pareille histoire car il ne connaissait pas la plupart des mots que j'avais pu baragouiner pendant mon sommeil. La partie la plus bancale concernait Valkyon, je ne voyais ce qu'il venait faire là-dedans… Que Nevra soit chauve, ça c'est une chose. Mais pourquoi Valkyon aurait une contrebasse ?
Toujours est-il qu'après ce petit interlude, une bonne douche et un petit-déjeuner copieux –ou pas- nous nous dirigeâmes vers la boutique de familiers. Gyvolïn avait les traits tirés, signe que la nuit n'avait pas du être de tout repos. Inquiet, Dun' s'avança vers la jeune Bucentaure qui lui fit signe de la suivre dans l'arrière-boutique. Il me lança un regard interrogateur et je l'encourageai à y aller d'un hochement de tête. Il semblait troublé. Je lui pressai doucement l'épaule. Il inspira profondément, attrapa ma main et me força –gentiment- à le suivre de l'autre côté du comptoir. La louve était allongée, deux petits lovés contre sa fourrure grise en train de téter. Elle aussi semblait épuisée. Le vampire s'approcha doucement de sa louve qui releva légèrement la tête. La truffe humide vint à la rencontre de sa main tremblante pour finir par la léchouiller avec contentement. Le brun caressa la Minaloo avec émotion tandis qu'elle reposait sa tête au sol. Gyvolïn restait en retrait, silencieuse.
« Où est le troisième, je n'en vois que deux ? me risquais-je. La jeune femme détourna les yeux, les épaules basses et me tendit un petit paquet. Je soulevais le pan de tissu qui recouvrait le dessus. Un petit louveteau, comme endormi, reposait dans le creux de mes mains. Il était étonnamment léger. Et froid.
-Il était trop faible, il n'a pas survécu…s'excusa la soigneuse. J'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver, mais je … je n'ai pas réussi.
-Purreru avait dit qu'ils étaient en bonne santé, tous les trois… opposais-je, refusant de comprendre.
-C'est vrai, ils… ils semblaient tous vaillants…Je ne sais pas… Je ne comprends pas… Il ne bougeait plus, il ne respirait plus…
-Ce n'est pas de votre faute, Gyvolïn, il n'était juste pas assez fort. Ce sont des choses qui arrivent, vous n'y êtes pour rien. déclara mécaniquement Duncan, tentant de cacher sa tristesse.
-Je…je comprendrais que vous vouliez garder les deux…
-Non, je ne vais pas vous priver d'un familier. Le principal c'est que Gia aille bien et que ses deux petits tiennent le coup. Vous avez fait de votre mieux, je vous dois bien ça. Gardez donc l'un des deux. Mettez l'autre dans un œuf s'il vous plaît.
-Je …euh… hésita la jeune femme.
-Je vais la laisser se reposer un peu. Quand pourrais-je la récupérer ?
-D'ici après-demain, répondit Purreru, qui venait de rentrer dans la pièce. Je, eum, … Je préfèrerais la garder en observation avec les petits un peu plus longtemps.
-Pas de soucis.
-Ma-mais, sentez-vous libre de venir les voir entre-temps. Po-pour ce qui est de-de conserver l'un des deux, …nous… nous comprendrions que vous ne consentiez pas à ce don.
-Je n'aurais pas de quoi le nourrir, autant qu'il fasse le bonheur de quelqu'un d'autre, je garderais celui qui sera dans l'écrin.
-Bi-bien, ma-mais cela ne pourra être effectué qu'après le sevrage…
-Très bien. Tu viens Sylfe, on y va. Il embrassa sa louve une dernière fois avant de se relever, caressant rapidement la tête des louveteaux au passage.
-Du-Dun' ! Le brun regarda le Purreko. No-nous sommes vraiment désolés…
-Ce n'est pas de votre faute. Le Cristal est notre loi.»
Je tenais toujours le corps sans vie serré contre moi, tentant de comprendre la signification de sa dernière phrase. Duncan m'emmena à l'extérieur du Q.G., près du rocher. Il alluma un feu et s'avança vers moi pour prendre le petit. J'eus un mouvement de recul. Il me répondit par un sourire triste et m'expliqua que c'était comme ça qu'ils disaient adieu aux morts, en les brûlant. Je finis par lui tendre la petite boule de poils grisonnante et il resta un moment à caresser le petit corps, avant de le déposer délicatement dans les flammes. Il se brûla au passage, mais ses capacités de régénération eurent tôt fait de soigner la plaie. Ça ne le perturbait pas plus que ça. Il regardait les flammes accueillir l'âme de ce pauvre petit bout qui n'avait pas vécu plus que quelques heures.
Nous restâmes un long moment, mais le froid et les premiers flocons de l'année eurent raison de nous. Comme je commençais à grelotter, nous partîmes, laissant le feu faire son office. Duncan ne voulait pas le montrer, mais cela l'avait beaucoup affecté. Je lui proposais donc d'aller à la cantine pour manger un morceau, mais le cœur n'y était pas. Ce douloureux incident me rappelait à quel point la précarité de ce monde était omniprésente. Nous nous dirigeâmes tout de même vers la grande tour, la mine sombre.
Nous commandâmes une boisson chaude pour ma part et du rien pour Dun'. Azël vint nous servir, l'air préoccupée. Je n'avais pas le cœur à discuter et elle repartit dans la cuisine, où j'entendis notre cher cuisinier pester. J'écoutais distraitement ce qu'il se disait, mais de ce que je comprenais, même Béryl semblait à cran. Comme Duncan ne pipait mot et fixait la fenêtre, je posais ma main sur la sienne. Ses iris péridots se tournèrent vers moi, un fin sourire étira ses lèvres pâles et il plaça sa deuxième main sur la mienne, me remerciant silencieusement. Je regardais à mon tour par la fenêtre, observant de gros flocons duveteux tomber et recouvrir le sol du Q.G.
Kero entra dans la cantine, suivi par Ykhar et Miiko. Tous trois se dirigèrent vers la cuisine d'un pas rapide. J'écoutais la conversation d'un air absent.
« On va bientôt être à court, Dame Miiko. Combien de temps cela prendra-t-il encore ? interrogea Béryl très inquiète.
-Je ne sais pas, malheureusement, plus ça va, plus le manque de Maanas augmente et les portails s'en trouvent inaccessibles. On ne peut les ouvrir autrement, désespéra la Kitsune.
-Y arrivera-t-on à temps ? demanda Ykhar.
- Ça dépend. Si nos calculs sont bons, il ne nous reste que quelques jours tout au plus…répondit Karuto.
Béryl renchérit.
-Même topo au Refuge.
-Eh bien il faut réduire les consommations quotidiennes.
-Veuillez m'excusez, Miiko intervint la matrone, contrariée.Mais les rations ont déjà été réduites de moitié, on ne peut pas se permettre de diminuer encore les portions. Bientôt, les gens vont devenir fous. Le manque de nourriture a déjà bien entamé leur enthousiasme et une famine serait vraiment la dernière chose que je souhaite voir en ces lieux. Puis elle baissa la voix. Déjà deux enfants et plusieurs vieillards nous ont quittés à cause du manque de nourriture et de Maanas… ne peut-on vraiment rien faire pour éviter l'hécatombe ?
-Je sais bien, Béryl, mais veuillez croire que je fais tout mon possible pour remédier à cela. Cependant, je ne peux trouver de solution concernant les maanas, cela ne dépend pas de moi.
-Je sais bien, mais n'y aurait-il pas moyen de demander de l'aide ? Maître Leiftan pourrait se servir de ses contacts pour nous avoir un peu de rations supplémentaires.
-On y a déjà pensé mais c'est partout pareil…
-Dire qu'elle devrait être partie depuis deux mois… soupira Azël.
-Heureusement qu'elle pense toujours à faire des stocks supplémentaires au cas où, mais là ça va être difficile de tenir plus longtemps. C'est à se demander pour combien de temps elle devrait des réserves la prochaine fois… Et ce ne sera pas des plus faciles pour elle non plus, avec les portails qui n'en font qu'à leur tête.
-Que voulez-vous dire, Karuto ?
-C'est pourtant évident, mam'zelle Ykhar : on ne sait pas quand sera la prochaine fois que l'on pourra ouvrir un portail, vu que le laps de temps ne cesse d'augmenter à chaque fois. Même si on prévoit pour un an, qui ne dit pas que cela nous prendra encore plus de temps à rouvrir un passage. De même, quand savoir quand elle rentrera ou pourra rentrer depuis là-bas…
-C'est effectivement problématique… (╥︣﹏᷅╥᷅)
-Que faire ?
-Attendre. C'est notre meilleure solution. Et puis de toute façon, nous n'avons pas le choix… » conclut Miiko, impuissante face à la situation critique que nous vivions.
Les mots de Duncan prirent sens pour moi après avoir entendu cette conversation.
NDA : Bon ben voilà, un chapitre un peu déprimant, sans compter que l'action traîne un peu mais promis les choses vont commencer à bouger !
