Chapitre 10

Des deux côtés.

Port-Royal,
18 juin.

La grande bâtisse se dressait devant mes yeux. Ses hauts murs blancs, recouverts de plantes grimpantes, et ses volets verts m'étaient familiers. Je passai par les jardins de fleurs et d'arbres fruitiers et empruntai le chemin de gravier jusqu'à la porte d'entrée massive.

Je toquai doucement.

J'étais assez mal à l'aise à l'idée de revoir ma mère, alors que je n'étais pas venu la voir à la mort de mon père. Comment allais-je être reçu? Me mettrait-elle à la porte ou serait-elle heureuse de me revoir?

Son visage fin et droit me revint en mémoire. Elle avait toujours été d'une froideur incroyable, mais elle n'en restait pas moins ma mère, celle qui m'avais mise au monde. Je n'avais d'ailleurs jamais compris ce que mes parents se trouvaient l'un l'autre. Mon père, de nature autoritaire, dur et calculateur n'avait que peu de points communs avec ma mère. Certes, elle était froide mais je restais persuadé qu'un cœur rempli de tristesse était la cause de ce masque de fermeté.

La porte s'ouvrit, laissant apparaître un homme à la perruque blanche, les joue pâles et les yeux verts. Il se tenait droit, les mains jointes devant lui et les pieds placés de façon à ce qu'ils soient parfaitement parallèles. Gregor Virbinsky était sûrement le meilleur majordome qu'on puisse trouver. J'avais passé presque toute mon enfance à courir dans la maison, Gregor à mes trousses, me criant de ne rien casser.

-Bonjour Monsieur Beckett, quel bonheur de vous voir, me salua-t-il.

Il se poussa sur le côté, et me laissa entrer. La maison était telle que je l'avais laissée. Rien n'avait bougé.
La demeure avait plus de cent ans, mais ne perdait rien de son charme. Tout était clair et lumineux. Le carrelage, d'une valeur inestimable,
était d'un blanc immaculé et les rideaux ainsi que les tapis venaient d'Angleterre, le pays d'origine de mes parents.

-Votre mère aurait été très heureuse de vous voir, hélas je crains qu'elle ne soit absente pour le moment, Monsieur, me dit Gregor.

-Absente? répétai-je en me tournant vers lui.

-Oui, Madame s'est rendue chez une amie il y a quelques heures, mais elle devrait être rentrée dans peu de temps, Monsieur, continua-t-il. Voulez-vous attendre son retour devant une tasse de thé?

Je secouai la tête.

-Non merci Gregor, je repasserai dans une heure. Sera-t-elle rentrée à ce moment-là?

-Je pense que oui, Monsieur, dit-il en s'inclinant tandis que je me dirigeais vers la sortie.

-Bien, dans ce cas je reviendrai dans une heure, dis-je.

Il ne me demanda pas où j'allais mais je savais que la question lui brûlait les lèvres. Ils étaient tous comme cela. Assoiffés de ragots assez croustillants pour pimenter leurs vies de servitude.
Gregor n'échappait pas à la règle.

Je détestais ce monde, ce monde d'hypocrisie et le simple fait d'en faire un minimum partie me dégoûtait. Je n'étais pas comme eux, je ne recherchais pas la gloire, ni un rang social plus élevé. Je ne voulais ni devenir gouverneur, ni dirigeant d'une grande société maritime. Je ne voulais rien de tout ça. J'aimais les choses simples, et mon ancienne vie ici ne me permettait pas d'être ce que j'étais, ni d'avoir ce que je voulais.

Quelques minutes après, j'arrivais devant les bâtiments de la Compagnie des Indes. C'étaient plusieurs établissement collés les uns aux autres, et je savais qu'une partie servait de prison.

Sûrement mon père avait-il rempli la plupart de ces cellules.
J'avançai jusqu'au portail de fer, que quatre gardes surveillaient. J'allai voir le premier, un homme assez grand et imposant.

-Je suis Jonathan Beckett, j'ai un rapport à faire à la Compagnie,dis-je.

En entendant le nom de leur ancien supérieur, les gardes se regardèrent et ouvrirent le portail en fer forgé. Je leur souris, et entrai. A bien des égards, être le fils de Lord Cutler Beckett était un avantage, hélas j'aurais préféré ne jamais avoir à connaître les couloirs sombres et étroits de la Compagnie des Indes.

En réalité, je n'avais jamais voulu travailler pour eux. C'était seulement pour ne pas énerver davantage mon père que j'avais accepté. Le fait d'avoir un fils comme moi l'avais déjà beaucoup déçu, mais si je n'avais pas travaillé pour la Compagnie, il m'aurait renié.
Peut être cela n'aurait-il rien changé finalement?

Je chassai ces pensées de mon esprit, et m'obligeai à penser à ma mère, pour qui j'avais fait tout cela. Elle avait été bouleversée par mon départ de la maison et avait été terriblement inquiète de me laisser partir en mer.

J'arrivai devant une porte massive, et toquai trois coups. On m'ouvrit, et je pénétrai dans les couloirs que j'aurais préféré éviter de traverser.

En réalité, ce n'était pas tant les couloirs qui me dérangeaient, mais plutôt où il mèneraient.
Faire un rapport sur le Blue Bird était une chose, restait à savoir à qui j'allais le faire, et j'avais ma petite idée là dessus.

J'espérais seulement me tromper...

**

J'envoyai valdinguer la pomme dans l'eau. Je bouillonnais de rage.
Comment avais-je pu être aussi stupide? Aussi naïve? Avais-je réellement cru que Jonathan n'était pas intéressé par le compas?

Je me laissai retomber violemment sur le rebord. C'était une fontaine magnifique, entièrement faite en pierre, et à l'intérieur du bassin trônait majestueusement la sculpture d'une sirène, dont la bouche crachait un jet d'eau clair.

J'avais trouvé cette place quelques minutes avant d'avoir compris. Compris que tout cela n'avait servi à rien. Je n'étais plus à bord du navire, et Jonathan avait dû garder le compas pour lui tout seul. Lui qui avait fait semblant de me protéger de Jack alors que j'avais l'objet en ma possession, en réalité il ne voulait qu'une seule chose. Ce stupide compas !

Je tapai mon pied contre le rebord de pierre de la fontaine, et gémis de douleur. Encore une fois, je me retrouvais seule et sans rien. Sans quoi que ce soit pour me guider jusqu'à ma mère.
Je pivotai sur le rebord, et mis mon pied endolori dans l'eau fraîche. La femme-poisson me faisait face, immobile, et mes yeux glissèrent sur les détails de son visage. Ses yeux, son nez parfaitement taillé, sa bouche grande ouverte, ses cheveux gravés dans la pierre qui retombaient sur sa poitrine. Elle était belle.

Je soupirai. Il ne me restait plus qu'à chercher ma mère sans objet pour m'y aider.

-C'est une bien belle fontaine, n'est-ce pas? dit une voix.

Je me retournai vivement, et vis une vieille femme qui se tenait à quelques mètres de moi, les yeux rivés sur la sculpture. Ses longs cheveux gris et blancs retombaient sur ses épaules, et ses mains ridées tenaient la tige d'une rose rouge sang.

-Oui, répondis-je.

-Vous êtes bien jeune pour afficher pareille tristesse, dit-elle.

Elle jeta la rose dans l'eau, et celle-ci tomba lentement au fond du bassin.

-Je ne suis pas triste,dis-je. Juste déçue...

Elle hocha la tête.

-Connaissez-vous une femme répondant au nom de Margot Thibault?demandai-je en croisant les doigts pour qu'elle acquiesce.

Elle tourna lentement la tête vers moi, surprise.

-Les Thibault habitaient ici il y a des années, dit-elle d'une voix basse qui me parut étrange.

-Ils ne sont plus ici?

-Si, répondit-elle.

Je fronçai les sourcils. Soit elle était sénile, soit j'avais mal entendu.

Avant que j'aie pu poser une autre question, elle me fit signe de la suivre.

-Venez, vous verrez par vous-même, fit-elle.

Sans trop savoir où cela allait me mener, je la suivis...

**

-Lord Viktor Blaise va vous recevoir, me dit l'homme qui m'avait escorté jusqu'à une porte blanche et massive, au fond d'un long corridor.

-Je m'en doutais, murmurai-je pour moi-même.

L'homme m'ouvrit la porte, et j'entrai dans le bureau.

A bien des égards, Viktor Blaise était un homme sympathique, voir plutôt généreux envers les gens de son rang, mais il y avait une facette que bien des personnes ne pouvaient voir.

Je ne faisais pas partie de ces personnes-là...

La porte se referma derrière moi, et je me retrouvai dans un bureau aux murs verts, où de nombreux tableaux étaient accrochés. L'un deux représentait mon père, et je détournai les yeux, les fixant sur la silhouette devant moi.

C'était un homme charmant, c'était certain. Il n'avait pas encore quarante ans, possédait un beau visage, des cheveux bruns cachés par une perruque blanche, des yeux d'un vert envoûtant, une peau assez mate. Il aurait pu avoir toutes les femmes à ses pieds...

Mais la chose qu'il désirait le plus n'était pas les femmes, mais plutôt l'argent, le pouvoir.

-Bonjour, Mr. Beckett, me dit-il au bout d'un moment.

-Lord Blaise, m'inclinai-je avec difficulté en me mordant les lèvres. Je crains de ne pas vous apporter de bonnes nouvelles.

-Je sais, fit-il en s'approchant de son bureau, toujours dos à moi.

-Comment cela? demandai-je.

Il soupira, se tourna vers moi.

-Mr. Beckett, je crains à mon tour de devoir vous annoncer de mauvaises nouvelles, dit-il. Mais avant tout je dois m'incliner, ajouta-t-il.

Je levai les sourcils, surpris.

-...m'incliner devant votre survie incroyable, ou plutôt improbable...continua-t-il devant mon regard interrogateur.

-Ce n'était que de la chance, dis-je. Je ne suis pas venu pour parler de ma survie, mais pour vous annoncer que le Blue Bird a coulé. Apparemment on vous en a déjà informé...

-En effet, le navire qui suivait le Blue Bird est revenu il y a quelques jours, dit-il.

-Aucun navire ne nous suivait! m'écriai-je.

Il sourit, afficha un air moqueur.

-Votre mère n'a pas supporté de vous voir vous éloigné si loin, Mr. Beckett, dit-il. Elle m'a donc chargé de vous faire suivre. Pour votre bien, cela va de soi.

Choqué, je mis quelques secondes à comprendre.

-Allons, n'affichez pas cette mine surprise. Une mère s'inquiète toujours pour son enfant.

Je lui lançai un regard noir.
-Qu'avez-vous exigé en échange? crachai-je.

Il rit doucement.

-Rien, bien que cela fut tentant. Je ne suis pas aussi mauvais que vous semblez le croire.

-Vous êtes loin d'imaginer ce que je pense de vous, lui dis-je.

Il se servit un verre d'alcool, et le tint dans ses mains tandis qu'il m'observait avec un sourire.

-Vous ne lui ressemblez absolument pas, murmura-t-il.

Je sus tout de suite qu'il parlait de mon père. Automatiquement, mon regard se fixa sur le tableau de mon géniteur.

-Ni à votre mère d'ailleurs, ajouta-t-il.

Je me tournai vivement vers lui. Je bouillonnais de rage. Tout ce qui sortait de sa bouche n'était que venin.

-Troublant, n'est-ce pas? continua-t-il en souriant.

Je ne répondis rien, et détournai mon regard de cet homme qui me dégoûtait. Même sans le regarder je sus qu'il souriait.

-Puisque vous semblez connaître les faits, je pense que ma présence ici n'est plus d'aucune utilité? dis-je en me dirigeant vers la porte.

-Attendez, Mr. Beckett, dit-il et je me retournai pour le voir se lever. Je ne vous ai pas encore annoncé les mauvaises nouvelles qui vous attendaient. Vous ne partiriez quand même pas sans en avoir pris connaissance, n'est-ce pas?

Je ne lui accordai aucun sourire, pas même un brin de courtoisie et le laissai parler...

**

Un cimetière. Un grand cimetière rempli de pierres tombales.

Je restai quelques secondes interdite. J'étais paralysée par l'évidence qui semblait vouloir s'infiltrer dans mon esprit.

La vieille femme restait à mes côtés, silencieuse. La peine et la compassion se lisait sur son visage. Ne prêtant pas attention à elle, je m'avançai et ouvris le petit portillon de fer à moitié cassé.

Mes pieds se posaient sur l'herbe verte et mouillée du cimetière, et je recherchais parmi les tombes celle de ma mère.

Ce ne fus que dix minutes après que je trouvai la tombe.

Margot Thibault
Née le 11 Janvier 1686
Morte le 5 avril 1711.

Sans que je puisse l'éviter, des larmes roulèrent sur mes joues.
C'était fini. Je ne connaîtrais jamais ma mère, ni la raison pour laquelle elle n'avait pas voulu de moi, et par la même occasion, le nom de mon père avait disparu avec elle.
J'essuyai d'un geste rageur mes larmes, et retournai voir la vieille femme, qui s'était plantée devant une pierre tombale, à quelques mètres.

-Et les autres membres de la famille Thibault? Où sont-ils? lui demandai-je.

Elle avait l'air absente, ses yeux étaient vitreux, et elle leva son doigt vers un point devant elle.
Je tournai la tête vers la direction qu'elle indiquait.

Au fond du cimetière, un caveau familial se trouvait devant mes yeux. En haut, dans la pierre grise et froide était gravé le nom de ma famille.

Je ne comprenais pas. Si c'était la tombe familiale des Thibault, alors pourquoi ma mère n'était pas à l'intérieur?

-Ce sont Marie et Charles Thibault, les parents de Margot, dit la vieille femme qui m'avait rejointe.

-Pourquoi Margot n'a pas été enterrée avec eux? demandai-je.

La femme ne dit rien, et son silence me frustra.

-Vous avez l'air d'en savoir beaucoup, murmurai-je.

-Je le sais comme tout les gens de cette ville, dit-elle.

Je fus surprise. Qu'était-il arrivé de si horrible pour que tout Port-Royal le sache?
Elle prit une grande respiration, et commença à se diriger vers la sortie du cimetière.

Je la rejoignis en courant.

-Où allez-vous comme ça? Vous n'avez pas répondu à mes questions! lui dis-je.

-Je ne suis pas la mieux placée pour vous raconter ça, dit-elle alors que nous dépassions le petit portillon.

**

-Quoi? m'écriai-je en me redressant sur ma chaise. Alors parce qu'on m'a vu en compagnie d'un pirate, j'en suis devenu un?

Viktor Blaise sourit.

-Bien entendu, nous pouvons trouver un arrangement,dit-il. Pour l'instant, je suis le seul à savoir que vous connaissez personnellement Jack Sparrow, enfin moi et l'homme qui est chargé de vous suivre, mais on peut lui faire confiance.

-Encore une idée de ma mère, je présume? sifflai-je.
-Oui, en effet, dit-il. Mais comment lui en vouloir d'essayer de vous protéger?

Je n'en revenais pas. J'avais été suivi tout le long de mon périple avec Killian, et maintenant on m'accusait de piraterie car j'avais été vu avec un pirate recherché par la Compagnie des Indes.

-Très bien, dis-je au bout de quelques secondes. Quel est cet...arrangement que vous proposez?

Viktor posa le troisième verre d'alcool qu'il s'était servi et me fixa. Un éclat nouveau brilla dans ses yeux, et je sus que ce qui allait suivre ne présageait rien de bon...

**

C'était un immense manoir, ancien certes, mais d'une splendeur égale à nulle autre.
Entouré d'un jardin rempli d'arbres fruitiers et de magnifiques fleurs, il trônait au milieu de ce paysage irréel.

Nous venions d'entrer dans le grand hall au carrelage noir et blanc, qui ressemblait fort à un échiquier géant. La lumière tamisée donnait à la pièce une ambiance chaleureuse, et les nombreux tableaux accrochés aux murs blancs semblaient représenter tous des femmes et des hommes de tous âges.

Je remarquai que toutes ces personnes avaient les même yeux bleu-verts étonnants. Ce devait être toute la lignée de la famille Kipenson.

En chemin, la vieille femme m'avait dit que les Kipenson avaient toujours été des amis proches des Thibault. Plus j'étais avec elle, plus cette femme me semblait bizarre. Elle n'avait même pas cherché à savoir qui j'étais, elle n'avait posé aucune question.

Peut être avait-elle deviné que j'étais la fille de Margot Thibault? Que je revenais pour comprendre, pour savoir tout sur ma génitrice?

Oui, probablement qu'elle le savait...

-Les Kipenson sont la plus grande famille de Port-Royal, me chuchota la vieille dame, alors que le majordome nous emmenait vers le seul habitant du manoir. Adam Kipenson.

-Où sont les autres membres de la famille? demandai-je sur le même ton.

-Oh, il n'en reste que très peu. Adeline Kipenson, la sœur d'Adam, a quitté Port-Royal il y a quatre ans, depuis elle vit avec son mari en France; Samantha, son autre sœur, est morte il y a un an. Elle n'a pas survécu à l'accouchement de son premier enfant, mais Adam s'occupe de sa fille, Solène. Il est comme un père pour elle. Et puis, il y a toujours Harry, son frère, mais celui-ci n'a pas gardé de contact avec Adam quand il est parti pour l'Asie. Harry et Adam n'étaient pas vraiment en très bons termes, néanmoins, il se réunissent tous pour l'anniversaire de Samantha.
Pauvre petite, elle était tellement gentille, elle ne méritait pas cela.

-Si je comprends bien, Adam Kipenson vit tout seul ici avec Solène, sa nièce?dis-je.
Elle acquiesça, et le majordome s'arrêta devant une porte en chêne, qu'il poussa doucement.

-Je vais vous annoncer mesdames, dit-il en disparaissant dans l'ouverture de la porte.

-C'est d'une tristesse, murmurai-je pour moi-même.

-Quoi donc? s'enquit la vieille femme.

-Il élève seul la fille de sa sœur décédée, et son frère et sa sœur sont partis. Il ne reste que lui ici, expliquai-je.

Elle ne répondit rien. Le majordome revint.

-Mr. Kipenson se fait un plaisir de vous recevoir, nous dit-il en nous laissant entrer.

Je ressortis des bureaux de la Compagnie des Indes plus perdu que jamais. Je ne me sentais pas capable d'assurer la partie du marché que j'avais passé avec Viktor Blaise, et cette pensée renforça encore plus la haine et le dégoût que m'inspiraient cet homme.

Livrer un pirate. Livrer un pirate pour ne pas être considéré comme un pirate moi-même, et être pendu comme tel. Mais ce n'était pas n'importe quel pirate que je devais livrer à la Compagnie des Indes...

Ne serait-ce pas agréable après tout pour Viktor d'attraper le célèbre Capitaine Jack Sparrow? Ses supérieurs l'acclameraient, et lui proposeraient un poste encore plus haut que celui qu'il avait. Je maudissais intérieurement l'homme qui avait pris la place de mon père.

Mais comment faire? Comment capturer un pirate qui depuis des années passait entre les filets de la Compagnie, et qui avait largement prouvé au monde que rien ni personne ne lui enlèverait sa liberté? Comment?

Je soupirai, et levai les yeux vers le ciel qui s'assombrissait. Le soleil se couchait lentement, et le ciel était coloré d'une teinte orangée.

A cet instant, je me demandai où était Killian...

Non, je ne devais pas penser à elle. Pas après ce qu'elle m'avait fait, pas après qu'elle m'ait abandonné...

Pourtant, je ne pus empêcher mon esprit de se remémorer les traits de son visage, la couleur de ses lèvres, le noir intense de ses yeux, son sourire...

Je me fis violence, et chassai Killian de mes pensées. Aussitôt fait, je me mis en route. Ma mère devait être rentrée à présent...

**

La première chose que je vis en entrant dans la pièce fut l'imposante cheminée qui me faisait face, puis peu à peu je découvris la magnifique tapisserie sur les murs. C'était une pièce chaleureuse, intime.

Adam Kipenson était penché sur un berceau blanc, et au-dessus était accroché une rose. Le rire d'un bébé résonna dans la pièce, et un large sourire fendit le visage d'Adam.

J'avais l'étrange impression d'être entrée dans un tableau. Un beau tableau où un homme et un enfant étaient peints, dans une pièce à la lumière basse et aux rideaux verts. Je n'avais rien à faire dans ce tableau, ni moi, ni la vieille femme et le majordome. Tout se passait entre l'enfant et l'homme blond, qui posait ses yeux bleu-verts remplis d'amour sur le bébé.

Puis, ce fut comme si le tableau devenait réel, et que le cadre n'existait plus. L'homme leva les yeux vers nous, et sourit.

-Elle adore les roses, nous dit-il, et il avait cette étincelle qu'avaient les jeunes pères, bien qu'il n'était que l'oncle de la petite fille.

-Adam, j'espère que nous ne vous dérangeons pas, dit la vieille femme, et je fus surprise qu'elle l'appelle par son prénom.

Ils étaient donc plutôt proches...

-Non, n'ayez pas d'inquiétude, vous ne me dérangez pas, dit-il.

Il se releva, lança un dernier regard à sa nièce et vint vers nous.

-Alors, que me vaut le plaisir de vous voir Margaret? demanda-t-il.

Je restai derrière elle, essayant de ne pas trop me faire remarquer. J'avais l'impression de ne pas être à ma place.

-Oh, j'ai une jeune fille qui voudrait en savoir plus sur les Thibault,dit-elle en se décalant sur le côté, pour qu'Adam me voie.

Sans comprendre, je le vis se figer. Il parut être paralysé pendant quelques secondes en me voyant, puis il tourna la tête lentement vers Margaret.
Il respirait lourdement.

-Qui est cette jeune fille? murmura-t-il.

-Je m'appelle Killian, répondis-je à la place de la vieille femme. Je suis la fille de Margot Thibault, j'aimerais, si vous acceptez, en savoir plus sur elle.

Il ne répondit rien, se contenta de scruter attentivement mon visage. Cet homme était décidément plus que bizarre.

Pour la deuxième fois de la journée, je me retrouvais devant la grande maison qui avait été la mienne.
A peine levais-je le bras pour toquer que la porte s'ouvrit brutalement. Gregor s'inclina brièvement, et me salua une fois de plus tandis que j'entrais.
-Votre mère est dans sa chambre, me dit-il. Dois-je vous accompagner ou...

-Non merci, je connais le chemin.

Je lui souris et montai directement les escaliers menant au premier étage. Je traversai un long corridor et frappai doucement à la porte de la chambre.

-Si c'est pour les serviettes que j'ai exigées il y a cinq minutes, ce n'est même plus la peine! cria ma mère. Votre incompétence m'a coupé l'envie de prendre un bain !

Ah, la douce voix de mon enfance. Je ricanai et ouvris la porte.

-Je crains que les serviettes soient parties en courant, dis-je, la faisant sursauter.

Elle n'avait pas changé. Toujours les même yeux bleus clairs, lumineux, et sa longue chevelure ébène retombant sur ses épaules fines. Sa peau pâle, ses lèvres rouge sang, son regard hautain... tout cela n'avait pas changé.

Elle restait la même. Froide, dure, hautaine et narquoise, mais je restais persuadé au plus profond de moi qu'elle possédait un cœur infiniment bon. Elle mit quelques instants à pleinement réaliser que j'étais là, mais une fois qu'elle eut repris ses esprits, elle fit un large sourire qui étira ses lèvres difficilement. Un sourire sur le visage de ma mère était assez rare, j'étais sûrement le seul à en bénéficier.

-Jonathan, dit-elle lentement. Quelle surprise de te voir ici mon chéri...

Si je ne la connaissais pas, j'aurais cru qu'elle était embêtée que je soit venu. Elle affichait un sourire qui, même pour moi, sonnait faux.

-Je te dérange peut-être? Demandai-je.

Elle resta silencieuse un moment.

-Bien sur que non, mon chéri, reprit-elle d'une voix mielleuse. Tu es chez toi, c'est juste que je ne m'attendais pas à te voir ici. Moi qui pensais que tu étais en mer, tu me fais une drôle de surprise en venant me voir!

Je fronçai les sourcils.

-Mère, ce n'est plus la peine de faire semblant, lui dis-je. Je sais que tu as demandé à Lord Blaise de me faire suivre, pour que tu sois sûre que j'aille bien.

Elle parut décontenancée pendant un instant, puis sourit lentement.

-Oui, bien sûr, dit-elle en s'avançant vers sa coiffeuse, prenant une brosse à cheveux qu'elle serra dans ses mains. J'aurais préféré que Lord Blaise ne dise rien, mais apparemment il a la langue bien pendue, ajouta-t-elle d'un ton sec.

Ses mains serrèrent la brosse avec plus d'ardeur, et je m'approchai doucement de ma mère. Elle devait être un peu déboussolée et à bout de nerfs depuis la mort de mon père. Elle avait toujours été très amoureuse de lui.

-Mère, je crois que vous devriez vous reposer, je repasserai demain. Qu'en dites-vous? lui demandai-je.

Elle tourna son visage vers moi, et me sourit tendrement, passant sa main sur ma joue.

-Oui, repasse demain mon chéri. Je suis fatiguée et ces domestiques me font tourner en bourrique, dit-elle.

-Dans ce cas, je reviendrai dans la matinée, dis-je. A demain. Reposez-vous bien.

Je sortis, la laissant seule. Peut être serait-elle de meilleure humeur demain ?

Après s'être remis de la nouvelle, Adam Kipenson semblait avoir reprit un peu de contenance.
Il accepta tout de suite de me renseigner, mais je sentais le poids de son regard sur moi. Il m'observait minutieusement, et j'avais l'impression d'être analysée dans les moindre détails.

Il m'emmena à l'étage, tandis que Margaret restait en bas avec le domestique.

Nous montâmes les escaliers de marbre gris et blanc, et je pris le temps de contempler la décoration avec soin. Tout était ancien, mais les objets et les tableaux étaient magnifiques.

-Quel âge as-tu? me demanda Adam alors que nous traversions un long couloir.

-Quinze ans, presque seize, dis-je.

Il sourit.

-Tu...tu as la forme de ses yeux et le même nez, dit-il dans un souffle en me regardant.

-Vous la connaissiez bien, ma mère?

Il prit une grande inspiration, et fit un petit sourire. Ses yeux bleu-verts perdirent de leur éclat, et devinrent vides.

-Plutôt bien oui, mais nous nous étions quelque peu perdus de vue avant...avant sa mort, dit-il.

Il s'arrêta devant une porte au bois clair, et l'ouvrit.

-Je ne vais pas souvent ici, mais je tiens beaucoup à cette pièce. C'est ici que nous avons mis toutes les affaires que nous avons gardées de ta mère.

Nous entrâmes, et il alla directement tirer les lourds rideaux de velours blancs qui empêchaient la lumière de traverser les carreaux poussiéreux de la fenêtre.

-Quand Margot est morte, toute ses affaires ont faillies être vendues, mais j'ai réussi à tout garder, me dit-il.

En effet, des tas de boîtes et autres bricoles étaient entreposées contre un des murs de la pièce.

Je m'avançais plus près, et regardai ce qui avait appartenu à ma mère.

-Elles ne sont pas vraiment en très bon état, mais j'essaye au mieux de les entretenir, me dit Adam. Il y a pas mal d'objets sans intérêt. Margot aimait garder tout ce qu'elle trouvait de joli, ou des souvenirs. Il y a aussi ses affaires, de vieilles robes, mais je crois qu'il y a quelque chose qui t'intéressera davantage...

Il se dirigea vers une armoire, et en sortit une boîte au bois sombre, ornée de motifs dorés, qui représentaient des lys.

-Elle adorait les lys, me souffla-t-il. Je lui avait ramené cette boîte d'Inde, elle mettait tous ses bijoux dedans.

Je serrai la boîte dans mes mains, et levai les yeux vers le visage d'Adam. Quelques mèches de ses cheveux blonds lui barraient la vue, et il se mordait furieusement les lèvres.

-Pourquoi n'est-elle pas enterrée dans le caveau familial où se trouvent ses parents? demandai-je.

Son visage se fit dur, et sa mâchoire se contracta.

-Qui voudrait être enterré avec des monstres? cracha-t-il. Son père, Charles, n'était qu'un ivrogne et sa mère, Marie, n'avait pas de cœur. Margot a vécu dans la peur et la souffrance toute sa vie, tout comme ses frères, Peter et Simon. Seulement, eux étaient plus résistants. A la mort de ta mère, Peter est parti. Il n'a pas dit où il allait, mais il était tellement dévasté qu'il n'est plus jamais revenu, même pas pour la mort de ses parents.

-Et Simon?

-Il est parti aussi, la même année, mais nous avons fréquemment de ses nouvelles. Il s'est marié, à une asiatique, et il est devenu père d'une petite Sonya.

-Lui non plus n'est jamais revenu?

-Si, dit-il. Pour enterrer sa mère. Il ne s'est pas attardé.

-Pourquoi dites-vous que mes grands-parents étaient des monstres? Que faisaient-ils à ma mère et mes oncles ?

Il ferma brièvement les yeux, et ses narines frémirent. Ses yeux brillaient quand ils les rouvrit.

-Des choses que tu préférerais ne pas savoir, crois-moi, dit-il à vois basse. Du reste, je pense que quand Margot est morte, tes grands-parents en ont profité pour la laisser seule, mais dans la mort, et l'enterrer ailleurs que dans le caveau familial.

-J'imagine que... tout ça a été rendu public, c'est pour cela que Margaret le savait? demandai-je.

-Oui, après que Marie et Charles soient morts, leurs domestiques ont tout raconté, m'expliqua-t-il. Tout Port-Royal en a parlé pendant des années...

J'allais lui poser d'autres questions, mais il m'interrompit d'un geste.

-La nuit tombe, dit-il en posant ses mains sur mes épaules. Tu vas passer la nuit ici, et demain je répondrai à tes questions. Pour l'instant, mes domestiques vont préparer une chambre.

-Merci beaucoup, lui dis-je.

Il me sourit, et nous descendîmes.

Chapitre 11

En cours d'écriture!

Merci beaucoup d'avoir lu, j'espère que le chapitre vous a plu!