Chapitre 9 : L'os de la baleine
Ralalala … il a vraiment pas l'air malin celui-là. Les yeux exorbités et perdus quelque part sur mon visage, si je ne venais pas de me laver, je penserais que j'ai une grosse tâche sur la joue.
- Tu ne me reconnais pas ? Dis-je en me pointant du doigt.
Il pose sa tasse et avale une gorgée du liquide chaud puis prend une inspiration pour me répondre.
- Tu es la cinglée qui dormais sur la tombe du Capitaine.
- Exacte ! J'applaudis. Mais qu'est-ce qui a de mal à dormir là-bas ?
Il se lève brusquement et repousse la chaise.
- Le Capitaine est mort pour protéger cette île et tous ses fils !
- Oui, et alors ? ça ne donne pas le droit de le saluer ?
Milo reste bloqué, les petits rouages de son cerveau se sont animés.
- C'est toi ? T'es sa petite ?
- Ça te poserait un problème ? Dis-je en fixant mes yeux dans les siens.
Mais il semblerait que l'énervé de ce matin s'est finalement calmé et est prêt à discuter. Il commence par me toiser de haut en bas, détaillant chaque parcelle de mon corps, avant de finalement prendre sa décision.
- T'es petite …
Je me fixe une seconde avant de m'esclaffer.
- GRAND DIEU ! BARBARA, PAULA ! JE SUIS PETIIIIIIIITE ! hurlais-je le plus dramatiquement du monde.
Les deux femmes étouffèrent un rire et le visage de Milo devint rouge, il se mordit la lèvre inférieure.
- Par contre t'es aussi casse pieds que Marco l'avait dit ! Dit-il en tapant du poing sur la table.
Ah bon ? …
- Qu'est-ce qu'il t'a dit d'autre ce cher Marco ?
Je m'assoie à côté de Milo qui a enfouie sa tête dans ses bras et dont le front cogne contre la table basse. Il lève ses grands yeux verts vers moi, son regard n'est pas hostile mais je sens que je vais adorer le pousser à bouts.
- Il veut que je t'entraîne.
Alors celle-là je ne l'ai pas vu venir.
- M'entraîner ?
- Oui, visiblement il pense que ceux qui s'en sont déjà pris à l'île vont revenir et qu'il va falloir que tu te battes. Il se redresse. Mais comme visiblement t'y connais rien et que t'as pas de force… Je sens qu'il éprouve une grande satisfaction à me dire ça, Marco veut que je te transmette mon art de combat.
Je fais mine de tousser.
- Ton art de combat ?
- Yep !
Milo se lève et va chercher quelque chose dans la pièce d'à côté. Paula se rapproche de moi et me glisse au passage.
- Ne lui en veux pas, il était très attaché au Capitaine, mais tu es entre de bonnes mains avec lui.
Son sourire me rassure un peu.
Juste un peu.
Milo revient avec un arc dans ses mains.
- Je pensais que tu pourrais essayer avec celui-là mais avec tes petits bras il t'en faudra un autre. J'irai t'en chercher un.
- Du tir à l'arc ?
Il s'arcbouta.
- Mon art, c'est plus que ça ! c'est être un archer, dominer un combat tout en étant invisible ! c'est l'arme ultime ! dit-il en prenant une pose complètement décalée.
J'y croirai presque.
- On ne peut rien faite maintenant sans le bon arc, tu peux y aller, je viendrai te chercher quand j'en aurai trouvé un à ta taille.
- Oh, tu peux rester pour le repas si tu veux. Me propose Barbara en souriant.
- Non, merci.
Je me lève et les salue avant de partir.
- Hé, attend.
Milo s'est levé et me rattrape avant que je ne sorte.
- Tu veux que je te ramène au domaine des pirates ?
Je décolle mes pieds et franchi en volant le seuil de la porte.
- Non, ça ira.
Les deux femmes me fixent ébahies, Milo recule d'un pas.
- Bon bah débrouille toi.
Il referme la porte et moi je prends de l'altitude. Plus haut encore, j'ai besoin de prendre de la hauteur. Encore plus au-dessus des nuages, au-dessus de tout ça.
L'air devient frais tout autour de moi et je ne devrais plus pouvoir respirer mais mon corps ne souffre pas. Au contraire, j'ai l'impression d'être plus calme, d'être plus proche de ce que je suis.
Je déclenche les combustions de mes mains. La robe confectionnée par Barbara vole, l'air s'engouffre entre mes jambes et j'essaie de concentrer ma force sur mes pieds. Je ferme les yeux, mes cheveux lâchés comme des chevaux fous cavalent dans tous les sens. Mes poings dégagent une forte chaleur, bientôt rejoints par mes pieds qui s'enveloppent d'étincelles et de crépitements qui entrent vite en combustion.
Les yeux fermés je cherche à rentrer à l'intérieur de mon propre corps pour comprendre ce qui s'y passe. Je suis une étoile donc, toute cette énergie dégagée n'est qu'une petite émanation de ce que doit représenter la force réelle de mon noyau et des couches qui l'entourent. Si j'arrivais à trouver ce noyau, peut-être pourrai-je mieux en contrôler les effets.
Je plisse encore plus les paupières pour sentir chaque goutte de pouvoir qui s'agite dans mes chairs et dans mes os. Je force encore un peu plus, je sens que j'y suis bientôt, cette force je la sens, je sais d'où elle vient !
Puis, je suis stoppée dans mes recherches : j'ai déclenché un orage avec tout cet air chaud dégagé. Je vais être prise dans une tempête, il faut que je redescende.
Le ciel s'est rempli de nuages noirs chargés de pluie, le tonnerre commence à gronder. Je me fraie un chemin à travers les intempéries et me rapproche de la terre.
Le bout de mes orteils frôle la terre poussiéreuse de la côte calcinée. Je suis revenue ici sans vraiment en avoir le choix ou l'envie, mais je m'y sens bien finalement. Tout est si désert et pourtant l'océan rempli le vide par ses remous qui viennent se fracasser contre les rochers. Je tombe sur le nuage de poussière et mes pieds viennent s'enfoncer dans le sol. Pour une fois je tiens debout après l'atterrissage. Les cendres virevoltent autour de moi.
Est-ce que j'y arriverai un jour ? A maîtriser ce pouvoir ?
De mon petit séjour dans les airs j'ai appris une chose : le centre de mon pouvoir se trouve là, derrière ma poitrine, dans mon cœur, c'est lui qui dicte les torrents qui s'abattent.
Vais-je à jamais rester esclave de mes sentiments et de cette haine qui me ronge et qui me pousse parfois à bouts et le plus souvent dans la mauvaise direction ?
Je pousse un profond soupire en repensant à tout ce dont il va falloir que je m'affranchisse pour y parvenir. Je me dis alors que ce n'est pas parce qu'on retire les chaîne d'un esclave qu'il devient un homme libre, en tout cas pas aussi rapidement que je l'avais cru.
Les mots de Luffy m'avaient galvanisé ce jour-là, il avait concentré tout ce que j'espérais, il avait incarné mon espoir ultime. Mais face à la réalité maintenant je me rends compte que d'autres chaînes persistent et qu'elles sont fermement ancrées dans mon esprit. Il n'y a que moi qui pourrait m'en défaire.
Mais comment ?
En débarrassant ce monde de ceux qui m'ont fait souffrir ? En ramenant à la vie les morts sacrifiés ? Rien de tout cela ne m'est possible. Il est des êtres dont je ne pourrai enlever la vie et d'autre à qui ne pourrai la redonner.
Ce qui est, ne peut être changé.
C'est vers l'avenir que je dois me tourner à présent. Le mien, j'ai tout à construire. Mais je n'y parviendrai pas seule, et ça je viens de le comprendre. Barbara, Paula, Milo … Marco et tous les autres, ça me fait si mal de l'admettre mais j'ai besoin d'eux. Non pas que je sois trop fière pour admettre ma propre faiblesse, je me sais faible, mais j'ai peur. Peur de m'attacher à chacun d'eux, d'accrocher ma vie à la leur, d'être heureuse et de tout perdre le jour où ils apprendront la vérité, ce que je suis réellement. Si je rêvais d'une famille parfaite c'était pour m'empêcher de croire à ce que j'avais sous les yeux. Je voulais croire que tout cela n'était qu'un mensonge, je réprimais mes sentiments pour ne pas accepter la terrible vérité, mais une fois encore il va me falloir l'accepter.
La seule erreur que Madame a commise est de m'avoir fait croire que ma mère n'était qu'une esclave insignifiante et faible. Je la revois me marteler physiquement et mentalement ces mots à coups de bâton : « Je ne suis rien, je viens du ventre d'une esclave impure et misérable, je n'ai aucun avenir, je dois obéir ».
Grossière erreur, ma mère n'était pas faible ! Elle a parcouru les mers, a vogué vers des terres que je n'ose imaginer, vue tous les couchers de soleils et a su être respectée même au-delà de la vie. Je repense à la photo que m'avait confié Ivory et chacun des traits de ma mère et à présent gravé dans ma mémoire. Je dessine du bout des doigts dans la cendre son sourire affirmé, son regard droit vers l'horizon et ses cheveux fous qui dansent au gré du vent. Tout en elle respire la force et la liberté.
« MA MERE N'ETAIT PAS MISERABLE ! »
« JE NE SUIS PAS RIEN ! »
Je reprends mon souffle après avoir crié à l'océan, les poings serrés je me redresse et sèche mes larmes. Elles sont tombées sur la silhouette de cendre de ma mère. Sans doute qu'elle me dirait de me retrousser les manches et de mouiller le maillot.
J'y compte bien.
Mes pieds décollent du sol et je pars en direction du repaire des pirates.
En vol je tente de me calmer, je suis anxieuse à l'idée de les retrouver et cela sans raison particulières. Mon cœur bat fort dans ma poitrine et je sens mes mains s'échauffer. Je dois me calmer si je ne veux pas déclencher une nouvelle catastrophe.
Je me pose à l'entrée de la grotte et époussette ma robe chemise, j'ai le tract. J'avance sur les pierres humides et lisses jusqu'au passage caché. J'appelle timidement Stefan qui met un temps à répondre à mon appel, pourtant j'ai l'impression qu'il aboie plus fort que d'habitude.
Je me glisse dans l'interstice et je n'ai même pas le temps de chercher l'animal des yeux que celui-ci m'a déjà sauté dessus. Sa petite queue blanche s'agite dans tous les sens et il me lèche les mains.
- Tout doux…
Je le hisse dans mes bras et me dirige vers la grande salle.
Là encore, je n'ai pas le temps de formuler une phrase complète pour les saluer que deux pirates m'ont déjà saisi les épaules.
- Bah t'étais où la môme ?
- On s'est tous inquiétés !
- Oï Marco ! elle est là c'est bon pas la peine de sortir !
Il agite ses bras en direction du bar où je distingue plusieurs pirates agglutinés autour d'une carte. Parmi eux, Marco à l'air épuisé. Il me regarde et ses yeux sont indescriptibles.
Je me rapproche d'eux et dépose Stefan à terre.
- Vous me cherchiez ?
- Et pas qu'un peu Demoiselle ! Me lance Izou. T'es partie fâchée…
- Oui… pardon.
Je baisse timidement les yeux et j'attends leurs réprimandes, d'habitude quand je désobéis je récolte quelques bleus.
- Je ne voulais pas vous inquiéter, je ne pensais pas que vous me chercheriez…
- Tu sais où tu es Lilly ? Me lance Joz.
- Hein ?
- A ton avis pourquoi on s'est tous rassemblés ici, regarde autour de toi. Poursuit Izou.
Je ne comprends pas le sens de leur question mais je m'exécute. Comme je l'avais déjà vu, nous sommes dans une immense cavité creusée à même la roche, et qui dispose d'un accès à la mer…
Joz sourit.
- Paraît que t'as trouvé ton grand-père. J'hoche la tête. On voulait te parler d'un truc avant de t'emmener là-bas mais bon, trop tard. Conclu Joz
- Le Capitaine est mort pour protéger l'un des sien, il est mort loin d'ici, son île, mais il est mort debout. Me dit Izou.
Je repense alors à l'autre tombe à côté de celle du Capitaine…
- Et la raison pour laquelle on s'est tous retrouvés ici, c'est que cet endroit, c'est un peu le nid de tous ses fils. Un sourire se dessine sur le visage de tous les pirates.
- Le nid de la baleine. Souligne Marco.
La Baleine ? Je suis complètement perdue.
- Le bateau du vieux c'était le Moby Dick, et là tu es dans son repaire, c'est ici qu'on le rangeait pour le réparer après les bastons, c'est ici qu'on avait le sentiment de rentrer au bercaille, y'avait une sortie derrière pour rentrer directement dans les bâtiments à l'extérieur. C'est tout ce qu'il nous reste de cette époque.
- Alors ma p'tite quand t'es ici, dans le nid de la baleine c'est que tu fais partie de notre équipage !
- Et on n'est pas du genre à laisser les autres sur le carreau, que tu le veilles ou non !
Joz et Izou ont les mains sur les hanches et moi j'ai les larmes aux yeux. Cet endroit est donc taillé à la mesure du navire, il doit être gigantesque.
- Surtout qu'on a des projets pour toi l'oisillon. Les deux pirates se tournent vers Marco qui semble décliner leur invitation.
Joz soupire.
- Quand le vieux est mort, son bateau a coulé et la majeure partie des matériaux ont brûlé… Mais !
Il pointe son doigt vers Marco.
- Y'a un truc qu'on voulait te montrer !
Izou pousse Marco du coude et celui-ci lui jette un mauvais regard. J'essuie mes larmes et tire la manche du pirate visiblement réticent à l'idée d'être seul avec moi.
- Je te suis, montre-moi.
Ses yeux se posent sur moi et je sens qu'il est fébrile. Il soupire et baisse la tête.
- Viens par-là.
Je quitte les autres pirates en suivant Marco qui m'entraîne au fond de l'alcôve. Les chants se font de plus en plus lointains et bientôt les acclamations des pirates ne sont plus qu'un écho fantasmagorique. Le dos de Marco est en revanche bien réel, on dirait qu'il est plus courbé qu'avant.
Perdue dans mes pensées je n'ai pas vu que Marco s'était arrêté et je lui fonce dedans. Je m'excuse et avance pour me placer à sa hauteur.
Devant nous, par terre, une grande toile est posée au sol et semble recouvrir de débris de bois.
- Viens, prend les cordes de ce côté.
Marco me désigne les cordages de gauche, je m'exécute et m'en saisi avant de prendre de la hauteur pour dégager le tissu. Les cordages pèsent si lourd, je peine à les soulever et les lance à Marco qui les récupère sans difficulté.
Sous le tissu se trouvent un imposant morceau de bois circulaire, qui doit bien faire quatre fois ma taille. Il y a aussi des planches courbées et d'autres polies, sans doute par les mers.
Marco souri, une grimace amère se dessine sur son visage tandis que ses yeux détaillent les débris qui jonchent le sol. Je viens me poser à côté de lui, il me rattrape de justesse.
- C'est tout ce qu'on a pu récupérer du navire du vieux, un morceau du mas central et d'autre de la coque.
- Du Moby Dick ?
Marco hoche positivement la tête.
- Au début on les a gardés par superstition, parce que personne n'arrivait à accepter le fait que le vieux était mort, que toute sa flotte était seule et éparpillée, que toutes ses terres étaient laissées à la merci des autres pirates…
Puis il baisse les yeux vers moi, des yeux cernés de fatigue, d'inquiétude et remplis de larmes.
- Mais ça c'était avant toi. Avant que tu débarques et que tu nous redonne un truc qu'on avait tous oublié. T'es notre espoir Lilly, à tous. T'as pas dû t'en rendre compte, mais tous ici, nous sommes prêts à croire en toi et à te suivre. Alors avec cet espoir on a décidé de redonner vie à nos rêves et d'utiliser les restes du Moby Dick pour construire un nouvel avenir : un navire, pour toi.
La surprise me fait faire un pas en arrière. Non, je ne peux pas accepter ça, c'est trop … Mais comme s'il devinait mes pensées, Marco me rattrape par le bras et stop nette ma fuite.
- T'as pas le choix Lilly, on te demande pas ton avis alors arrête de te polluer la tête avec je ne sais quelle pensée. Ces hommes t'ont choisi parce qu'ils voient en toi quelque chose qui vaux le coup de croire à nouveau en l'avenir. Je t'ai choisi aussi et je passerai encore des nuits entières à retourner l'île pour de trouver, je passerai ma vie à revenir te chercher quand tu fuiras s'il le faut !
Ses yeux exultent de détermination et d'autre chose que je n'arrive pas à qualifie mais qui me remplit de chaleur.
- Vous n'avez pas à faire tout ça pour moi simplement parce que je suis la petite-fille du Capitaine, je ne…
- On le fait parce que c'est toi Lilly. PEUT IMPORTE CE QUE TU ES !
Ses mots m'ont coupé le souffle. Comme s'il m'avait mis un uppercut en plein dans la poitrine, je me suis arrêté de respirer et mes larmes se sont mises à couler.
Marco soupire et il tire un peu plus sur mon bras pour m'amener contre lui. Ma joue s'écrase contre son tors et ses bras m'entourent les épaules. Je sens la mâchoire de Marco se poser doucement sur le somment de mon crâne tandis que mes larmes se déversent sur sa chemise.
- L'important c'est toi Lilly, ton sale caractère, ton courage, tes peurs et ta bienveillance, c'est pour tout ce que tu es qu'on veut que ce soit toi.
Mes mains tremblent, je pince le bas de la manche de Marco.
- Et qu'est-ce qui se passera … le jour où … où …
- Où tout le monde saura pour toi et lui ? Me demande Marco
A nouveau mon cœur s'arrête et j'avale de travers.
- Ce ne sera pas facile, certains te quitteront sans doute, mais ce ne sera pas grave.
Marco dégage sa tête de mes cheveux et relève mon menton du bout de ses doigts.
- Je ne te quitterai pas et personne ne t'enfermera à nouveau. Tu survivras à tout.
Je ne parviens plus à retenir mes larmes. Je pleure et m'engouffre à nouveau contre Marco, je blottie ma joue tout contre sa peau si chaude et agrippe mes mains sur son dos. Lui aussi répond à cette étreinte et ressert encore plus ses bras. Sa main se perd dans mes cheveux humides de larmes.
Je meurs d'envie de le croire, de moi aussi dédier ma vie pour protéger cette île, ces pirates bruyants et à cet oiseau bleu, parfois maladroit mais dont l'honnêteté me désarme.
Mes sanglots s'amenuisent les mes torrents de larmes se sont arrêtés. Je relève doucement la tête vers Marco dont les joues sont également humides. Il me sourit avec tant de douceur que mon corps agit comme par reflexe. Mes pieds ont décollé un peu du sol, juste assez pour combler un peu l'écart de taille qu'il y a entre lui moi. Puis mes lèvres viennent se poser sur sa joue. Un baiser timide mais qui parvient à surprendre le pirate.
La seconde d'après c'est lui qui vient me surprendre.
Ses bras se referment sur moi, ne me laissant d'autre choix que de céder à son étreinte et de me livrer aux lèvres de Marco. Son baiser à lui n'a rien de timide mais il est doux. Je me sens petite dans ses bras alors que nos lèvres se séparent. Je me rends compte alors que je n'ai même pas fermé les yeux.
Ça aussi, tu devais le savoir.
Ma tête a fait un burn out, mes joues ont rougi si fort qu'elles sont entrées en combustion. De la vapeur se forme tout autour de mon visage.
Marco éclate de rire en voyant complètement désarmée, mon pouvoir trahit les sentiments qui se bousculent dans ma tête.
- Les reste viendra plus tard.
En disant ça, Marco me glisse un regard profondément … lubrique. C'est de nouveau la panique à tous les étages de mon petit cerveau et mon corps ne sait pas comment gérer ce trop plein d'émotions. Tout mon corps déverse de l'électricité et mes cheveux viennent défier les lois de la pesanteur en se dressant sur mon crâne. Mes joues sont en ébullition et Marco ne cesse de rire, terriblement satisfait de lui.
- Tu peux courir !
Niarf, ma répartie laisse à désirer mais la faute à qui hein ?! … * soupire*
En attendant, il va falloir te construire un nouveau navire. Tu as des suggestions ?
Il a repris son calme comme si de rien était, alors que je galère franchement à éteindre l'incendie qu'il a allumé dans mon cerveau. Je respire…
- Déjà, pas un aussi gros navire que celui du Capitaine…
- Hein ? Pourquoi ?
Je pose mes mains sur les hanches.
- Tu m'as vu ? Dis-je en pointant mon indexe vers ma joue. J'aurai l'ai de quoi, minuscule sur une péniche de la taille d'un palais ?
A nouveau Marco éclate de rire à cette idée. J'avoue qu'elle m'arrache à moi aussi un sourire fataliste.
- Non, il m'en faut un à ma mesure et surtout qui aille vite, je veux que le navire puisse suivre mes mouvements, comme quand je vole à la surface de l'eau.
Marco a cessé de s'égosiller et me sourit.
- C'est une bonne idée, un clipper donc, ce sont les bateaux les plus rapides.
- Ça me plait bien !
- Et il faudra que tu lui choisisses une figure de proue.
L'image d'un futur navire fait à partir des restes jonchés sur le sol commence à cheminer dans mon esprit. Je réfléchis alors à ce qui pourrait représenter pour moi la liberté. Je cherche à retrouver ce moment où j'ai pris conscience de l'amplitude de mes mouvements et de l'infinité du ciel. Soudain, je repense à cet instant que j'ai passé dans le jardin du palais juste avant de faire sauter l'aile divine. Je me souviens de ses ailes irisées et de la manière qu'elle a eu de voler sans contrainte et sans restriction.
- Une libellule ! Je veux une libellule !
Ce sera parfait !
Marco cache à peine son air gêné. Ça ne fait peut-être pas très « pirate », mais tant pis, c'est ce que je veux. Je lui adresse un sourire franc en guise de réponse.
Nous regagnons les autres pirates et je ne peux m'empêcher d'inonder Marco de toutes les idées qui me traversent l'esprit concernant ce futur navire.
- Il faudra qu'il soit blanc ! et avec un pont pour que je puisse atterrir !
- Oh, à ce propos d'ailleurs, je t'amènerai voir la couturière de l'île pour qu'elle te fasse un habit qui t'aide à atterrir. Me glisse Marco.
- Barbara ?
- Oui… comment ? Tu l'as rencontré ?
- C'est elle qui m'a donné ça. Lui dis-je en désignant ma tenue. Je lui ai déjà demandé de me faire un manteau, comme celui du Capitaine ! Dis-je avec entrain.
- Quoi ? Marco soupire. Comment tu peux demander ça et après nous faire croire que tu ne veux pas d'équipage ?!
Ah… j'y avais pas pensé.
- Toujours est-il qu'il faut qu'elle te fasse une doublure lestée.
- Pourquoi ?
- Pour que tu puisses arrêter de tomber à chaque fois que tu t'approches du sol, tu n'atterris pas, tu rétablie brusquement ta propre gravité, c'est pour ça que tu tombes à chaque fois. Alors qu'avec du leste, il te stabilisera avant que tu ne tombes.
Ooooooh, malin !
- T'en as pas l'air mais… Dis-je en regardant Marco du coin de l'œil et d'un air hautin.
- Oï !
Je fuis ses remarques et je m'élance vers les autres pirates qui m'accueillent à bras ouverts. Marco nous rejoint et les veines de son front ressortent plus, je lui ris au nez tout en commandant une pinte de bière.
Nous portons tous un toast à la vie, la mer et la liberté. Ce soir je décide de faire tomber toutes mes barrières, de me libérer de mes peurs et de m'ouvrir à tous ceux qui sont là, autour de moi. Eux pour moi et moi pour eux.
La soirée se poursuit, arrosée copieusement et sous les rires constants de tous. J'ai le sentiment que Marco sourit encore plus qu'avant, ou est-ce simplement l'alcool.
Lucas, l'un des pirates, vient me voir, un papier et un crayon à la main.
- Oh, la môme, tiens *hips*. Il me balance la feuille et me tire vers le comptoir.
Tous les autres nous suivent et j'entends derrière moi de murmures et des rires.
- Qu'est-ce que je dois faire de ça ? Je pointe le comptoir et la moitié de ce qu'il reste de ma bière vient dégouliner sur la feuille de papier.
Les autres râlent derrière moi.
- Oh, ça va, ça vaaaa. J'attrape la manche d'un pirate endormie à côté de moi et m'en sers pour essuyer le liquide.
Il est ivre mort et ne régit même pas. Je le remercie et lui rendant son bras.
- Faut que tu fasses ton Jolly Roger !
- C'est qui ?
Une fois encore tous mes compagnons se payent allègrement ma tête.
- Nan mais j'le connais Roger…. C'est le… je ne prends même pas la peine de terminer ma phrase, cédant à l'absurdité de la situation.
Bien éméché (enfin je crois…) Marco vient dans mon dos poser sa tête sur une de mes épaules et me pointe la feuille du doigt.
- C'est ton drapeau pirate, 'egarde, celui du vieux.
Il me pousse pour me retourner et ouvre en grand sa chemise pour me montrer son torse encré.
Ah, c'était donc ça… Je passe mes doigts sur les motifs tatoués sur la peau de Marco et très vite mes doigts débordent du tracé pour aller se perdre un peu partout dans sa musculature.
Vaste pays que le torse de Marco …
Soudain j'entends les autres siffler derrière moi et ils me tirent de mon exploration.
Marco referme sa chemise et je devine que ses lèvres me disent « ce sera pour plus tard ».
Ralalala …
- Bon elle est où cette feuille ? Ah, la voilà.
J'avale d'une traite le fond de ma chope et attrape le crayon déposé par Lucas.
- Faut que tu commences par un crâne !
- D'accord.
A main levée je dessine une espèce de crâne, enfin dans ma tête ça ressemblait à un crâne, avec deux yeux menaçants.
- Fais lui tes sourcils !
- Qui a dit ça ?! QU'EST-CE QU'IlS ONT MES SOURCILS ?
Je colle un pain contre la première tête que je croise et je me prends en retour une droite salée…
- Bon, mes sourcils alors …
J'obtempère et rajoute les deux petits détails au crâne qui prend forme. C'est pas mal en fait.
- Mets-lui des flammes !
- Nan, des éclairs !
- T'as rien compris toi, les flammes c'est mieux, ça fait plus « grrr ».
J'oublie les deux idiots qui finissent par se bagarrer à ma gauche et je m'applique le plus qu'il m'est possible vu mon état pour dessine des ailes de chaque côté du crâne. La concentration est inteeeense…ah ! j'ai réussi !
- C'est quoi ça ? des raquettes ?
- Mais non ! ce sont des ailes ! tu vois pas ? Comme les libellules !
- Hein ?
Ils éclatent tous de rire mais je m'en fiche, je retourne à mon dessin et rajoute le dernier détail : une flèche qui traverse le crâne de haut en bas.
Le voilà mon étendard de pirate !
Le jour d'après, arrivée d'Ivory sur Ablydan
Nous avons très bien navigué, il ne m'est pas difficile de trouver Ablydan grâce à l'Eternal Pose que je garde en permanence avec moi, vieux réflexe de navigatrice. De même que je saurai retourner sans problème sur l'île de Barbe Blanche, il faut croire que je ne suis pas si rouillée. Même si l'époque où nous naviguions toutes ensemble me parait si loin. Je n'aurai jamais cru revenir sur Ablydan de mon plein gré, mais les mots de Mademoiselle m'ont fait l'effet d'une détonation.
Il est hors de question que je laisse de nouveau un massacre avoir lieu sur cette île. Les images de ma toute première arrivée sur Ablydan me reviennent. J'étais venue pour accomplir la volonté de Nina, elle avait déjà quitté le monde des vivants depuis plusieurs années mais cela faisait partie du plan qu'elle avait mis en place : je devais rejoindre les domestiques du Palais. Je m'étais soigneusement préparée selon les informations qu'elle avait pu me faire parvenir et ce avec un objectif clair : veiller sur sa fille. Mais pas seulement.
A mon arrivée sur l'île, elle était vide, les bâtiments avaient été épargnés mais il n'y avait plus un cœur qui battait dans tout Ablydan. Je me souviens avoir traversé les rues inondées de sang et amoncelées de cadavres. Je suis remontée jusqu'au Palais comme Nina me l'avait demandé. J'ai franchi les grilles dorées et me suis engouffrée dans ce bâtiment qui empestait le sang et la putréfaction. Tout avait été laissé en plan après la tuerie. Les membres, les fracas et le profond silence d'un lieu d'exécutions massives. Il n'y avait personne. Je me souviens de la frayeur que j'avais eu, j'ai arpenté le Palais de fond en comble à la recherche d'un corps d'enfant, elle devait avoir 6 ans. J'ai parcouru chaque recoin de ce tombeau sanglant la peur cramponnée au ventre à l'idée de découvrir le corps sans vie de ce petit être pour lequel j'avais traversé le monde.
Mais bientôt une peur encore plus grande m'avait envahie : je ne l'avais pas trouvé. Elle n'était nulle part. J'étais terrifiée. Que devais-je faire face à pareille situation ? Nina m'avait demandé d'avoir confiance, d'être forte et de dépasser ce que mes yeux pouvaient voir. Alors j'ai pris sur moi et j'ai commencé à enterrer les cadavres, un par un.
J'ai passé ainsi des jours et jours à jouer les apprentis fossoyeurs et à débarrasser le Palais des stigmates des atrocités qui y avaient été perpétrées. J'ai épongé le sang, lavé les souillures et brulé les meubles.
J'ai attendu, attendu, attendu… jusqu'à ce qu'enfin, il arrive.
Le navire de Gü accoste en douceur au port d'Ablydan et je me prépare à descendre.
- Ze ne peux pas t'accompagner mais tu n'as qu'à m'appeler et z'accourerai pour t'aider.
L'ours pirate m'assure un franc regard et je l'en remercie. Mais cette épreuve me revient.
J'avance dans les rues d'Ablydan tandis que le navire quitte le quai. Je me rassure en croisant du monde, des survivants.
Le Hanami est quant à lui à quai, le Lord est donc bien au Palais. Je prends la grande rue qui mène aux grilles dorées et mon cœur bat plus vite à mesure que je me rapproche de mon ancienne demeure. Dans quel état sera-t-il cette fois ?
Du bout des doigts, je pousse la grille et remarque aucun soldat n'est en poste pour surveiller l'entrée, c'est mauvais signe. Je continue mon avancée et traverse les arcades qui bordent la cour intérieure pour trouver l'escalier qui mène à l'aile de la famille de Dragons Célestes.
Avant de franchir les portes, mes yeux se fixent sur les fenêtres du troisièmes étages, en alternance parfaite, pourtant l'une d'entre elles manque et rompt l'harmonie. Elle était déjà emmurée cette nuit-là, lorsque Lord est arrivé en pleine nuit, enveloppé dans un long manteau noir, ses deux sabres attachés dans le dos, et Lilly, emmaillotée et dissimulée bien au chaud contre lui.
Je monte prudemment les marches et ne croise personne. Le silence de ce Palais me terrifie et est toujours de mauvais augure.
J'arrive à présent au troisième étage. Je pousse la grande porte recouverte d'or et le long couloir de dessine en face de moi. J'avance sur le tapis épais qui étouffe chacun de mes pas jusqu'à la chambre de Mademoiselle… enfin ce qu'il en reste. Tout a été passé à sac, rien à résisté à ce qui me semble être la fureur du Lord. Il a tout saccagé. Je distingue Mademoiselle, recroquevillée derrière une montagne de coussins éventrés.
- Mademoiselle…
Défiant toute les règles de ce monde, Mademoiselle, pourtant Dragon Céleste, sursaute et traverse sa muraille pour se jeter dans mes bras. Elle fond en larmes et je sens tout son corps trembler.
- Ivory… je… j'ai..j'ai peur ! Le Lord est devenu fou !
Ses yeux exorbités font état de la réelle panique qui l'habite et je prends sur moi pour tenter de la consoler.
- Que s'est-il passé ?
- Il …il est rentré en trombe en répétant sans cesse qu'il avait perdu quelque chose et..
Non …
- Mademoiselle, écoutez-moi attentivement. Est-ce que le col du Lord était ouvert quand il disait cela ?
- Euh .. oui ? enfin oui il me semble que …
C'est affreux.
- Est-ce qu'il s'était battu peu de temps avant ?
- Oui… il a décimé tout son équipage !
Des larmes coulèrent de ses yeux et de la morve de son nez.
- Où est-il ?
Sans dire un mot elle me pointe en tremblant sa salle de bain.
- Je vais avoir besoin de vous Mademoiselle, il faut vous lever et …
- Non !
Elle me pousse mais je la retiens.
- Vous préférez aller près du Lord ?
Elle s'écroule sur la muraille de coussins, je prends ça pour un non.
- Alors écoutez-moi. Allez dans l'aile des domestiques, au rez-de-chaussée, la première porte à gauche est ma chambre. Je prends soin de faire de pauses pour qu'elle se souvienne de ce que je lui dis. Le tiroir de haut de ma commode a un double fond, il suffit de le vider et de tourner d'un quart de tour à droite la poignée.
Je lui mine le geste à exécuter, elle m'imite.
- Dans le double fond vous trouverez une boite en velours rouge prenez-le et revenez ici, il y a un antidote a l'intérieur. Vous avez compris ?
Mademoiselle hoche la tête et je l'aide à se lever. Ses jambes flagellent mais elle parvient à faire le premier pas, puis un second et la voilà bientôt hors de la pièce.
Je pousse un profond soupire à l'idée de devoir maintenant me diriger vers la salle de bain.
Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ?
Parmi les débris de verre et les flaques de moisissures, Lord est allongé sur le sol et son visage est écrasé sur le carrelage. Je m'accroupie à sa hauteur et le contemple quelques secondes. Nina m'avait dit d'aller au-delà de ce que mes yeux pouvaient voir, mais j'ai bien eu du mal à voir en lui autre chose qu'un assassin, qu'une incarnation de la mort. Tout en lui me dégoûte, m'effraie et me révolte. Tout ou presque.
Je donnerai beaucoup pour revoir le regard avec lequel il contemplait Lilly endormie contre lui ce soir-là. Pour retrouver l'infinie bienveillance et le dévouement avec lesquels il la tenait dans ses bras.
Il me faut bien tout cela pour poser mes mains sur ce monstre et pour tenter aujourd'hui de le sauver. J'attrape un morceau de serviette encore indemne et m'affère à le retourner. Il est lourd, sa musculature est importante et sa cage thoracique se soulève un peu plus maintenant qu'il est sur le dos, il respire toujours. Je m'assieds près de lui et vient déposer sa tête sur ma cuisse. J'éponge ce mélange infâme qui lui colle sur le visage et je découvre avec effroi que sa nuque est nue. Comment a-t-il pu être aussi négligeant ? Il est pourtant parfaitement au courant que Madame l'empoisonne tous les jours !
- Ivory ?
La voix de Mademoiselle me tire de mes questions.
- Je suis ici.
Elle me rejoint timidement et sursaute à la vue du Lord.
- Il est inconscient, ne t'en fais pas.
Mademoiselle vient s'asseoir à côté de moi et me tend la boite en velours.
- Bravo, lui dis-je pour la rassurer.
- Qu'est-ce que c'est ?
J'hésite une seconde, mais après tout, vu la situation elle mérite quelques éclaircissements.
- Mademoiselle, vous savez que Lord n'est pas votre père, non ?
Elle hoche positivement la tête, je m'en doutais.
- Et vous savez également que Madame votre mère n'est pas véritablement mariée au Lord ?
- Oui, elle me l'a dit le jour où nous sommes arrivés sur Ablydan la première fois. C'est le Gouvernement Mondial qui a décidé de cette alliance, parce que Mère a tué Père, ils ne savaient pas comment résoudre la situation…
- C'est exact. Mais depuis son arrivée, votre Mère voue pour le Lord un désir sans borne sans pour autant que cela ne soit réciproque…
- Il ne la regarde pas ! Mais elle, elle continue à vouloir attirer son attention !
- Oui, mais elle ne se contente pas simplement de fard. Voyez-vous, Madame a eu connaissance d'un certain secret concernant le Lord et dont je ne peux vous parler, mais elle utilise cette information pour le faire souffrir.
- Comment ça … ?
J'ouvre la boite de velours et prend la petite douille de métal.
- Votre Mère empoisonne le Lord, et ce tous les jours depuis votre arrivée. Je désigne un verre pas trop éclaté sur le sol. Pouvez-vous me le remplir d'eau ?
- Euh… oui.
Un peu gauche, Mademoiselle se lève et s'exécute. Je ne la savais pas aussi docile.
- Voilà.
Je dévisse la douille de métal et fait tomber la poudre violacée dans le liquide qui s'épaissit rapidement.
- Pourquoi Mère ferait-elle cela ?
- Pour lui faire du mal, espérant le mettre à genoux et l'apprivoiser ? Par rancune ? A cause de sa frustration ? Nombreuses sont les raisons qui peuvent l'expliquer.
- Et pourquoi le Lord l'accepte-t-il ?
Je souris car moi aussi je lui avais posé cette même question.
- « Dans l'espoir qu'un jour elle réussisse à me tuer. »
D'une main, je remonte un peu le buste de Lord, et de l'autre, je déverse doucement le liquide dans sa bouche. Il lui faut tout boire.
Le produit met plusieurs secondes à agir, en attendant, je repousse les mèches qui collent à son front.
- C'est la première fois que je le vois comme ça… si calme. Ose Mademoiselle. On dirait une poupée.
- On m'a dit autrefois que c'étaient ses propres larmes qui avaient asséchées son âme.
- Dis, Ivory. Mademoiselle rougie un peu. Tu ne trouves pas qu'ils se ressemblent beaucoup Lord et Li…
Elle fut coupée dans son élan par la respiration de Lord. Comme s'il sortait d'une longue apnée, il reprit son souffle bruyamment ou ouvrit ses yeux. D'abord vide, son regard se posa sur la pièce et il se redressa d'un coup, avant de le regretter amèrement. A travers son habit je pouvais distinguer clairement les spasmes qui contractaient son ventre.
- Je vous ai menti Mademoiselle, ce n'était pas un antidote que nous venons de lui donner.
Tandis que Lord subit les assauts violents du poison, j'ouvre la boite de velours saisi l'arme qui s'y trouve. Le barillet est plein, j'ai 6 coups pour en venir à bouts.
- Quoi ?
Poussez-vous ! Nous lui avons administré un mélange qui a accéléré les effets du poison, votre Mère choisi toujours des venins à action longue c'est précisément ce qui le rend malade. Il faut agir vite maintenant, son corps ne peut plus rien éliminer.
Lord se tord sur le sol et des sillons de sang apparaissent bientôt sur le carrelage.
Je me lève et vient me mettre en face de lui. Malgré les crampes et la mousse qui coule de ses lèvres, il doit avoir un dernier degré de conscience puisqu'il me fixe et tente de contenir ses spasmes pour rester immobile. Je ne dois pas me louper, je colle le canon de l'arme sur son front et appuie sur la gâchette.
La détonation raisonne dans la pièce d'eau et le Lord s'effondre sur le sol.
Mademoiselle est dans un état de panique avancée et je me place entre elle et Lord.
… 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10.
Je fixe le corps de Lord et continue de compter. Avant que la minute ne s'achève, sa poitrine se remit à bouger en suivant un rythme régulier. Je soupire et vient ranger l'arme dans sa boite.
- Mais, mais ! il est ….
Je pose ma main sur l'épaule de Mademoiselle complètement perdue qui perd connaissance sous le choc. Derrière, Lord s'est relevé, les yeux parfaitement ouverts il détail la pièce comme si elle lui était étrangère. Quant à moi, je suis épuisée… cela fait très longtemps que nous n'avions pas eu à avoir recours à cette méthode pour purger son corps du poison, d'habite il se gère tout seul avec la dose qu'il cache dans son pendentif ! A moins qu'il n'ait oublié de prendre des doses lors de son voyage en mer ? Madame aura forcément trouvé un moyen de l'atteindre même à distance.
- Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Hein ? Je me retourne vers lui, la mine parfaitement reposée et il semble m'accuser moi de ce chaos.
- C'est toi le responsable Lord.
Il fronce les sourcils.
- Vraiment ?
Et pas qu'un peu ! Il se dirige vers la chambre, je lui emboite le pas. Devant la fenêtre il semble contempler quelque chose. Je le rejoins et je comprends très vite ce qu'il regarde … Lilly…
Elle m'avait dit avoir « allumé des feux d'artifices dans le Palais » alors qu'en vérité elle a fait sauter l'aile Divine… C'est pas vrai…
Je glisse un regard vers Lord qui ne semble, à ma grande surprise, pas tellement fâché. Il sert le poing.
- Ivory, c'était Lilly n'est-ce pas ? Il me semble l'avoir vu… Mais ce n'est pas possible.
J'en ai le souffle coupé, c'est la toute première fois que je l'entends prononcer son nom depuis que je suis ici, en douze années il ne l'avait jamais formulé.
- Oui. Balbutiai-je stupéfaite.
Lord soupire, son regard se durci. Il poursuit, toujours sans me regarder.
- Depuis combien de temps suis-je ainsi ?
- Quoi ?
- Depuis combien de temps !?
- Lord, je… je ne comprends pas ce que tu veux dire…
Ses mâchoires se serrent et j'ai peur de ce qu'il va me dire.
- Depuis combien de temps ai-je oublié Lilly ? Tu sais très bien que le temps n'a pas le même effet sur moi. Il se tourne et me fusille du regard. ALORS DIS MOI DEPUIS COMBIEN DE TEMPS !
Le voici, le Lord qui me terrifie, celui qui pourrait m'ôter la vie d'un seul revers de la main.
- Depuis que tu es revenu avec Lilly dans les bras, ça fait plus de douze ans maintenant… Lilly a eu dix-huit ans.
C'est comme si je l'avais brisé, que ses prunelles avaient éclaté et que tout son être était parti en morceaux. En l'espace d'une seconde il est tombé à genoux sur le sol. Il m'est difficile d'éprouver de la compassion à son égard, mais en cet instant il est aussi vulnérable qu'un pétale de fleur.
Il fondit en larmes, le visage vers le sol il hurla sa peine infinie et sa profonde douleur. Ses cris et son désarroi me touchèrent de plein fouet mais je ne sus que faire. Tout mon corps me hurle de me méfier de lui.
Il coupa court à mon hésitation et se redressa. Seul un de ses yeux était baigné de larmes magnifiques.
- Emmène tout le monde, le plus que tu pourras mais vide le Palais et l'île, va t'en avec eux.
- Quoi ?
Lord ne répondit pas à ma question, à la place il sorti de la pièce en direction du couloir. Je le suis en courant et en l'exhortant de me répondre.
- Lord ! répond moi ! qu'est-ce qui se passe !?
Il est à présent dans sa propre chambre, face au miroir posé sur le mur de gauche, il caresse du bout des doigts le reflet.
- Lord…
D'un coup de poing il brisa le miroir qui s'écrasa violement sur le sol. C'est alors que je remarque les traces sur le mur à présent nu.
- Fais ce que je te dis, évacue le plus possible les habitants de l'île. Partez !
A contre-jour, devant la lumière de la fenêtre par laquelle je l'avais vu la première fois, Lord serra les poings et commença à marteler le mur que protégeait le miroir. Il frappa avec une telle violence et une telle rage que le mur ne résista pas longtemps. Il continua pourtant jusqu'à convenir d'une ouverture suffisante. Puis il fit un pas en arrière. Son expression se figea et il se mordit la lèvre. Il dégagea les derniers débris qui l'empêchaient de passer de l'autre côté du mur et s'y engouffra.
Je ne pus réprimer un cri de surprise à le voir disparaitre dans le mur, mais je le suivis quand même. En face du trou je ne distinguais pas grand-chose, juste une profonde obscurité et une odeur de renfermé.
Puis une petite lueur perça dans la pénombre, puis une seconde. Je distinguais alors la silhouette de Lord en train d'allumer unes à unes les bougies dans la grande pièce.
C'était une chambre, très belle à en croire les décorations restées intactes. Mais elle était très différente des autres pièces du Palais, je ne parvenais pas à identifier cette différence jusqu'à ce que je voie, partout sur les murs, des cadres photos.
Tout mon corps a tremblé, j'ai perdu tout contrôle lorsque j'ai reconnu Nina, souriante et lumineuse sur chacune d'entre elles. Puis mon cœur s'est arrêté de battre quand mes yeux se sont posés sur le petit lit, à l'autre bout de la pièce, de loin je cru qu'il y avait encore un doudou.
En désespoir de cause j'ai cherché Lord, il était debout, devant la fenêtre emmurée. Je me suis approchée de lui et j'ai posé ma main sur mon épaule. Sans vaciller d'un pouce et sans m'accorder un seul regard, il me dit :
« C'est ici que j'ai tué Nina. »
