J'ai été très occupée ces derniers jours... Voilà pourquoi ce chapitre arrive avec du retard. Pour ce qui est de la prochaine publication, elle se fera sans doute fin septembre ou début octobre.


Chapitre 9 : Confrontations

J'étais en fureur… Je voulais lui hurler ma fureur… Mais la colère est mauvaise conseillère…Elle m'a rendu aveugle…

-J'ai presque l'impression qu'on est isolé, cloîtré du monde dans ce manoir, murmura Lavi. Je n'entends que la tempête de l'extérieur. On en oublierait presque le clan Noah et toute cette soirée riche en événements qui se succèdent en un rythme effréné.

-Ne t'y fie pas, lui répondit Allen. Ils nous laissent tranquille pour le moment mais je pense qu'ils nous surveillent d'une façon ou d'une autre. C'est bien leur genre : ils aiment jouer avec leurs victimes pour ensuite mieux les dévorer.

Ils avaient presque entièrement parcouru le chemin qui devait les conduire à la buanderie. Le trajet s'était fait sans heurts. Allen avait sans doute raison : les démons les laissaient déambuler à leur guise… enfin, pour le moment…

Pourtant, bien qu'ils s'approchaient de leur destination, synonyme de retrouvailles avec Kanda et Lenalee, le visage d'Allen ne cessait de s'assombrir, perdu dans ses pensées. Le jeune Bookman s'en aperçut et l'interrogea en lui tapotant l'épaule :

-Allen, ça va ? À quoi tu réfléchis ?

-Oui, oui, ça va, répondit le démon blanc d'une voix précipitée comme si on l'avait pris par surprise. J'étais juste en train de me demander… En fait, je dois avouer, j'appréhende la réaction de Kanda. Il doit être fou de rage…

-À ce point ? s'étonna le roux. Allons, tu exagères !

-On voit bien que tu ne le connais pas aussi bien que moi, répliqua Allen amer. Je suis prêt à parier que sa réaction va être violente.

Ils se turent tout d'un coup. Ils étaient arrivés devant la porte de la buanderie. À l'intérieur, on percevait une légère agitation et quelques murmures échangés. Manifestement, les deux asiatiques ne semblaient pas avoir bougé depuis l'escapade d'Allen. Lavi voulut toquer doucement contre la porte avant d'actionner la poignée mais l'étudiant en droit le devança.

-Laisse, je m'en charge.

Au moment de frapper le panneau de bois, il marqua une hésitation.

-Qu'il y a-t-il Allen ? demanda le jeune Bookman.

Le garçon aux cheveux blancs émit un petit rire embarrassé tout en se grattant la tête avec sa main gauche. Et pourtant dans le même temps, ses jolis yeux gris bleutés paraissaient refléter de la mélancolie et du regret, triste lueur qui se détachait dans cette pénombre…

-Non, ce n'est rien, répondit Allen avec un sourire qui se voulait rassurant. Je me disais juste… que j'aurais préféré te rencontrer dans d'autres circonstances. J'aurais réellement voulu ne pas te mêler à cette histoire… Et parfois, je me demande si j'ai fait le bon choix…

Parce que toutes les alternatives qui se présentaient devant moi me semblaient plus mauvaises les unes les autres… Au final, tout ce que j'espère à présent… c'est d'avoir pris la moins mauvaise… Même si cela signifie…

-Hé Allen, tu ne rêvasses pas un peu trop ?

OoOoO

Dans la buanderie, une jeune et charmante chinoise tentait de calmer la fureur d'un irascible japonais qui ressemblait à un volcan sur le point d'entrer en éruption et prêt à cracher ses flammes, ses doigts crispés sur la poignée de Mugen, prêt à être dégainé.

-Ce maudit Moyashi…, fulmina le kendoka. Comment peut-il nous lâcher ainsi à un moment pareil ? Déjà que je peine à le tolérer, lui et son caractère de…

-Allons Kanda, dit Lenalee d'une voix apaisante, tu sais bien qu'Allen ne ferait rien qui…

-Humpf… J'espère pour lui qu'il n'a pas eu l'idée stupide de se jeter dans la gueule du loup en essayant de sauver ce Baka Usagi. Autrement, je ne donne pas cher de sa peau…

-Kanda, s'exclama sa camarade pleine de reproches, comment peux-tu dire des choses pareilles ? Allen est…

Ce fut à cet instant précis qu'elle fut interrompue par des coups frappés à la porte. Les deux amis échangèrent un rapide regard convenu, acquiescèrent ensemble de la tête puis se retournèrent vers l'entrée de la pièce en se redressant promptement. Pendant que le japonais tirait Mugen de son fourreau par mesure de précaution tout en se rapprochant silencieusement de la porte, la chinoise éleva la voix et demanda :

-Qui est là ?

-C'est moi, répondit la voix d'Allen, quelque peu étouffée par l'épaisseur du panneau de bois de l'entrée mais qui demeurait très reconnaissable. C'est toi Lenalee ? Attends je vais ouvrir, ce sera mieux.

Le garçon joignit le geste à la parole et pénétra dans la buanderie mais ce fut une erreur monumentale. Car au lieu de l'accueil bienveillant et du sourire rassuré de la ravissante Lenalee, un baume au cœur tant il était réconfortant, il eut droit à une réception plus que musclée de la part d'un japonais colérique au regard noir qui le cueillit en le saisissant violemment à la gorge, étranglant à moitié sa victime, avant de le plaquer brutalement contre le mur avec en prime, Mugen pointé sous sa jugulaire. En résumé, le genre de retrouvailles dont on aimerait se passer…

Cependant, ceci ne constituait que le début du calvaire d'Allen… dont l'échine fut parcourue de frissons lorsqu'il remarqua que Kanda arborait son visage des mauvais jours, celui qui lui promettait les plus affreuses souffrances…

-Mo… ya… shi…, dit le brun d'une voix lente mais qui devenait de plus en plus dangereuse à chaque syllabe qu'il prononçait, j'espère que tu as une bonne raison pour nous avoir faussé compagnie tout à l'heure.

-Je… Kanda… couina le prisonnier, il fallait que… Lavi…

-J'espère aussi, continua son tortionnaire sans tenir compte de l'intervention d'Allen, que tu sais aussi que par ta faute, Lenalee s'est faite un sang d'encre à ton sujet.

Pour une fois d'ailleurs, l'intéressée ne s'interposa pas entre les deux belligérants. Elle avait été partagée entre l'inquiétude et la frustration pendant qu'Allen, décidé à porter secours à Lavi, l'abandonnait. Pourquoi fallait-il toujours qu'il prenne tout sur lui ? songeait-elle en colère. Si Kanda n'avait pas pris l'initiative de lui administrer la petite correction que leur condisciple méritait amplement pour tous les soucis causés, elle lui aurait volontiers infligé une douloureuse baffe punitive.

-Désolé…, balbutia l'adolescent aux cheveux immaculés, vraiment… désolé…

-Nous sommes déjà dans une situation délicate, fit Kanda dont la rage menaçait maintenant d'exploser à chaque seconde qui défilait, et toi, tu as manqué de nous la rendre plus compliquée en…

-A… Attends, le coupa Allen à demi étouffé, Lavi… Lavi est…

-Lenalee ? Yuu ? fit une nouvelle voix restée muette jusqu'à présent.

-Lavi ?! murmura la jeune fille qui trahissait son incrédulité.

À son tour, le roux pénétra dans l'exigüe buanderie sous les regards surpris, voire stupéfaits de la paire asiatique avec sur ses lèvres, un sourire gêné. Si les yeux sombres de Kanda s'écarquillèrent tant l'apparition fut inattendue, le visage de Lenalee exprimait un profond soulagement et elle posa une main sur sa poitrine.

-Ce… c'est vraiment incroyable ! Tu as réussi à t'échapper de ces démons ! constata-t-elle en le toisant de la tête aux pieds comme si elle avait du mal à croire ce qu'elle voyait.

Puis elle aperçut le tantô et le Tome de Sang entre les mains du jeune Bookman.

-Oh, tu as aussi pu reprendre ton tantô et ce… livre…, ajouta-t-elle avec appréhension.

Pendant qu'elle l'interrogeait sur ses récentes mésaventures – Lavi lui fournissait des réponses assez vagues mais satisfaisantes pour conserver sa promesse envers Allen –, ce dernier toujours coincé sous la solide poigne du japonais, gigotait désespérément pour tenter de se libérer.

-Kanda…, implora l'étudiant en économie, s'il te plait… pourrais-tu…

L'interpellé l'entendit car il se tourna brièvement vers lui pour le dévisager d'un air torve. En examinant les muscles du bras qui se détendaient, Allen crut que le kendoka allait se rasséréner. Bien au contraire. Au lieu de relâcher son prisonnier, Kanda, comme s'il était pris d'un soudain accès de rage, raffermit davantage sa prise en resserrant ses doigts.

-Kan… da…, suffoqua Allen, A… Arrê… te… tu vas... me…

Toutefois, en contemplant les yeux glacés de son tortionnaire, le démon blanc frémit et se tut subitement tant l'ire du japonais paraissait se matérialiser sous la forme d'une terrifiante aura noire.

-La prochaine fois Moyashi, murmura-t-il d'une voix sinistre à son oreille, rappelle-toi : si Lenalee n'était pas là, il y a longtemps que tu serais passé sous Mugen.

-Com… pris…, répondit l'étudiant en droit d'un ton presque inintelligible à cause de l'étranglement. Mais…

Kanda ne lui permit d'achever sa phrase : il le balança brutalement sur le sol où Allen put atterrir à quatre pattes tout en crachant, toussant et en massant son cou endolori. Le choc de la chute attira l'attention de Lenalee et Lavi qui se précipitèrent aussitôt pour l'aider.

OoOoO

-Kanda, franchement tu exagères ! réprimanda Lenalee en constatant les traces de doigts écarlates sur la gorge d'Allen.

-Alors là, pour le coup, tu ne l'as pas raté, observa Lavi, les mains croisées derrière sa tête. Tu l'as serré à un tel point que tu lui as laissé de vilaines marques bien visibles. On m'avait bien dit que tu étais violent mais j'étais loin du compte. Tu aurais pu lui broyer le cou !

-Pas de reproches de ta part, Lenalee, répliqua fermement le japonais. Tu étais la première à affirmer que tu filerais une bonne correction à ce Moyashi dès qu'il reviendrait.

-Bon, d'accord, avoua la chinoise, mais là, je trouve que c'est excessif. Je te rappelle que le but était de lui donner une petite punition, pas d'en profiter pour l'envoyer au tapis à la première occasion.

-En attendant, Allen est complètement HS pour le moment, remarqua le roux.

-Désolé…, dit l'intéressé d'une faible voix.

-Je sais que notre situation est… précaire avec les démons et le reste mais on ne peut pas laisser Allen dans cet état ! fit Lenalee d'un air agacé.

Elle se redressa et se dirigea droit vers son ami d'enfance qui surveillait la porte d'entrée pour lui donner quelques commentaires bien sentis. Pendant ce temps, Lavi en profita pour s'agenouiller sous le prétexte de scruter de plus près les taches érythémateuses du cou et chuchota :

-Tu es sûr que ça ira ?

-Rassure-toi, ce n'est rien. Je reste un démon après tout, répondit Allen du bout des lèvres, en jetant un coup d'œil inquiet sur le kendoka. Tu ferais mieux de t'inquiéter pour toi car…

La voix de la jolie chinoise s'éleva sur le ton de la protestation. Visiblement, elle paraissait se disputer avec Kanda qui demeurait totalement stoïque.

-D'accord, je l'admets, mais s'il pouvait au moins boire un verre d'eau, nous pourrions…

Lavi décida d'intervenir pour calmer le jeu.

-La cuisine n'est pas loin, affirma-t-il. Si tu veux chercher un verre d'eau…

Le duo asiatique se tourna vers lui. Considérant le fait qu'ils étaient coincés dans un manoir avec des démons aux trousses, sans véritable solution pour s'en débarrasser de manière définitive, avec seulement des lames Murasama pour les contrer, qu'avaient-ils à perdre à chercher un peu d'eau pour l'étudiant en économie ? Eh bien, peut-être pas grand-chose…

-Bon, concéda le kendoka, de toute façon, s'il reste dans cet état, ce Moyashi ne nous sera que d'une inutilité absolue…

-Kanda ! s'exclama Lenalee quelque peu outré. Ne parle pas ainsi d'Allen ! En revanche, poursuivit-elle plus calmement en se tournant vers le jeune Bookman, il va falloir que tu y ailles. Tu es le seul à connaître les lieux.

Effectivement. C'était une remarque emplie de bon sens. Lavi ne pouvait qu'acquiescer. Il allait partir, laissant le Tome dans un coin de la buanderie, emportant le tantô pour se protéger quand soudain…

-Attends, intervint Kanda. Je t'accompagne.

Voyant trois visages aux regards ébahis, il s'empressa d'ajouter en haussant les épaules :

-Tu es la cible du clan Noah, non ?

L'étudiant en histoire hésitait. L'observation était pertinente mais le japonais venait avec lui, Allen et Lenalee se retrouveraient sans lame Murasama.

-C'est bon, intercéda l'adolescent aux cheveux blancs, tu peux aller avec Kanda. Il a raison : c'est toi la cible des Noahs. Ce serait plus prudent si tu étais accompagné.

-Mais… contesta le roux.

-On saura se débrouiller, conclut Lenalee d'un ton sans équivoque.

Lavi était encore inquiet et dubitatif mais le regard et la voix de la belle brune dégageait une telle force et une telle assurance que finalement, il accepta.

Dès que les deux garçons disparurent de la buanderie, Lenalee dévisagea longuement son camarade avant de pousser un soupir exaspéré :

-Allen, peux-tu me dire à quoi tu pensais vraiment lors de ta petite échappée ?

-Pas ma faute si Bakanda et moi avons des opinions divergentes, grogna son interlocuteur. Et tu le sais parfaitement !

Lenalee l'examina intensément pendant de longues secondes de ses yeux couleur obsidienne avec une expression sévère. Puis ses traits se radoucirent.

-La prochaine fois, essaie de faire attention à ne pas provoquer Kanda d'accord ?

OoOoO

Comme l'avait annoncé Lavi, la cuisine n'était guère éloignée de la buanderie. Rapporter un verre d'eau constituait un acte banal sans aucune incidence normalement. Et pourtant, quelque chose ennuyait Kanda. Son compagnon aux cheveux flamboyants. Lavi. Depuis son retour, le brun avait l'impression qu'il n'était plus le même. Pour être plus exact, il avait l'impression que depuis sa capture par le clan Noah, une part du roux s'était irréversiblement brisée.

De son côté, Lavi s'efforçait de faire comme si de rien n'était, comme s'il ne s'était rien passé avec Tyki. Néanmoins, il le sentait, il ne pouvait plus revenir comme "avant". Pas après l'épreuve qu'il avait subie avec le Noah du Plaisir. Ce dernier l'avait mis face à lui-même et aux sombres tréfonds de son âme. Impossible de nier ou d'ignorer, il était obligé de prendre conscience de ce qu'il était, de ses implications et de ses conséquences. Et la présence de Kanda le gênait. Surtout qu'il se remémorait ses paroles lorsqu'il s'était retrouvé seul avec lui :

-Tu te mens à toi-même. Tes sourires et ton visage joyeux ne sont qu'un masque qui dissimule la noirceur de ton âme.

Oui… En mettant à jour ce qu'il avait inconsciemment refoulé, Tyki avait détruit la carapace, le rempart qu'il avait érigé pour se dissimuler aux yeux du monde. Le masque était tombé… Ce même masque que Kanda avait percé dès leur première entrevue en solitaire… Le roux se rendait maintenant compte que depuis le début, le japonais avait lu en lui… Et il ne voulait en dévoiler davantage sur cette laideur intérieure qu'il avait enfermée au plus profond de lui-même… Alors il tentait de se dissimuler comme auparavant… Sauf que cette fois, il ressentait bien en son cœur la fausseté de ses actions…

Ce fut cette pitoyable mascarade qui finit par agacer Kanda…

Ils avaient atteint la cuisine. C'était une grande pièce, plutôt bien équipée avec son matériel et ses nombreux placards, plaisante à regarder même si elle avait un côté vieillot et rustique complètement assumée. Au centre, il y avait une grande table rectangulaire aux bords usés et quelques tabourets en bois. Dans l'évier, les assiettes et les tasses qui avaient servi pour accueillir Allen, Lenalee et Kanda y avaient été déposées, reposant comme des vestiges d'une époque lointaine lorsque les choses paraissaient encore simples au jeune Bookman et que les démons n'avaient pas encore fait irruption dans sa réalité…

Pendant le trajet, perdu dans ses réflexions, il n'avait échangé aucun mot avec Kanda. De nouveau, sans rien dire, il ouvrit un placard pour s'emparer d'un verre. Il allait ouvrir le robinet pour remplir son récipient d'eau quand soudain, le kendoka qui jusque là, s'était tenu tranquille, bras croisés, devant l'entrée, poussa un soupir énervé, facilement perceptible dans ce silence ambiant, avant de prononcer :

-Quand stopperas-tu cette ridicule comédie ?

En entendant ceci, Lavi se figea mais fort heureusement, comme il lui tournait le dos pour remplir son verre, le brun ne pouvait voir l'expression de son visage. Par contre, il avait l'impression de sentir le poids du regard furieux de Kanda lui brûlant la nuque. Malgré ça, il essaya de garder son sourire et répondit en se tournant vers le capitaine de kendo :

-Que veux-tu dire, Yuu-chan ?

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase pour Kanda. Pas tant le surnom – quoique peut-être un peu – mais le fait que son compagnon persistait dans son désolant spectacle. D'un mouvement rageur, il avança rapidement vers le roux et se mit à l'empoigner brutalement par le col. Surpris, Lavi lâcha son verre qui se fracassa en mille morceaux sur le sol carrelé.

-Imbécile ! dit le brun. Tu ne vois donc pas que dans ton état actuel tu n'arriveras à rien ?

-Non arrête, ce n'est pas le moment, invectiva le propriétaire du manoir en voulant le repousser mais l'étau de Kanda était fort. Allen a besoin de…

-Je me contrefiche de ce Moyashi ! Pour le moment, le sujet de cette discussion, c'est toi Baka Usagi ! C'est évident que quelque chose te tracasse et que cela te fait obstacle au point de t'entraver !

-Même si c'était le cas, s'écria Lavi qui commençait à s'emporter, tu n'as pas à te mêler de mes affaires ! Cela ne concerne que moi !

Et rendu furieux par les reproches de son camarade, il riposta immédiatement en lui envoyant un bon coup de poing à la figure mais celui-ci l'intercepta sans difficulté. Il sembla même esquisser un sourire amusé en voyant la colère qui illuminait les yeux verts du roux.

-C'est déjà mieux, commenta-t-il, mais ce n'est pas encore ça.

D'un geste, il repoussa violemment le poing de Lavi avant de contre-attaquer en lui expédiant un direct au menton puis le rejeta vers la table. En heurtant le rebord, l'étudiant en histoire eut momentanément le souffle coupé avant de s'y accrocher instinctivement pour ne pas tomber par terre. Il toucha brièvement son menton avant de contempler le kendoka d'un air irrité. Pour un peu, il voulait continuer la bagarre malgré les risques d'attirer les démons à cause du bruit. Par chance, Kanda le coupa dans son élan en prenant la parole :

-C'est la perte de ton masque hypocrite qui te met dans cet état ?

Lorsqu'il entendit cette question, les interrogations qui tourmentaient l'esprit de Lavi se figèrent et les mots du japonais furent comme un poignard qu'on enfonçait dans son âme. Encore une fois, Kanda avait lu en lui tel un livre ouvert… C'en était frustrant et déroutant… Il ne se pensait pas si facile à décrypter, lui qui avait pris tant de peine depuis son enfance à cacher les recoins les plus obscurs de sa personne. Tout le monde autour de lui n'y avait vu que du feu, excepté peut-être son grand-père qui parfois le scrutait d'un air inquiet comme s'il devinait la rancœur et l'amertume rongeant son petit-fils mais il n'avait jamais osé en faire allusion de son vivant. Et voilà que ce japonais doté d'un physique avantageux et d'un caractère épouvantable, manieur émérite de katana, qu'il n'avait rencontré depuis quelques jours presque au hasard, pulvérisait toutes les barrières qu'il avait construites pour se protéger… Pourquoi ? Pourquoi dès la mort de son grand-père, tout s'était enchaîné si vite qu'il avait l'impression de ne plus rien maîtriser ? Pourquoi tout ce qu'il s'était efforcé d'enfouir se trouvait dévoilé par ces implacables yeux couleur bleu nuit ?

Puis il émit un petit rire, un rire acerbe et sans joie qui se tut aussi brusquement qu'il avait commencé.

-De toutes les personnes, il a fallu que tu sois le premier à voir en moi, remarqua-t-il d'une voix dure et cynique. Je me demande bien pourquoi.

La colère s'était évaporée sur son visage. Il ne restait que la déception et l'amertume quand il leva sa main pour observer Kanda au travers de ses doigts entrouverts.

-Moi qui me croyais à l'abri sous ce masque que j'ai créé… Je t'en veux un peu pour ça, tu sais ?

-Tu es bien rancunier, constata le brun.

-Navré. Je ne suis pas un noble héros de roman qui accorde son pardon à tout le monde. Et je n'ai aucune envie d'y prétendre, dit le roux avec une mine fatiguée.

-Pff, arrête. Cette description me rappelle ce Moyashi et sa vision utopique de la société.

Allen… C'est vrai… Ses intentions étaient plus dignes d'un héros que les siennes qui reposaient sur des raisons totalement égoïstes. Il voulait sauver l'humanité en se confrontant au clan Noah… Un but noble…

-Encore navré mais je ne suis pas un idéaliste comme Allen, fit le jeune Bookman d'un ton sec. Je ne suis pas du genre à chercher le salut pour mon prochain. La société pourra toujours attendre ma contribution.

Ses yeux verts avaient pris cette lueur glacée qui avait fait frissonner Lenalee… Un éclat si glacé reflétant une âme tourmentée par les ténèbres… Cela aurait dû effrayer toute personne osant le regarder à cet instant. Pourtant, en le dévisageant longuement, Kanda n'esquissa aucun mouvement de recul. Il se contentait d'observer Lavi, guettant la moindre de ses réactions, ses beaux traits asiatiques gardant toujours cet habituel air renfrogné.

-Tu es dangereux, finit-il par conclure, gardant pour lui le cheminement de sa pensée.

-Ne l'es-tu pas également, toi qui menaces tout le monde avec ton sabre ? répliqua le roux.

-Tch, tu ne manques pas de culot pour oser me faire cette remarque ! maugréa le brun. Pour être plus exact, tu es un danger pour toi-même. N'importe qui dans ta situation aurait préféré se terrer dans son trou en essayant de retarder l'inévitable… En tout cas, toute personne ayant un minimum d'instinct de survie aurait agi de cette façon. Mais toi…

Il fixa la chevelure flamboyante, les yeux verts et le visage de Lavi avant de poursuivre :

-Toi… Alors que ta principale préoccupation aurait dû de chercher à survivre à tout prix, indifférent à ton propre sort… Dès que tu as entrevu une possibilité si infime soit-elle de combattre les démons, tu l'as saisie… en sachant pourtant que tu n'avais quasiment aucune chance contre eux… sans compter la facilité avec laquelle tu as ôté la vie de Skin… Ce n'est pas un comportement normal pour un être humain…

-Je pourrais en dire de même en ce qui te concerne, riposta l'étudiant en histoire. Lorsque tu as frappé Tyki de ton katana au salon ou lors de ta lutte contre Skin, j'ai bien observé tes mouvements… Il n'y avait pas la moindre trace d'hésitation… Tu aurais également pris leur vie avec facilité si tu en avais eu l'occasion !

Il y eut un court silence avant que la réponse de Kanda résonne dans la pièce :

-Pas faux. Tu fais preuve d'une certaine perspicacité…

-Tu parles ! s'exclama Lavi qui ressentait une certaine frustration. Tu arrives à lire en moi mais moi, je ne parviens pas à comprendre pourquoi tu t'intéresses tant à moi, toi qui es indifférent aux gens qui t'entourent !

Cette fois, Kanda s'approcha de la table et se planta devant le roux, le toisant plusieurs minutes sans rien dire de son expression froide et méprisante qui ne laissait rien deviner de lui. Le jeune Bookman comprit le message : le japonais refusait de répondre à son interrogation. Avec une moue désabusée, il détourna le regard en jetant ces paroles :

-Tu m'es vraiment détestable ! C'est presque de la triche, ajouta-t-il plus boudeur, que tu parviennes si facilement à me discerner sans que j'arrive à en faire de même ! En même temps, je ne peux pas te forcer à dévoiler tes secrets.

Une pause. Puis il émit à nouveau un petit rire amer.

-Je ne pourrais plus continuer ma mascarade. Je ne peux plus me mentir à moi-même.

Et pourtant… ce mensonge me rassurait… Il me permettait de cacher ces sentiments qui me rendaient si sale… Ma haine, mon mépris, ma rancœur contre la société… Cette laideur intérieure… Car au fond…

-Je suis bien faible en tant qu'être humain, acheva-t-il.

Il avait posé son menton sur ses genoux, son regard abattu étincelant de déception et de tristesse envers lui-même.

À sa grande surprise, la voix de Kanda retentit, tranchante et implacable :

-Je crois au contraire que pour un être humain, tu as une grande force intérieure. Tu en as plus dans le ventre, Baka Usagi !

Les yeux verts de Lavi s'écarquillèrent d'étonnement et il leva la tête vers le japonais. Ce dernier le scrutait avec une expression dure, presque sévère, mais pénétrante. Les paroles inattendues, improbables du brun l'avaient ébranlé, surtout parce que ce n'était pas le genre de Kanda. Pas dans son caractère de donner ainsi des mots d'encouragements, c'était plus le style d'Allen ou de Lenalee. Pourtant, parce que le kendoka était la dernière personne à prodiguer de tels propos, il réussit à arracher un sourire à son camarade, certes bien triste et quelque peu misérable, bien loin de la manifestation joyeuse qu'il offrait auparavant, mais un sourire néanmoins. Le roux rejeta sa tête en arrière, plongeant ses doigts dans sa tignasse rouge avant de contempler le plafond comme s'il recherchait une réponse pouvant l'éclairer.

-Tu es impitoyable Yuu, murmura-t-il d'une voix basse mais distincte.

La cuisine était plongée dans l'obscurité mais les pâles rayons argentés de la lune permettaient une lueur suffisante pour des yeux habitués à l'obscurité. Ils soulignaient admirablement la silhouette de Kanda, laissant entrevoir des parties de son corps pour mieux évoquer ce qu'il dissimulait dans l'ombre. On apercevait ainsi une joue, ses lèvres, un bras et une partie de l'abdomen ou de sa chevelure noire… Éclairer qu'une petite fraction de son magnifique physique permettait d'en suggérer le plus tout en laissant libre cours à l'imagination… Une si belle image…

Mais cette vision ne dura pas. Le brun s'approcha de la table d'un pas vif, s'accroupit à la hauteur de son compagnon et avec un grognement dédaigneux, prit le menton du roux pour l'obliger à le regarder en face pendant plusieurs secondes avant de le relâcher.

Après cet examen, il ne conclut qu'une seule chose :

-Tu es beaucoup mieux sans ton masque d'hypocrite.

Le jeune propriétaire du manoir détourna la tête. Il ne voulait pas que Kanda le voie dans cet état de faiblesse…

-Tu es vraiment cruel Yuu, bougonna-t-il. Tu m'as contraint à abandonner ce masque et tu te permets de me faire ce genre de remarque en me les balançant comme si de rien n'était comme on jette des pierres.

Il remua ses membres, désirant se relever mais soudain, il s'arrêta brusquement dans son geste, ne pouvant s'empêcher de retenir une grimace de douleur. La plaie infligée par Road sur son torse le faisait encore souffrir malgré le pansage d'Allen car c'était une blessure encore récente. Ce fut bref, très passager mais cela ne suffit pas pour le cacher aux yeux inquisiteurs de Kanda.

-Qu'est-ce qu'il t'arrive encore ? questionna-t-il.

-Non, c'est rien, répondit l'étudiant en histoire en cherchant à se redresser.

Mais en se faisant, son T-shirt dévoila le bas de dos qui portait incontestablement des traces de griffures et le regard perçant du brun s'en aperçut. Celui-ci préféra s'abstenir de tout commentaire mais il avait compris : pendant la capture, le clan Noah ou du moins l'un de ses membres avait profité du corps de Lavi… Et il avait déjà une idée précise sur le coupable… Après tout, parmi ces maudits démons, un seul avait ouvertement osé faire des avances au jeune Bookman…

-Il y a tant de choses que je souhaite obtenir de ta part...

Foutu démon pervers…

OoOoO

Pendant ce temps…

-J'en ai marre, râla Devit. Je n'en peux plus d'attendre. C'est quand que ce rouquin et ce morveux d'Allen se pointent ?

Une pause.

-Au fait Road, tu as encore besoin de cette dague ? interrogea Devit.

-Je sais bien que la patience n'a jamais été votre fort les Jasdevi, répondit celle qui disposait d'une apparence enfantine, mais si vous vous précipitez, vous n'arriverez à rien.

Encore une pause.

-Désolé Road, fit Devit. Je sais que tu voulais garder ce démon raté vivant pour t'amuser mais moi, je ne peux pas lui pardonner ce qu'il a fait. Et je n'en peux plus à rester ici sans rien faire. On y va Jasdero !

-Hi, tu en es sûr Devit ? répondit son frère.

-Attendez, intervint Lulubell. Si vous laissez passer votre intérêt personnel avant celui du maître…

-Et puis quoi ? riposta le jumeau brun. On trucidera ce morveux et on récupérera dans le même temps le rouquin et le Tome. Nos intérêts et ceux de notre Prince se rejoignent et concordent. On fera même d'une pierre deux coups. Vous verrez. Prends la dague Dero.

Et les jumeaux se volatilisèrent.

-On les laisse faire ? demanda Tyki.

-On ne peut plus les raisonner, dit Road. Je n'aime pas ça mais… je crois que nous n'avons guère le choix… Il faut qu'ils se défoulent… S'ils tardent trop, on enverra Lulubell les chercher…

OoOoO

Après avoir rempli un verre d'eau pour Allen, les deux garçons se déplaçaient dans le couloir pour retourner à la buanderie. En chemin, Lavi ne put s'empêcher de dire :

-Je suis inquiet pour Lenalee et Moyashi-chan. Je persiste à penser que tu aurais mieux fait de rester avec eux.

-Je te rappelle que la cible principale des démons, c'est toi. Et ne t'inquiète pas pour Lenalee : elle est plus forte qu'elle en a l'air.

-Et Allen ?

-Il peut crever ! La planète ne s'en portera pas plus mal ! répliqua Kanda avec hargne.

-C'est un peu excessif comme réaction, observa le roux gêné. Cependant, ajouta-t-il plus sérieux, le problème, c'est qu'ils ont le Tome. Cela en fait donc des cibles potentielles.

-Pour quelqu'un qui a une nature égoïste, ton comportement est paradoxal, constata le brun d'un ton dédaigneux. Le sort de ton prochain t'inquiète peu. En revanche, tu te préoccupes de Lenalee et Moyashi.

-Pff, je te retourne le compliment, rétorqua l'étudiant en histoire. En dépit de l'asociabilité qui te caractérise et de l'indifférence que tu portes à autrui, tu tends à être plus indulgent quand il s'agit de Lenalee.

Leurs regards se croisèrent. Un point partout. Balle au centre.

-Pour ma part, reprit Lavi, je me soucie un minimum des personnes que j'apprécie. Cela s'arrête là. Comme tu l'as souligné, j'ai une nature trop égoïste.

Au fond… J'ai beau être entouré… J'ai beau apprécié mes amis de Californie ou des personnes comme Allen et Lenalee… Ont-ils vraiment compté pour moi ? Non… Mes parents ou le vieux Panda… Ma famille était indispensable pour moi… Ils étaient peut-être les seuls que j'ai vraiment aimés… Les autres… Je pouvais les apprécier mais pas les aimer… parce qu'il faudrait déjà connaître quelqu'un qui accepte mon caractère tordu… Et puis…

De toute façon, c'est impossible que j'aime quelqu'un… J'ai trop de noirceur en moi…

-Enfin bon, continua le roux, si je mets de côté Allen et Lenalee, je n'aime pas trop cette manière de m'escorter. J'ai l'impression d'être la princesse inoffensive que les monstres vont kidnapper comme dans certains jeux vidéos. Je sais me défendre !

-Oh oui, répliqua Kanda avec une expression ironique, tu nous en as fait une époustouflante démonstration quand cette Noah t'a capturé !

-D'accord, admit Lavi, je sais que les démons sont plus fort que moi mais la cuisine n'était pas non plus à l'autre bout du manoir.

-Je préfère privilégier la prudence. Même si je dois reconnaître que tu sais te débrouiller – comparé à ce Moyashi qui n'est même foutu de prendre une bonne lame –, il suffit d'un moment d'inattention pour que tu retombes entre leurs griffes.

-J'ignorais que ma sécurité t'importait tant, marmonna son interlocuteur entre ses dents.

Kanda se contenta de garder le silence.

Ils étaient parvenus à la buanderie et frappèrent avant d'entrer. Pendant que Lenalee le soutenait tout en essayant d'effacer les vilaines traces rouges de son cou, Allen s'était efforcé de reprendre une respiration normale, la main adossée au mur. L'arrivée du verre fut accueillie comme un bienfait inestimable.

Pendant que l'étudiant en économie se désaltérait avec l'aide de la chinoise, Lavi et Kanda discutaient des actions à envisager.

-Et maintenant, on fait quoi ? interrogea le roux.

-Il faudrait trouver un moyen de se débarrasser de ces démons, histoire qu'on puisse enfin sortir de ce putain de manoir, asséna le japonais.

-Hé, ne parle pas ainsi du manoir de mes ancêtres ! répliqua son camarade indigné.

-Il faudrait d'abord débusquer tous les membres du clan Noah présents, fit Allen. On pourrait alors envisager une contre-attaque et ensuite…

Un son indistinct résonna dans le couloir. Allen se tut brusquement et le petit groupe se figea immédiatement, chacun retenant son souffle.

Une démarche lente, assurée, retentit de l'extérieur de la pièce. Elle s'approchait de l'endroit où s'était caché le quatuor, chaque pas plus audible que le précédent… avant de marquer un arrêt devant la porte de la buanderie…

À l'intérieur, chacun était tendu… Si présence il y avait, elle bloquait leur unique sortie et ils se retrouvaient tous piégés dans un lieu exigu, sans possibilité de combattre… Tous espéraient réentendre des bruits de pas qui auraient signifié l'éloignement de cette présence…

Après une attente insoutenable… doucement… lentement… la démarche étrangère repartit… Les étudiants ne poussèrent un soupir de soulagement qu'une fois le silence revenu, croyant le danger écarté.

Il n'en était rien…

Au moment où ils s'y attendaient le moins, quelque chose de lourd se fracassa contre la porte de la buanderie qui se brisa, laissant un trou béant dans le panneau de bois… Et un bras jaillit brusquement, tenant dans sa main, un pistolet doré…