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9 Décembre – Quelque part entre l'Espagne et l'Amérique – 1492

John avait embarqué sur la Santa Maria depuis plusieurs jours, plein d'espoir et de rêves. Le Roi d'Espagne, son souverain, avait accepté l'expédition folle de Christophe Colomb, qui avait décidé de faire voile sur les Indes. John avait été de ces fous motivés pour s'engager dans ce périple, non pour la gloire de la découverte ou l'or promis lors de l'arrivée à cette terre nouvelle, mais simplement par curiosité.

Il avait vécu toute sa vie en Espagne, et n'aspirait qu'à des choses plus grandes, plus fortes. Il voulait un ailleurs, et c'était pourquoi il avait signé, sans une once d'hésitation, le contrat qui le liait désormais à cette expédition à travers les flots en furie.

Ses camarades, pour la plupart, ne comprenaient absolument pas sa soif de découvertes et ses envies. Ils se rangeaient en deux catégories : ceux pour qui la découverte, et la gloire certaine qui les attendait au bout du chemin était plus forte que tout. Et ceux qui, attirés par les richesses certaines de la terre promise, ne pensaient qu'à s'en mettre plein les poches.

John n'appartenait à aucune des deux catégories. Un peu trop idéaliste pour ses camarades, il était mis à l'amende parmi ses pairs marins. Mais cela ne le perturbait pas. Tant qu'il avait la mer et son doux mouvement pour décor, il était heureux.

– Il nous faut un toubib.

La Niña venait de les aborder, avec cette demande urgente. Un de leurs hommes était malade, ce qui pouvait, en mer, être un très grave problème. Laisser mourir un homme était une chose. Risquer une infection généralisée en était une autre.

Malheureusement pour eux, ils n'avaient pas vraiment de médecin de bord, bizarrement. Ils n'avaient que John, et ses études de médecine avortées. Il n'était pas un vrai médecin accompli, et n'avait jamais exercé. Une vilaine blessure, qui le faisait encore souffrir aujourd'hui, avait annihilé tous ses rêves.

Sur ce bateau, cependant, il était la meilleure chance du pauvre bougre qui avait eu l'infortune de tomber malade.

– J'espère que ce n'est pas le scorbut, marmonna-t-il à personne d'autre que lui-même.

Personne ne l'écouta, et encore moins lui répondit. John, seul, savait à quel point la maladie pouvait être mortelle. Il ne pourrait rien pour le pauvre bougre atteint dans ce cas-là.

Personne ne lui répondit, et cela valait mieux. Il n'avait aucune envie d'expliquer à des néophytes de quoi il s'agissait. On lui permit donc de passer d'un bateau à l'autre, sur une planche branlante et mal assurée, et il se retrouva bientôt officiellement marin de la Niña, et fut également propulsé médecin de bord, se demandant sincèrement s'il l'avait mérité.


– C'est ici, Doc.

Le mousse qui l'avait accompagné à travers la caravelle s'arrêta devant une porte. John en fut surpris. Les matelots dormaient habituellement à fond de cale, certainement pas dans une cabine. Puis il songea que la prévenance du capitaine ne valait sans doute rien à sa préoccupation du bien-être de ses hommes, mais plutôt à éviter une infection au cas où. Le mousse, d'ailleurs, ne l'accompagna pas, et il se retrouva bientôt seule dans une petite cabine, spartiate et confortable, en présence d'un homme alité et pâle comme la mort.

Il n'avait pas ouvert les yeux, et il suffit pourtant à John de le survoler du regard pour le reconnaître immédiatement.

– Sherlock ? murmura-t-il, incertain.

L'immense douleur qui lui fracassa immédiatement le crâne le convainquit qu'il avait raison. Il n'avait jamais ressenti cela et pourtant il l'identifia aussitôt comme la douleur du retour brutal de sa mémoire, et des siècles passés à rencontrer et à perdre cet homme fantastique dont il se souvenait soudain... et qui gisait, le corps luisant de sueur et agité de tremblement, au fond d'un lit.

John battit furieusement des cils, lutta contre sa violente migraine. Il ne percevait rien, aucune date de fin, et pourtant le compte à rebours a commencé. Et il refusait de perdre Sherlock si tôt après l'avoir retrouvé. La Peste lui avait suffi. Il voulait en profiter aussi longtemps qu'en Italie, dans leurs dernières vies. Ou bien était-ce celles encore avant ? Il se mélangeait dans la multitude de souvenirs qui l'assaillaient.

Bon gré mal gré, il s'obligea à avancer en direction de la couchette.


Sherlock n'avait rien. Une forte fièvre, probablement une grippe, que son corps paraissait très bien combattre tout seul. John avait fait toutes les vérifications, et rien n'indiquait que le jeune homme soit contagieux.

À sa grande surprise, cependant, il n'avait pas récupéré sa mémoire. Il avait, en de rares occasions, ouvert des yeux fous et révulsés, qui s'étaient rapidement posés sur John, mais jamais il ne l'avait identifié, de cela le médecin était sûr. Il avait seulement ses souvenirs comme base de travail, mais a priori, c'était toujours quand leurs yeux se croisaient qu'affluait brutalement toute leur mémoire, et que John se mettait soudain à percevoir, en son for intérieur et sans pouvoir l'expliquer, le temps qu'il leur restait à vivre ensemble.

Dans cette situation étrange, plus aucun des repères dont il pouvait se souvenir n'existait. Sherlock ne se souvenait pas, alors que lui oui. Il n'avait pas regardé John. Il n'avait pas souffert en même temps que lui au point de s'évanouir. Pourtant, John sentait confusément que les choses, la malédiction dont ils souffraient à travers le temps, avaient déjà commencé à faire tourner ses rouages implacables.

– Vous avez besoin de quelque chose, Doc ?

C'était le mousse qui était revenu, mais il se tenait à bonne distance. John, assis par terre auprès de la couchette du patient, se releva difficilement en secouant la tête.

– Pas d'amélioration pour l'instant. Je vais rester pour le veiller. Serait-il possible d'avoir au moins une couverture et un truc à manger ?

– Je transmets au capitaine et je vous fournis tout ça, Doc, répondit le gamin.

Il revint un peu plus tard, chargé de la commande de John, et des consignes du capitaine de leur expédition. Basiquement, il lui était signifié que si le malade était dangereux et risquait de contaminer tout le monde, John avait tout intérêt à l'assassiner, et à le jeter par-dessus bord. C'était le règlement.

Il hocha distraitement la tête. Il ne croyait pas une seule seconde que Sherlock, son Sherlock, puisse être malade et contagieux. Et surtout, il avait la quasi-certitude qu'il n'allait pas mourir.

Il s'emmitoufla dans sa couverture au pied de la confortable couchette où gisait le malade fiévreux, et plongea presque aussitôt dans le sommeil.


– Petit déjeuner, Doc.

– Déjeuner, Doc.

– Dîner, Doc.

Les deux jours suivants de John se déroulèrent ainsi. Sherlock dormait, somnolait, luttait contre la fièvre. John l'alimentait de force, entre deux crises de sommeil, mais il était dans un état bien trop lamentable pour avoir seulement conscience de la présence de John à ses côtés. Le Capitaine devenait méfiant, et John lui avait personnellement assuré que ce n'était rien, et que cela allait passer.

Pour s'occuper, le médecin avait réclamé papier et encre, et avait entrepris de griffonner sur un bout de papier tous les souvenirs qu'il avait récupérés. Il tentait d'en dessiner les contours, d'en éclaircir les zones d'ombre.

Sans surprise, cela n'avait pas abouti à grand-chose.

– Dis donc Génie, tu pourrais m'aider. C'est toi qui es censé être brillant, de nous deux, tu te souviens ?

Il s'était mis également à parler à voix haute, s'adressant à l'homme inanimé avec lequel il se trouvait sans jamais attendre de réponse en retour. D'une certaine manière, cela l'aidait à canaliser ses réflexions.


Puis, au matin d'une troisième jour, alors que John se disait qu'il lui faudrait bientôt envisager l'inéluctable, la fièvre retomba. Et Sherlock ouvrit les yeux, pour rencontrer ceux, clos et endormi, de John.

L'homme qui le veillait dormait, par terre à ses pieds, et Sherlock cligna des yeux, furieusement, surpris par l'afflux de données que son cerveau récupérait soudain.

Il réalisa, brutalement, que les mots et les phrases étranges que son inconscient absorbait malgré lui durant sa poussée de fièvre, étaient vrais.

Sans douleur, Sherlock récupéra ses souvenirs, tandis que John, lentement, se réveillait, et ouvrait les paupières.

Le bleu nuit rencontra le bleu glace, et à l'unisson, un immense sourire déchira leurs traits.

– Sherlock, murmura John. Tu te souviens.

C'était une affirmation. Après trois jours à le surveiller, John le voyait enfin redevenir normal, et plus important que tout, le reconnaître. Et cet éclair de compréhension dans les pupilles si pures de son amant était la plus belle chose qu'il avait vu de sa vie.


La position autoproclamée de médecin de John leur fut salutaire. Sherlock, fondamentalement, n'avait rien de grave. Il aurait très bien pu sortir de cette cabine sans aucun risque pour sa santé et celle de l'équipage.

– Tu perçois quelque chose ? avait demandé John à son amant. Parce que moi rien.

Sherlock avait secoué négativement la tête, mais cela ne voulait rien dire. Il n'avait jamais été doué pour cela. John était celui qui savait ce genre de choses.

– Dans ce cas, je ne veux pas perdre une seule seconde.

Sherlock avait acquiescé. Le voyage jusqu'aux Indes à bord de la Niña pouvait encore durer des semaines.

– Je suis d'accord avec cela.

Sauf que jamais le capitaine n'aurait accepté une telle relation comme la leur. Et sur un bateau, impossible de se cacher de tous.

– C'est la première fois que cela nous arrive, avait commenté John. D'avoir tant de public. Et d'être dans un espace aussi restreint.

– Un espace aussi restreint oui. Mais tu te souviens de quand nous étions dans un château ? Surveillés en permanence par la moitié de la noblesse du duché ?

Il y avait quelque chose de formidable à pouvoir échanger leurs souvenirs et leurs pensées, et la réflexion de Sherlock le fit sourire, presque autant que son immense sourire. Il s'en souvenait, lui aussi.

– C'était quand même moins difficile de se cacher à ce moment-là que lorsque tu posais pour un maître italien ! répliqua-t-il avec bonne humeur.

Ils avaient alors décidé de prétendre que Sherlock était toujours malade. Ainsi, John pouvait le veiller, le border, être auprès de lui en permanence. Ils profiteraient le plus longtemps possible du temps qu'il leur était alloué.

Pour eux, ainsi, la traversée fut une longue promenade tranquille.


Tandis que, parmi le reste de l'équipage, d'autres malades se déclaraient (et parfois, d'une infection contagieuse, et John rendait son diagnostic froidement. Et le capitaine n'avait aucun scrupule à faire abattre les éléments dangereux), ou que les mousses et les matelots trimaient à tirer les cordages et briquer les ponts, les deux amants, dans une pause salutaire dans le chaos de leurs vies passées, profitèrent sans penser au lendemain.

– John, c'est vraiment complètement absurde, ce que tu as écrit là.

Le jugement de Sherlock était toujours aussi lapidaire mais John ne s'en formalisa pas, se contentant de lever les yeux au ciel. Son compagnon était désormais enfermé dans la petite cabine, à simuler la maladie, depuis presque deux semaines. Deux semaines à partager leurs nuits et à enflammer leurs corps dans des étreintes passionnées, ayant gardé en mémoire de manière instinctive tout l'héritage de leurs vies antérieures.

Mais même la passion incandescente de leur relation ne pouvait suffire à Sherlock, génie de son état. Il s'était donc plongé dans l'analyse des notes éparses que John avait commencées lorsqu'il était malade.

– Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il charitablement en se penchant vers lui.

Sherlock pointa une date approximative que John avait noté, l'incendia, lui affirma que l'évènement en question n'avait pas pu arriver au XIIIe siècle, mais seulement au XIVe, puisqu'ils étaient aujourd'hui en 1492.

– Certes, lui concéda son amant. Mais sinon, tu as pu établir un résultat ? Trouver une constante ? Une explication ? Parce que soyons lucide, Sherlock...

Il obligea son amant à se retourner vers lui, et à détourner son regard des papiers épars qu'il tenait.

– Sherlock, je t'aime, tu le sais, lui dit-il doucement. Mais ce que nous vivons n'a aucun sens. Comment pouvons-nous nous souvenir de nos vies antérieures ? Sans sérieusement penser que nous sommes fous ? Tous les deux ? Et à part nous perdre, nous savons bien que nous n'avons aucun avenir. À moins de comprendre pourquoi cela existe, et...

– Rompre la malédiction ? proposa Sherlock.

John médita ces mots. Perdre Sherlock était un déchirement, il ne pouvait le nier. Mais avoir la chance, vie après vie, de le retrouver, et de l'aimer comme au premier jour, détaché de toutes complications, n'était-ce pas une bénédiction ? Car qu'importait l'opinion de John et du reste du monde sur leur relation contre nature, parce qu'ils étaient deux hommes, quand il retrouvait sa mémoire, il ne restait que l'amour de son compagnon, et il ne pouvait pas lutter contre.

– Appelons cela une malédiction. Tu as une idée ?

Sherlock le regarda d'un air désolé.

– Non... Je ne comprends pas la logique. Une fois quelques jours, une fois plusieurs mois, la durée est variable. Parfois je te perds. Parfois tu me perds.

Sa voix se fêlait de douleur à cette idée.

– Il faut qu'on trouve moyen de conserver nos notes, observa John. Que je meurs ou que tu meures, on reviendra. On se retrouvera. Et on doit retrouver nos notes, rechercher d'une vie à l'autre ce qui nous relie ensemble et nous permettrait de le rester pour toujours !

Le projet était noble, et la voix de John, emphatique et passionnée. Sherlock, d'ailleurs, y répondit d'un baiser enflammé.


Leur vie, maudite, se chargea de les ramener à la réalité rapidement. Le jour où la Niña, la Santa Maria et la Pinta accostèrent une terre (que Sherlock, d'ailleurs, regarda une demi-seconde à travers le hublot avant de renifler d'un air méprisant que ça ne pouvait pas être les Indes qu'il cherchait, ça), John accosta comme tous les autres.

Mais à l'inverse de tous les autres, son corps rendu pataud par les semaines d'inactivité à partager son temps avec Sherlock, au lieu d'être sur le pont à trimer comme les autres, avait perdu de son équilibre. Il glissa de la passerelle qui lui aurait permis de rejoindre la terre ferme.

Le temps que dura sa chute vers le sol, et la mort inexorable qui lui tendait les bras, la seule chose à laquelle il pensa fut son amant. Et les ennuis que cela allait lui causer, quand tous découvriraient qu'il n'était pas malade. Puis le noir l'engloutit, et son cœur cessa de battre, ses poumons de respirer, et son cerveau de fonctionner.


Prochain chapitre : Perse – 1518

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