10.
Pour son jour de relâche, Alguérande était venu en milieu d'après-midi sur la passerelle, auprès de Khell.
Il discutait depuis un peu plus d'une heure quand les portes s'ouvrirent sur le capitaine de l'Arcadia.
L'adolescent vit son père venir à lui, ne prêtant aucune attention aux autres personnes présentes, ni à Kei qui agitait pourtant les bras comme un sémaphore pour attirer son attention.
- Je peux te parler, Alguérande ?
- Oui, bien sûr.
- Tu nous excuses, Khell, fit Albator en prenant le jeune garçon par le bras pour l'attirer à l'écart, près des machines à café.
Surpris, intrigué, Khell ne les quitta pas du regard, vit le grand corsaire balafré sortir des papiers de la serviette qu'il avait apportée avec lui et Alguérande signer plusieurs documents.
Albator repartit aussitôt, toujours indifférent à sa blonde seconde qui afficha alors tous les signes d'une profonde vexation.
Khell sourit à l'adolescent qui s'était rassis à côté de lui.
- Que te voulait-il ?
- Papa a introduit une demande officielle pour lancer la procédure.
- En quel but ? insista Khell.
- Pour que je porte son nom.
- Quoi « Albator » ? ironisa l'ancien Pirate pour réfréner son émotion.
- Idiot ! rit le jeune garçon en lui frappant légèrement l'épaule de son poing. Celui avec lequel il est venu au monde. Il tient beaucoup à ce que je m'appelle Waldenheim !
- J'en suis tellement heureux pour toi, Algie. Et toi, que ressens-tu.
Alguérande passa les doigts dans ses longues mèches fauves en bataille.
- C'est étrange. Ce que je vis depuis le départ est tellement surprenant, inattendu et en même temps espéré ! Je n'ai plus aucun doute : il m'aime, juste pour moi, et il ne demande rien en échange, prenant ce que je lui offre. Je suppose que ça se rapproche du bonheur… Il m'arrive de pleurer, toutes ces émotions, trop d'émotions, est-ce que le bonheur fait couler les larmes ?
- Un bonheur trop intense, oui, je crois, sourit tendrement Khell en étreignant les jeunes épaules. Il n'était que temps que tu le connaisses, après ces années de sévices, de souffrances et d'abandon ! Ton père t'aimera inconditionnellement, jusqu'à son dernier souffle !
- Comment fait-il ? s'étonna alors l'adolescent, un sincère étonnement sur son beau visage que ne défigurait pas la balafre.
- Quoi donc ? insista Khell tout en se doutant de ce que soulevait celui qui avait tant d'années son petit protégé.
- Comment peut-il aimer l'enfant né des viols qu'il a subis ? Je dois les lui rappeler à chaque fois qu'il pose son œil sur moi !
Khell eut un doux sourire.
- Les enfants ne sont jamais coupables des péchés, volontaires ou non, de leurs parents. Tu n'as pas demandé à venir au monde, d'une telle mère, et ta jeune vie ne fut qu'un interminable martyre… Je n'osais espérer un tel bonheur pour toi. Et puis, en devenant un Waldenheim, tu pourras demander à ce qu'on fasse de la chirurgie réparatrice pour ta balafre.
Soudain rêveur, Alguérande passa le bout de deux doigts sur la cicatrice de sa joue.
- Dans les buissons du château, il m'avait dit de la considérer comme la « marque de famille ». Il avait raison.
Les prunelles grises s'illuminèrent.
- J'en suis très fier !
De méchante humeur, la blonde seconde de l'Arcadia avait déboulé dans l'appartement de son capitaine, interrompant un duo entre un violoniste et une harpiste.
- J'avais des infos importantes pour toi, Albator !
- Et moi j'avais quelque chose de primordial à faire avec mon fils ! rétorqua sèchement Albator sans cesser de jouer sur son violon noir, un modèle de Giguntark rarissime et parfait, de son bouton à sa tête en passant par la caisse de résonnance sans égal possible. De quoi s'agit-il ?
- J'ai retrouvé Warius.
- Pas mon problème ! On finit à peine de réparer.
- Il est sur le point de s'attaquer aux colonies civiles des Héliades… Et l'Arche des Carsinômes n'est pas loin, ils ne pourront pas se défendre puisque les Carsinoés sont du côté de Warius et donc ne réparerons pas automatiquement le vaisseau…
- Elles ont dit que le vaisseau était vivant, il est possible qu'ils n'aient pas besoin des femmes papillons ? avança Albator en reposant délicatement l'instrument de musique dans son étui. Les colonies ont de l'armement ?
- Oui, mais ça ne tiendra pas face à un cuirassé et des croiseurs de guerre, face au génie mauvais de Warius… Nous devons nous détourner de notre route actuelle au plus vite pour être là à temps. Et toi seul peut l'ordonner.
- Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? aboya le grand corsaire balafré avec une absolue mauvaise foi ! Toshiro !
- Je modifie notre vol. Selon mes premiers calculs on pourra s'interposer entre les stations spatiales des colonies Héliades et la flottille de Warius.
- On peut espérer de l'appui ? questionna encore le capitaine de l'Arcadia.
Kei mit un moment avant de répondre.
- L'Ephaïstor de ta femme peut nous rejoindre.
- J'aurais préféré n'importe qui, sauf elle, ce sera chaud !
- Je sais, je suis désolée, murmura Kei.
- Au moins, je connaîtrai ma partenaire sur le bout des doigts, essaya de se rassurer Albator avec un soupir. Ne me dérange plus avant que nous ne soyons en position, Kei !
Devant les portes de l'appartement, la blonde se retourna.
- Je vais quitter l'Arcadia, capitaine, jeta-t-elle tout de trac.
- Mais pourquoi ? s'étrangla ce dernier. C'est bien le moment pour…
- Depuis le temps que tu m'encourages à épouser mon éternel fiancé ! essaya de rire Kei. Oui, je veux l'épouser et lui donner un enfant tant qu'il est encore temps. Je veux me réveiller chaque matin auprès de lui. Je finirai ce vol, Albator, ensuite j'irai vivre ma vie.
- Je te souhaite tout le bonheur de l'univers, sourit Albator. Tu me manqueras.
- Non, pas tant que ça.
- Mais…
- Si je te manquais, cela aurait signifié que tu aurais prêté attention à moi depuis le tout début, quasi. Et ce n'est pas avec Salmanille que tu te serais marié, tout comme moi avec mon éternel fiancé.
- Quoi, tu veux dire que…
- Comme d'hab., tu ne vois pas ce qu'il y a juste sous ton nez, capitaine, fit la blonde seconde de l'Arcadia. Nous avons tous les deux le bonheur auquel nous avions droit, là tout est au mieux.
- Oups…
- Je supervise notre vol, ne t'occupe que d'Alguérande. Les combats à venir seront pires que tout et il n'y est pas préparé !
- Promis.
Et Kei sortie, le duo reprit sa musique.
