Chapitre 10 : De feuille et de sable
Hokage la Cinquième était assise derrière son bureau, profondément concentrée sur les documents fondateurs du Clan Hyuga. Les rouleaux faisaient état du statut des membres de la branche principale, de celui des membres de la branche secondaire, et des rares exceptions qui pouvaient être consenties. Hanabi Hyuga avait eu la chance de remplir la condition nécessaire pour ne pas subir le sceau de l'Oiseau en Cage : l'hériter au moment de sa naissance était une fille. Si Hinata Hyuga était née garçon, Hanabi Hyuga aurait eu son front marqué du sceau, comme avant elle Hizashi Hyuga, le jumeau d'Hiashi Hyuga. Seules les sœurs aînées des héritiers Hyuga et leurs enfants ne portaient pas le sceau de l'Oiseau en Cage. Aucune femme n'avait jamais été à la tête du Clan Hyuga. En n'ayant que des filles, Hiashi Hyuga allait créer une situation sans précédent au sein du Clan. Tsunade n'était même pas sûre de ce qu'il en pensait – restait par ailleurs la question de la future maîtresse du Clan. Hinata ou Hanabi ?
La famille Hyuga accordait énormément d'importance à ses traditions. C'était un clan qui appliquait fièrement les lois sanglantes qui avaient été mises en place par leurs ancêtres, sans s'en écarter d'une virgule. La première fois qu'elle avait vu un jeune Hyuga se faire marquer du Sceau de l'Oiseau en Cage, Tsunade avait eu envie de vomir. Le dégoût qu'elle éprouvait pour des pratiques aussi barbares au sein même d'une famille, supposée protéger ses membres, n'avait d'égal que sa conscience aigüe du fait qu'en tant que Hokage, elle devait préserver l'unité des Clans et de son Village. Mais depuis, elle cherchait sans relâche un moyen de contourner légalement ces vieilles lois.
Et dans un très petit coin de son esprit, elle espérait que le problème serait réglé avant l'accession de Naruto au poste de Hokage.
Elle fut interrompue dans sa lecture par l'arrivée d'un faucon de Suna. L'oiseau déposa poliment un document scellé par les couleurs du Kazekage. Avec un sourire, elle s'empara du rouleau et l'ouvrit, curieuse de voir si les équipes de Konoha avaient passé les premières épreuves. Un sourire satisfait se dessina sur les lèvres de Tsunade. Deux équipes de Konoha étaient parvenues jusqu'au tournoi : celle de Genma et celle de Kyoka. Assez fière du résultat – tout de même deux équipes sur cinq qualifiées – Tsunade relut les détails du déroulement des deux épreuves.
La suite du parchemin concernait l'apparition inquiétante de ninjas de Kiri sur le territoire de Suna, ainsi que la traque d'Uchiwa, ce qui ne la surprit pas. Elle avait déjà reçu les rapports de Sakura et de Shikamaru. Le cours des événements ne suivait pas ce qu'elle avait espéré pour son apprentie. Et Tsunade se demandait si elle ne devrait pas profiter de sa présence à Suna pour abattre elle-même le déserteur – elle repoussa aussitôt les désagréables souvenirs d'Orochimaru qui lui vinrent à l'esprit. Cette question restait toutefois secondaire à côté du problème posé par les unités ennemies repérées chez leurs alliés.
Et le Hokage allait bientôt se déplacer et passer à la portée de ces ninjas aux intentions inconnues avant de rejoindre Suna pour la troisième épreuve. Tsunade devait choisir deux ANBU pour l'escorter durant le voyage. Elle prit le temps de réfléchir au type d'escorte dont elle aurait besoin. Elle choisirait de toute façon les deux noms parmi les « Onze de Konoha », comme leurs ennemis en étaient venus à les appeler. L'appellation la faisait toujours sourire. La jeune génération s'était hissée au niveau des légendes. Elle était devenue vieille sans même s'en rendre compte – ce n'était pas tout à fait vrai, parce qu'elle avait conscience d'être la dernière survivante de sa génération et de remonter à elle seule les statistiques sur l'espérance de vie des ninjas. Sa propre légende était à présent surpassée par les prouesses des fameux Onze. Tout le monde pensait que les Onze faisaient partie de l'ANBU. Tsunade n'aurait jamais démenti l'information, mais elle savait que c'était faux. Ils avaient tous le niveau requis pour devenir ANBU – même Lee, qui ne dépasserait jamais officiellement le stade de jonin spécial, malgré sa capacité à venir à bout de n'importe quel adversaire, parce qu'il ne produirait jamais la moindre technique de ninjutsu ou de genjutsu. Sakura, Hinata, Kiba, Shikamaru, Choji et Tenten avaient refusé d'entrer dans l'ANBU. La première par un sens éthique presque inattendu, la deuxième parce que les Hyuga ne permettaient pas aux membres de la branche principale de se salir les mains dans l'ANBU, le troisième parce qu'il allait devenir sous peu l'Alpha de son Clan, le quatrième parce que c'était trop pénible, ce à quoi Tsunade remédierait tôt ou tard, le cinquième parce qu'il préférait rester en formation de type Ino-Shika-Cho, et la sixième parce qu'elle voulait prouver à son coéquipier Lee que le rang ne faisait pas le ninja. Lee et Naruto n'avaient pas encore reçu de proposition. Le premier parce qu'il ne pourrait jamais appartenir officiellement aux ANBU, ce qui n'empêchait pas Tsunade de l'envoyer de temps en temps en mission solo, le second parce que Tsunade doutait que Naruto se plie aux codes de l'unité spéciale de Konoha. Il était capable de révolutionner l'ANBU et de changer son mode opératoire. Tsunade préférait d'abord le former, l'ouvrir aux difficultés de la gouvernance, l'éveiller aux subtilités de l'équilibre politique, avant de le confronter à l'ANBU et à leur travail spécial. En revanche, Neji, Shino et Ino étaient les seuls à être effectivement entrés dans l'ANBU. Neji et Shino dépassaient tellement largement leurs aînés que Tsunade songeait sérieusement à les promouvoir au poste de capitaine. Sur le long terme, l'un des deux deviendrait le Chef exécutif de l'ANBU, qui ne répondait de ses actes qu'au Hokage. Ino brillait tout autant qu'eux, mais dans une autre section : celle des interrogatoires. La compréhension que la jeune Yamanaka avait du cerveau humain et de ses secrets était tout simplement hallucinante. Ibiki Morino en personne avait décidé que l'insupportable bavarde était à son goût et l'avait prise sous son aile.
Le choix de Tsunade était fixé. Neji Hyuga et Ino Yamanaka l'accompagneraient, sous l'identité de Kai et d'Aki. Le Byakugan était toujours un atout de taille. En outre, Neji était l'exemple parfait du ninja en pleine maîtrise de son comportement, de ses facultés et de ses capacités. Inatteignable. C'était sans conteste le plus fort des Hyuga – et sans le Sceau de l'Oiseau en Cage, il aurait été Chef de Clan. Il semblait vivre sa situation sans trop d'amertume et soutenir Hinata Hyuga, mais Ibiki Morino lui avait rapporté, alors qu'ils discutaient l'entrée de Neji dans l'ANBU, qu'il ne courtisait aucune femme parce qu'il avait décidé qu'il ne s'engagerait jamais sérieusement et refuserait toujours d'avoir des enfants. Rien d'étonnant.
Quant aux techniques du Clan Yamanaka, elles étaient toujours précieuses en pays étranger, pour déterminer la fiabilité d'éventuelles nouvelles rencontres. Et pour peu qu'ils mettent la main sur les ninjas de Kiri en chemin – Tsunade ne doutait pas un instant de l'emporter – Ino permettrait de percer à jour les intentions de l'ennemi. De tous ses ANBU, Ino était de loin la plus bruyante, la plus vive, et… la plus lucide sur les comportements humains. Elle mélangeait un style décontracté et une puissance subtilement cachée. Le tout était couplé à une somptueuse beauté – Tsunade devait reconnaître qu'elle était de loin la plus belle kunoichi de Konoha – qui constituait une arme en soi, parce que les gens faisaient l'erreur d'assimiler beauté et bonté, tout comme ils faisaient celle d'assimiler laideur et noirceur. Un drame universel.
Tsunade rédigea rapidement sa réponse au Kazekage, puis les deux ordres de mission pour ses deux ANBU. Elle tenta de reprendre sa lecture sur le Clan Hyuga, mais les ninjas de la Brume l'empêchaient de se concentrer. Kakashi avait invoqué le Bingo Book de Konoha pour tenter d'identifier leurs ennemis, mais sa tentative s'était soldée par un échec. La technique de brume utilisée par les chasseurs de Kiri aurait pu appartenir à six ninjas du Bingo Book, et aucune mention n'était faite d'une brume capable d'arrêter le Rasengan. Ça sentait la technique héréditaire, mais Kiri s'était débarrassé depuis longtemps de tous ses Clans…
L'équipe Sept quadrillait sans relâche les environs de Suna. La recherche active des ninjas de Kiri et de l'équipe Uchiwa ne donnait aucun résultat. Cela faisait trois jours entiers que la deuxième épreuve des examens chunin s'était terminée et l'équipe Sept, enfin au complet puisque Sakura avait autorisé Sai à sortir de l'hôpital, patrouillait avec d'autres équipes de jonins dans les environs de Suna.
Le Kazekage ne semblait pas inquiet, mais il prenait très sérieusement la menace posée par les ninjas de Kiri. La présence de Shikamaru près de lui en était une preuve suffisante. Sakura savait qu'il avait seulement été consulté sur les plans mis en place par Gaara, mais nul doute qu'il interviendrait plus activement si l'une des équipes de recherche mettait la main sur une de leurs cibles. En aucun cas Sakura n'aurait voulu changer de place avec lui : il venait d'être affecté à l'équipe Baki de Suna, à la place habituellement occupée par le Kazekage en personne – comme à Konoha, officiellement, les équipes n'existaient plus dès la progression dans la hiérarchie, mais les équipes formées au niveau genin continuaient de travailler ensemble dans la formation traditionnelle d'équipe de quatre. Se retrouver intégré à une équipe étrangère était un grand honneur, mais Sakura ne pouvait pas s'empêcher de penser que, malgré son… amitié – sérieusement ? – pour Temari, Shikamaru ne pouvait décemment pas se sentir à l'aise au sein d'une équipe aussi réputée que celle de la fratrie légendaire de Suna. Baki était leur ancien maître, c'était un puissant shinobi, mais ses capacités avaient été dépassées depuis longtemps par celles de Kankuro et de Temari. La manœuvre la laissait un peu perplexe, mais elle n'espérait même pas comprendre les plans de Shikamaru. Peut-être y avait-il un but caché, autre que l'envoi de troupes d'élites pour coincer les ninjas de Kiri.
Maître Tsunade ne lui avait rien répondu, ce qui signifiait que l'équipe sept avait carte blanche pour continuer sa mission. Il était évident qu'en tant qu'alliés, ils devaient également se mettre au service du Kazekage s'il requérait leur aide. Comme leurs objectifs coïncidaient, l'équipe Sept avait été intégrée au plan. Officiellement, seuls les ninjas de Kiri étaient recherchés. Mais dans les faits, qu'ils cherchent Sasuke Uchiwa ne posait aucun problème.
De toute façon, c'était l'échec sur toute la ligne. Alors que des équipes de Suna retournaient chaque grain de sable, le désert gardait bien ses secrets. Aucune équipe de Kiri n'avait été retrouvée. Aucun Uchiwa.
Kakashi estimait que c'était parce qu'ils faisaient face à l'élite de Kiri. C'étaient des chasseurs qui auraient fait honte à leur nom s'ils s'étaient fait repérer en quelques jours. La traque promettait d'être longue et pénible. Sai ne disait rien. Et Naruto se fichait de Kiri. Tout ce qui l'intéressait, c'était trouver Sasuke Uchiwa. Depuis leur discussion sur le combat du Cimetière, il affichait cet air calme et déterminé qui tordait les entrailles de Sakura. Quand elle le regardait, il lui souriait comme d'habitude, mais elle voyait bien qu'il était tout entier dans l'attente de sa confrontation avec Sasuke.
Sur un geste de Kakashi, les quatre ninjas s'arrêtèrent. Durant quelques secondes, Sakura se demanda pourquoi. Puis, les traces devinrent évidentes. Le sable avait été retourné récemment, tout juste assez pour témoigner d'une présence humaine, et trop peu pour que le responsable puisse être un simple civil. Ils furetèrent pendant quelques secondes, jusqu'à ce que Sai dise la conclusion à voix haute :
- Je dirais qu'ils ont au moins deux jours d'avance sur nous.
Kakashi hocha la tête et sortit son livre préféré de sa poche, tandis que Naruto grimaçait de dépit.
- Nous faisons une pause. Sai, fais un repérage sur les alentours. Sakura, retourne le sol. Naruto, chasse quelque chose de comestible.
En songeant que Kakashi avait son propre concept du mot pause, Sakura gonfla son poing de chakra et l'enfonça dans le sol. Sa technique n'aurait qu'un effet limité, puisqu'ils étaient dans le désert et que le sable reviendrait invariablement prendre sa place d'origine. Mais elle fit apparaître au grand jour d'autres traces de présence humaine : des bouts de bois qui avaient servi à consolider une planque, des restes de nourriture, des bandages usés. Devant la confirmation qu'à deux jours près, elle aurait été confrontée de nouveau à Sasuke Uchiwa, Sakura se sentit anxieuse. Elle commençait à n'en plus pouvoir de l'attente. Elle voulait que tout se termine. Toute cette histoire n'avait que trop duré.
- Ne nous laissons pas abattre. Il ne nous échappera pas éternellement.
Kakashi ne faisait même pas semblant de lire son livre. Qu'il lui donne un tel encouragement, avec un tel écart par rapport à sa conduite généralement indifférente et nonchalante, était inhabituel. Et sonnait terriblement faux. Sakura faillit répliquer quelque chose, puis réalisa que Kakashi avait parlé au pluriel. Elle tourna les yeux vers son ancien professeur et laissa parler son cœur, parce qu'ils étaient seuls, et qu'elle pouvait épancher ses doutes sans craindre d'inquiéter Naruto et Sai.
- Non, mais nos résolutions risquent de faiblir.
- Pourquoi ? Tu risques d'oublier que tu es une kunoichi de Konoha ?
- Bien sûr que non ! Mais… je voudrais qu'on en finisse.
Kakashi retint un soupir. L'espace d'un instant, Sakura lut tout le regret du monde dans ses yeux, et s'en voulut d'avoir parlé. Kakashi n'était pas moins atteint qu'eux. Même si ce n'était pas de sa faute, il prenait la désertion de Sasuke comme un échec personnel. Elle ne sut quoi dire pour se rattraper, mais Kakashi lui épargna cet effort. De sa voix rouillée, il répondit :
- Moi aussi, Sakura.
La gorge serrée, elle avança doucement la main jusqu'à la poser sur le bras de Kakashi. Elle s'attendait presque à un mouvement de recul. Mais ils étaient suffisamment proches pour que son geste soit naturel et réconfortant. Kakashi n'était pas du type sociable. Il maintenait prudemment une distance et le reste du monde pour ne plus être blessé. Pour ne pas encore voir des êtres chers partir et le laisser derrière. Mais elle savait également que Naruto et elle – et même Sai – étaient parvenus à entrer dans sa vie et à en faire partie, aussi sûrement qu'il faisait partie des leurs.
Ils ne bougèrent pas jusqu'au retour de Naruto et de Sai.
Du sable à perte de vue, au nord, au sud, à l'ouest et à l'est. Shikamaru jeta un coup d'œil à ses coéquipiers temporaires. Ils semblaient à leur aise. Non, mieux qu'à leur aise. Ils se fondaient dans le paysage, comme s'ils avaient toujours appartenu au désert. Quand Gaara lui avait demandé de remplir sa place au sein de son équipe habituelle, Shikamaru avait failli refuser. Même si la probabilité qu'ils parviennent à de meilleurs résultats en optimisant le traitement des résultats sur le terrain était grande, l'idée de s'intégrer dans une équipe habituée à un ninja de l'envergure d'un Kage lui semblait fastidieuse. Mais entre ça et rester coincé à Suna à décider des manches du tournoi avec les autres examinateurs chunin, son choix était vite fait. Il avait en outre l'ordre de son Hokage à exécuter, et si soutenir l'équipe sept ne s'avérait pas possible dans les faits, il pouvait continuer à les aider en s'impliquant dans la recherche des ninjas de Kiri – et par défaut, de l'équipe Uchiwa. Enfin, même s'il ne l'avouerait jamais, il était curieux de voir comment travaillait l'équipe de Temari.
Il tourna la tête vers la jeune femme. Elle faisait comme si travailler en équipe était parfaitement normal, mais il ne s'y trompait pas. Cela faisait des mois que son équipe avait été démantelée. Elle ne lui avait jamais dit qu'elle était devenue ANBU, et il se demandait pourquoi.
- Arrête de regarder ma sœur, Nara.
Kankuro, évidemment. Et la réponse du tac au tac par Temari :
- Tu veux décider de qui a le droit de me regarder, Kankuro ?
- On est en pleine mission ! Gardez vos hormones sous contrôle !
D'un ton froid, Baki se mêla de la discussion avant qu'elle ne dégénère.
- Il n'y a que moi qui travaille pour le moment, alors taisez-vous tous les deux.
Mais il regardait Shikamaru. Baki était celui qui avait le plus d'affinités avec les techniques sensorielles. Et surtout, comme Shikamaru n'avait pas manqué de le constater, il était opposé à l'intégration d'un ninja étranger dans une équipe comme celle de la Fratrie du Sable. Le stratège de Konoha ne fit aucun commentaire. Et il arrêta de regarder Temari.
Ce fut à cet instant que son esprit, qui avait pourtant généralement une centaine de coups d'avance sur le reste du monde, fit la connexion manquante. L'ancien Shikamaru aurait soupiré, expliqué calmement qu'il n'y avait rien entre Temari et lui, puis continué la mission sans plus se préoccuper de rien. Là, il se sentait irrité que tout le monde surveille ce qui se passait entre Temari et lui – et qui ne regardait qu'eux. Il n'aurait jamais pu dire que Kankuro s'imaginait des choses, parce que c'était faux. Ils partageaient tellement de choses que c'était étonnant que leur relation ne soit pas plus intime. Et à vrai dire, Shikamaru n'avait plus envie de se contenter de leur confortable relation. Même si l'idée de perdre ce qu'ils avaient l'effrayait au-delà du rationnel, l'idée de ne jamais devenir… plus aux yeux de Temari était bien pire.
Il tenait à Temari. Il lui faisait confiance. C'était aussi simple que ça.
Il avait envie de dire à Kankuro d'aller se faire voir, d'embrasser Temari – enfin, au moins essayer – et de dire à Baki qu'il ne cherchait pas à s'emparer des secrets de Suna par voie détournée. L'espace d'un instant, il fut presque tenté de mettre ses pensées à exécution. Puis, son esprit calcula au moins quinze conséquences possibles, dont au moins trois d'entre elles se terminaient très mal pour lui. Galère.
L'équipe continua à avancer en silence pendant très exactement trois secondes. C'était sans compter sur Kankuro :
- Allez, Baki, il faut profiter de cette occasion unique pour apprendre à connaître mon futur beau-frère !
- Kankuro, je jure de détruire dans l'œuf tes prochaines touches.
- Parce que tu as seulement une touche avec Nara ?
Shikamaru aurait juré que les joues de Temari s'étaient colorées. Il songea qu'il avait toujours voulu une femme ni trop belle ni trop moche – déjà là, c'était raté, parce que Temari était voluptueuse – puis deux enfants, et la possibilité de jouer au shogi régulièrement. Et que ça ne le dérangeait absolument pas d'inclure Temari dans ses plans. Au contraire, qu'il était ravi qu'elle l'ait forcé à revoir ses rêves d'avenir. La rapidité avec laquelle son esprit calculait ses espoirs l'affolait un peu. D'ordinaire, avoir des coups d'avance n'était pas difficile. Mais il n'avait jamais été autant concerné par le simple fait que toutes ses prévisions étaient bloquées sur une seule chose : la volonté de Temari d'envisager quelque chose avec lui. Si avoir autant d'avance dans la planification de sa vie signifiait penser au mariage alors qu'il n'avait même pas encore proposé quelque chose à Temari, il fallait qu'il pense sérieusement à trouver un moyen de concentrer son esprit sur des challenges l'empêchant de penser à autre chose. Les ninjas de Kiri, par exemple.
- Si marcher deux pas derrière Gaara vous rend incapables d'exécuter les ordres du chef de mission, nous rentrons directement à Suna.
Deuxième intervention de Baki, qui ne semblait pas dérangé un instant à l'idée de traiter deux légendes vivantes de Suna comme des genins. À nouveau, Shikamaru ne dit rien. Observer lui convenait parfaitement. Sa situation était de toute façon délicate, et il comptait bien profiter du calme que le Kazekage lui avait offert sur un plateau. Shikamaru avait pris l'habitude de commander les équipes – alors qu'il avait détesté ça au début – et de coordonner les actions. Retomber dans le rôle de simple jonin avait un aspect reposant. Même avec des jonins aussi survoltés que la Fratrie – incomplète – du Sable et le terrible Baki.
- Nara.
- Oui ?
- D'ici deux heures, je veux au moins cinq stratégies différentes pour abattre une équipe de Kiri.
Shikamaru haussa les épaules.
- J'en ai vingt-cinq qui sont prêtes dès maintenant.
Kankuro siffla, admiratif. Temari sourit. Baki regarda Shikamaru de travers.
- Dois-je comprendre que tu connais mes capacités ?
- Je ne connais que celle qui est enregistrée dans les fichiers de Konoha : l'Épée du Vent. Vous êtes donc vraisemblablement d'affinité Fûton, mais cette hypothèse ne m'est pas vraiment utile pour évaluer votre portée de combat. Mes vingt-cinq stratégies n'impliquent que Temari, Kankuro et moi en combattants actifs. Je pourrais en soumettre d'autres si nous sommes confrontés à deux équipes de Kiri, et même trois équipes de Kiri. Tout comme je pourrais en trouver de nouvelles en ayant une meilleure idée de vos capacités.
- Belle tentative, Nara. La nature de mon chakra est effectivement Fûton. Quant au reste, je crains fort que ça soit confidentiel.
Traduction : « tu es de Konoha, je suis de Suna ». Il y avait mille choses à répondre à cette dernière phrase, mais Shikamaru décida qu'il ne voulait pas être pris en flagrant délit d'insubordination. Et après tout, si Baki voulait se passer de ses stratégies, c'était son problème. Temari en revanche, fronça les sourcils. Lentement, elle dit :
- Baki. Il me semble que le statut d'allié de Shikamaru nous permet de lui communiquer ta portée de combat pour optimiser les résultats de cette mission.
- Les alliances se font et se défont.
- Mais celle que nous avons avec Konoha est forte.
En observant le langage corporel de Baki, qui transpirait d'hostilité envers lui, Shikamaru comprit enfin la raison pour laquelle Baki se comportait de manière aussi grossière. Ce n'était pas un test pour voir ses capacités, encore moins une inquiétude pour la vie amoureuse de Temari. C'était purement et simplement le soupçon que Konoha soit lié d'une manière ou d'une autre aux ninjas de Kiri. Le fait qu'il cherchait également Uchiwa n'était pas un secret, et la possibilité que Baki pense que tout était relié poussa Shikamaru à donner sa propre interprétation de la situation – qu'il n'avait même pas donnée à Gaara, puisqu'il ne la lui avait pas demandée.
- Konoha n'a aucune alliance avec Kiri. Pour une raison que nous ignorons encore, ces ninjas de la Brume sont à la recherche d'Uchiwa.
Baki ne bougea pas, puis finit par laisser échapper un curieux :
- Et pourquoi donc ?
- Comment identifie-t-on un Uchiwa ? À ses pupilles. Kakashi Hatake possède également cette pupille, ce qui explique qu'une unité l'ait pris en chasse. L'autre unité a dû réaliser l'erreur, reconnaître le Ninja Copieur et intervenir pour éviter d'entrer en guerre ouverte avec Konoha.
À vrai dire, il avait d'autres théories. Les raisons de l'intervention de la deuxième unité pouvaient être multiples. Il n'avait fait qu'énoncer la plus plausible. Mais il n'écartait pas la possibilité d'une dissension au sein des ninjas de Kiri. Peut-être s'étaient-ils annihilés entre eux, ce qui expliquerait le fait qu'ils étaient introuvables. Baki ne répondit rien, puis finit par dire :
- J'espère que tu ne nous chantes pas la chanson de la Feuille. Nous verrons bien ce qu'il en est.
- Ma présence ici est une preuve de la confiance que Konoha accorde à Suna.
- Et vice-versa, ajouta Temari.
Il y eut un court silence. Puis, Baki reprit :
- Je me bats essentiellement au corps à corps. Mes techniques sont basées sur la maîtrise de l'aspect tranchant et acéré du vent.
Shikamaru opina, conscient de l'effort consenti par l'ancien maître de Temari.
- Dans ce cas, je suis en mesure de vous proposer une cinquantaine de plans différents.
Temari eut un grand sourire.
- Vantard.
Shikamaru haussa les sourcils, puis exposa ses stratégies à Baki, pour lui laisser le choix. Baki avait suffisamment souligné qu'il était un ninja étranger et qu'il serait tenu à l'écart parce qu'il ne pouvait pas tout savoir. Ni Temari ni lui ne discutaient cet état de fait. Il savait que si Temari venait à voir une faiblesse à Konoha, elle la rapporterait à son frère, qui déciderait quoi faire. À vrai dire, dans la même situation, il agirait pareil.
La journée s'écoula lentement, et Shikamaru se surprit à ressentir du soulagement lorsque Baki donna le signal pour établir leur campement pour la nuit. Les provisions de Suna contenaient des barres nutritionnelles au goût différent de celui de Konoha. Avec un sourire désabusé, Shikamaru constata amplement que les rations militaires étaient tout aussi mauvaises des deux côtés de la frontière. Ils mangèrent dans une ambiance beaucoup plus détendue que le reste de leur journée. L'après-midi passée à planifier devait y être pour quelque chose. Entre deux bouchées, Kankuro lança :
- Et alors, l'ordre de ce tournoi ?
Temari soupira et répondit :
- L'ordre définitif n'était toujours pas établi quand nous avons quitté Suna.
- Tout ce qui m'intéresse, c'est de savoir contre qui la petite Daiya va se battre.
La gamine en question faisait partie de l'une des deux équipes qualifiées de Suna. C'était une marionnettiste, et à en croire Kankuro, elle avait de l'avenir.
- Elle fait justement partie des matches qui n'ont pas encore été figés. Elle se battra soit contre Masanori d'Ame, soit contre Kagerou de Konoha.
Baki haussa un sourcil et demanda :
- Qu'est-ce qui vous fait hésiter ?
- Nous voulons garder les combats les plus intéressants pour la fin. Mettre Daiya contre le genin d'Ame dès le départ donnerait un impressionnant coup d'envoi, mais nous priverait de niveau élevé pour la suite.
Kankuro ne se priva pas pour éclater de rire.
- Si la gamine tient ses promesses, elle va massacrer son adversaire quel qu'il soit, tu verras.
- Quelle déclaration de la part du grand Kankuro… Tu envisages de prendre la petite sous ton aile ?
Shikamaru réalisa que sous couvert de plaisanterie, la discussion était extrêmement sérieuse. Kankuro répondit nonchalamment :
- C'est à voir.
Il semblait y tenir, alors. Shikamaru songea qu'il savait seulement de Kagerou qu'elle était l'élève de Genma Shiranui. Et que, si elle cachait son jeu aussi bien que son maître, son premier match pourrait être tout aussi intéressant que celui de la marionnettiste prodige. Lentement, il dit :
- Le problème réel, c'est que nos prévisions sont souvent fausses. Il n'est pas rare que les genins se révèlent dans l'arène, et que des matches supposés être de seconde zone finissent par être les plus intéressants du tournoi, justement.
Au regard étonné que Temari posa sur lui, il devina qu'elle pensait à leur match, celui qu'elle avait gagné par forfait. Il se sentit rougir. Ce n'était pas du tout à eux qu'il pensait – ou peut-être bien que si, mais alors il n'en avait même pas pris conscience – et il n'avait parlé que de manière générale. Baki sourit :
- Besoin de défendre Konoha ?
Shikamaru faillit répliquer que non, puis réalisa que Baki venait de faire une tentative d'humour. Kankuro, avec un sourire goguenard qui n'augurait rien de bon, ouvrit la bouche pour dire quelque chose… qui ne franchit jamais ses lèvres. Temari avait attrapé son éventail et assené un coup – violent, de l'avis de Shikamaru – à Kankuro.
- Oups, pardon. J'ai mal calculé mon coup, je voulais… ranimer le feu.
Et pour une fois, ce fut un rire sincère qui secoua Shikamaru. Le début de leur soirée se déroula paisiblement – enfin, pour autant qu'une bataille rangée entre Temari et Kankuro à propos du maquillage des marionnettistes puisse être qualifiée de paisible – et les ninjas se répartirent les tours de veille avant de se coucher.
Shikamaru se demanda si Temari se glisserait dans sa vie de tous les jours, à Konoha. Quand il la voyait, aussi détendue dans l'immensité désertique, il prenait douloureusement conscience de ce qui séparait Suna et Konoha. Il se demandait s'il serait capable, lui, de se glisser dans la vie qu'elle menait à Suna. Il voulait imaginer quelque chose, et maintenant que son esprit avait consciemment accepté ce que son inconscient savait depuis des mois, il savait que la véritable raison pour laquelle il avait accepté de partir avec l'équipe Baki, c'était celle-là. Voir s'il pouvait se fondre dans l'environnement de Temari. Il est habitué à sa présence. Elle lui manquait quand elle n'était pas là. Et ce, malgré le peu de choses qu'ils avaient en commun. Tout semblait les opposer, de prime abord. C'était peut-être pour ça qu'il était aussi violemment attiré par elle.
La seule chose qui le rassurait, tandis qu'il essayait de s'endormir – il avait écopé du quart de veille le plus pénible – c'était que la Feuille et le Sable ne deviendraient jamais ennemis. C'était une certitude. Gaara et Naruto ne laisseraient jamais la situation se dégrader, et leur alliance était faite pour durer.
Les deux noms de code ANBU sont des prénoms mixtes : Kai signifie coquillage tandis qu'Aki signifie automne. Il n'y a pas de raison particulière à ce choix. C'est court, facile, et Tsunade n'aime pas se compliquer la vie à chercher un prénom lié à la personnalité de son porteur, surtout si le nom ne reste que le temps d'une mission.
J'aime vraiment bien Tsunade en tant que Hokage. N'oublions pas qu'outre ses grandes capacités de soin, elle est le ninja le plus fort de Konoha. Je me suis toujours demandé jusqu'à quel point elle connaissait les détails de la vie de ses ninjas. Forcément, tout est dans ses dossiers, mais est-ce qu'elle s'en préoccupe vraiment ? Je suis certaine qu'elle suit vraiment Sakura, tout comme elle surveille Naruto de près, mais pour le reste ?
Pour finir, Temari et Shikamaru, qui doivent gérer tellement de paramètres difficiles en plus de la complication naturelle des relations de couple. J'espère que le chemin que je leur fais emprunter paraît plausible. Pour ces deux-là, je me suis toujours imaginé qu'ils ont conscience de s'aimer, tout comme ils ont conscience des montagnes de complications qu'une mise en couple apporterait, ce qui les empêcherait de vraiment avancer ensemble, alors que c'est ce qu'ils veulent. Enfin, ce n'est que temporaire avant que l'Amour, le vrai, gagne, n'est-ce pas ? :)
