Chapitre 8
«Si t'es la route, je suis le vent
Les miles s'entassent sans regarder en avant
Si tu te perds, si je doute de tout
Aussi loin qu'on ira, on reviendra toujours à nous.»
Vincent Vallières, L'espace et le temps
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La nuit est tombée depuis un moment. Sam regarde sa montre, surpris de constater qu'il est déjà presque vingt heures. Une pluie fine tombe depuis la fin de l'après-midi.
La route est presque déserte. Ils vont devoir s'arrêter. Il ont passé la frontière de l'Illinois il y a déjà quelques heures. Sam songe un instant à rejoindre Chicago, mais il craint la réaction de Dean. La dernière fois qu'ils y sont allés, ils sont tombés dans un piège tendus par Meg. Leur père porté disparu les attendait dans leur chambre de motel.
Sam secoue la tête, comme s'il pouvait chasser ces souvenirs ainsi. Lorsqu'il voit une pancarte routière annonçant une sortie pour la ville de Crystal Lake, il décide que cet endroit est aussi bien qu'un autre. Il est fatigué de conduire.
Dean est pressé contre lui mais a la tête tournée vers la fenêtre. Jusqu'à maintenant, Sam n'a pas eu de problèmes avec lui –pas encore. .
Après l'appel de Bobby, Sam a rassemblé ce qu'il pouvait dans deux sacs de voyage, a vérifié que les armes étaient bien à leur place dans l'Impala, puis a réveillé Dean. Les crises d'épilepsie le laissent fatigué et somnolent. Dean a demandé où ils allaient (faire une ballade) et s'est laissé habiller sans trop protester. Avant leur départ, Sam lui a donné un anxiolytique. Le lorazépam doit être utilisé seulement si une crise d'angoisse ou de panique devient hors de contrôle mais Sam n'a pas voulu prendre de risques. Les dernières vingt-quatre heures ont été particulièrement difficiles pour son frère et celles à venir promettent de l'être autant. Dean a laissé le comprimé fondre sous sa langue sans poser de question. Il s'est endormi profondément aussitôt que le moteur de l'Impala s'est mis à rugir.
Sam a passé le charme anti-possession dans le cordon de son amulette. Le sien est en sécurité, dans sa poche.
Lorsqu'il a mis une distance suffisante entre Xanadu et eux, il a téléphoné à William.
-Qu'est-ce qui se passe, Sam?
-Je ne peux pas vraiment t'expliquer, mais promets-moi de ne pas t'approcher de Xanadu pour le moment.
-Quoi?
-Will. J'ai du quitter le chalet avec Dean parce que… certaines personnes sont à notre poursuite.
-Quoi? Sam, ça n'a-
-Écoute-moi, s'il-te-plaît Ce ne sont pas des criminels à la petite semaine qui ont attaqué mon frère et tu… tu n'aurais aucune chance contre eux. Alors promets-moi juste de ne pas aller à Xanadu.
Il y a eu un silence. Un long silence.
-Je te le promets, a fini par dire William.
-Okay.
-Est-ce que je peux faire quelque chose?
-Non. Non, je suis désolé.
Sam a raccroché, puis a téléphoné à Bobby.
-On est en route, a-t-il dit sans préambule.
-Bien.
-Qu'est-ce qui se passe, Bobby?
-Je ne peux pas parler maintenant. C'est moi qui t'appellerai la prochaine fois. Ne restez pas longtemps au même endroit et utilisez des alias. Vous avez vos charmes anti-possession?
-Oui.
-Bien. Je ne veux surtout pas savoir où vous allez… Et si jamais je surgis de nulle part, tu me testes avec de l'eau bénite avant de me dire quoi que ce soit.
-Ellen va bien?
-Oui. Il faut que je raccroche, Sam. Je suis désolé.
-Bobby-
Cette fois, c'est Sam qui s'est fait couper la ligne au nez.
Il ne peut pas se permettre de s'inquiéter de Bobby et Ellen pour le moment, ni de ce que les démons ont entrepris. Il doit consacrer toute son énergie à mettre Dean en sécurité.
-Nous allons nous arrêter bientôt, dit-il en pressant la cuisse de son frère dans un geste rassurant.
Dean s'est réveillé une demi-heure auparavant, mais il est encore groggy et docile. Il baille longuement et tourne la tête pour l'enfouir dans le cou de Sam.
-On rentre à la maison?
-Non, Dean. Pas maintenant. Tu as faim? On va passer chercher à manger, ajoute Sam en apercevant l'enseigne d'un Big Gerson's.
-Je sais pas.
Sam s'arrête au service au volant et commande ce que son frère aime sans attendre de réponse. Dean accepte de tenir le sac et le cabaret de boissons gazeuses, mais reste pressé contre Sam.
Ils trouvent un motel moins de cinq minutes plus tard. Sam prend une chambre avec un lit double tout au bout du lotissement et s'empresse d'installer Dean à la minuscule table branlante pour qu'il commence son repas pendant qu'il sécurise les lieux et fait des lignes de sel à la porte et aux fenêtres. Ensuite, satisfait, il s'installe face à son frère.
Dean a pris une seule bouchée de son cheeseburger. Ses yeux ont encore ce voile un peu trouble associé à la fatigue et aux médicaments. Il ne regarde pas Sam et se tient très droit sur sa chaise, ses mains jointes ensemble.
-Tu n'as pas faim?
Dean secoue la tête.
-Tu es inquiet, Dean?
-Je veux… je veux qu'on rentre. Pourquoi est-ce que tu dis qu'on va faire une ballade et ensuite on se retrouve ici et je n'ai pas rempli mon journal et il est beaucoup trop tard pour souper et je… je me sens tout ralenti, dans ma tête, lâche Dean à voix basse.
-Je suis désolé, Dean. Tu te sens «ralenti» à cause de tes convulsions et du médicament que je t'ai donné. On ne rentrera pas à la maison avant un bout de temps.
Dean hoche la tête et promène une frite dans le ketchup sans faire mine de la manger.
-Tu ne demandes pas pourquoi?
-Non.
Dean jette un coup d'œil rapide au grand lit et baisse à nouveau les yeux. «Il y a deux lits d'habitude et je dois dormir dans celui près de la porte. Je dors dans le lit près de la porte parce que je dois te protéger. Si quelque chose vient… Je dois te protéger.
-Oui, c'est ce que tu faisais, dit Sam prudemment. Dean, Bobby a téléphoné et…
-Un couteau sous mon oreiller, murmure Dean. Si quelque chose vient. Mais il y a un seul lit et je… je ne peux pas…
Dean s'interrompt brusquement et pose ses mains sur ses yeux.
-Dean.
-Je veux rentrer à la maison. Je ne veux pas qu'on reste ici. Je dois dormir dans le lit près de la porte pour te protéger et je ne peux pas parce que je ne suis plus le même Dean qu'avant et je suis stupide, stupide, stupide!
-Arrête, s'il te plaît. Tu n'es pas stupide. Tu as eu une blessure grave et tu es en train de guérir.
Dean secoue brusquement la tête.
-Je sais que c'est difficile pour toi, Dean, mais il faut que tu sois courageux. Nous ne sommes plus en sécurité à la maison. Les démons nous veulent du mal.
Il n'y a pas de façon délicate d'annoncer la nouvelle à Dean. Sam sent sa gorge se serrer lorsqu'il voit Dean se mettre à trembler.
-Regarde-moi. S'il-te-plaît. Tu me fais confiance?
Dean baisse les mains et hoche la tête. Il ne regarde pas Sam, pas encore.
-Je ne laisserai rien t'arriver, Dean. Nous avons vécu avec le danger toute notre vie. Et puis, Bobby veille sur nous comme il le peut.
Nouvel hochement de tête.
-C'est temporaire, Dean.
-Tu es un chasseur, Sam, murmure Dean avec hésitation.
-Oui.
-Tu… tu vas dormir près de la porte et tu vas mettre un couteau sous l'oreiller.
-D'accord.
Dean prend son cheeseburger dans ses mains et le contemple avec sérieux. «C'est temporaire» dit-il, plus pour lui-même que pour Sam.
Il mange environ la moitié de son sandwich, ce qui est plus que ce que Sam pouvait espérer. Il sait que les derniers effets du lorazépam et l'épuisement, autant physique que psychologique de Dean, ont suffit à éviter une vraie crise de panique. Il sait aussi qu'il ne sait pas dans quel état sera son frère, d'ici quelques heures.
Dean accepte de se brosser les dents et de faire sa toilette, même si c'est Sam qui se charge de la majeure partie du travail. En l'aidant à enfiler son pyjama, en observant l'air perdu de Dean qui paraît si jeune et frêle à la lumière de la lampe de chevet, Sam a une idée subite.
Il prend le temps de poser un couteau bien en évidence sous son oreiller et se glisse sous les draps avec une vieille carte routière à la main. Dean l'observe sous ses cils noirs, pâle et incertain.
-Regarde, dit Sam en dépliant la carte des États-Unis dont les pliures noircies et usées sont près de céder.
-D'accord.
-Nous sommes ici, en Illinois.
-Oui.
Dean paraît plus attentif.
-J'ai eu une idée, poursuit Sam. Une idée qui pourrait te plaire.
-Rentrer à la maison?
NON! NOUS NE RETOURNERONS PLUS À LA MAISON! JAMAIS! A envie de hurler Sam, à bout de patience. Il serre les poings et prend une profonde inspiration.
-Non, mais c'est presque aussi bien. Si nous suivons cette route… en passant par le Tennessee et l'Alabama, on pourrait être en Floride dans quelques jours.
Dean suit le tracé du doigt de Sam et hoche la tête sans manifester davantage d'intérêt.
-Dean, ça fait des années que nous ne sommes pas allés en Floride. Je crois que la dernière fois, je devais avoir six ou sept ans. Il fait chaud là-bas. On a passé l'hiver à se les geler. Tu détestes avoir froid.
-J'aime pas le froid, acquiesce Dean sagement.
-Ce serait bien de pousser jusqu'en Floride et de passer quelques jours au soleil à traîner sur les plages. Comme des vacances, tiens.
Avant de repartir dans une autre direction, pense Sam, mais d'ici là, peut-être que Bobby et Ellen auront réussi à chasser les démons pour de bon. D'ici là, peut-être que Dean se sera habitué à être sur la route.
Il faut se fixer des buts. Avoir de petits objectifs.
-Le soleil rend ma peau toute rouge et ensuite j'ai plein de taches de rousseur qui apparaissent, grogne Dean qui se détend lentement contre Sam.
Voilà quelque chose que l'autre Dean n'aurait jamais avoué. Sam réprime un sourire. La capacité d'attention de son frère a beaucoup diminué après son traumatisme crânien. Pour une fois, il en est content. Une minute, il est sur le bord de l'effondrement mental en pensant aux démons qui les poursuivent et l'autre, il s'inquiète de ce que le soleil fera à sa peau.
-On achètera de la lotion solaire, promet Sam.
-Mmm.
-Qu'est-ce que tu en penses, Dean?
-J'aimerais…
Dean fronce les sourcils et enfouit sa tête dans le cou de Sam, comme à chaque fois où il cherche un peu de réconfort.
-D'accord, finit-il par dire. D'accord. On va aller en Floride. Il y a des alligators.
-Oui.
Sam ferme la lampe de chevet, plie la carte et s'installe sur le dos, sachant que Dean viendra bientôt se nicher sur sa poitrine, une jambe par-dessus les siennes.
-Tu avais neuf ans, dit-il après avoir baillé longuement.
-Quoi?
-Quand nous sommes allés en Floride. J'avais treize ans. Tu avais neuf ans.
-Tu te souviens?
-Oui. Papa et moi on a chassé quelque chose dans les marais… Je ne me rappelle plus… Cette chose m'a mordu et après j'ai été malade. Longtemps.
Sam a soudainement la vision de son frère à treize ans, encore chétif, les cheveux blonds comme les blés, installé sur un lit dans une chambre de motel, et leur père qui lui explique qu'il ne faut pas faire de bruit, que Dean doit se reposer. Les rideaux sont tirés et il y a une odeur écœurante dans la chambre, mélange de chewing gum et de viande trop cuite. Sam pleurait.
-Un skincrawler, dit-il en caressant les cheveux courts de Dean.
-Tu voulais aller à euh… Disney World mais j'étais malade, marmonne ce dernier.
Si ce sont les souvenirs qui remontent à la surface, comment Dean fait-il pour demeurer sain d'esprit, pense Sam en fermant les yeux. N'auront-ils jamais un peu de paix?
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Trois jours passent, trois jours pendant lesquels Sam tente de donner à Dean une forme de routine malgré le mouvement perpétuel. Ils se lèvent tôt le matin, font leur toilette et vont déjeuner. Sam déplie la carte et ils se fixent un objectif pour la journée. Dean aime suivre le chemin des minuscules routes de son doigt. Ils font un arrêt en mi-journée puis trouvent un motel à la nuit tombée, où ils mangent habituellement des repas pour emporter en regardant un programme insipide à la télévision.
Sam demeure alerte en permanence, à l'affut de la moindre fluctuation de température, des gens qui les entourent, des signes de présence démoniaque. Bobby ne l'a pas encore rappelé, et il doit ronger son frein pour s'empêcher de lui téléphoner.
Ils ont toujours leurs médaillons anti-possession sur eux mais Sam réfléchit de plus en plus sérieusement à une solution permanente. Il a trouvé dans un vieil ouvrage qui mélange magie païenne et rituels purificateurs une image qui ferait l'affaire une fois tatouée sur la peau. Il suffit d'ajouter quelques ingrédients à l'encre pour rendre le symbole pratiquement indestructible.
Il suffit de convaincre Dean de se faire perforer la peau avec une aiguille pendant quelques heures. Sam cherche encore une façon de lui présenter la chose.
Dean est particulièrement tranquille et contemplatif pendant ces longues journées sur la route. Lui qui ne se sentait jamais aussi vivant qu'en poussant l'Impala au maximum de ses capacités semble incapable de demeurer éveillé longtemps lorsqu'il est à bord. Il dort de longues heures, pressé contre Sam qui a pris l'habitude de passer un bras autour de ses épaules, trouvant autant de réconfort que Dean dans ce contact presque permanent.
Le voyage semble faire ressurgir certains aspects de la personnalité de Dean qui Sam croyaient disparus pour toujours. Le café, par exemple. À sa sortie du coma, Dean n'a manifesté aucun désir d'en boire –jusqu'à ce qu'ils prennent la route, d'ailleurs, il se contentait d'eau, la plupart du temps. La nutritionniste de l'hôpital avait conseillé à Sam de ne pas lui en offrir, à moins qu'il le demande –la caféine étant un stimulant pouvant exacerber certains symptômes chez les traumatisés crâniens. Et puis la veille, Dean a vu une machine dans une station-service et a demandé une pièce à Sam. Il a fait fonctionner le percolateur sans hésitation et a serré son gobelet entre ses mains, les yeux entrouverts, les narines dilatées, en produisant un «humm» satisfait. Et en cet instant, on aurait pu croire que rien n'était arrivé. Sam s'est senti sur le point d'éclater en sanglots, ou de rire. Il n'en est toujours pas sûr.
Dean semble éviter les sujets plus sérieux qui peuvent alimenter son anxiété et se concentre sur les aspects pratiques. Il lit le nom des villes qu'ils traversent, paraît prendre un immense plaisir à choisir ce qu'il mange ou à aider Sam à sécuriser les chambres de motel qu'ils louent. Quand l'Impala s'est mis à dégager une odeur que Sam était bien incapable d'identifier, Dean a dit qu'il était probablement temps de faire la vidange d'huile. Il avait raison. Et lorsqu'ils se sont arrêtés dans une laverie automatique, Dean s'est mis à trier ses vêtements le plus naturellement du monde et a démarré la machine sans aide alors qu'il n'avait manifesté aucun intérêt pour le lavage jusqu'alors.
Il chante avec la musique dans l'Impala et a même commencé à se plaindre lorsque Sam met autre chose que ses cassettes de rock. Si son cadet avait su qu'un road trip forcé aiderait à sa guérison, il l'aurait tenté bien avant.
De préférence, sans la menace vague de démons à leur poursuite.
Les nuits sont plus difficiles. Dean rêve énormément et fait beaucoup de cauchemars. Heureusement, la plupart du temps, il suffit à Sam de poser une main apaisante sur sa poitrine pour le calmer avant qu'il ne soit complètement réveillé. Comme lui-même dort très peu, ce n'est pas réellement un problème. Peu importe. Sam n'a pas connu de nuits vraiment paisibles depuis la mort de Jessica. Et si Dean a passé sa vie avec le poids de la responsabilité d'une autre vie humaine sur les épaules, Sam se demande comment il a fait pour ne pas se sentir étouffé en permanence.
Maintenant que les rôles sont inversés, il comprend son frère à un niveau qu'il n'avait jamais espéré. Parfois, oui, la présence constante de Dean l'étouffe et lui donne envie de hurler mais il suffit qu'ils soient séparés de quelques mètres pour qu'il commence à sentir l'angoisse monter en lui.
Le quatrième jour, ils atteignent Town Creek, en Alabama. Il a plu une partie de la journée et un orage violent gronde au loin. La pluie rend Dean nerveux maintenant et Sam se demande si sa réaction a un rapport avec les derniers instants de sa possession par Meg, au milieu des ruines de la veille église abandonnée alors qu'une pluie froide tombait sur eux. Les derniers kilomètres, il tente de détendre Dean en improvisant un jeu questionnaire sur les groupes de rock des années '70 et '80 et y arrive partiellement. Son frère sourit et répond –correctement- avec enthousiasme mais son regard est sans cesse attiré vers les fenêtres inondées. Sam trouve rapidement un motel et décide de faire livrer leur souper au lieu de faire un arrêt supplémentaire. Ce faisant, il comptabilise l'argent liquide qui lui reste. Le premier jour de leur fuite, il a fait trois arrêts à trois distributeurs automatiques différents pour retirer l'argent de son compte. Ils n'ont pas à s'inquiéter pour quoi que ce soit avant au moins trois semaines. D'ici là, les deux demandes de cartes de crédit que Sam a rempli devraient avoir donné des résultats. Il est bien sûr hors de question qu'il entraîne Dean dans un bar pour pratiquer leurs arnaques habituelles.
Une fois son frère installé sur le lit devant un vieux film de Kung Fu, une pointe de pizza à la main, son humeur semble s'améliorer considérablement. Sam a tiré les rideaux et monté le son de la télé pour étouffer le bruit de la tempête qui fait rage au dehors. Il profite de ce moment de calme pour nettoyer et entretenir leurs armes. Il ne l'a pas fait depuis trop longtemps, sauf pour son pistolet personnel. Ce serait une honte de se retrouver dans une situation où l'un des fusils refuserait de fonctionner. Sam demeure un Winchester, après tout.
Il en est à huiler le colt 1901 de Dean lorsqu'il s'aperçoit que son frère est debout devant lui, la tête inclinée sur le côté et les sourcils froncés. Il l'observe intensément.
-Dean?
-C'est… c'est à moi, dit Dean en désignant le fusil.
-Oui. C'est ton arme préférée. Celle que tu utilisais le plus souvent.
-Plus d'huile. J'aime mieux quand il y a plus d'huile sur la glissière.
Sam hésite, puis prend une décision. Il tend le colt à Dean, dans sa main ouverte.
-Tu veux le faire?
Dean hausse les épaules et rougit mais il s'assoit. Il prend le colt d'une main hésitante et regarde Sam, comme pour chercher son approbation.
-Vas-y. C'est pas un test, Dean.
Sous les yeux fascinés de Sam, Dean commence à huiler lentement son revolver. Ses mains, d'abord tremblantes, prennent de plus en plus d'assurance. Il redresse les épaules. Son visage prend cette expression à la fois sérieuse et lointaine qu'il arbore lorsqu'il est concentré.
Lorsque le fusil est huilé à sa satisfaction, Dean le considère un instant et referme la main sur la crosse. Il ferme les yeux, prend une profonde inspiration. Puis, avec des gestes rapides et précis, il le démonte et le remonte en quelques secondes.
-C'est comme la bicyclette, ça ne s'oublie pas, murmure Sam qui se retient à grande peine pour ne pas attraper Dean au-dessus de la table et le serrer dans ses bras.
Son frère a ce sourire timide –celui du nouveau Dean- que Sam aime tant.
-Je n'ai jamais appris à faire de la bicyclette, Sam.
C'est vrai. Sam éclate de rire.
-Et bien on peut arranger ça, Dean.
-C'est vrai?
-Pourquoi pas?
Dean sourit plus largement. Il dépose son colt sur la table et s'agite un peu.
-Dean? Est-ce que tu aimerais réapprendre?
-Quoi?
-À te servir de ton arme, à faire du combat à mains nus… Toutes ces choses que papa nous a montrées. C'est peut-être comme le colt. Tu dois seulement réessayer, et ça te reviendra.
-Je ne peux pas redevenir un chasseur, murmure Dean en enfonçant sa tête dans ses épaules.
-Pourquoi?
La lèvre inférieure de Dean tremble un peu. Et Sam regrette de l'avoir poussé.
-Il y a pleins de trous, là-dedans, dit son frère en frappant son front avec sa paume. Pleins de trous et parfois je ne peux pas sauter par-dessus.
-D'accord.
Sam essaie d'imaginer à quel point il doit être difficile de contourner tous ces obstacles mentaux. Il tend la main et prend celle de Dean dans la sienne.
-Tu sais, tu peux être tout ce que tu veux. Tu es fort, Dean. C'est juste que tu ne le réalises pas.
Cette nuit-là, Dean ne fait pas de cauchemars. Sam rêve des mains de son frère manipulant une arme. Sa bague en argent brille sous le reflet d'une lumière bleue. L'air, dans le songe, a cette odeur citronnée de l'huile à fusils que Dean préfère.
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«Dean… Allez, bouge-toi un peu. La Floride nous attends.»
Le surlendemain, 26 mars, un soleil radieux se lève et Sam prépare impatiemment leurs bagages. À force de stimuler Dean avec cette perspective de vacances qui n'en sont pas, il se retrouve lui-même pris au jeu et rêve de la Floride comme de leur nirvana personnel.
Il est à peine six heures trente, mais Dean a habituellement les yeux grands ouverts dès cinq heures quarante-cinq.
Sam secoue à nouveau l'épaule de son frère qui a un grognement enfantin et enfouit sa tête sous son oreiller.
-Dean!
Sam tire les couvertures, laissant Dean frissonner dans ses boxeurs et son t-shirt.
-Sa-am! Arrête!
Sans se laisser démonter, Sam monte sur le lit et arrache à Dean son dernier rempart contre le jour naissant. L'oreiller fait un vol plané dans la pièce.
-'sse-moi tranquille, Salope, gronde Dean qui se tourne sur le dos et se redresse sur ses coudes en grimaçant.
Le vieux surnom affectueux atteint Sam droit au cœur. Il tapote la cuisse pâle de Dean et sourit, plus doucement cette fois.
-Hé Dean… Tu es prêt à aller dans la douche? On peut être à Tallahassee à midi si on se dépêche un peu.
-Sam?
Dean entrouvre un œil et se racle la gorge. Descendu de son petit nuage d'anticipation, Sam remarque alors la rougeur de ses joues et l'éclat trop vif de cet unique œil vert.
-J'ai pas… Je me sens… pas bien. Pas bien du tout, ajoute Dean. Donne-moi mes couvertures.
Sam obéit sans cesser de l'observer.
-Qu'est-ce que tu as?
-Je sais pas. J'ai froid. Tu m'avais dit qu'il faisait chaud en Floride, se plaint Dean, et il a l'intonation d'un enfant de quatre ans.
- Premièrement, on n'est pas encore en Floride et deuxièmement, je pense que tu es malade.
Sans surprise, la peau de Dean est sèche et brûlante sous les doigts de Sam.
Sa dernière affirmation produit un effet immédiat sur Dean qui se met en position semi-assise et observe Sam avec effroi.
-Tu m'avais dit que j'étais en train de guérir, Sam!
-Non… Non, je ne parle pas de ta blessure à la tête. Hé… C'est pas grave. Tu fais de la fièvre. Tu as dû attraper un virus, c'est tout.
-Okay. Je peux dormir maintenant?
-Pas avant d'avoir pris de l'acétaminophène.
La Floride sera pour le lendemain, suppose Sam en ignorant les protestations de Dean sur le goût terrible des médicaments et la possibilité qu'ils l'empoisonnent.
Sam est quand même soulagé quand Dean se réveille trois heures plus tard en constatant qu'il n'a qu'un simple mal de gorge.
-Ça pique, Sam, se plaint-il en posant sa main sur la peau moite de son cou.
Cette fois, Sam prend sa température : la fièvre est toujours présente mais peu élevée. Il lui fait boire de l'eau et essaie de le rassurer mais Dean semble terrorisé par son état et refuse de faire autre chose que d'aller aux toilettes avant de se blottir à nouveau sous ses couvertures.
-Dean, il faut sortir chercher quelque chose à boire et à manger, insiste doucement Sam. Et je pourrais aussi acheter du miel pour te préparer un thé. Ça va faire du bien à ta gorge.
-Pas envie, marmonne Dean avant de tousser à nouveau.
-On n'a pas vraiment le choix, proteste Sam, dont la patience a la mèche particulièrement courte. Dean, tu n'es pas à l'article de la mort. Allez!
Dean grogne encore mais accepte de s'asseoir. Son visage prend une expression de surprise comique et il éternue, le corps penché en avant, sans protéger sa bouche…
…Presque directement sur le bras de Sam qui attrape une boîte de mouchoirs sur la table de chevet, lui en tend un et s'essuie sans un mot.
-Excuse-moi, dit Dean sous le mouchoir.
Le Dean d'avant éternuait sans bruit, au creux de son coude. Le Dean d'avant ne se souciait même pas d'un mal de gorge et d'un peu de fièvre.
-Viens prendre une douche, ça va te faire du bien, dit Sam, insistant. Et ensuite on sort. J'ai faim et je ne te laisse pas seul ici.
Il tire doucement mais fermement sur le bras de Dean.
-NON! ARRÊTE! JE NE VEUX PAS! Proteste son frère, tremblant de peur mais de colère aussi.
-Ça suffit, Dean. Ne te conduis pas comme un enfant. C'est ridicule.
Dean entend et voit la frustration de Sam. Il se lève précipitamment, s'emmêle dans son drap et tombe assis par terre près du lit, l'air pathétique avec son nez rouge et ses cheveux dressés sur sa tête.
Sam soupire et contourne le lit.
-Je ne comprends pas ce qu'il y a de si terrible, Dean. Tu te foutais bien d'être un peu malade, avant. Merde, il fallait te soigner de force.
Ce n'est visiblement pas la bonne chose à dire. Dean rougit davantage et fuit son regard.
-Arrête, arrête de dire ça! Crie-t-il. Je ne suis plus le Dean d'avant. Tu… Tu as dit que j'avais des l-lésions au cerveau et c'est pas ma faute! Tout ça c'est pas ma faute!
-Je comprends, dit Sam plus doucement.
Il s'accroupit près de Dean. Un début de migraine commence à pulser derrière ses yeux.
-Non tu ne comprends pas! Ne montre jamais aux autres tes faiblesses, Dean, dit son aîné dans une parfaite imitation de John.
-C'est papa qui disait ça.
-Et je pensais que rien… rien ne pouvait m'arriver parce que…
Dean s'étrangle et tousse –longtemps, cette fois. Sam caresse son dos et lui offre de l'eau qu'il refuse, repoussant le verre avec force.
-C'est comme ça qu'elle est entrée dans m-ma t-t-tête, Sam! C'est comme ça et c'est m-m-ma faute et si je n'avais pas été aussi s-s-s-stupide tu n'aurais p-pas besoin de t'occuper de m-m-m…
Les mots butent contre les lèvres sèches de Dean. C'est la première fois. Sam pense à la liste des symptômes qui peuvent affecter les traumatisés crânien. Jusqu'à maintenant, le bégaiement leur avait été épargné.
-Tu parles du démon. Tu parles de Meg, dit-il d'une voix blanche.
Quand Sam a raconté à Dean comment il s'est retrouvé dans le coma et qui lui a fait du mal, il a compris que, comparés à d'autres événements arrivés plus tôt dans leur vie, Dean ne se souvenait pas de la possession ni de son exorcisme. Il a paru horrifié, bien sûr, mais aussi distant, et s'il y a un souvenir que Sam aurait souhaité qu'il perde pour toujours, c'est bien celui-là. Apparemment, quelque chose d'aussi innocent qu'un rhume a fait surgir cette suite d'événement précis, dans l'esprit de Dean.
Il s'approche et caresse la peau blanche hérissée de chair de poule de son frère.
-Viens. Dean, viens prendre une douche. Après on parlera… ou on ne parlera pas, c'est comme tu veux.
-Je ne veux pas y aller tout seul.
Dean accepte maintenant de se doucher sans Sam, à condition que ce dernier reste de l'autre côté du rideau, à portée de voix.
-Même si je t'attends de-
-Non, non, Sam! Avec moi… Avec moi, s'il-te-plaît…
Sam accepte. Que peut-il faire d'autre? Dean se laisse déshabiller et guider jusque dans la douche. L'eau est chaude et le jet est faible. C'est comme une pluie fine qui envahit la cabine pouvant à peine les contenir tous les deux. Dean cesse de trembler et s'appuie contre le mur du fond, les yeux fermés. Sam lui met le savon dans la main en s'absorbant dans la contemplation de la céramique usée, du plancher parsemé par la rouille, du jet trop fin des gouttelettes autour d'eux. Parce que regarder Dean sans inhibitions sous la douche, même s'il a maigri, même s'il est devenu une espèce d'homme-enfant, c'est tenter le diable.
Le savon tombe avec un bruit mat. Dean éternue encore et se laisse glisser contre le mur jusqu'à ce qu'il soit assis au fond de la douche, ses jambes remontées près de son corps. Il tousse, longtemps, puis éclate en sanglots. Ses cheveux sont plaqués sur son crâne et l'eau ruisselle sur son visage, se mélangeant aux larmes.
-Sammy…
-Dean.
Sam se met à genoux et essuie l'eau du visage de son frère du revers de la main.
-Je ne veux pas en parler, je ne veux pas, je ne veux pas… hoquète Dean en serrant les poings.
-Ce n'est pas grave.
-Oui! Il… C'est comme si quelque chose allait exploser dans ma tête et si je ne le dis pas, si je ne le dis pas je vais-
-Okay. D'accord. Alors vas-y, dis-le… Même si ça fait mal je suis juste là avec toi. Il ne va rien t'arriver.
Dean renifle. Il continue à pleurer, plus doucement.
-C'est dangereux, murmure-t-il. C'est comme ça… c'est comme ça qu'elle m'a prise et je n'ai rien pu faire.
-Meg?
-Abyzu, lâche Dean dans un souffle.
Puis, il met la main sur sa bouche, comme si le nom lui avait échappé.
-Je croyais que c'était Meg qui-
-Tu ne comprends pas? Tu ne comprends rien, Sam! Le démon qui possédait le corps de Meg et ensuite qui a… qui est venu dans ma tête. C'est une démone : Abyzu, une suivante de Lilith.
-Qui est Lilith, Dean?
-Je ne sais pas! Ce sont les… les mots et les choses qu'elle me disait pendant… Je ne me rappelle pas quand elle m'a possédé, Sam! Je me rappelle seulement du moment où elle est entrée en moi, dans ma tête…
Sam prend les mains de Dean entre les sienne et presse son front contre le sien.
-Tout va bien, Dean. C'est terminé.
À sa grande surprise, Dean renverse la tête vers l'arrière et laisse échapper un rire sans joie. «Non. Parce que maintenant on doit s'enfuir et elle peut revenir et je ne peux plus rien faire. Rien faire contre elle.»
-Je suis là.
-J'avais tort, tu sais, Sam… Je croyais que… c'est… Je ne me souviens pas de tout et je ne sais pas pourquoi j'étais là-bas, à Madison. Pourquoi est-ce qu'il y a tant de choses que j'arrive pas à comprendre! Je me rappelle que j'étais fatigué et que j'étais malade, juste comme maintenant et je ne voulais pas me reposer parce que j'étais sur sa trace et je me disais que tu… tu me manquais. J'aurais voulu que tu sois avec moi.
-Moi aussi, j'aurais voulu être là avec toi.
-Et euh… Tout est embrouillé… Il fait nuit et je sors de la voiture et je... il y a cette voix horrible qui se met à chuchoter dans mon oreille. Elle dit… oh, Sam. Elle dit qu'elle a eu tellement de plaisir à tuer papa et à le regarder mourir et qu'elle va t'avoir, toi aussi. Elle va t'avoir et elle va…
Dean s'interrompt et laisse échapper un sanglot hystérique. Sam se rapproche encore. À travers la vapeur, le récit cauchemardesque de Dean paraît irréel.
-Respire, Dean.
-…Elle est entrée en moi et c'était comme du feu qui brûlait et je ne pouvais rien faire. Dans ma… ma tête… j'entendais comme des milliers d'abeille et puis ça a éclaté. Tout était rouge et noir et je ne pouvais plus bouger, plus parler et…
Dean pâlit soudainement. Instinctivement, Sam se relève et l'entraîne à sa suite, l'aide à pencher son corps vers l'avant juste au moment où il commence à vomir un flot de bile et de sucs gastriques. Même lorsque son estomac semble complètement purgé, il continue à être secoué par des haut-le-cœur qui se transforment en quintes de toux creuses et douloureuses. Si Sam ne l'avait pas retenu, il serait tombé.
Une demi-heure plus tard, Dean, habillé d'un épais pantalon de coton et d'un kangourou trop grand pour lui, retourne finalement se coucher. Il a accepté de boire de l'eau et Sam a pu lui faire manger la moitié d'une barre chocolatée retrouvée dans son sac. C'est loin d'être l'idéal, mais Dean est trop épuisé pour que Sam risque une sortie.
-Tu veux dormir un peu? Demande Sam en remontant les couvertures sur la silhouette prostrée de son frère.
-Avec toi.
-Euh… okay.
Sam restera avec lui jusqu'à ce qu'il s'endorme. Ensuite, il doit trouver un moyen de rejoindre Bobby. Leur ami est peut-être déjà au courant de l'identité de la démone qui a possédé Dean et tué John mais il lui faut s'en assurer. En magie noire et blanche, comme pour les rituels et les conjurations, la connaissance du nom de la créature donne de grands pouvoirs et facilite les moyens de l'anéantir. C'est ce savoir qui a inspiré le conte de Rumplestiltskin.
Dean grelotte un instant contre lui avant de se détendre progressivement. Il enfouit son nez dans le cou de Sam qui caresse ses cheveux encore humide et lui rappelle doucement qu'ils sont en sécurité dans la chambre et que la démone ne peut rien contre eux puisqu'ils portent les charmes de protection.
Quelques minutes, encore quelques minutes et Sam va se lever pour téléphoner à Bobby. Le corps de Dean est chaud contre lui. Le reste de l'univers est au-dehors.
Sam s'endort au rythme de la respiration chargée de son frère. Rêve de peau dorée et de taches de rousseur. Le goût de la bouche de Dean si chaude et tendre alors qu'il s'est abandonné au sommeil sur le lit de Sam là-bas en Californie –dans un autre plan d'existence…
L'érection de Dean, brûlante, pressée tout contre sa hanche, qu'il sent palpiter malgré l'épaisseur du coton.
Les brumes du rêve se dissipent soudainement. Sam ouvre les yeux.
Dean gémit dans son cou. Il irradie une chaleur malsaine. Sa jambe gauche est passée par-dessus les hanches de Sam et il presse son pubis contre sa cuisse avec des mouvements lents et erratiques.
-Dean, murmure Sam en lui secouant l'épaule.
Son frère dort. C'est la fièvre. Sam a été malade suffisamment de fois dans sa vie pour savoir que parfois… parfois l'élévation de la température corporelle a ce genre d'effet.
-Sammy, murmure Dean.
Il se met à sucer la peau de son cou. Son érection tressaille. Sam, horrifié par la situation, s'aperçoit que son propre sexe commence à se gorger de sang. Il frissonne et se redresse brusquement.
-Dean, arrête.
Dean se tourne sur le dos. Ses joues sont écarlates, ses pupilles dilatées. Il respire péniblement par la bouche et son front est parcouru de plis de douleurs.
-Sammy s'il te plaît, dit-il d'une voix presque désespérée.
-Dean tu… écoute si tu as besoin de… c'est normal il ne faut pas…
-Sam, ça fait mal. Aide-moi s'il-te-plait.
Dean presse une main contre son pénis et gémit.
-Non, Dean. Nous ne faisons pas ça.
Les yeux verts de son frère voilés par la fièvre s'emplissent de larmes, portant une telle douleur morale que Sam demeure immobile, incapable de se lever, incapable de dire quoi que ce soit. Il voit le gland du pénis de Dean qui tente de sortir l'élastique de son pantalon : il est rouge pourpre, luisant de liquide pré-éjaculatoire.
-Sammy, se plaint Dean une nouvelle fois.
Ses hanches s'agitent dans le vide alors qu'il tente de se soulager, trop endormi et fiévreux pour faire quoi que ce soit d'efficace.
Et merde, pense Sam. Merde, je vais aller directement en enfer. Un enfer tout spécial rien que pour moi. Mais il ne peut plus supporter le désespoir qui s'échappe de tous les pores de la peau de Dean et vient le caresser –odeur moite d'un désir obscur et confus.
Dean. Une vague d'amour si forte submerge Sam qu'un vertige l'assaille. Il s'approche en tremblant et se recouche, dégageant les mains de Dean de son sexe.
-Okay. Okay, Dean. Laisse-moi faire. Je… je m'occupe de toi.
Sam baisse l'élastique du pantalon et libère le pénis de Dean qui gémit une nouvelle fois lorsque la peau trop sensible entre en contact avec l'air.
Seigneur. Sam regarde et sent sa bouche s'emplir de salive. Le sexe de son frère est aussi long que le sien –un peu plus étroit, peut-être- parcouru de fines veines dilatées et gonflées. Il n'est pas circoncis. Son prépuce plisse délicatement sous son gland. Un filet de liquide pré-éjaculatoire clair à l'odeur légère mais âcre se forme entre le ventre plat de Dean et la fente de son urètre.
Dean est couché sur le dos, les mains agrippées aux draps, la tête tournée vers Sam. Il sourit, la bouche entrouverte.
-Sammy, dit-il à voix basse.
Sam utilise son pouce pour récolter le liquide pré-éjaculatoire et en enduit la paume de sa main. Puis, il la referme sur le pénis de Dean qui a un violent tressaillement.
-Sam! Crie Dean en enfonçant sa tête dans l'oreiller. Sammy…
-Ça va, je te tiens. Laisse-toi aller, Dean.
Et Sam ne reconnait même plus sa propre voix. Il commence à masturber Dean doucement, sans mettre trop de pression pour lui éviter toute douleur. À la façon dont la peau de son scrotum se plisse et remonte vers son sexe, Dean est déjà près.
-Sammy Sammy Sammy, marmonne Dean dont les yeux roulent dans leurs orbites. Je t'aime… T'aime tellement Sammy…
Sam a envie de pleurer, envie de frapper sur sa propre érection qui se dresse douloureusement contre sa cuisse, de se faire mal, d'être ailleurs et aussi de ne plus bouger, jamais, la main sur le sexe de son frère, les yeux fixés sur son visage tordu dans une grimace extatique.
-Jouis, Dean, dit-il en augmentant brutalement le rythme.
Dean donne des coups de hanches. L'une de ses mains lâche le drap et se glisse sous son kangourou… Pour aller caresser ses mamelons, réalise Sam –et un petit cercle humide s'agrandit sur ses sous-vêtements.
-Sam… Sam… SAM!
Le corps de Dean se tend magnifiquement alors que son sperme chaud et abondant coule sur son ventre et sur la main de Sam. Dean gémit et se tortille. Ses yeux fermés pendant les quelques secondes précédant son orgasme s'ouvrent paresseusement. Il tend une main hésitante et caresse la joue de Sam en souriant.
-Merci Sammy…
-Rendors-toi, Dean, murmure Sam d'une voix étranglée.
Mais Dean est déjà en train de sombrer dans le sommeil. Lentement, Sam détache sa main de son sexe tendre et tiède. Il remonte le pantalon et la couverture, se lève sans bruit et va dans la salle de bains dont il referme la porte.
La verrouille.
Au bord des larmes, Sam s'appuie d'une main à l'évier branlant et détache le bouton de son jeans de l'autre. Il prend son sexe de cette main encore marquée du sperme froid de Dean, et se masturbe brutalement, sans compromis : la sensation de frottement est extatique et douloureuse. Sam jouit en étouffant un grondement, les dents serrées.
Sans se permettre de laisser son orgasme l'envelopper dans cette chaleur paresseuse qu'il provoque immanquablement, Sam lave ses mains frénétiquement sous le jet d'eau. Puis, il se détourne et tombe à genoux, juste à temps pour soulever le couvercle des toilettes et vomir le contenu négligeable de son estomac.
Désolé, pense-t-il. Désolé, Dean.
Des larmes brûlantes coulent sur ses joues. Le soleil qui brille par la fenêtre est comme un affront à la froideur engourdissante de son esprit et de son corps.
À SUIVRE…
