Comme le laissait présager le chapitre précédent, nous allons désormais nous plonger dans le passé, et en apprendre plus sur le mystérieux personnage qu'est Shizuka Himari. Quel rôle a-t-elle eu dans cette histoire ? Pourquoi s'absenter pendant quinze longues années ?
Pourquoi refait-elle surface aujourd'hui ?
A travers les souvenirs de celle qui a été son élève, vous découvrirez un début de réponse…
Bonne lecture !
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Chapitre 9 :
Quand le passé nous rattrape…
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- La tension chute ! Pouls à 140 !
- Et merde ! C'est pas l'moment ! Continuez à refermer les plaies, les transfusions ne serviront à rien si l'hémorragie n'est pas stoppée !
- On fait ce qu'on peut ! Ses blessures sont trop importantes ! Et ces brûlures sont…
- Je sais, je sais ! Mais continuez ! Il…
Un bip strident, en continu, résonna alors dans la salle mal éclairée, encombrée de machines et de présentoirs emplis d'outils aseptisés.
- Arrêt cardiaque ! lança une infirmière débordée qui apportait de nouvelles compresses.
La médic-nin en chef jeta un rapide coup d'œil à l'électrocardiogramme, où filait à présent une longue ligne verte, désespérément plate. Elle jura de plus belle.
- Ah non, il ne va pas nous lâcher, pas maintenant ! Tetsuo, à toi !
Un jeune homme jusque là resté en retrait se précipita vers le corps, immobile sur la table d'opération et aux bandages poissés de sang.
- On s'écarte !
Aussitôt et presque à contrecoeur, les assistants qui s'appliquaient à refermer les plaies éloignèrent leurs mains du blessé, tandis que le jeune homme, dont les yeux blancs crispés par l'effort témoignaient de son appartenance à la famille Hyûga, apposaient ses doigts sur la poitrine du mourant. Une brève onde bleue surgit de ses mains et secoua le corps inerte de convulsions. Tous les regards se tournèrent vers l'électrocardiogramme.
- Plus fort ! cria l'infirmière, indifférente au sang qui maculait ses bras, sa blouse et même sa joue gauche.
A la vitesse de l'éclair, le Hyûga apposa ses doigts à d'autres points précis, et renouvela ses électrochocs de chakra. Des gouttes de sueur commencèrent à perler sur ses tempes contractées par l'utilisation du Byakugan.
- Rien à faire, Aiko-san, dit-il d'une voix épuisée alors qu'il émettait une troisième onde de choc. Tous ses méridiens sont complètement détruits, l'énergie ne peut plus circuler nulle part !…
- Alors, ressoude-les ! ordonna la médic-nin en chef, les traits creusés par la tension.
Alors que le jeune Hyûga renouvelait ses expulsions de chakra, de manière plus douce mais continue juste au niveau du cœur, les trois autres assistants se penchèrent à nouveau sur le corps. Dans un même geste, ils apposèrent leurs mains brillantes d'énergie bleue sur les blessures les plus graves, certaines encore à nues, d'autres recouvertes de linges rougis par le sang. Sous leur action, les chairs se ressoudèrent, lentement, peut-être trop lentement. En habituée, Aiko coordonnait l'action de ses assistants, se joignant à eux quand le temps le lui permettait. Mais la nervosité se lisait sans peine sur tous les visages : une fois de plus, ça ne se passait pas comme prévu. Le cas qu'ils avaient devant eux n'était pas normal, pour ne pas dire… sans issue.
Le cri continu, lancinant de l'électrocardiogramme se stoppa soudain, pour reprendre un rythme plus faible mais irrégulier. Une brève lueur d'espoir anima les regards, mais les yeux blancs du dénommé Tetsuo restèrent éteints.
- C'est inutile, Aiko-san, murmura-t-il en relevant la tête. Les dégâts sur ses méridiens sont trop importants… et il n'a plus la volonté de vivre.
Comme pour accompagner la sentence, le bip continu retentit à nouveau, désespérant.
Avec un air peiné et las sur le visage, les trois autres assistants cessèrent tour à tour de soigner les plaies à peine cicatrisées. Le sang coula à nouveau, mais plus lentement, sans forcer, comme si lui aussi acceptait l'indéniable vérité. Seule la médic-nin Aiko s'affairait toujours, un linge propre et encore immaculé à la main. Elle lança un regard anxieux à l'assemblée immobile, hésita, voulut bander l'une des blessures, puis s'arrêta à nouveau. Elle regarda quelques instants le ninja allongé sur la table d'opération, dont l'âme s'était déjà envolée quand on l'avait amené là. Elle avait voulu croire à son retour, elle avait voulu l'aider, même si elle ne le connaissait pas. Et elle avait échoué.
Doucement, la jeune femme lâcha le bandage et baissa les yeux, les lèvres crispées. Un court instant, la fatigue et la douleur, autant physique que morale qu'elle endurait depuis déjà plus de 20 heures, faillirent la faire fondre en larmes. Mais elle inspira profondément, consciente que tous les regards étaient tournés vers elle, en l'attente de ses ordres.
- Eteins-moi ça, chuchota-t-elle finalement, la voix enrouée.
Obéissante, l'infirmière s'avança vers l'électrocardiogramme et les autres instruments médicaux. Quelques secondes plus tard, le bip strident s'arrêtait.
- …Faîtes le nécessaire, s'il vous plait. Sans moi.
Sur ces derniers mots, Aiko se détourna. Ses assistants acquiescèrent lentement de la tête, eux aussi encore sous le choc. On avait beau être habitué, ce ninja avait beau n'être qu'au moins le cinquantième qu'ils n'avaient pu soigner ces derniers jours, c'était toujours dur de voir mourir quelqu'un, sur la table d'opération.
D'un pas pressé mais lourd, Aiko poussa la porte de la salle hâtivement aménagée en bloc opératoire, et sortit dans le couloir. La lumière du jour nouveau que laissaient filtrer les nombreuses fenêtres l'éblouit un bref instant : elle croyait être encore la veille au soir. Quelqu'un lui emboîta le pas, en silence. Aiko sourit amèrement.
- Tu étais là, n'est-ce pas ?… Je t'ai pourtant déjà dit de ne pas rester au bloc.
- Je faisais partie de ceux qui ont ramené ce blessé du champ de bataille. Je voulais voir comment il allait, répondit une voix claire mais lasse, indifférente.
Aiko soupira tout en lavant ses mains poissées de sang dans l'un des grands lavabos incrustés au mur. Cela fait, elle écarta quelques-unes de ses mèches châtain échappées de son chignon à moitié défait et qui lui retombaient sans cesse dans les yeux, amplifiant l'air d'intense fatigue qui ombrait ses traits.
- Tu es trop jeune, dit-elle enfin. Une genin ne devrait pas assister à ce genre de scène.
- J'ai connu la guerre. J'ai vu des villages massacrés, avec des corps bien plus mutilés et plus répugnants que celui de ce pauvre homme. Je n'ai pas eu peur. Je voulais juste savoir.
La médic-nin se retourna vers son interlocutrice, un peu surprise.
- Dire que tu n'as que douze ans, Kurenai… Et tu dis ça avec tellement de naturel…
La toute jeune fille eut un faible sourire en croisant son regard, mais ses yeux, où brillait d'habitude une belle couleur brune aux reflets rubis, restèrent ternes.
- J'appartiens à Konoha… c'est ma patrie. Alors aujourd'hui, quand ça va aussi mal, je préfère oublier mes propres soucis pour m'occuper de ceux de mon village.
Aiko resta d'abord muette, ses grands yeux bleus soulignés de fatigue rivés sur l'adolescente. Puis elle murmura doucement :
- …C'est un bel état d'esprit. J'aimerais pouvoir penser comme toi.
Kurenai inclina vaguement la tête en remerciement. Exténuée, la médic-nin s'approcha d'une des fenêtres, inspira longuement l'air froid qui s'y engouffrait. La lumière matinale, claire et pure en ce début d'automne, caressait l'hôpital de ses faibles rayons. Aiko posa ses coudes sur le rebord, et s'efforça de rester de marbre face au paysage dévasté qui s'offrait à elle.
Parmi le village qui s'étendait sous ses yeux, une trop grande partie n'était plus qu'un champ de ruines, témoin du passage de la plus grande tempête qui ait jamais été. Immeubles, arbres, bois comme béton, tout avait été balayé. Parmi les décombres, des sauveteurs, professionnels, ninjas ou simples civils s'affairaient à la recherche de survivants, points colorés dans la masse grise et poussiéreuse des gravats. Au loin, les collines irrégulièrement déboisées fumaient encore, alors que des incendies enfin maîtrisés mourraient lentement sur leurs flancs.
- Depuis avant-hier soir, j'ai vu passer 61 blessés, dont 49 graves, murmura Aiko. Sur ces quarante-neuf-là, je n'en ai sauvé que huit. Et ils ne pourront jamais plus être ninjas, ni même retrouver une vie normale.
Kurenai parut chercher ses mots, impavide. On aurait dit qu'une peine indicible, retenue au fond d'elle-même, l'empêchait de réfléchir convenablement.
- Vous avez fait ce que vous avez pu, souffla-t-elle enfin. Dans les autres blocs aussi, c'est l'hécatombe…
- Oui, malheureusement. Ce démon aura bien fait les choses, quel qu'a été son véritable objectif. Même du temps de la guerre, Konoha n'a jamais directement eu affaire à une telle tuerie…
Indifférente au désordre qui agitait le village depuis bientôt deux jours, Aiko fixait un point à l'horizon, parmi la forêt décimée et les bâtiments à demi effondrés.
- …Mais plus que tout ce carnage, plus que toutes ces vies que Konoha a perdu… C'est ma propre histoire qui me préoccupe. Depuis deux jours, tant de gens ont disparu… Beaucoup face à Kyûbi, d'autres ici, à l'hôpital. Et parmi eux, il y en a qui sont morts entre mes mains. Indirectement, bien sûr… mais ils sont morts par ma faute. Je n'ai pas su les aider.
Elle soupira, puis se redressa, fit doucement coulisser le battant de verre pour refermer la fenêtre.
- Moi qui ai toujours voulu faire ce métier… Moi qui aie été une des apprenties de la grande Tsunade-hime… Il y a des jours où je me demande si j'ai vraiment fait quelque chose d'utile… aujourd'hui comme dans toute ma vie.
Le battant claqua dans le silence du couloir.
- Ce ne sont pas des gens comme le Yondaime qui devraient mourir. Pas des gens comme Tsunade qui devraient partir… Mais plutôt des gens comme nous. Inutiles.
D'un pas lent, Aiko s'éloigna. Muette, Kurenai hésita à lui dire qu'elle aussi, elle ressentait un peu la même chose…
- ...A-Aiko-san, je… je…
…mais les mots ne vinrent pas.
- …Je suis désolée pour votre sœur.
La médic-nin s'arrêta, mais ne se retourna pas. Un bref instant, Kurenai crut voir ses mains se crisper sur le tissu rougi de sa blouse.
- Tu n'as pas à me dire ça. Je sais que tu tenais beaucoup à elle, tout autant que moi. Mais Shizuka est morte… C'est comme ça. Il faut l'accepter.
Kurenai regarda disparaître Himari Aiko au coin du couloir, sa marche non plus altière mais lente et mesurée, comme si elle portait un trop lourd fardeau que pour rien au monde, elle n'aurait montré.
Les yeux perdus dans le vide, l'esprit peuplé par les souvenirs chaotiques des derniers jours, Kurenai choisit de retourner à l'étage des urgences. Les choses avaient beau commencer à se calmer, les médic-nins avaient sans doute encore besoin d'aide. Et se plonger dans des tâches quelconques à longueur de journée était pour elle la seule façon de ne pas s'effondrer, en proie au désespoir.
En effet, si les autres étages étaient plus calmes pour le repos des malades et la concentration des médecins, celui des urgences était encore en pleine effervescence. Chaque heure amenait son lot de blessés et de victimes de la destruction du village, certains tenant encore debout, d'autres inconscients et à peine reconnaissables. Les médic-nins ne savaient plus où donner de la tête, des équipements de soins manquaient et des fournitures médicales étaient attendues des villages voisins. Konoha, la Feuille privée de son chef, vivait l'un des pires moments de son histoire.
Tout ça à cause d'un démon. Mais ç'avait été le démon, Kyûbi en personne. Et c'était le Yondaime qui était mort face à lui.
Au milieu de cette fourmilière, Kurenai n'eut aucun mal à se rendre utile. Le regard vide, s'interdisant toute émotion, elle allait et venait, les paroles extérieures et inutiles glissant sur elle comme des gouttes d'eau sur un bouclier dur et froid. C'était tout juste si elle percevait les conversations pourtant nombreuses des infirmières.
- C'est tout simplement impossible, chuchotait-on à chaque coin de couloir. Même un homme aussi puissant que le Yondaime n'aurait jamais pu faire ça…
- C'est pourtant ce que disent tous les survivants du champ de bataille, même si tout s'est déroulé dans la plus grande confusion ! Il aurait enfermé le démon dans un bébé… et cet enfant serait toujours vivant… répondait-on ici et là, encore plus bas, d'un ton coupable et bercé d'incertitudes.
- Mais où est ce gamin ?
- Il a sûrement été mis en lieu sûr, c'est la première chose qu'a dû prévoir le Sandaïme…
- Vous vous rendez compte, un démon dans un bébé ? Mais que va dire la mère ? s'affolaient les moins bien informés.
- On dit qu'elle n'a pas survécu à la naissance… C'est la faute du démon, c'est certain, murmurait-on alors, avec peur et méfiance. L'enfant porte malheur.
- Il est probablement dangereux à présent… Moi, je n'oserais jamais l'approcher, même si c'était mon propre fils !
Kurenai ne disait mot, ne participait pas, et s'efforçait de ne rien penser de ces rumeurs que personne ne savait juger vraies ou fausses. Avec un air indifférent, elle acceptait sans broncher les ordres des infirmières, courait d'étage en étage à la recherche de l'onguent demandé ou du médicament approprié. Ses connaissances en médecine étaient dérisoires, mais elle faisait de son mieux, pour aider et pour oublier. Pour s'oublier.
Oublier l'apparition si soudaine de Kyûbi, surgi de nulle part, qui avait attaqué sans distinction hommes, femmes, enfants, vieillards, détruisant d'un seul pas, d'un simple battement de queue des bâtiments entiers. Oublier l'action insignifiante de tous ces ninjas qui avaient tenté de retenir ce monstre, avant que le Yondaime puisse intervenir et mette fin à ce carnage, avec un sort inconnu qui l'avait tué sur le coup.
Mais surtout… Oublier que sa sensei, qu'elle considérait tellement plus comme une amie, comme sa propre sœur, avait disparu elle aussi cette nuit-là, en tentant de mettre au monde son premier enfant. Alors qu'au village, le sang et la mort régnaient sous la griffe de Kyûbi, une petite vie avait voulu naître, à l'hôpital. En vain. L'enfant, disait-on, n'avait pas survécu à l'accouchement… tout comme sa mère.
« Shizuka-sensei… »
Elle n'avait pas cherché à la voir depuis sa mort. Elle n'avait pas pu. Elle savait que dès qu'elle aurait vu ce corps inanimé, elle n'aurait pas pu contenir ses larmes, ses cris, sa douleur.
« Shizuka… »
Elle ne verrait plus cette jeune femme si pleine de vie qui avait été son professeur. Elle n'entendrait plus sa voix, posée et sérieuse quand elle lui enseignait ses jutsus, bienveillante quand elle pointait la dernière erreur de ses apprentis, secrète et rêveuse quand on lui parlait de cet homme qu'elle aimait… le père de l'enfant.
« C'est tellement… tellement injuste… Ils allaient se marier… Ils allaient l'annoncer… juste après la naissance… »
Sans s'en rendre compte, elle ralentit sa course, puis s'arrêta. Elle ne pouvait plus continuer ainsi…
« Et maintenant, ils sont… ils sont morts, tous les deux… Et leur enfant, aussi… »
Elle baissa la tête, crispa ses mains devant ses yeux. Elle avait une envie presque insurmontable d'hurler, de cracher cette douleur brûlante qui lui enserrait le cœur et la gorge. Un bruit de verre brisé résonna à ses pieds.
« Plus rien… Il ne reste plus rien d'eux… Que des… des souvenirs… »
Des larmes coulèrent sur ses joues, tandis qu'elle se mordait les lèvres pour s'empêcher de crier. Un gémissement sourd se fit entendre, qu'elle ne reconnut que quelques secondes plus tard comme étant le sien.
« Merde, ne pleure pas… nee-san… Shizuka-nee-san... »
Sa sensei, sa nee-san, sa Shizuka…
« Tu peux pas être partie, pas comme ça… ! »
Sa « grande-sœur », son amie… ne serait plus. Jamais plus.
- Nee-saaan !
Le cri mêlé de sanglots sortit enfin de sa gorge, décuplé d'avoir été si longtemps retenu. Kurenai s'élança, abandonnant là les bocaux de médicaments qu'elle avait laissé tomber. Peu importe où elle allait, peu importe ce que les autres disaient ! Elle ne pouvait plus retenir ses pleurs. Aveuglée par les larmes, elle courut vers les sous-sols de l'hôpital, là où personne ne la verrait.
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Un cri.
Prostrée dans un coin, Kurenai sanglotait. La tête enfouie entre ses bras dans l'espoir d'assourdir ses plaintes, elle se balançait d'avant en arrière dans un mouvement machinal. Elle n'avait aucune honte à pleurer ainsi. Elle ne voulait tout simplement pas que quelqu'un la repère et vienne la déranger. Elle n'avait pas besoin d'une quelconque compassion, d'un habituel « Ca va aller » qui cachait tout le contraire.
Elle avait juste envie de pleurer, pleurer, indéfiniment, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de larmes à verser.
Des pleurs.
Kurenai renifla, avant de sangloter à nouveau, des souvenirs douloureux plein la tête. Depuis combien de temps n'avait-elle pas pleuré ainsi ? Depuis si longtemps, depuis au moins un an, peut-être deux… Depuis qu'elle est une genin, rompue aux missions et aux entraînements. La dernière fois, une seule personne avait pu l'approcher et lui dire les mots qu'il fallait pour la consoler… Et aujourd'hui, cette personne n'était plus de ce monde.
Rien que d'y penser, elle sentit un nouveau flot de larmes la submerger. Une fois de plus, elle n'essaya pas de le stopper.
Un cri. Plus aigu.
Lentement, les yeux rouges et les joues trempées de larmes, elle releva la tête. Sa vision brouillée passa en revue le long couloir désert, sans fenêtres, éclairé d'une lueur jaunâtre. Pourquoi s'était-elle réfugiée là ?... Peut-être parce que les blocs opératoires, dans les derniers sous-sols, n'étaient que rarement utilisés du fait de leur ancienneté. Ils offraient un lieu sûr pour ne pas se faire remarquer. Tout ce qu'elle avait souhaité.
Satisfaite, elle dissimula à nouveau son visage dans sa manche trempée. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était là, mais elle ne comptait pas partir de sitôt.
Un cri. Encore.
La respiration soulevée de sanglots, elle ne put s'empêcher d'écouter. Jusqu'à maintenant, elle n'y avait pas fait attention, pensant que c'était un écho de ses propres pleurs. Mais à présent, elle s'en rendait compte…
Un cri. Plus fort, mêlé de gémissements.
Elle n'était pas seule à pleurer.
Enfin, pleurer était un bien grand mot. Ce n'était pas vraiment des pleurs…
Le bruit retentit à nouveau, entrecoupé de sanglots, puis faiblit. Oui, elle en était sûre à présent. Ce n'était pas vraiment des pleurs, mais plus un vagissement. Un vagissement de bébé.
Elle releva la tête, interloquée, les yeux gonflés. Mais que ferait un bébé, ici, dans ces couloirs déserts ? Aucune chance qu'une opération se déroule là, et le service pédiatrie était situé plusieurs étages plus haut, tout comme la maternité… Alors pourquoi entendait-elle ça ?
Elle tendit l'oreille à la recherche d'autres voix. Mais durant la longue minute qui suivit, seuls de nouveaux pleurs lui parvinrent.
Elle hésita, puis la curiosité fut la plus forte. Avec peine, elle se leva et essuya furtivement ses joues trempées. Lentement, elle s'avança le long du couloir, se dirigea au bruit lorsqu'elle parvint à un embranchement, puis un autre. Sans trop savoir pourquoi, elle redoublait de prudence au fur et à mesure que les vagissements se faisaient plus distincts. Et elle eut raison : au détour d'un croisement, elle remarqua une forme noire appuyée contre le mur, assise à une dizaine de mètres : un ninja montait la garde.
Kurenai haussa un sourcil. Là aussi, monter la garde n'était pas le bon mot, puisque la sentinelle s'endormait sur place à en juger sa tête qui périodiquement, retombait avec lourdeur sur sa poitrine. Il semblait être là depuis pas mal de temps. Et c'était de derrière la porte légèrement entrouverte qu'il « gardait », que provenaient les pleurs du bébé.
De plus en plus étonnée, la jeune fille songea à s'approcher. Après une courte hésitation, elle lança un jutsu d'aveuglement à la sentinelle, avant d'elle-même se dissimuler en prenant l'apparence illusoire du mur derrière elle. Une vive douleur lui serra subrepticement le cœur : si aujourd'hui elle maîtrisait parfaitement ce combo, c'était grâce à Shizuka et sa patience…
Elle prit une grande inspiration, et aussi silencieuse que possible, elle longea le mur. Les yeux rivés sur la sentinelle endormie, elle avançait centimètre par centimètre, alors que tout son esprit tendait vers les vagissements du bébé. Il était seul et quelque chose n'allait pas. Avait-il faim, ou froid ? Peut-être souffrait-il ? Pourquoi ne s'occupait-on pas de lui ?
Un court instant, les bribes de conversations qu'elle avait cru ignorer lui revinrent en mémoire : un démon enfermé dans un nourrisson, la mère morte pendant l'accouchement, les autorités qui auraient choisi de cacher l'enfant…
Et si… et si c'était vrai ? Et si c'était lui… ? L'enfant en qui Yondaime aurait enfermé Kyûbi ? Un enfant que tout le village craignait déjà ?
Une porte claqua, et son écho se répercuta indéfiniement dans les couloirs. Kurenai cligna des yeux et tressaillit, le cœur battant. Des pas. On venait. Plusieurs personnes, trois, peut-être quatre… au moins une femme, d'après le bruit peu discret des talons aiguilles sur le carrelage.
Son rythme cardiaque s'accéléra encore plus. Visiblement, elle n'avait pas été la seule surprise par l'irruption des intrus. La sentinelle s'était promptement relevée, avait essayé d'arranger sa tenue avant de prendre une attitude vive et alerte, propre à un garde digne de ce nom. Elle se mordit la lèvre en le voyant placer en hâte un masque blanc à caractères bleus sur son visage. Un ANBU. Ce gars-là n'était pas n'importe qui… Même s'il avait subi un sort d'aveuglement et elle un jutsu de dissimulation, il était quasiment impossible qu'elle puisse s'enfuir sous son nez sans qu'il ne s'aperçoive de sa présence. Quant à rester là, c'était du pur suicide, il y avait une chance sur mille pour que les arrivants ne la remarquent pas !
Elle tourna précipitamment la tête vers l'origine des bruits de pas, dont les auteurs étaient encore hors de vue. Coincée, elle était coincée. Alors autant tenter le tout pour le tout. Dans un silence parfait, elle prit une longue inspiration, renforça autant qu'elle le put son jutsu de dissimulation, et retint son souffle.
Quelques secondes plus tard, le petit groupe d'arrivants apparaissait au bout du couloir. Kurenai crut sentir une pierre tomber au creux de son estomac quand elle reconnut l'une des quatre personnes. Un vieil homme au long manteau blanc et au chapeau immaculé marqué du signe du feu : le Sandaïme, le troisième Hokage, revenu au pouvoir après la mort du Yondaime. Autrement dit, l'un des ninjas les plus puissants du village (ou tout du moins de son temps) ! Elle manqua pousser un cri de terreur en reconnaissant un autre homme, dont les pupilles rouges brillaient d'une lueur méfiante, aux aguets : le chef de la police et du clan Uchiwa, Uchiwa Fugaku ! Son Sharingan ne se laisserait jamais abuser par son illusion de camouflage…
Le souffle coupé, elle sentit son cœur partir dans une course folle, tandis qu'elle faisait le maximum pour ne pas paniquer. Uchiwa Fugaku, tout comme ses subordonnés, n'était pas connu pour son indulgence, mais peut-être que le vieux Sandaïme empêcherait qu'on lui fasse du mal pour son intrusion… Kurenai hésitait : devait-elle immédiatement rompre tous ses jutsus et implorer leur pardon, ou au contraire tenter le diable en restant ainsi, à espérer qu'ils ne s'aperçoivent pas de sa présence ?
Ils n'étaient plus qu'à quelques mètres. Tétanisée, elle jeta un regard aux deux femmes qui les accompagnaient. Il n'y avait quasiment aucune chance que l'une des deux, une infirmière qui les précédait de quelques pas, ne la voit sous ses illusions. Quant à l'autre, elle…
Elle la regardait.
Le cœur de l'enfant manqua un battement. C'était une femme inconnue, aux cheveux blonds mi-courts qui lui retombaient mollement sur les épaules. Sa peau pâle, ses yeux ternes, sa démarche lourde et chancelante qui contrastait tant avec l'allure fière de l'infirmière et ses talons aiguilles… Tout montrait qu'elle était fatiguée, même épuisée, peut-être malade. Et pourtant, malgré cette faiblesse qui semblait l'habiter toute entière, cette femme avait levé ses yeux bruns jusque là rivés au sol. Elle avait vu Kurenai. Et elle lui avait souri. Faiblement, mais souri.
- Mais que… Bon sang ! Vous allez bien ?
- Him… tenez bon mademoiselle ! s'exclama le Sandaime en se penchant vers la jeune femme blonde qui s'était écroulée sur Fugaku Uchiwa, comme prise de malaise.
Kurenai se retint de partir en courant. Le groupe n'était plus qu'à quelques dizaines de centimètres… Si Fugaku se retournait, c'était fini pour elle…
- Tenez bon, nous y sommes, murmura le Sandaime d'une voix attristée mais qui se voulait réconfortante.
La jeune femme acquiesça lentement de la tête, une expression épuisée et nimbée de désespoir affligeant ses traits. Avec l'aide de l'infirmière, elle se releva péniblement et soutenue par le chef du clan Uchiwa, elle se dirigea vers la porte auparavant gardée par l'autre ANBU. La sentinelle les salua respectueusement tandis qu'il leur cédait le passage. L'infirmière lui jeta un regard furibond.
- Vous l'avez laissé pleurer tout ce temps ? lâcha-t-elle, horrifiée.
- Pardonnez-moi, mais ma mission n'était pas de…
- Tous pareils, dans la police, coupa-t-elle, suffisamment bas pour que Fugaku n'entende pas. Pas la moindre jugeote.
Elle entra à son tour dans la salle mais dans son impatience elle referma mal la porte, qui s'entrouvrit dans un faible grincement quelques secondes plus tard. Kurenai, elle, resta sur le moment stupéfaite : on ne l'avait pas vu. Elle était toujours là, bien vivante, indemne, invisible. Si cette femme n'avait pas eu ce malaise juste à temps, elle aurait été sûrement repérée par l'Uchiwa, et aurait dû en subir les conséquences… Tout en tenant compte de la sentinelle toujours présente, Kurenai reprit doucement sa respiration, son cœur battant encore la chamade. Elle l'avait échappé belle…
Une minute… « Juste à temps » ? Mais cette femme, malgré son état, n'avait-elle pas semblé s'être rendu compte de sa présence ? Pourtant, elle n'avait rien dit… Kurenai avait même cru la voir sourire. Mais alors, son malaise… était-ce une diversion, pour l'aider elle ?
Elle revint brusquement à la réalité, soudain consciente qu'un étrange silence régnait. Jusque là, l'atmosphère avait été constamment occupée par les vagissements aigus du bébé. Vagissements qui à l'instant même, venaient de s'éteindre. Kurenai jeta un bref coup d'œil à la sentinelle qui semblait maintenant parfaitement éveillée. Toujours pas la moindre chance de s'éclipser sans qu'il ne la remarque… De toute façon, la genin n'avait pas l'intention de s'en aller. Cette affaire l'intriguait trop. Et elle voulait comprendre pourquoi cette inconnue l'avait aidée…
Dans la pièce voisine, les talons aiguilles résonnèrent à nouveau. Elle crut voir une ombre passer dans l'entrebâillement, celle de l'infirmière tenant dans ses bras un paquet de langes. De courts gémissements s'en échappaient alors qu'elle le berçait.
- Chut… là… murmura-t-elle avec douceur. Il a l'air d'aller bien, il est seulement fatigué… Vous… vous êtes sûre que vous ne voulez pas le prendre ?
A défaut de ne rien voir de concret, Kurenai s'imaginait la scène, écoutant de toutes ses oreilles. Mais personne ne répondit à l'infirmière. Une voix éraillée s'éleva, compatissante : celle du Sandaime.
- Cet enfant a fait preuve d'une résistance sans pareille, il a probablement hérité des pouvoirs de son père… ainsi que des vôtres. Selon la volonté de Yondaime, il sera la fierté de Konoha…
Un court silence passa, au cours duquel Kurenai crut entendre un faible murmure.
- Ce n'est que passager, un signe que le démon est encore en train de combattre le sceau, bien en vain, reprit aussitôt le Sandaïme d'une voix rassurante. D'ici quelques jours, ses yeux seront redevenus normaux, et son tatouage aura également disparu. Ce sera en tout point un enfant normal…
Un autre instant de flottement. Sans trop savoir pourquoi, Kurenai était persuadée qu'on s'adressait à la femme inconnue, qui restait pourtant silencieuse.
- Je vous en prie, dit alors le Sandaïme, soucieux. Je sais que les temps sont durs, et que le père de cet enfant n'est plus aujourd'hui… Mais songez à son avenir. Yondaime avait demandé à ce qu'on considère cet enfant comme un héros et non comme un monstre, mais nous savons tous que le village ne réagira pas comme ça. Déjà des rumeurs circulent, et elles ne sont pas pour honorer cet enfant. Dans quelques années, il nous deviendra impossible de cacher sa véritable identité, les gens auront sans doute peur de ce démon enfermé en lui, ils le rejetteront… Et il sera sans doute très troublé quand il apprendra la vérité. Cet enfant aura besoin de vous, il ne…
- Je ne peux pas.
Kurenai retint son souffle. Ce simple murmure, ces quelques mots dits d'une voix si basse, si faible, avait ramené un silence de plomb dans la pièce voisine. Seul un gazouillement de bébé perturba en toute innocence l'atmosphère pesante.
- Je ne pourrais pas m'occuper de lui, poursuivit la même voix féminine, d'un ton plus fort, plus décidé. C'est… au-dessus de mes forces.
- Mademoiselle, je vous en prie, il…
- Je ne pourrais pas ! s'écria alors la jeune femme, des sanglots nerveux dans la voix. Rien que sa vue me rappelle tout ce qui s'est passé ! Et j'ai beau me dire que ses yeux redeviendront normaux ou n'importe quoi d'autre, ça ne change rien ! …Ca ne change pas ce qu'il est au fond de lui, ça ne change pas ce que j'ai vécu !
Elle pleurait, gémissait sans plus aucune retenue. Sans même la voir, Kurenai en avait le coeur serré. Sa détresse emplissait tout l'espace, la prenait à la gorge…
- Ca ne change rien ! répétait inlassablement la femme, ses paroles se perdant dans ses larmes et ses sanglots. Il suffit que je le voie pour repenser à son père ! L'homme que j'aime, et qui est mort pour lui ! Je ne pourrais pas m'occuper de lui, ce n'est pas mon fils ! Ce… Ce n'est qu'un démon ! Le démon qui a tué tous ces gens, qui a tué… qui a tué…
La femme se tut soudainement, essaya d'étouffer ses sanglots, murmura des paroles si faibles qu'elle paraissait sans suite.
- Anata, oh… Anata, où es-tu… (ndt : « Anata » signifie « chéri », « mon amour »)… J'ai besoin de toi…
Le bébé, sans doute effrayé par cette colère, avait recommencé à pleurer, et l'infirmière semblait avoir du mal à calmer le nouveau-né. Kurenai ne comprenait plus ce qui se passait, et mourait d'envie de voir, ne serait-ce qu'un seul instant, la scène de ses propres yeux. Car elle en était sûre à présent, cette inconnue qui l'avait aidée était la mère du bébé, enfant qui, comme le disaient les rumeurs, avait servi de réceptacle pour enfermer Kyûbi. Une mère qui ne pouvait plus accepter à présent son propre fils…
Mais autre chose l'intriguait bien plus, au sujet de cette femme : plus la conversation avançait, plus elle avait l'impression de connaître cette voix, ces intonations…
L'ANBU aussi suivait de près la discussion. Après avoir marqué un temps d'hésitation, il poussa la porte et demanda discrètement à son supérieur, Fugaku Uchiwa, s'il pouvait faire quelque chose. Kurenai ne laissa pas passer cette occasion. Prenant d'énormes risques, elle s'approcha de l'ouverture et risqua un oeil à l'intérieur.
Ses yeux bruns explorèrent vivement la pièce, se posèrent sur la femme blonde. Elle pleurait toujours, tombée à genoux, la tête entre les mains. Le bébé, minuscule, le crane couvert d'un fin duvet blond, s'était un peu calmé, s'agitait dans les bras de l'infirmière en émettant de petits cris inquiets. Doucement, cette dernière s'agenouilla près de la jeune mère, lui murmura quelques paroles de réconfort. La femme leva péniblement les yeux, ses joues trempées de larmes.
- Oh, Anata…
D'une main lasse, elle hésita puis effleura du bout des doigts les couvertures dans lesquelles l'infirmière devait tenir le bébé. Elle secoua alors la tête, sans quitter l'enfant des yeux, mais de nouvelles larmes roulèrent le long de ses joues.
- Pardonne-moi, Anata… Pardonne-moi. Je ne pourrais pas suivre ta dernière volonté… Je ne pourrais pas… l'aimer…
Elle retira sa main, baissa les yeux comme si le seul regard de l'enfant l'avait brûlée.
- Pardonne-moi, Anata… mon Yondaime…
Kurenai recula, plaqua ses mains sur sa bouche, les yeux ronds de surprise. C'était impossible, impossible… Parce que celle que le Yondaime aimait, c'était…
- Mademoiselle, tout ira bien, il faut juste que vous vous reposiez… Mademoiselle ?
Les paroles de l'infirmière restèrent sans réponse.
- Mademoiselle… ? s'enquit le Sandaime d'un ton anxieux.
La jeune femme chancela puis s'écroula, rattrapée juste à temps par Fugaku Uchiwa. Inerte dans les bras du chef de la police, elle était devenue d'une pâleur cadavérique.
- Par les Dieux Kamis… murmura l'infirmière en prenant le pouls de la jeune mère. Il faut la conduire au bloc au plus vite ! Le choc est trop grand, je ne sens plus son coeur ! Qu'on aille chercher de l'aide !
La sentinelle partit aussitôt, manqua percuter au passage Kurenai qui ne l'évita qu'au tout dernier instant. Stupéfaite, incapable de prendre une décision, elle fixa le visage sans vie de la jeune femme, que l'infirmière tentait en vain de ranimer. La respiration sifflante, l'enfant recula jusqu'au mur, tremblante, puis s'enfuit à toutes jambes, oublieuse de la moindre discrétion. Pendant longtemps encore résonnèrent à ses oreilles les cris du bébé, perdu et oublié au coeur de cette agitation.
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« Où est la vérité ? Que s'est-il réellement passé ce jour-là… »
- Kurenai ?
La jeune femme tourna vivement la tête, tirée de ses souvenirs si lointains. A sa droite, assis sur un toit voisin, se tenait Kakashi. Elle l'observa quelques secondes, un peu surprise. Elle n'avait même pas senti sa présence.
- Oh… salut, murmura-t-elle en levant à nouveau les yeux vers les étoiles.
Un court silence passa.
- Toi non plus, tu n'arrives pas à dormir ?
- Non… Pas envie.
- Ah… Bienvenu au club.
Un autre silence.
- On voit bien les étoiles ce soir.
- Oui… c'est beau.
Encore un silence. Presque plus aucune lueur ne brillait à une quelconque fenêtre de Konoha. Seule la lune éclairait de ses rayons blafards le village endormi. On aurait pu croire que la nuit allait durer éternellement.
Après plusieurs minutes, Kurenai soupira et baissa les yeux.
- En fait, je repensais à l'autre jour… à ce qui est arrivé aux shinobis de la Brise. Et à tout ce qui a suivi.
- Mmh. C'est… étrange comme histoire. Et désolant.
- Oui… Toi aussi, tu l'as vue ?
De sa fenêtre où elle s'était installée, Kurenai ne pouvait rien voir du visage masqué de Kakashi. Et pourtant, elle était presque sûre, à l'imperceptible mouvement de tête qu'il eut, qu'il attendait cette question. Et qu'ils pensaient à la même personne.
- Himari Shizuka… c'était bien elle, n'est-ce pas ?
Kurenai acquiesça en silence. Même après toutes ces années passées à vouloir oublier sa sensei, elle l'avait reconnu dès l'instant où elle l'avait entraperçue, parmi les victimes du massacre.
- Qu'est-ce qu'elle faisait là, au milieu de ces gens… ça n'a aucun sens. Je la croyais…
Kurenai ne finit pas sa phrase, cligna des paupières, eut l'air de vouloir oublier jusqu'au mot qu'elle allait prononcer. Elle se cala d'une manière plus confortable contre le montant de la fenêtre, essayant en réalité de reprendre contenance.
- Tu n'étais pas la seule à penser ça, murmura Kakashi après un long moment. Dans les archives de Konoha aussi, elle est inscrite décédée des suites de son accouchement… Et moi aussi, je le croyais.
La jeune femme le regarda à nouveau, tentant de déchiffrer quelle expression pouvait arborer son visage sous ce masque.
- Enfin… morte il y a quinze ans ou trois jours, à présent, ça ne veut plus dire grand-chose, ajouta Kakashi d'un ton las.
- …Moi, ce que j'aimerais savoir, c'est pourquoi elle est restée absente tout ce temps… et pourquoi on l'a tué, reprit Kurenai, le regard fixe, ses poings se serrant peu à peu.
- Au milieu d'une bataille comme celle-ci, les chances de survivre sont…
- Peut-être, trancha-t-elle, mais elle a été une ANBU pendant plusieurs années, et c'était aussi une professionnelle des illusions. C'est elle qui m'a pour ainsi dire tout appris de ce que je sais, et encore, elle n'a pas eu le temps de me livrer le quart de ses secrets. Avec de telles capacités, on ne se fait pas avoir si facilement. Je suis sûre qu'il y avait autre chose.
- …Tu la connaissais mieux que moi, après tout, dit Kakashi en riant doucement.
Le silence revint, chacun replongé dans ses pensées.
- Et pourtant, j'avais tellement l'espoir de ne pas m'être trompée, murmura Kurenai après quelques instants.
Kakashi tourna son oeil unique vers elle, étonné.
- Que veux-tu dire ?
- C'est… assez confus, reprit-elle en hésitant. A l'époque, j'étais encore choquée par l'attaque de Kyûbi et par la mort de Shizuka, j'ai dû oublier pas mal de détails… Mais quelques jours après sa disparition, j'ai assisté à une conversation… qui je pense, aurait dû rester secrète.
- Quel genre de conversation ?
- Il y avait le Sandaime et Fugaku Uchiwa… et une autre femme… la mère de l'enfant qui avait servi à la capture de Kyûbi. La mère de Naruto.
Kakashi fronça les sourcils.
- Et cette femme… c'était… ?
- Je ne sais pas… je ne sais plus, s'exclama Kurenai en se prenant la tête entre les mains. C'est allé tellement vite… Elle ne ressemblait pas à Shizuka, mais elle avait la même façon de parler, le même timbre de voix. C'était peut-être une métamorphose. Et cette inconnue m'a percée à jour sous mes illusions. Jusque là, il n'y avait eu que Shizuka capable de faire ça. Mais elle ne m'a pas dénoncée, je crois même qu'elle m'a souri…
Kakashi eut un soupir à peine perceptible.
- Ce n'est pas vraiment une preuve, un sourire…
- Elle a parlé de Yondaime… !
Le jûnin la scruta à nouveau, soudain bien plus attentif. Le regard fixe, les yeux grands ouverts, Kurenai semblait s'être souvenu à l'instant même d'un détail. Un détail capital.
- Elle a parlé du père du bébé… cet enfant qu'elle disait ne pas pouvoir aimer, bien que le Yondaime l'ait demandé aux autres villageois. Elle a dit des choses étranges… Par moments, elle parlait comme si… comme si ce père disparu et Yondaime étaient le même homme. Ca, je m'en souviens parfaitement. Parce qu'il n'y avait qu'une personne qui pouvait se vanter d'être aimée par le Yondaime…
- Himari Shizuka, compléta Kakashi d'une voix soucieuse. Ce serait donc elle la mère de Naruto… Ca expliquerait beaucoup de choses. Mais pourquoi disparaître ensuite ?
Kurenai secoua la tête, aussi perdue que lui.
- Je n'en sais rien… Elle avait l'air malade, mais c'était peut-être dû à son accouchement… Peut-être… peut-être s'est-elle enfuie de Konoha. Il y a quinze ans, j'aurai nié sans réfléchir le fait qu'elle aurait pu fuir, ce n'était pas ainsi que je la connaissais. Mais à présent… j'hésite, chuchota-t-elle d'une voix enrouée. Si elle est bien la mère de Naruto, elle a dû vivre des choses très difficiles… Perdre son amour et son fils le même jour, c'est tout un avenir qui s'écroule…
- Mais qui peut nous apprendre la vérité désormais ? Sandaime et Fugaku Uchiwa sont morts. Et toi et moi étions les seuls au courant pour eux deux.
Kakashi soupira puis leva le nez vers les étoiles, contempla les astres d'un oeil triste et un peu rêveur.
- Trop de choses ont dû nous échapper durant ces jours-là. Toi tu pleurais Shizuka, moi mon ancien sensei Yondaime… Et le village était dans un état de crise sans pareil à cause de Kyûbi. Oui, beaucoup de choses ont dû passer inaperçues, de secrets se former…
Le silence s'installa à nouveau entre les deux jûnins. Kurenai essuya furtivement une larme avant d'esquisser un petit sourire triste.
- Dire qu'ils voulaient l'annoncer, juste après la naissance… Qu'ils allaient se marier… Sans Kyûbi, qui sait ?… Naruto ne serait peut-être pas si seul, aujourd'hui.
Kakashi sourit imperceptiblement derrière son masque.
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« Yume !… Yume ! »
Elle ouvre les yeux. Des images floues. Le chaos qui règne autour d'elle, des gens qui crient, qui courent vers elle, la bousculent, la dépassent. Ils fuient. Ils fuient quoi ? Elle n'en sait rien.
- At… attendez…
Personne ne l'écoute.
« Yume ! …Yume, où es-tu ? »
Interloquée, elle se fige, cherche à entendre cette voix au milieu des cris et des hennissements de chevaux. Cette voix qu'elle aurait reconnue entre mille.
« Yume ! »
Elle la voit enfin. Elle et ses longs cheveux bruns, ses yeux bleus emplis d'inquiétude. Sa main qui se tend vers elle, alors qu'elle ne fait pas un geste, abasourdie. Sa mère.
« Yume, viens ! Vite ! »
Elle saisit cette main tendue, se laisse entraîner par la foule, incapable de réfléchir. Le décor lui semble vaguement familier, mais tant de mauvaises impressions lui reviennent, tels des fantômes…
- Qu'est-ce que…
« Vite ! Cache-toi là, et plus un bruit… »
Elle écarquille les yeux alors que la main la guide. Ces paroles… Ce sont les mêmes… Les mêmes que ce jour-là…
« Je dois aller aider les autres » chuchote Shizuka alors qu'elle reste muette, les mots se bousculant dans sa tête mais pas un seul ne voulant s'exprimer. « Reste ici et surtout ne bouge plus, il ne faut pas qu'ils te voient, c'est compris ? »
- Ma… Maman ! Attends, c'est…
…le jour où tous les autres étaient morts…
« Ne t'inquiète pas, je vais revenir » ajoute-t-elle dans un sourire rassurant. « Contrôle-toi, et tout ira bien. »
- Non, n'y va pas, ils…
« Je t'aime, Yume. »
Sa mère dépose un rapide baiser sur son front puis disparaît.
- Attends ! ! !
Les ténèbres l'engloutissent tandis qu'elle essaie de crier à son tour. Mais pas un seul de ses mots ne semble être entendu. Elle se débat, cherche à libérer son corps devenu aussi lourd que du plomb. Elle panique, elle sait ce qu'il va se passer, elle sait qu'elle ne doit pas rester là, qu'elle doit désobéir, qu'elle doit sortir !
Parce ce jour-là, c'était le jour de la mort de sa mère.
- Maman, attends !
Soudain, comme libérées de leur étau, ses jambes veulent enfin bouger. Elle se rue hors de sa cachette et se met à courir au hasard, entre les silhouettes floues et les échos sanglants de la bataille.
- Maman ? Maman !
Elle appelle, cherche de tous ses yeux, hurle de toute sa voix. Et enfin, au loin, elle la voit, aux prises avec un ennemi qu'elle ne parvient pas à reconnaître.
- Arrête !
Elle se précipite, mais tout paraît soudain si loin… Elle court, court à perdre haleine, crie de toute la force de ses poumons. Mais rien ne l'arrête. Rien n'arrête la lame froide et tranchante du kunai, qui s'enfonce profondément dans la chair de la femme. Shizuka s'écroule, alors qu'elle arrive enfin près d'elle, ses joues inondées de larmes.
- C'est impossible… C'est impossible, répète-t-elle d'une voix sourde, figée sur place.
Encore une fois… encore une fois, elle était impuissante. Encore une fois, sa mère mourait devant elle, malgré ses efforts. Cette fois-ci, elle avait désobéi, elle avait osé intervenir… Mais ça n'avait pas suffi.
« C'est de ta faute, tu entends ? »
La lame rouge de sang luit dans l'obscurité soudainement de retour. Elle lève les yeux, secoue la tête, balbutie à travers ses larmes son innocence, mais aucun mot ne parvient plus à franchir ses lèvres. L'assassin la regarde, immense ombre inconnue qui l'enveloppe de sa noirceur.
A son front brille un sablier…
« Tout est de ta faute. »
- N… Non…
- Yume !
« Et seulement de ta faute… ne nie pas… »
- C'est… c'est toi qui… v-va-t'en…
« …De ta faute… »
- Yume, réveille-toi !
.
Elle ouvrit brusquement les yeux. Les joues trempées de larmes, elle le regarda d'un air effrayé, lui et ses deux iris couleur d'azur qui la fixaient avec inquiétude.
- Ca va ?… Tu faisais un cauch…
Il n'avait pas eu le temps d'en dire plus qu'elle se jetait à son cou et éclatait en sanglots.
- C'était pas de ma faute, c'est pas moi qui l'ai tuée !
D'abord pris de court, Naruto la serra ensuite contre lui et la berça doucement, tandis qu'elle murmurait des paroles incompréhensibles, la respiration haletante d'angoisse. Dans son dos, il sentit ses mains s'agripper à son T-shirt dans un mouvement désespéré.
- Je voulais pas qu'elle meurt, je voulais pas, c'est pas moi, c'est pas ma faute ! cria-t-elle soudain d'une voix déchirante, entrecoupée de sanglots. Je voulais lui dire, j'aurais dû lui dire… de pas y aller, de partir avec moi… Pas à cause de moi, je voulais pas qu'elle meurt, je voulais pas !
Sa voix mourut dans un autre sanglot. Tremblante, elle était couverte de sueur.
- …Je voulais pas… !… voulais… pas… pas tout ça…
Elle nicha sa tête dans le cou de Naruto et laissa aller ses pleurs. Il lui caressa lentement les cheveux pour la calmer.
- Ca va aller… Ce n'était qu'un cauchemar, chuchota-t-il. Je suis là…
Il ne savait que dire d'autre… A part lui assurer sa présence et son réconfort, il ne pouvait sans doute rien faire de plus. Il leva les yeux vers la fenêtre. Au-dehors, les étoiles brillaient fortement, signe que l'aurore était encore loin.
- Tout va bien…
Trois nuits. Cela faisait trois nuits que Yume se réveillait en larmes. Et manifestement, toujours après le même rêve… ou plutôt, le même cauchemar. Un cauchemar qu'elle ne voulait pas lui raconter, dont elle ne voulait pas se confier. Naruto n'avait pas osé insister, cela la rendait si triste…
« Quelqu'un est mort… »
Il ferma les yeux d'un air soucieux et la serra un peu plus contre lui.
« Mais pourquoi serait-ce de ta faute ? »
« …Qui es-tu… ? »
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Vos impressions ? Des suggestions ?
Rappelez-vous que si un auteur publie, c'est aussi pour connaître ce que pensent les gens de son travail. Alors merci aux lecteurs que me suivent toujours, et bien plus encore à ceux qui me soutiennent par leurs commentaires.
A bientôt,
Elenthya
