C'était étrange comme ses soucis pouvaient s'envoler, en quelques instants. Elle se sentait bien. Trinity, ScL, les ordinateurs, l'université, son père, les disquettes qu'elle revendait n'existaient plus, quand elle était au contact des monstres mécaniques que Tony réparait. Enivrant, étourdissant, exaltant, grisant, passionnant, jusqu'à l'ivresse. Le moteur qui vrombissait, le plancher qui tremblait.

« Je suis une astronaute et cet engin est la fusée qui me conduira au septième ciel. »

Un rire rauque de Tony la ramena sur terre. Il s'était accroché à son siège avec les deux mains.

- Arrête-toi là...

Elle s'exécuta.

Ils étaient arrivés sur une espèce de colline. Trinity enclencha le frein à main, et sortit. Une brise lui caressa le visage et fit glisser quelques mèches sur son visage. La nuit était en train de tomber. Elle regarda Tony, qui lui fit signe de regarder derrière elle. Le spectacle la laissa bouche bée. Elle fit quelques pas vers le seul arbre qui avait poussé ici.

Devant elle, s'étalait l'immensité de la ville, parsemée de milliers de petits points lumineux. C'était comme si on avait décroché toutes les étoiles, pour les semer sur la Terre, des milliers de grains lumineux dans la plaine, des amas de lumière répartis sur cette vaste étendue qu'était le Bronx. Il y en avait à perte de vue.

- C'est... Tellement beau, bégaya-t-elle, abasourdie. Quand as-tu trouvé cet endroit ?

Elle devait avoir l'air complètement niaise, à regarder la ville ainsi, la mâchoire pendante. Mais c'était le cadet de ses soucis.

- Un peu avant ton anniversaire. Je voulais t'y emmener, mais les amortisseurs étaient pas encore au point.

Elle se tourna vers lui. Il faisait avancer la voiture vers le bord de la falaise, lentement, et s'arrêta à quelques centimètres du vide, avant de sortir de nouveau et de chercher quelque chose dans le coffre.

- J'ai pas l'âge légal pour ça, dit-elle en déglutissant, regardant le pack de bières qu'il avait posé sur le siège conducteur.

- Bah, moi non plus. Mais ça peut pas faire de mal, rit-il en s'asseyant sur le capot avant, les jambes contre le pare-chocs. Tu peux grimper ?

Elle le rejoignit à sa droite et étira ses jambes. Il y eut un étrange silence, alors qu'ils regardaient l'étendue lumineuse devant eux.

- On dirait des étoiles... Des étoiles qui seraient tombées du ciel, murmura Trinity en se saisissant d'une des canettes.

- Je vivais en Floride, il y avait une falaise un peu comme celle-là, commença l'asiatique en ouvrant leurs boites. Je devais pas avoir plus de huit ans quand je l'ai trouvée.

Il en but une gorgée. Trinity le regarda, les sourcils froncés.

- Quand j'allais au bord de cette falaise, je voyais toutes ces lumières. Et je croyais que c'était les fenêtres des gens. Et que si je me concentrais vraiment, je pourrais les voir vagabonder chez eux...

Cette phrase lui arracha un sourire. Elle porta la boisson à ses lèvres et en but une gorgée, prudemment. Ce n'était pas la première fois qu'elle buvait de l'alcool, mais elle n'avait jamais vraiment trouvé d'utilité à s'abreuver d'une telle substance. Et l'alcool lui rappelait inévitablement son père. Et les bleus sur son corps. Mais, elle décida que, pour ce soir, elle ferait abstraction de ces souvenirs, et honorerait les Singha de Tony.

- Quand j'ai compris que c'était les réverbères, j'étais un peu déçu...

Trinity se demanda si tous les points lumineux qu'elle voyait étaient des réverbères. « C'est pas possible, il peut pas y en avoir autant. » Elle sourit et porta de nouveau la boite en aluminium à ses lèvres. Il s'adossa au pare-brise.

- Mais, j'ai appris que la vie, c'était un peu comme les lumières de la ville. C'est beau, ça brille, mais c'est jamais ce qu'on croit.

Elle se retourna pour le regarder.

- Je ne te savais pas si pessimiste, Tony.

- C'est comme ça.

Trinity déglutit. Elle découvrait Tony sous un nouveau jour, et elle n'aimait pas ça. Elle se pencha en arrière, doucement, et l'observa tandis qu'il regardait au loin. Il avait l'air si peiné. Elle baissa les yeux et mit ses talons sur le bord du capot, posa sa bière sur le bas de son ventre, et joua avec un trou dans son jean, au dessus de son genou. Elle avait contourné une carcasse de voiture pour aider Tony à en extraire une pièce de moteur, et avait fait cet accroc. Elle sentit la petite cicatrice sous la pulpe de ses doigts.

- Ma mère est morte, un soir de Noël. Battue à mort par mon ivrogne de père.

Son cœur se serra. Elle n'avait jamais su de quoi sa mère était morte, elle n'avait jamais demandé, sachant que cela ferait plus de mal que de bien à son ami. Elle préféra arrêter de jouer avec le bord effiloché de son pantalon et tourna son regard vers lui. Il regardait toujours dans le vague, une expression de douleur sur le visage. Un instant, Trinity crût qu'il allait se mettre à pleurer. Mais il avala sa salive, et continua.

- La première fois que tu m'as dit que ton père... Que ton père te battait, j'ai eu peur, Gab. J'ai eu l'impression que toutes les femmes proches de moi tombaient toujours sur des salauds. Ma sœur, et la tienne, et... J'ai toujours eu peur pour toi. Même si tu m'assurais que tu gérais... Et là, quand tu es arrivée, aujourd'hui, j'ai su que c'était allé trop loin. Je ne sais pas... Je ne sais pas comment tu fais, pour accepter ça.

- Tu sais pourquoi je le fais, le coupa-t-elle, ferme.

« J'accepte ça, parce que je préfère qu'il déverse sa rage sur moi plutôt que sur maman ou Owen. Je préfère me voir en sang, couverte de bleus, plutôt qu'avoir envie de vomir en voyant les marques sur le corps de mon petit frère. »

Il se releva et la regarda droit dans les yeux. Inquiétude, incompréhension, peine, se peignaient sur son visage. Elle lutta pour ne pas ciller, même si ses yeux la piquaient. Il tourna la tête et elle le vit serrer les poings.

- Et quand tu seras morte, morte, Gab ? dit-il, l'air grave. Sur qui crois-tu qu'il cognera ?

- Ça n'arrivera pas, assura-t-elle. Je sais ce que je fais.

Ses épaules s'affaissèrent. La nuit était tombée. Trinity se redressa à son tour et prit sa main dans la sienne. Elle la serra brièvement. Il avait toujours cet air inquiet, comme s'il s'apprêtait à se lever et taper dans quelque chose.

- Je suis très forte, tu sais ?

- Je sais... Et c'est ce qui me fait le plus peur.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es plus forte que moi.

Elle sourit. Ils avaient déjà tenu cette conversation des dizaines de fois. Sa main remonta le long de son bras, et vint se poser sur sa joue. Elle la pinça gaiement.

- Allez... Je t'assure que ça ira !

Il remua la tête, mais elle devina un pauvre sourire. Elle rit franchement, ignorant la douleur qu'elle infligeait à ses côtes meurtries.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il, en plissant le front.

- J'adore quand tu fais cette tête. Tu as cette veine qui palpite sur ton front. C'est assez drôle...

Il leva les yeux au ciel, plus détendu. Après une minute, il posa ses mains sur les siennes.

- Promets-moi que jamais je n'assisterai à ton enterrement, déclara-t-il en rivant ses yeux marrons aux siens.

- Jamais, dit-elle, solennelle. Tu claqueras avant moi, ajouta-t-elle en souriant de plus belle.

- Hun... Au moins, il ne te manque pas de dents.