– Woo-oo?!, s'impatienta la voix. Est-ce qu'il y a quelqu'un?

De concert avec le ciel qui ne cessait d'être soumis aux violences d'innombrables éclairs, le corps tout entier de Regina fut brusquement traversé par un frisson quasiment indiscernable. La voix qui provenait de derrière la porte d'entrée lui était si familière que c'en était, pour elle, presque déconcertant. Mais tout cela était tout bonnement impossible. Cette voix ne pouvait être que le fruit de son imagination. Ce ne pouvait pas être elle. Pas après toutes ces années.

Comme pour se rassurer, Regina se mit immédiatement à penser que son esprit, troublé par son soudain rapprochement avec Emma Swan, devait sans doute commencer à lui jouer des tours. Et pourtant, elle le savait, au plus profond de son être: cette voix ne pouvait appartenir qu'à une seule et unique personne. Mais cette personne était loin. Très loin. Mieux que cela, elle était morte. Et depuis bien longtemps. Regina en avait même été témoin. En effet, contre toute attente, en raison de tout le mal que cette fameuse personne lui avait fait dans sa jeunesse, Regina avait tout particulièrement tenu à participer à son émouvante mise en bière…

Toutes ces réflexions logiques au sujet de l'identité de son curieux visiteur ne l'empêchèrent malheureusement pas de souhaiter coute que coute rompre l'espace qui la séparait de la porte d'entrée. D'un pas mal assuré, en raison du fait qu'elle était terrifiée à la simple idée d'y rencontrer l'effroyable Cora Mills, la femme qui l'avait mise au monde, Regina effectua les dernières enjambées qui la séparaient de la porte de son bureau. Cependant, quand, ayant pris son courage à demain, elle ouvrit la porte, Regina fut surprise d'y découvrir une toute autre personne.

Henry.

Tout sourire, l'enfant entra dans le bureau de sa mère sans même prendre le temps de lui en demander la permission et s'assit en tailleur aux côtés d'une Emma Swan dont les joues étaient encore enflammées par la passion de ses débuts de préliminaires. Malheureusement pour lui, le cœur de Regina semblait décider à continuer sur sa lancée. Sans qu'elle pût y faire quoi que ce fût, il lui donnait vivement l'impression de se serrer un peu plus, chaque seconde, dans sa généreuse poitrine. Même si la jeune femme faisait de son mieux pour se rassurer, étant donné qu'elle savait qu'en compagnie d'Henry, elle ne risquait absolument rien, elle peinait énormément à se remettre de ses émotions. Mais, bien vite, ses poumons refusèrent de se contracter correctement. Elle eut aussitôt le sentiment de manquer d'air. Elle n'entendit bientôt plus rien… sauf la voix rauque de sa défunte mère qui raisonnait en continu dans son esprit comme s'il s'agissait incantations entêtantes des sorcières ancestrales. Prenant soudain conscience du fait qu'elle n'allait pas tenir bien longtemps dans de pareilles conditions, Regina voulut se positionner de manière à ce que son dos fût soutenu par le mur le plus proche. Mais, à peine eut-elle le temps de faire un pas sur le côté qu'elle perdit connaissance…

Au moment-même où son visage d'ange manqua de heurter violemment le sol, Ruby, qui avait généreusement accompagné Henry jusqu'à la mairie, rattrapa Regina avec une aisance surnaturelle. La rapidité de son geste étonna grandement Emma. Raisonnable de nature, la jeune femme mit cependant cela sur le compte de l'adrénaline. Après tout, même si nombreux étaient les habitants de la ville de Storybrooke à n'apprécier que faiblement Regina, il était tout ce qu'il y avait de plus normal de vouloir, en raison de ses hautes fonctions de maire, à tout prix éviter qu'elle se blessât sous leurs yeux. Prenant le temps de s'agenouiller comme si de rien n'était sur le carrelage glacé, Ruby posa délicatement la tête de Regina sur ses cuisses nues. Consciencieux de nature, Henry s'approcha d'elle avec une petite serviette de toilette en coton blanc et une coupe à fruits en verre préalablement remplie d'eau fraîche. D'un geste doux, Ruby humidifia légèrement le front de Regina. Rapidement trop inquiète pour continuer à rester sottement à l'écart, Emma prit la relève. Au bout d'un court instant, Regina finit par ouvrir les yeux.

– Vous êtes chaudes…, marmonna Regina.
– Mmh. Merci?!, répondit Ruby, légèrement surprise d'entendre de pareils propos de la bouche du maire de la ville.
– Ce n'est pas ce que je voulais dire, miss Lucas, grogna Regina, un peu sur les nerfs de se retrouver face un aussi facile malentendu. Votre peau. Elle est brûlante.
– Oh. Ça? Ne vous inquiétez pas, c'est vraiment trois fois rien.

Même si elle était relativement peu convaincue par les réponses fournies par la jeune serveuse, Regina hocha la tête de bas en haut. Elle ne voulait pas insister. Après tout, il y avait de grandes chances pour qu'elle fût entièrement responsable de la situation actuelle de Ruby. En effet, si la jeune femme se retrouvait avec une vilaine migraine, c'était peut-être tout bonnement parce qu'elle avait été obligée de passer des heures entières à veiller sur Henry.

Un éclair brisa brusquement l'unité sombre du ciel. Prenant aussitôt conscience du fait qu'elle était toujours allongée sur les cuisses de Ruby, Regina bondit brusquement sur ses pieds.

D'un pas lent, elle s'approcha des fenêtres de son bureau. Une grimace se dessina sur son visage tendre lorsqu'elle tira sur les rideaux pour jeter un rapide coup d'œil au dehors. Il pleuvait des cordes. Elle avait la nette impression qu'une terrible tempête orageuse était sur le point d'éclater. Il commençait à devenir évident qu'il était tout à fait impossible pour Emma, Henry, Ruby et elle-même de quitter les lieux sans prendre le risque de se retrouver face à l'éventualité d'un malheureux accident de la route. Cependant, contre toute attente, Ruby choisit de rentrer chez elle, sous prétexte d'avoir, par le passé, traversé des tempêtes bien plus impressionnantes. Mais la vérité était toute autre. Bien qu'elle n'avait strictement rien contre le fait de profiter encore un peu de la compagnie d'Henry, elle commençait sérieusement à ressentir le besoin de passer la nuit dans les bras d'un tout autre garçon. La chute de Granny ayant fait naître en elle de sérieux bouleversements sentimentaux, elle avait envie de pouvoir aisément mettre des mots sur ce qu'elle ressentait, plutôt que de tout intérioriser afin de ne pas enquiquiner un pauvre petit enfant d'onze ans à peine avec ses soucis personnels. Même si elle avait parfaitement conscience du fait qu'Henry tenait lui aussi à Granny, elle ne se s'était pas une seule fois sentie capable d'aborder avec lui un pareil sujet. Son petit ami, lui, pouvait facilement faire avec ses émotions pour la seule et unique raison qu'il avait, en lui, exactement tout ce dont elle avait besoin pour se sentir mieux. Ainsi, elle prit la direction de la sortie, tout en prenant le temps de saluer, au passage, un Henry tout endormi d'un rapide baiser sur le front. En bonne hôte, Regina l'accompagna jusqu'à la porte d'où elle la salua d'un rapide geste de la main. Sans attendre, Ruby bondit dans sa magnifique voiture rouge et disparut sous le clair de lune.

Se tournant aussitôt vers Emma, qui, entre temps, s'était rapprochée d'elle, Regina se surprit à prendre d'assaut ses lèvres rosées. Puis, prise d'un élan de romantisme, elle se mit à improviser à son tour un poème, qu'elle s'amusa à délivrer vers par vers entre chaque baiser échangé:

Je crois que je ne pourrai jamais me lasser,
De la douceur amère de vos belles lèvres:
Elles me plaisent tant que j'en deviendrais orfèvre,
Pour le seul plaisir de pouvoir les admirer.

Mais, j'en suis si copieusement fascinée,
Que j'ai, presque, le sentiment de devenir chèvre.
Si j'ai eu tout à l'heure des vertiges mièvres,
C'est parce qu'en Henry, j'ai vu ma mère entrer.

Il serait difficile pour vous de comprendre,
D'autant plus que je refuse de vous l'apprendre,
La raison pour laquelle je crains ma maman.

Même si je sais qu'elle est aujourd'hui en cendres,
J'ai l'impression de voir planer son ombre tendre,
Au-dessus de ceux que j'aime depuis longtemps…

Pour toute réponse, Emma saisit les deux mains de sa petite amie avant d'y déposer tour à tour un doux baiser. Puis, voulant par dessus tout se montrer présente pour elle, elle déclara:

– Je respecte ton choix, Regina. Mais si jamais un jour tu as besoin de te confier, tu sais où me trouver...